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Essai sur la langue et la philosophie des Indiens

Schlegel : SYSTEME DE LA TRANSMIGRATION DES ÂMES ET DE L’ÉMANATION.

Trad. M. A. Mazure

dimanche 6 avril 2008

CHAPITRE II - SYSTEME DE LA TRANSMIGRATION DES ÂMES ET DE L’ÉMANATION.

Parmi toutes les philosophies et les religions qui reconnaissent l’Asie pour leur terre natale, il n’y en a aucune chez qui l’origine indienne soit aussi avérée, et, si l’on excepte les traditions mosaïques, aucune qui soit plus ancienne que le système de l’émanation et de la transmigration des-âmes. Ce que cette doctrine contient d’essentiel se trouve exprimé dans le premier livre des lois de Manou, monument auquel une saine critique ne saurait assigner moins d’antiquité qu’à quelque autre monument que ce soit dans l’Europe occidentale. Depuis des milliers d’années, comme encore aujourd’hui, ce livre est le fondement de la législation, de la constitution, on peut dire même de toute la vie des Indiens ; il forme, à n’en pouvoir douter, le tissu primitif et dominant de leur tradition et de leur mythologie. Néanmoins, on peut encore, et même sans parler des Védas, puiser des éclaircissements plus sûrs que n’en donnent les lois de Monou, dans la plus ancienne philosophie de l’Inde, qui est appelée la Mimansa, et qui a été fondée par Joimini, l’auteur du Samoved.

Tout à l’heure nous rendrons évidente la connexion intime et nécessaire qui existe entre l’émanation et la métempsycose, quand on prend la première dans son sens originaire et le plus ancien. Et d’abord, pour bien comprendre le sens propre de ce système, il faut faire abstraction de tout ce qui, à des époques plus récentes, chez les Chaldéens, chez les Grecs, a été appelé émanation, alors qu’aucun système n’était plus reproduit dans sa pureté première, mais était devenu comme un affluent de doctrines diverses ou opposées que l’on désignait sous la vague dénomination de philosophie orientale. Surtout il ne faut pas confondre le système de l’émanation avec le panthéisme. Celui qui est accoutumé aux formes dialectiques de la philosophie européenne plus moderne peut bien trouver dans la hardiesse, dans l’imagination de tout système oriental, quelque chose qui touche au panthéisme, et sans doute cette affinité doit se montrer particulièrement dans des temps plus rapprochés ; mais la différence qui sépare ces deux doctrines est essentielle et radicale. L’individualité, dans l’ancienne doctrine des Hindous, comme elle l’est dans le panthéisme, n’est point abolie ou niée. Le retour de l’individu dans le sein de Dieu est seulement possible, il n’est point d’absolue nécessité. Le mal, tant qu’il persiste, est éternellement séparé du bien ; il est rejeté loin de Dieu ; et, pour me servir d’une expression appartenant à une théologie plus récente, l’éternité des peines de l’enfer n’est point un système que l’on ne puisse pas concilier avec celui de l’émanation ; il en fait bien plutôt la substance même.

Quant au problème du bien et du mal, rien de plus différent que la double solution qui lui est donnée par le panthéisme et par l’émanation. Celui-là apprend que tout est bien, car tout est un ; chaque manifestation de ce que nous appelons injustice , vice, n’est qu’apparence, illusion vaine. De là l’influence destructive du panthéisme sur la vie morale. En effet, prenez telle direction qui vous conviendra, enchaînez votre volonté dans telle croyance dont vous supposez que la voix inférieur manifeste la vérité, il n’en sera pour cela ni plus ni moins ; et dans le fond, si vous restez fidèle à ce principe fatal, tontes vos actions seront indifférentes, pour vous sera à jamais abolie et déclarée nulle l’éternelle différence qui exista entre le bien et le mal. Il en est bien autrement dans l’émanation : tout ce qui à reçu l’existence est malheureux ; le monde lui-même est mauvais, il est corrompu dans sa racine, parce que tout n’est qu’une lamentable dégradation de la parfaite félicité de l’Être éternel.

Il serait superflu de s’appuyer sur une argumentation en forme pour réfuter le système dont nous nous occupons ici. Il ne repose pas sur des fondements dialectiques, sur des démonstrations ; il revêt plutôt la forme d’une fiction arbitraire, aussi bien que les cosmogonies et les autres conceptions purement poétiques. Cependant on peut bien l’appeler un système, car il existe entre ses éléments une connexion profonde ; et sans doute c’est à cette circonstance, ou plutôt c’est à l’ancienne tradition et à sa source prétendue divine, qu’il doit une partie de la certitude par laquelle depuis tant de siècles il s’impose à ses sectateurs. Il vaut certainement la peine que l’on s’attache à le comprendre ; rie fût-ce que par sa prérogative d’être là plus ancienne doctrine de l’esprit humain qui soit reconnue par l’histoire, et d’avoir exercé une influence immense sur le développement postérieur et sur l’histoire de l’humanité. Mais, pour le comprendre, il faut, avant toute chose, avoir saisi le sentiment même qui lui sert de base, et c’est ce que nous allons entreprendre.

Lorsque Monou a célébré la création de toutes, les forces de la nature, des êtres vivants, des animaux et des plantes, tous également regardés comme autant d’esprits revêtus d’une enveloppe corporelle, il termine par une vue générale, et s’écrie ;

« Enveloppes d’une multitude do formes ténébreuses, récompense de leurs actions, les êtres ont tout la conscience de leur but, ils éprouvent le sentiment de joie et celui de la douleur. »

Ainsi enchaînés dans l’obscurité, remplis d’un sentiment intérieur, ayant la conscience de là mort et de leur faute, et de la dette qu’ils doivent à l’expiation, tous les êtres marchent dans la route qui leur a été assignée dès le commencement ; ils ont un but inévitable où les pousse leur Créateur :

« Ils marchent vers te but (tout les êtres), à partir de Dieu jusqu’à la plante, dans ce monde horrible de l’existence, qui toujours s’incline et descend dans là corruption. »

Dans ces paroles se trouve, pour ainsi dire, l’âme de tout le système ; on y voit le sentiment qui lui sert de base et qui règne sur l’ensemble. Que l’on se rappelle ce que les poètes anciens, dans leurs sentences détachées, ont coutume de chanter sur le malheur de l’existence ; ces accents qu’ils font entendre, après avoir jeté sur la surface entière du monde un regard d’effroi ; ces traits pénétrants qui donnent une signification si profonde aux tragédies antiques , par le spectacle d’une sombre fatalité que nous voyons empreinte dans les traditions dans les histoires mêmes des hommes et des dieux ; ... eh bien, si l’on réunit tous les traits épars de cette poésie pour en former un seul tableau, un tout harmonique ; si enfin, de ce qu’il y a de mobile dans le jeu de la poésie, on compose une doctrine sérieuse , fixe, inaltérable , on aura l’idée la plus claire, la plus complète du système de l’émanation , et, par suite, du plus ancien point de vue de la pensée indienne.

A cette doctrine se rattachait la fiction des quatre âges, se succédant dans une proportion marquée. Chaque époque qui passe est toujours plus imparfaite, plus malheureuse que celle qui l’a précédée, et cela jusqu’à l’âge présent qui est le quatrième et le dernier degré du malheur. C’est encore de cette manière qu’il faut expliquer les quatre états ou castes indiennes comme une décroissance de plus en plus profonde vers l’imperfection terrestre. De là également la doctrine des trois mondes, troilokyon, et celle des trois forces primitives, troigunyon, dont la première est vraie, sotwo ; la seconde est illusoire et n’ayant qu’une apparence de réalité , rojo, et la troisième est ténébreuse, tomo. Dans le système de l’émanation, vous voyez régner aussi la même loi d’une dégradation constante, soit que l’on considère ces forces de la nature comme spirituelles ou comme purement matérielles.

De l’essence de l’être infini, Monou fait sortir l’esprit ; de l’esprit, le moi ; car l’esprit est le second créateur. Monou crée les êtres individuels, après que Brahma lui-même a mis an jour les forces primitives et générales de la nature et de l’esprit. Brighou fait produira ces éléments, d’abord de l’esprit, puis l’un de l’autre, dans une manifestation successive et selon les degrés de perfection et de subtilité qu’on leur supposait. Cette loi d’une perpétuelle dégradation, d’une corruption que rien ne peut éviter, cette tristesse sans borne au souvenir de la faute inexpiable et de la mort, sont l’esprit général de ce système. Après cela, les degrés et les forces originelles de l’émanation diffèrent dans les diverses représentations qui en sont faites par les poètes ; car le caprice de l’imagination ne s’impose point de bornes sur cet objet.

Parmi les divinités de la fable indienne qui appartiennent spécialement au système de l’émanation et en général au cercle d’idées que je viens d’établir, il faut placer en première ligne Brahma. Qu’est-ce que Brahma, selon le livre de Monou ? C’est l’esprit éternel, le moi infini, le roi et le maître des êtres, et, comme il est appelé de préférence dans des écrits d’une date plus rapprochée, il est le père et l’ancêtre de tous les mondes. Éternel, inconcevable, seul, existant par lui-même , il est le lui proprement dit, il est Dieu même. Plus tardées mêmes caractères se trouvent attribués à Sivah et à Wischnou par les adorateurs particuliers de ces divinités. Mais, dans le livre de Monou, Brahma occupe le premier rang ; le sens plus restreint, celui dans lequel ce dieu est pris pour l’élément constitutif de la terre, doit être regardé comme tenant à une conception plus récente.

En effet, si l’on écarte les fictions mensongères, les grossiers égarements dont la doctrine de l’émanation a pu être surchargée ; si l’on fait la part des altérations de la doctrine primitive, introduites par une superstition sinistre, effrayante, profanant, envenimant tout, qui fut trop prompte h se glisser à travers toute la pensée, toute l’existence de ce peuple, nous ne pouvons pas refuser aux anciens habitants de l’Inde la connaissance du vrai Dieu. Leurs plus anciens monument » écrits sont pleins « le sentences et d’expressions dignes, claires, élevées, qui contiennent un sens aussi profond, aussi distinct et significatif que tout ce que la langue humaine a pu trouver jamais de plus expressif relativement à la Divinité. Comment donc une si haute sagesse peut-elle s’allier avec un système qui serait la plénitude même do l’erreur ?

Mais ce qui doit exciter encore plus d’étonnement que de trouver la croyance en Dieu associée aux plus anciens systèmes de la superstition, c’est de voir encore dans ce système la croyance à l’immortalité de l’âme, non-seulement comme une opinion vraisemblable, comme une découverte à la suite d’une longue et successive méditation, ou bien comme une fiction égarée, un écho lointain venu d’un monde vague et obscur ; mais comme une certitude solide et tellement claire que la pensée d’une autre vie est le motif régulateur qui préside à toutes les actions des Indiens ; Elle est le but, elle est l’âme de la constitution, des lois, des règlements, et des usages.les plus ordinaires de la vie.

Il serait absolument impossible d’expliquer ce dernier fait d’une manière non pas satisfaisante , mais seulement claire et intelligible, si l’on se bordait à l’hypothèse d’un développement successif par lequel l’esprit humain aurait, dit-on, passé, à partir d’un certain état de barbarie qui aurait été son berceau. Ce n’est point ici le lieu de dévoiler le principe mystérieux à l’aide duquel la certitude de l’immortalité a été si étroitement liée à la connaissance du vrai Dieu. Je demanderai seulement si ceux-là suivent un bon procédé philosophique qui composent l’idée de la Divinité au moyen de syllogismes, et qui fondent la preuve de son être sur les vraisemblances fournies par la nature externe, et sur les besoins ou les conceptions de leur propre nature. Il me semble, pour moi, qu’il est de toute nécessité que nous ayons connu Dieu pour retrouver ses traces dans la nature et dans la conscience, et que procéder ainsi, c’est dépouiller cette grande idée du caractère de simplicité et de dignité qui est en elle. Je ne parle point de ceux qui veulent tirer la notion de Dieu du moi ou d’une loi de l’entendement ; ceux-là devraient bien au moins mettre quelque chose à la place de celui dont ils ont perdu la notion.

En un mot, si l’on considère le système indien de l’émanation comme un développement naturel de l’esprit, il est absolument inexplicable ; si, au contraire, on l’envisage comme une révélation altérée ou mal comprise, tout alors s’éclaircit, le système devient très-facile à expliquer. Ainsi, nous trouverions dans l’histoire même un motif suffisant de présumer et de supposer ce que d’autres motifs plus décisifs nous font regarder comme sûr, savoir, que celui qui a organise l’homme et l’a si magnifiquement doué a bien pu donner à cet homme nouveau-créé la faculté de contempler la profondeur de l’être infini : Dieu a retiré pour jamais l’homme de la chaîne des êtres mortels ; non-seulement il l’a mis en relation avec ceux du monde invisible, mais encore il lui a accordé la noble mais périlleuse prérogative de choisir entre son bonheur ou son malheur éternel.

Il ne faut pas que l’on se représente cette révélation comme l’entretien d’un père à son fils, soit par des images représentatives, soit par des mots ; cette comparaison d’ailleurs ne mériterait pas d’être écartée comme indigne et dépourvue de toute réalité. Mais on doit la regarder, cette révélation, comme une manifestation du sentiment intérieur. Partout où se trouve le sentiment du vrai, là se trouvent aisément les mots et les signes, sans qu’il soit besoin d’un secours plus éloigné ; les signes seront d’autant plus nobles, plus expressifs, que le sentiment qui les inspire est plus grand et plus profond. Mais enfin, comment cette vérité, ainsi communiquée à l’homme d’une manière divine, a-t-elle pu s’altérer dans son intelligence ? Quoi qu’il en soit, si on ôte toute révélation, l’homme demeurera à jamais dans le rang des brutes, peut-être au haut de l’échelle ; peut-être aussi sera-t-il la plus sauvage, la plus malheureuse des races animées. Si l’intelligence de la divine vérité ne pouvait présider aux actes libres de la vie, il ne serait plus qu’un instrument aveugle et passif. Cette erreur, la plus ancienne de toutes, née du mauvais emploi des dons de Dieu et de l’obscurcissement ou de l’altération de la sagesse divine, est celle que nous rencontrons dans les monuments primitifs de l’Inde ; et toujours nous les trouverons plus clairs et plus instructifs , à mesure que nous connaîtrons davantage ce peuple, le plus civilisé et le plus sage des « peuples anciens. L’émanation est le premier système qui ait succédé à la vérité primordiale ; il contient de sauvages fictions, des erreurs grossières , mais partout des traces évidentes -de la « vérité divine, et de cette tristesse profonde qui dut être le premier résultat de la Chute de l’homme. Or, voici comment ce passage a dû s’opérer.

Il a entre la conception de l’être partit et l’esprit du monde extérieur et imparfait un intervalle que l’imagination ne pouvait remplir autrement que par le système de l’émanation ; c’est ce que l’on m’accordera sans difficulté. Non-seulement ce système est la racine de la plus antique et de la plus générale superstition du monde ; mais il est devenu plus tard une source vive de poésie. Tout ce qui existe est un écoulement de la divinité ; tout être est un dieu , plus limité, plus indécis que le dieu suprême ; tout est animé, vivant ; tout est plein de dieux. C’est un hylosoïsme, non-seulement un polythéisme ; mais, si j’ose ainsi parler, c’est un système où tous les êtres sont dieux ( allgotterei ), comme on le voit dans l’Inde où la foule des divinités est innombrable. L’abondance de la poésie, sa plénitude originelle et que la civilisation n’a pas produite , est ce qui distingue une mythologie sortie de cette source fertile, d’avec les indigentes mythologie » qui ont pour objet les âmes des morts. Or, c’est cette dernière espèce de mythologie qui a coutume de régner parmi des peuples moins civilisés, ou, pour l’exprimer d’une manière plus précise, chez les peuples qui sont restés le plus à l’écart du courant des traditions anciennes : si toutefois, ce dont il est permis de douter, il s’est jamais rencontré un peuple affranchi de toute communication avec d’autres peuples plus civilisés, pins nobles, c’est-à-dire avec des peuples qui auraient pu puiser d’une manière plus prochaine, plus immédiate, à la source de toute poésie et de toute imagination. Mais cette plenitude si riche et si vive, dont je parlais tout à l’heure, appartenant à la mythologie fondée sur l’émanation, est commune à la mythologie grecque et à celle de l’Inde, quoique d’ailleurs l’une et l’autre soient fort différentes par leur caractère et par leur esprit.

Maintenant, que la déification des grands hommes et des saints personnages ne s’oppose en rien au système du polythéisme ayant pour principe l’émanation d’une source commune, mais, au contraire, qu elle s’y rattache naturellement ; c’est ce qu’il est presque inutile de démontrer. En effet, la plus étroite parenté intérieure ou extérieure, la proximité de l’individu par rapport à l’être originel, fixent les degrés de sa dignité, de sa noblesse, et déterminent son plus ou moiuó de droit au respect et à l’adoration.

A la suite de Brahma, nous trouvons aussi les dix saints patriarches, occupant une place très-importante dans la mythologie indienne ; puis, les sept grands richis ou prêtres du monde primitif , lesquels ont été plus tard transportés dans les étoiles ; nous trouvons enfin Kashyopo et toute la race issue par lui de Diti et Aditi, la nuit et la sérénité, jusqu’aux deux tiges des enfants du soleil et des fils de la lune.

Nous nous contenterons ici d’établir la simple possibilité que les dix patriarches de l’Inde n’aient été que des hommes divinisés, sans vouloir contredire le moins du monde l’opinion d’une signification symbolique. On ne peut nier que ce qu’il y a de réellement historique dans les mythes indiens ne se soit plus d’une fois fondu avec les idées de l’émanation. La généalogie des patriarches et des héros est liée à la cosmogonie de la nature ; sans doute les sept Monous ou Richis sont les sept AEons, les créateurs et les ordonnateurs en second de l’univers. Ils sont autant de périodes du développement du plus grand patriarche, ils sont les époques de sa manifestation. Et cependant faudrait-il pour cela refuser de voir dans cette tradition un certain fonds historique ?

Une recherche prolongée nous induirait dans trop de détails ; un jour elle pourra être poursuivie d’une manière plus féconde et avec des sources plus riches. Dans cette exposition des principales époques de la pensée orientale, nous nous bornerons aux généralités qui ressortent de la mythologie de l’Inde, et qui ont d’ailleurs une empreinte si forte de leur origine, que ce que nous en possédons aujourd’hui est suffisant pour ne pas entièrement révoquer en doute leur essentielle signification.

Le système de l’émanation se présente sous son aspect le plus avantageux et le plus beau, quand on l’envisage comme doctrine du retour. Partant de ce principe que l’homme a son origine en Dieu, ce système prend occasion de lui rappeler le retour à son origine, de lui montrer la réunion avec la divinité comme devant être le but unique de ses actions et de ses efforts. De là découle là signification vraiment sainte de beaucoup de lois indiennes, des coutumes, des mœurs, le sérieux et la haute gravité qui président à l’existence entière de ce peuple. Toutefois, l’esprit peut bien s’être séparé promptement de cette doctrine, tellement qu’il n’en soit resté que des usages morts et des exercices d’expiation : c’est ce qui explique comment, dans les temps les plus rapprochés de son berceau, la superstition et l’erreur ont pu s’y mêler.

C’est d’après un point de vue dominant dans le système de l’émanation qu’il faut chercher l’idée de la transmigration des âmes. Ce point de vue, c’est la gradation des espèces et des êtres vivants, tous enveloppes sous des formes multipliées, et sans repos se rapprochant et s’éloignant de leur source commune. Il y a encore une étroite affinité entre ce système et celui d’une vie antérieure et de la préexistence des âmes, ou plutôt cette préexistence est un principe essentiel de la doctrine de l’émanation ; on y trouve aussi des pensées plus élevées, provenant du souvenir obscurci d’une perfection divine qui aurait existe dans l’état antérieur, souvenir qui est surtout éveillé par le spectacle du beau. C’est à cette doctrine et à ces sortes de souvenirs que fait allusion Kalidas, dans son drame si connu et si populaire de Sacontala. Quand cette idée de la transmigration a non-seulement un sens physique , mais encore est liée avec celle d’une corruption morale, du malheur de tous les êtres, de la purification inévitable, du retour universel dans le sein de la divinité, on peut dire qu’elle est vraiment issue de l’idée de l’émanation, et que par conséquent elle est d’origine indienne » C’est ainsi que, dans la doctrine de Pythagore, on trouve l’idée de la métempsycose avec toutes les circonstances accessoires qu’elle tient de l’Orient : preuve certaine que cette idée ne tenait en rien à l’invention hellénique, bien qu’elle ne tarda pas à se transformer et à s’approprier à l’esprit grec, si vif et si pénétrant ; plus tard sans doute on aura voulu retrancher de la doctrine pythagorique ses plus anciennes, et, proportion gardée, ses meilleures conceptions.

On sait très-bien que la doctrine de la transmigration a régné en Gaule chez les druides ; mais on sait moins par quelle route elle était arrivée dans ce pays. Il est à croire qu’elle était connue chez, les Etrusques, et surtout dans l’ancienne Italie avant Pythagore, On trouve chez les anciens des traces de sa propagation, même dans les contrées les plus septentrionales. En admettant que Pythagore l’eût apportée en Italie des pays étrangers qu’il avait parcourus, il n’avait pu l’apprendre que dans l’Asie occidentale ou en Egypte. La conduite des Egyptiens à l’égard des cadavres, qu’ils cherchaient pour ainsi dire à .éterniser, supposerait une grande différence dans leur manière de voir sur l’immortalité. Cependant la religion des Egyptiens, à la considérer dans son ensemble et dans son esprit, parait très-fréquemment unie à celle de l’Inde. Osiris, idée principale de la doctrine égyptienne, considéré comme une divinité souffrante et mortelle, s’accorde parfaitement avec la doctrine indienne de l’infortune universelle dans laquelle l’être est enveloppé , descendu qu’il est parmi les ténèbres et les chaînes mortelles d’ici-bas.