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Essai sur la langue et la philosophie des Indiens

Schlegel : SYSTEME DE LA TRANSMIGRATION DES ÂMES ET DE L’ÉMANATION.

Trad. M. A. Mazure

dimanche 6 avril 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

CHAPITRE II - SYSTEME DE LA TRANSMIGRATION DES ÂMES ET DE L’ÉMANATION emanação
émanation
emanación
emanation
.

Parmi toutes les philosophies et les religions qui reconnaissent l’Asie pour leur terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
natale, il n’y en a aucune chez qui l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
indienne soit aussi avérée, et, si l’on excepte les traditions mosaïques, aucune qui soit plus ancienne que le système de l’émanation et de la transmigration des-âmes. Ce que cette doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
contient d’essentiel se trouve exprimé dans le premier livre des lois de Manou, monument auquel une saine critique ne saurait assigner moins d’antiquité qu’à quelque autre monument que ce soit dans l’Europe occidentale. Depuis des milliers d’années, comme encore aujourd’hui, ce livre est le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
de la législation, de la constitution, on peut dire même de toute la vie Leben
vie
vida
life
zoe
des Indiens ; il forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
, à n’en pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
douter, le tissu primitif et dominant de leur tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
et de leur mythologie mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
. Néanmoins, on peut encore, et même sans parler des Védas, puiser des éclaircissements plus sûrs que n’en donnent les lois de Monou, dans la plus ancienne philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
de l’Inde, qui est appelée la Mimansa, et qui a été fondée par Joimini, l’auteur du Samoved.

Tout à l’heure nous rendrons évidente la connexion intime et nécessaire qui existe entre l’émanation et la métempsycose, quand on prend la première dans son sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
originaire et le plus ancien. Et d’abord, pour bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
le sens propre de ce système, il faut faire abstraction de tout ce qui, à des époques plus récentes, chez les Chaldéens, chez les Grecs, a été appelé émanation, alors qu’aucun système n’était plus reproduit dans sa pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
première, mais était devenu comme un affluent de doctrines darshana
doctrines
points de vue
diverses ou opposées que l’on désignait sous la vague dénomination de philosophie orientale. Surtout il ne faut pas confondre le système de l’émanation avec le panthéisme panthéisme
panteísmo
pantheism
. Celui qui est accoutumé aux formes dialectiques de la philosophie européenne plus moderne peut bien trouver dans la hardiesse, dans l’imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
de tout système oriental, quelque chose qui touche au panthéisme, et sans doute cette affinité doit se montrer particulièrement dans des temps plus rapprochés ; mais la différence qui sépare ces deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
doctrines est essentielle et radicale. L’individualité, dans l’ancienne doctrine des Hindous, comme elle l’est dans le panthéisme, n’est point abolie ou niée. Le retour de l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
dans le sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
est seulement possible, il n’est point d’absolue nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
. Le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
, tant qu’il persiste, est éternellement séparé du bien ; il est rejeté loin de Dieu ; et, pour me servir d’une expression appartenant à une théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
plus récente, l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
des peines de l’enfer enfer
inferno
hell
Hades
n’est point un système que l’on ne puisse pas concilier avec celui de l’émanation ; il en fait bien plutôt la substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
même.

Quant au problème du bien et du mal, rien de plus différent que la double solution qui lui est donnée par le panthéisme et par l’émanation. Celui-là apprend que tout est bien, car tout est un ; chaque manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
de ce que nous appelons injustice , vice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
, n’est qu’apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
, illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
vaine. De là l’influence destructive du panthéisme sur la vie morale. En effet, prenez telle direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
qui vous conviendra, enchaînez votre volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
dans telle croyance croyance
croire
crença
crer
belief
believe
dont vous supposez que la voix inférieur manifeste la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, il n’en sera pour cela ni plus ni moins ; et dans le fond, si vous restez fidèle à ce principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
fatal, tontes vos actions seront indifférentes, pour vous sera à jamais abolie et déclarée nulle l’éternelle différence qui exista entre le bien et le mal. Il en est bien autrement dans l’émanation : tout ce qui à reçu l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
est malheureux ; le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
lui-même est mauvais, il est corrompu dans sa racine, parce que tout n’est qu’une lamentable dégradation de la parfaite félicité de l’Être éternel.

Il serait superflu de s’appuyer sur une argumentation en forme pour réfuter le système dont nous nous occupons ici. Il ne repose pas sur des fondements dialectiques, sur des démonstrations ; il revêt plutôt la forme d’une fiction arbitraire, aussi bien que les cosmogonies et les autres conceptions purement poétiques. Cependant on peut bien l’appeler un système, car il existe entre ses éléments une connexion profonde ; et sans doute c’est à cette circonstance, ou plutôt c’est à l’ancienne tradition et à sa source prétendue divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, qu’il doit une partie de la certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
par laquelle depuis tant de siècles il s’impose à ses sectateurs. Il vaut certainement la peine que l’on s’attache à le comprendre ; rie fût-ce que par sa prérogative d’être là plus ancienne doctrine de l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
humain qui soit reconnue par l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
, et d’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
exercé une influence immense sur le développement postérieur et sur l’histoire de l’humanité Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
. Mais, pour le comprendre, il faut, avant toute chose, avoir saisi le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
même qui lui sert de base, et c’est ce que nous allons entreprendre.

Lorsque Monou a célébré la création Création
Criação
criação
creation
creación
de toutes, les forces de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, des êtres vivants, des animaux et des plantes, tous également regardés comme autant d’esprits revêtus d’une enveloppe corporelle, il termine par une vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
générale, et s’écrie ;

« Enveloppes d’une multitude do formes ténébreuses, récompense de leurs actions, les êtres ont tout la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
de leur but, ils éprouvent le sentiment de joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
et celui de la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
. »

Ainsi enchaînés dans l’obscurité, remplis d’un sentiment intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, ayant la conscience de là mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
et de leur faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
, et de la dette qu’ils doivent à l’expiation, tous les êtres marchent dans la route qui leur a été assignée dès le commencement ; ils ont un but inévitable où les pousse leur Créateur :

« Ils marchent vers te but (tout les êtres), à partir de Dieu jusqu’à la plante, dans ce monde horrible de l’existence, qui toujours s’incline et descend dans là corruption. »

Dans ces paroles se trouve, pour ainsi dire, l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
de tout le système ; on y voit le sentiment qui lui sert de base et qui règne sur l’ensemble. Que l’on se rappelle ce que les poètes anciens, dans leurs sentences détachées, ont coutume de chanter sur le malheur de l’existence ; ces accents qu’ils font entendre, après avoir jeté sur la surface entière du monde un regard d’effroi ; ces traits pénétrants qui donnent une signification si profonde aux tragédies antiques , par le spectacle d’une sombre fatalité que nous voyons empreinte dans les traditions dans les histoires mêmes des hommes et des dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
 ; ... eh bien, si l’on réunit tous les traits épars de cette poésie pour en former un seul tableau, un tout harmonique ; si enfin, de ce qu’il y a de mobile dans le jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
de la poésie, on compose une doctrine sérieuse , fixe, inaltérable , on aura l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
la plus claire, la plus complète du système de l’émanation , et, par suite, du plus ancien point de vue de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
indienne.

A cette doctrine se rattachait la fiction des quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
âges, se succédant dans une proportion marquée. Chaque époque qui passe est toujours plus imparfaite, plus malheureuse que celle qui l’a précédée, et cela jusqu’à l’âge présent qui est le quatrième et le dernier degré du malheur. C’est encore de cette manière qu’il faut expliquer les quatre états ou castes indiennes comme une décroissance de plus en plus profonde vers l’imperfection terrestre. De là également la doctrine des trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
mondes, troilokyon, et celle des trois forces primitives, troigunyon, dont la première est vraie, sotwo ; la seconde est illusoire et n’ayant qu’une apparence de réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, rojo, et la troisième est ténébreuse, tomo. Dans le système de l’émanation, vous voyez régner aussi la même loi d’une dégradation constante, soit que l’on considère ces forces de la nature comme spirituelles ou comme purement matérielles.

De l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de l’être infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
, Monou fait sortir l’esprit ; de l’esprit, le moi ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
 ; car l’esprit est le second créateur. Monou crée les êtres individuels, après que Brahma Brahmā
Brahma
Brama
lui-même a mis an jour les forces primitives et générales de la nature et de l’esprit. Brighou fait produira ces éléments, d’abord de l’esprit, puis l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
de l’autre, dans une manifestation successive et selon les degrés de perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
et de subtilité qu’on leur supposait. Cette loi d’une perpétuelle dégradation, d’une corruption que rien ne peut éviter, cette tristesse tristesse
lype
tristeza
sadness
grief
sorrow
sans borne au souvenir de la faute inexpiable et de la mort, sont l’esprit général de ce système. Après cela, les degrés et les forces originelles de l’émanation diffèrent dans les diverses représentations qui en sont faites par les poètes ; car le caprice de l’imagination ne s’impose point de bornes sur cet objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
.

Parmi les divinités de la fable indienne qui appartiennent spécialement au système de l’émanation et en général au cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
d’idées que je viens d’établir, il faut placer en première ligne Brahma. Qu’est-ce que Brahma, selon le livre de Monou ? C’est l’esprit éternel, le moi infini, le roi et le maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
des êtres, et, comme il est appelé de préférence dans des écrits d’une date plus rapprochée, il est le père et l’ancêtre de tous les mondes. Éternel, inconcevable, seul, existant par lui-même , il est le lui proprement dit, il est Dieu même. Plus tardées mêmes caractères se trouvent attribués à Sivah et à Wischnou par les adorateurs particuliers de ces divinités. Mais, dans le livre de Monou, Brahma occupe le premier rang ; le sens plus restreint, celui dans lequel ce dieu est pris pour l’élément constitutif de la terre, doit être regardé comme tenant à une conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
plus récente.

En effet, si l’on écarte les fictions mensongères, les grossiers égarements dont la doctrine de l’émanation a pu être surchargée ; si l’on fait la part des altérations de la doctrine primitive, introduites par une superstition sinistre, effrayante, profanant, envenimant tout, qui fut trop prompte h se glisser à travers toute la pensée, toute l’existence de ce peuple, nous ne pouvons pas refuser aux anciens habitants de l’Inde la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
du vrai Dieu. Leurs plus anciens monument » écrits sont pleins « le sentences et d’expressions dignes, claires, élevées, qui contiennent un sens aussi profond, aussi distinct et significatif que tout ce que la langue Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
humaine a pu trouver jamais de plus expressif relativement à la Divinité. Comment donc une si haute sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
peut-elle s’allier avec un système qui serait la plénitude même do l’erreur ?

Mais ce qui doit exciter encore plus d’étonnement que de trouver la croyance en Dieu associée aux plus anciens systèmes de la superstition, c’est de voir encore dans ce système la croyance à l’immortalité imortalidade
immortalité
immortality
inmortalidad
athanatos
de l’âme, non-seulement comme une opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
vraisemblable, comme une découverte à la suite d’une longue et successive méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
, ou bien comme une fiction égarée, un écho lointain venu d’un monde vague et obscur ; mais comme une certitude solide et tellement claire que la pensée d’une autre vie est le motif régulateur qui préside à toutes les actions des Indiens ; Elle est le but, elle est l’âme de la constitution, des lois, des règlements, et des usages.les plus ordinaires de la vie.

Il serait absolument impossible d’expliquer ce dernier fait d’une manière non pas satisfaisante , mais seulement claire et intelligible intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
, si l’on se bordait à l’hypothèse d’un développement successif par lequel l’esprit humain aurait, dit-on, passé, à partir d’un certain état de barbarie qui aurait été son berceau. Ce n’est point ici le lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de dévoiler verhüllen 
voiler
velar
ocultar
veil
conceal
voilemente
obnubilation
vilaya
tirodhana
le principe mystérieux à l’aide duquel la certitude de l’immortalité a été si étroitement liée à la connaissance du vrai Dieu. Je demanderai seulement si ceux-là suivent un bon procédé philosophique qui composent l’idée de la Divinité au moyen de syllogismes, et qui fondent la preuve de son être sur les vraisemblances fournies par la nature externe, et sur les besoins ou les conceptions de leur propre nature. Il me semble, pour moi, qu’il est de toute nécessité que nous ayons connu Dieu pour retrouver ses traces dans la nature et dans la conscience, et que procéder ainsi, c’est dépouiller cette grande idée du caractère de simplicité et de dignité qui est en elle. Je ne parle point de ceux qui veulent tirer la notion de Dieu du moi ou d’une loi de l’entendement ; ceux-là devraient bien au moins mettre quelque chose à la place de celui dont ils ont perdu la notion.

En un mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
, si l’on considère le système indien de l’émanation comme un développement naturel de l’esprit, il est absolument inexplicable ; si, au contraire, on l’envisage comme une révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
altérée ou mal comprise, tout alors s’éclaircit, le système devient très-facile à expliquer. Ainsi, nous trouverions dans l’histoire même un motif suffisant de présumer et de supposer ce que d’autres motifs plus décisifs nous font regarder comme sûr, savoir Wissen
saber
savoir
, que celui qui a organise l’homme et l’a si magnifiquement doué a bien pu donner à cet homme nouveau-créé la faculté de contempler la profondeur de l’être infini : Dieu a retiré pour jamais l’homme de la chaîne des êtres mortels ; non-seulement il l’a mis en relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec ceux du monde invisible, mais encore il lui a accordé la noble mais périlleuse prérogative de choisir entre son bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
ou son malheur éternel.

Il ne faut pas que l’on se représente cette révélation comme l’entretien d’un père à son fils fils
filho
, soit par des images représentatives, soit par des mots ; cette comparaison d’ailleurs ne mériterait pas d’être écartée comme indigne et dépourvue de toute réalité. Mais on doit la regarder, cette révélation, comme une manifestation du sentiment intérieur. Partout où se trouve le sentiment du vrai, là se trouvent aisément les mots et les signes, sans qu’il soit besoin d’un secours plus éloigné ; les signes seront d’autant plus nobles, plus expressifs, que le sentiment qui les inspire est plus grand et plus profond. Mais enfin, comment cette vérité, ainsi communiquée à l’homme d’une manière divine, a-t-elle pu s’altérer dans son intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
 ? Quoi qu’il en soit, si on ôte toute révélation, l’homme demeurera à jamais dans le rang des brutes, peut-être au haut de l’échelle ; peut-être aussi sera-t-il la plus sauvage, la plus malheureuse des races animées. Si l’intelligence de la divine vérité ne pouvait présider aux actes libres de la vie, il ne serait plus qu’un instrument aveugle et passif Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
. Cette erreur, la plus ancienne de toutes, née du mauvais emploi des dons de Dieu et de l’obscurcissement ou de l’altération de la sagesse divine, est celle que nous rencontrons dans les monuments primitifs de l’Inde ; et toujours nous les trouverons plus clairs et plus instructifs , à mesure que nous connaîtrons davantage ce peuple, le plus civilisé et le plus sage des « peuples anciens. L’émanation est le premier système qui ait succédé à la vérité primordiale ; il contient de sauvages fictions, des erreurs grossières , mais partout des traces évidentes -de la « vérité divine, et de cette tristesse profonde qui dut être le premier résultat de la Chute chute
queda
decadência
caída
fall
de l’homme. Or, voici comment ce passage a dû s’opérer.

Il a entre la conception de l’être partit et l’esprit du monde extérieur et imparfait un intervalle que l’imagination ne pouvait remplir autrement que par le système de l’émanation ; c’est ce que l’on m’accordera sans difficulté. Non-seulement ce système est la racine de la plus antique et de la plus générale superstition du monde ; mais il est devenu plus tard une source vive de poésie. Tout ce qui existe est un écoulement de la divinité ; tout être est un dieu , plus limité, plus indécis que le dieu suprême ; tout est animé, vivant ; tout est plein de dieux. C’est un hylosoïsme, non-seulement un polythéisme ; mais, si j’ose ainsi parler, c’est un système où tous les êtres sont dieux ( allgotterei ), comme on le voit dans l’Inde où la foule des divinités est innombrable. L’abondance richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
de la poésie, sa plénitude originelle et que la civilisation n’a pas produite , est ce qui distingue une mythologie sortie de cette source fertile, d’avec les indigentes mythologie » qui ont pour objet les âmes des morts. Or, c’est cette dernière espèce de mythologie qui a coutume de régner parmi des peuples moins civilisés, ou, pour l’exprimer d’une manière plus précise, chez les peuples qui sont restés le plus à l’écart du courant des traditions anciennes : si toutefois, ce dont il est permis de douter, il s’est jamais rencontré un peuple affranchi de toute communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
avec d’autres peuples plus civilisés, pins nobles, c’est-à-dire avec des peuples qui auraient pu puiser d’une manière plus prochaine, plus immédiate, à la source de toute poésie et de toute imagination. Mais cette plenitude si riche et si vive, dont je parlais tout à l’heure, appartenant à la mythologie fondée sur l’émanation, est commune à la mythologie grecque et à celle de l’Inde, quoique d’ailleurs l’une et l’autre soient fort différentes par leur caractère et par leur esprit.

Maintenant, que la déification déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
des grands hommes et des saints personnages ne s’oppose en rien au système du polythéisme ayant pour principe l’émanation d’une source commune, mais, au contraire, qu elle s’y rattache naturellement ; c’est ce qu’il est presque inutile de démontrer. En effet, la plus étroite parenté intérieure ou extérieure, la proximité de l’individu par rapport à l’être originel, fixent les degrés de sa dignité, de sa noblesse, et déterminent son plus ou moiuó de droit au respect et à l’adoration dévotion
devoção
devotion
devoción
adoration
adoração
adoración
bhakti
.

A la suite de Brahma, nous trouvons aussi les dix saints patriarches, occupant une place très-importante dans la mythologie indienne ; puis, les sept sept
sete
seven
siete
grands richis ou prêtres du monde primitif , lesquels ont été plus tard transportés dans les étoiles ; nous trouvons enfin Kashyopo et toute la race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
issue par lui de Diti et Aditi, la nuit tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
et la sérénité Gelassenheit
sérénité
serenidade
serenity
sernidad
Satva
Leergelassenheit
serenidade vazia
, jusqu’aux deux tiges des enfants du soleil et des fils de la lune Lune
lua
luna
moon
.

Nous nous contenterons ici d’établir la simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
possibilité que les dix patriarches de l’Inde n’aient été que des hommes divinisés, sans vouloir contredire le moins du monde l’opinion d’une signification symbolique. On ne peut nier que ce qu’il y a de réellement historique dans les mythes indiens ne se soit plus d’une fois fondu avec les idées de l’émanation. La généalogie des patriarches et des héros est liée à la cosmogonie de la nature ; sans doute les sept Monous ou Richis sont les sept AEons, les créateurs et les ordonnateurs en second de l’univers Univers
Universo
Universe
. Ils sont autant de périodes du développement du plus grand patriarche, ils sont les époques de sa manifestation. Et cependant faudrait-il pour cela refuser de voir dans cette tradition un certain fonds historique ?

Une recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
prolongée nous induirait dans trop de détails ; un jour elle pourra être poursuivie d’une manière plus féconde et avec des sources plus riches. Dans cette exposition des principales époques de la pensée orientale, nous nous bornerons aux généralités qui ressortent de la mythologie de l’Inde, et qui ont d’ailleurs une empreinte si forte de leur origine, que ce que nous en possédons aujourd’hui est suffisant pour ne pas entièrement révoquer en doute leur essentielle signification.

Le système de l’émanation se présente sous son aspect le plus avantageux et le plus beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, quand on l’envisage comme doctrine du retour. Partant de ce principe que l’homme a son origine en Dieu, ce système prend occasion de lui rappeler le retour à son origine, de lui montrer la réunion avec la divinité comme devant être le but unique de ses actions et de ses efforts. De là découle là signification vraiment sainte de beaucoup de lois indiennes, des coutumes, des mœurs, le sérieux et la haute gravité qui président à l’existence entière de ce peuple. Toutefois, l’esprit peut bien s’être séparé promptement de cette doctrine, tellement qu’il n’en soit resté que des usages morts et des exercices d’expiation : c’est ce qui explique comment, dans les temps les plus rapprochés de son berceau, la superstition et l’erreur ont pu s’y mêler.

C’est d’après un point de vue dominant dans le système de l’émanation qu’il faut chercher l’idée de la transmigration des âmes. Ce point de vue, c’est la gradation des espèces et des êtres vivants, tous enveloppes sous des formes multipliées, et sans repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
apaisement
hesychia
śānta
Śamah
se rapprochant et s’éloignant de leur source commune. Il y a encore une étroite affinité entre ce système et celui d’une vie antérieure et de la préexistence des âmes, ou plutôt cette préexistence est un principe essentiel de la doctrine de l’émanation ; on y trouve aussi des pensées plus élevées, provenant du souvenir obscurci d’une perfection divine qui aurait existe dans l’état antérieur, souvenir qui est surtout éveillé par le spectacle du beau. C’est à cette doctrine et à ces sortes de souvenirs que fait allusion Kalidas, dans son drame si connu et si populaire de Sacontala. Quand cette idée de la transmigration a non-seulement un sens physique , mais encore est liée avec celle d’une corruption morale, du malheur de tous les êtres, de la purification purification
purificação
purificación
katharsis
inévitable, du retour universel dans le sein de la divinité, on peut dire qu’elle est vraiment issue de l’idée de l’émanation, et que par conséquent elle est d’origine indienne » C’est ainsi que, dans la doctrine de Pythagore Pythagore
Pitágoras
Pythagoras
Pythagore (en grec Πυθαγόρας), (569 ?-494 ? aC)., mathématicien, philosophe et astronome.
, on trouve l’idée de la métempsycose avec toutes les circonstances accessoires qu’elle tient de l’Orient : preuve certaine que cette idée ne tenait en rien à l’invention hellénique, bien qu’elle ne tarda pas à se transformer et à s’approprier à l’esprit grec, si vif et si pénétrant ; plus tard sans doute on aura voulu retrancher de la doctrine pythagorique ses plus anciennes, et, proportion gardée, ses meilleures conceptions.

On sait très-bien que la doctrine de la transmigration a régné en Gaule chez les druides ; mais on sait moins par quelle route elle était arrivée dans ce pays. Il est à croire qu’elle était connue chez, les Etrusques, et surtout dans l’ancienne Italie avant Pythagore, On trouve chez les anciens des traces de sa propagation, même dans les contrées les plus septentrionales. En admettant que Pythagore l’eût apportée en Italie des pays étrangers qu’il avait parcourus, il n’avait pu l’apprendre que dans l’Asie occidentale ou en Egypte. La conduite des Egyptiens à l’égard des cadavres, qu’ils cherchaient pour ainsi dire à .éterniser, supposerait une grande différence dans leur manière de voir sur l’immortalité. Cependant la religion Religion
religion
religião
religión
des Egyptiens, à la considérer dans son ensemble et dans son esprit, parait très-fréquemment unie à celle de l’Inde. Osiris, idée principale de la doctrine égyptienne, considéré comme une divinité souffrante et mortelle, s’accorde parfaitement avec la doctrine indienne de l’infortune universelle dans laquelle l’être est enveloppé , descendu qu’il est parmi les ténèbres et les chaînes mortelles d’ici-bas.