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F. Schlegel

Schlegel : Essai sur la langue et la philosophie des Indiens - Livre II - Chapitre I

Trad. M. A. Mazure

dimanche 6 avril 2008

DEUXIÈME LIVRE.

DE LA PHILOSOPHIE,

CHAPITRE PREMIER.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES.

C’est une opinion généralement répandue, que l’homme a commencé par un état complet de barbarie, et que, poussé par le besoin et par beaucoup de causes d’excitations extérieures, il est parvenu peu à peu à l’acquisition d’une certaine intelligence. Mais, quand on ne ferait pas attention combien ce point de vue est tout-à-fait opposé à une saine philosophie, il faudrait avouer encore que, loin d’être fondé en rien sur les plus anciens résultats de l’histoire, ce n’est plus qu’une opinion chimérique, arbitraire, qui s’évanouit aisément devant la réalité. Même, sans appeler ici le témoignage des origines mosaïques, que nous mettons à part dans ce moment pour y revenir dans le troisième livre, le plus grand nombre et les plus anciens monuments de l’Asie sont d’accord avec les faits historiques sur ce point, que l’homme n’a point commencé sa course terrestre sans Dieu. C’est surtout l’Inde qui nous a fourni des solutions très-remarquables et vraiment inattendues concernant la marche de la pensée humaine dans les temps les plus reculés. Les documents, encore peu nombreux il est vrai, qui ont été recueillis jusqu’ici, ne laissent point de doute à cet égard, et nous pouvons espérer que ce trésor s’augmentera.

Après avoir, dans le premier livre de cet ouvrage, traité la question de la langue des Indiens dans ses rapports avec les principales langues de l’Asie et de l’Europe, il m’a paru que, dans ce second livre, je devais m’occuper des doctrines religieuses de l’Inde, en tant qu’elles sont la source de beaucoup d’autres mythologies dans l’antiquité. Sans m’attacher à des ressemblances isolées, souvent illusoires, comme il s’en rencontre quelquefois dans les écrits de la Société de Calcutta, j’aurai à montrer qu’il existe dans la mythologie, comme dans le langage, une structure intérieure, un tissu primitif, dont l’uniformité est frappante, et qui, si l’on met à part les différences accidentelles qui tiennent au développement extérieur, décèlent entre les mythologies une incontestable parenté. Là aussi on trouverait des concordances vraiment merveilleuses et qui ne sauraient être attribuées au pur effet du hasard.

Mais, et nous ne saurions trop insister sur ce point, il convient d’exiger pour ce genre de recherches une attention peut-être encore plus grande que pour celles qui regardent les langues. La mythologie , dans ses détails, est chose plus légère, plus flottante ; son esprit subtil et mobile est souvent plus difficile ù surprendre et à fixer que ne l’est l’esprit du langage. Qu’est-ce en effet, que la mythologie, sinon la représentation la plus compliquée de l’esprit humain ? Riche, mais variée dans ce qu’elle a d’essentiel, je veux dire dans sa signification, chez elle le détail et l’ensemble doivent être exactement considérés dans leur nature propre, selon les temps et selon les lieux. La moindre différence ici est importante et doit être mûrement considérée. A prendre pour exemple la mythologie grecque et celle de Rome, celui qui ne tiendrait pas compte de l’exactitude historique serait porté à les confondre l’une avec l’autre ; il y a cependant beaucoup de différence entre ces deux mythologies, c’est ce que n’ignore aucun de ceux- qui sont remontés aux origines des deux peuples. On aurait le plus grand tort de regarder Vénus et Aphrodite comme une seule et même divinité, ou de confondre ensemble Mavors et Arès. Je dirai plus , d’une ville grecque à une autre la dissemblance existe ; il suint de passer de Gorinthe à Athènes, des Doriens de Sparte à ceux de Sicile. La représentation plastique, les traits isolés de l’histoire, le nom même d’une divinité, se sont souvent répandus fort loin ; on est surpris de les retrouver après de longs intervalles, et chez les nations les plus lointaines et les plus séparées. C’est donc la pensée intime, c’est la signification générale qui sont, a vrai dire, ce qu’il y a d’essentiel en matière de mythologie ; or, cette signification elle-même est sujette à des changements multipliés. C’est pourquoi il faut avoir recueilli une provision de faits et d’origines, si l’on veut trouver ce qui peut fournir la lumière, si l’on veut obtenir un tableau détaillé de l’ensemble, d’après toutes les nuances du développement intérieur, et tous les détails qui ont pu résulter de l’importation étrangère ; même il faut saisir chaque trace successive de la transformation qui s’est opérée à travers les siècles. Or, pour résoudre un tel problème par la mythologie indienne, les secours que nous possédons jusqu’ici sont encore insuffisants.

Ce que je viens de dire explique pourquoi, dans le but des recherches qui vont suivre, nous omettrons la méthode comparative que nous avions mise en œuvre pour notre premier livre. Au lieu d’une analyse comparative des mythologies, ce qui serait un travail prématuré, nous donnerons ici un résultat meilleur, pouvant servir d’une base solide à toutes les recherches du même genre. Ce sera une exposition de la pensée orientale , d’après ses degrés les plus importants et ses différences les plus notables, constatées à priori, du haut d’une synthèse générale. Sans doute il restera beaucoup à désirer pour les détails ; néanmoins ce qui a été recueilli jusqu’ici, si l’on se place sous le point de vue de la pensée antique, est suffisant pour donner une idée du tout ; les faits alors s’ordonnent d’eux-mêmes et répandent une clarté parfaite, pourvu qu’ils soient nettement saisis et caractérisés.

Il faut que le lecteur considère chaque partie prise à part de l’exposition qui va suivre, non pas comme représentant des systèmes philosophiques, mais comme, autant d’époques de la pensée en Orient. Quoique tous ces déments, à des époques plus récentes, aient été systématisés, dans l’origine ils étaient plus que de la simple philosophie. Nous avons considéré isolément ces éléments de la pensée antique, par :e que dans le fait ils sont séparés, quant à leur esprit et à leur histoire. Comment une pensée est sortie d’une autre et s’est développée par une transition graduée , ou bien même s’est fondue avec elle par l’effet d’une réaction ; c’est ce que nous ferons voir avec quelque détail. Nous remarquerons ce qui, dans la mythologie et la philosophie de l’Inde, appartient à chacune des époques ; et, pour la mythologie et la philosophie des autres nations de l’Orient, nous n’en parlerons qu’autant qu’il sera nécessaire pour ajouter à la clarté et à la perfection de l’ensemble.