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Essais sociologiques sur la Chine

Marcel Granet : L’esprit de la religion chinoise

Chez les site "Les Classiques des sciences sociales"

mardi 7 octobre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Si l’on veut se faire une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
un peu précise de l’attitude propre aux Chinois à l’égard des phénomènes religieux, il est nécessaire de partir de l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
. Celui qui voudrait se tenir aux croyances actuelles, aveuglé par une poussière de faits incohérents ou contradictoires, n’aurait aucun moyen d’en discerner la valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
relative. Il risquerait d’accepter trop vite des classifications médiocrement positives. Les observateurs, selon leurs préjugés personnels, déclarent, tantôt que les Chinois sont le peuple le plus superstitieux du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
, tantôt qu’ils sont dépourvus de véritable esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
religieux. Tous disent que la Chine possède trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
Religions. Il est hors de doute qu’il ne s’agit point de trois confessions, même conçues comme à demi hostiles ou comme à demi alliées. Il existe des réguliers bouddhistes ou taoïstes ; sauf exceptions sans portée, un indigène n’est un sectateur ni de Confucius Confucius
Confúcio
Confucio
Konfuzius
, ni de Lao tseu, ni du Buddha Bouddha
Buddha
Buda
boudhisme
buddhism
budismo
. C’est arbitrairement que l’on affirmera : les Chinois, dans leur ensemble, pratiquent à la fois les trois Religions, — ou que l’on dira : ils n’en pratiquent réellement aucune.

L’histoire peut, au premier moment, renforcer l’impression expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
de confusion. Il n’est pour ainsi dire pas de religions qui n’aient, à un certain moment, réussi en Chine. Manichéisme, Nestorianisme, Judaïsme, Mahométisme, Catholicisme, y ont connu des jours de succès et, plus que toute autre religion Religion
religion
religião
religión
importée, le Bouddhisme a su s’y établir. Cette constatation nous livre un premier fait, savoir Wissen
saber
savoir
 : l’extrême curiosité qu’ont les Chinois pour les nouveautés, en particulier pour les nouveautés religieuses. Un deuxième fait et non moins important est le caractère superficiel de cette curiosité. La plupart des religions importées ont subi la persécution. Il ne semble ni qu’elles en aient tiré profit, ni que leur disparition ou leur insuccès relatif s’expliquent par le combat combat
agon
lutte
agôn
livré contre elles. Pour une bonne part, la fortune d’une religion nouvelle apparaît comme un phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
de mode intellectuelle. Mais plus encore qu’à la curiosité et à la mode, les nouveautés religieuses sont dues au réveil verhüllen 
voiler
velar
ocultar
veil
conceal
voilemente
obnubilation
vilaya
tirodhana
d’un esprit, de secte qui demeure souvent à l’état latent. L’histoire du Bouddhisme chinois est celle d’un pullulement de sectes. Celle du Taoïsme (quand on pourra l’écrire) sera, sans doute, celle d’une succession de renouveaux. Une donnée de premier intérêt est fournie par l’allure discontinue de l’histoire religieuse. Certains besoins peuvent demeurer longtemps inactifs ; brusquement, dans certains milieux, ils deviennent impérieux.

Le même aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de discontinuité est sensible dans les consciences. L’histoire fait surtout apparaître l’intermittence de l’esprit mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
dans la collectivité. L’observation Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
révèle les hauts et les bas du besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de conformisme : ce besoin, fondamental et pourtant instable, dépend strictement de l’ambiance. Il ne s’agit pas seulement de dire qu’un Chinois sera plus ou moins attentif à se conduire d’après les rites selon qu’il agira dans tel ou tel milieu : le penchant à la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
orthodoxe et à l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
rituelle peut fléchir jusqu’à révéler un fond de dispositions anarchiques. Il y a dans le Chinois le plus agnosticiste ou le plus conformiste un anarchiste et un mystique latent. Si l’on voulait définir l’attitude religieuse d’un individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, la définition ne vaudrait que pour un instant de sa vie Leben
vie
vida
life
zoe
. Ceux qui font consister la religion dans des croyances fermes, définies, systématisées, constantes, ceux même qui acceptent de la réduire à un corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
d’observances imposées par des sentiments Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
d’une intensité ou d’une valeur spéciales, ont le droit de dire que les Chinois sont superstitieux ou positifs, ou plutôt les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
à la fois, mais qu’ils ne sont pas religieux. Ils pourraient, mieux encore, soutenir à partir des mêmes postulats qu’il y a eu en Chine une multiplicité de sectes religieuses, un amas skandha
khandas
agrégat
amas
agregado
composto
assemblage
de phénomènes religieux, mais qu’il n’y a pas de religion chinoise.

La discontinuité est éclatante dans l’histoire religieuse de la Chine comme dans la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
religieuse des Chinois : ce n’est sans doute point là un trait spécifique, mais il n’a nulle part plus d’importance. Il s’ensuit que, plus que partout ailleurs, seule l’histoire, où s’enregistrent dans de grandes courbes les mouvements de la conscience collective, peut donner à sentir la valeur relative des divers faits religieux.

De toutes les données historiques, la plus immédiatement significative peut sembler d’abord contradictoire. Laissons de côté la mythologie mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
bouddhique, dont les principes d’organisation ne sont point indigènes, et considérons seulement le panthéon de ce qu’on appelle les religions taoïste et confucéenne. Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que dans la première apparaissent surtout des tendances mystiques et dans la seconde des préoccupations de morale positive, dans l’une comme dans l’autre, les Dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
foisonnent ; mais ni l’une ni l’autre ne possède une mythologie organisée.

Les Dieux chinois ont, plutôt qu’une existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
proprement mythologique, une pure existence nominale. Pendant la période impériale (depuis la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du IIIe siècle avant J. C.) les Dieux nouveaux abondent. Qu’ils émanent de la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
impériale, ou qu’ils sortent d’une secte, même réduite à un maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
et à quelques disciples, ils sont des créations sociales, mais créations d’une société dont l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
religieuse est plutôt d’ordre pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
que d’ordre intellectuel. Tout dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
n’est que l’emblème verbal du geste rituel ou de l’effusion mystique. Il n’existe qu’au moment où le culte et l’extase le crée bon. Même lorsque les dieux ont une durée historique, ils ne représentent rien de plus qu’une collec-tion de minutes d’activité religieuse. Ils ne dépassent le stade du geste verbal que pour devenir des rubriques de catalogues et posséder posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
seulement la réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
propre aux concrétions littéraires. Ils n’arrivent point à acquérir de personnalité, du moins de personnalité qui soit d’un caractère plus concret que celle qui résulte d’un nom ou d’un emploi. Ils n’ont pas une existence indépendante du culte. Ils ne dominent ni le culte, ni le fidèle. Ils n’ont rien en eux qui attache la pensée et qui excite l’imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
, rien qui exige une commémoration continue, une vénération permanente. Ils n’occupent ni la conscience, ni la vie. Ils paraissent et s’évanouissent. Ils ne sont que des moments du sacré — aussi peu individualisés que possible.

Pendant la période féodale ( ? — IIIe siècle av. J. C.), l’adhérence du dieu et des manifestations cultuelles paraît étroite, si l’on se fie à la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
littéraire rituelle ou historique. Le dieu du Sol n’est que l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
du culte célébré sur l’autel du Sol : culte, autel et dieu ont même nom. Cependant le Dieu est anthropomorphe et porte porte
porta
puerta
gate
door
le nom d’un Héros. Ceci semble d’abord une simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
superfétation évhémériste. Observons toutefois que le culte est local — qu’il est la propriété d’un groupe social défini — que, dans les cérémonies, le dieu est représenté par un parent ou un vassal du chef de culte — et qu’enfin sa substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
doit être nourrie à l’aide d’essences qui conviennent aussi à ses fidèles. Les caractères uniformes du sacré apparaissent seuls : ils recouvrent pourtant, chez les Dieux féodaux, des traits spécifiques et des individualités. La tradition vivante, que l’on peut atteindre par dessous la tradition littéraire, montre en effet qu’il a existé (à un certain moment de l’âge féodal) des mythologies qui furent en concurrence, des figures divines qui eurent des aventures propres, qui luttèrent les unes contre les autres, qui eurent enfin une histoire individuelle avant de s’uniformiser. Les Dieux, les Héros, les Grands Ancêtres, les Patrons féodaux datent sans doute de la période créatrice où se fit la révolution aristocratique dont dérive la Chine féodale. Cette révolution paraît être de date ancienne et de succès rapide et brusque. Bientôt dans le monde des Dieux comme dans celui des Hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, on voit les emblèmes personnels disparaître derrière les insignes protocolaires. Les attributs des Dieux et des Chefs marquent des degrés dans une hiérarchie abstraite de sacrés plus ou moins puissants plutôt que divers et spécifiques.

Le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
dont sortirent l’organisation féodale et les commencements de la vie urbaine affecta faiblement, autant qu’on en peut juger, les milieux ruraux. Les croyances paysannes sont le fond stable de la religion chinoise. Elles s’expriment globalement dans un sentiment profond d’autochtonie, dans un complexe d’émotions riches, obscures, indémélables qui, traduit en termes intellectuels, correspond à l’idée d’un lien absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
d’appartenance entre l’homme et sa terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
maternelle. Ce sentiment, parce qu’il est concret au maximum, présente quelque chose d’indivisible et ne se prête pas aux jeux d’imagination dont peut sortir une mythologie. En fait, les cœurs paysans sont attachés, selon les âges, à des Lieux Saints ou à des centres de culte sans que jamais soient conçus distinctement des dieux, ou, si l’on veut, sans qu’existe autre chose que des dieux du lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
et de l’instant. Tout le divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
entre dans l’émotion religieuse qu’éveille chacun des dieux. La distance est faible entre ces dieux fugitifs et pleins qui naissent incessamment de l’imagination populaire et les Panthées qui sont les créations, abstraites et vides, de la spéculation scolastique ou mystique. Ni les uns ni les autres n’ont de réalité hors de l’instant : aucun n’a une personnalité, une histoire, une légende développée.

Monothéistes, déistes, polythéistes, panthéistes : ces mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
ne sauraient avoir en Chine qu’une application incertaine et vague. Les dieux sont innombrables. Aucun n’a de réalité propre. Tous savent s’imposer à un moment du temps. Ils emplissent le monde. Ils ne le régentent pas. Chacun peut inspirer un instant de ferveur. Nul ne domine la vie consciente. Qu’ils prennent vie au moment des fêtes et des pèlerinages, qu’ils servent d’emblèmes à un rite traditionnel ou à un culte savant, ou qu’ils existent à titre de rubriques et soient les insignes d’une méthode d’effusion mystique ou d’un type d’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
scolastique, ils ne sont que des fulgurations du sacré, d’un sacré dans lequel baigne la vie entière et qui ne cesse jamais d’être immanent immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
.

L’imagination chinoise paraît manquer d’âpreté et de profondeur : elle ne doue pas ce qu’elle crée d’une puissance acte
puissance
energeia
dynamis
de vie qui en impose. Il est clair que son domaine est moins le mythe que le conte : plus précisément, son domaine (au moins depuis le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
héroïque des origines féodales) est, non pas l’épopée ou le drame, mais le roman historique. Elle n’a que faire de dieux vivant hors du temps, hors du monde, ou même dans un passé révolu. Elle ne se soucie que d’apparitions divines, datées, localisées. Elle prête aux êtres divins un air air
ar
aer
vulgaire, terre à terre, raisonnable. Tel est le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
de cet anthropo-morphisme particulier aux Chinois, qui fait dire d’eux qu’ils croient aux esprits et ne croient qu’à des esprits.

Chez les Chinois, l’imagination religieuse est prête à tout instant à créer, si je puis dire, des individuations divines, sans personnalité, espèces d’images génériques du sacré, formelles, vides, stéréotypées, sans relief ni consistance, et, partant, toujours réductibles les unes aux autres. — De même que les dieux foisonnent en Chine et qu’il n’y existe pour ainsi dire pas de mythologie, de même les sectes et les écoles ont pullulé, sans que jamais rien se soit édifié qui ressemble à une grande confession. De même encore, l’histoire religieuse est faite de querelles scolastiques, et jamais un dogme, au sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
fort et précis du mot, n’a été élabor travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
é : jamais un système défini de croyances ne s’est imposé rigoureusement. Si l’on peut dire, en gros, que le Confucéisme représente une façon d’orthodoxie, on doit affirmer, en revanche, qu’il n’y eut, en aucun temps, des orthodoxes purs. La pensée religieuse est toujours caractérisée par une tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
au syncrétisme — par une curiosité molle à l’égard des nouveautés — par un attachement avarice
philargyria
avareza
avarícia
apego
attachment
attachement
à la tradition où l’inertie l’emporte sur la conviction — par une inaptitude aux conceptions précises, aux adhésions profondes, aux partis pris violents qui occupent entièrement les âmes. A l’absence de besoins dogmatiques correspond l’absence de toute disposition Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
à remettre à un clergé le soin des choses religieuses. Il a existé de petites chapelles bouddhistes ou taoïstes ; mais l’organisation ecclésiastique a toujours été réduite à peu de choses, et jamais un clergé séculier ne s’est occupé de diriger la conscience des fidèles. Parler d’un clergé ou d’une Église confucéens est un pur contre sens. Les dieux de la Chine ne sont transcendants que dans la mesure où le sacré est toujours transcendant Transzendenz
transcendence
transcendência
transcendencia
trascendencia
transcendant
transcendente
par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au profane. Mais, en Chine, le sacré et le profane ne se sont jamais approprié de domaine strictement séparé. Ce n’est pas assez dire que l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
jouxte l’autre : c’est par l’effet des circonstances que le même acte s’accompagnera d’émotions religieuses ou sera accompli dans un esprit positif. On sait que certains missionnaires ont vu dans le culte des ancêtres une pratique innocente, et certains autres des manifestations dangereuses de la « superstition ». Les uns et les autres avaient tort ou raison, selon les cas : pour le même individu ce culte est tantôt (ou même à la fois et dans un dosage imprévisible) une pure commémoration des traditions familiales ou l’occasion d’émotions mystiques. Il n’y a pas en Chine un règne séparé du divin. Il n’y a pas un monde des Dieux superposé au monde des hommes. Il n’y a point de domaine auquel on ait à préposer un clergé.

Tout acte intéresse à quelque degré des forces religieuses ; il n’y en a aucun qui en intéresse de façon singulière et très fortement. Dans tous les cas, il suffit, pour agir convenablement, de se conformer à une formule. La conscience religieuse se sent en règle dès qu’elle obéit à une symbolique consacrée. Normalement, l’esprit religieux se confond avec l’esprit social, je veux dire avec le sens du conformisme. Celui ci consiste dans l’emploi d’une symbolique traditionnelle et de gestes rituels qui assurent d’abord l’ordre intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
. Cette disposition peut ne s’accompagner que d’une foi
foi
faith
pistis
très vague. Elle s’accompagne, chez quelques lettrés raffinés, sorte de sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
personnel, du sentiment d’une adhésion librement consentie aux lois de la Nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
. Une adhésion intégrale de l’individu à ces lois (ainsi se définit la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de sincérité) paraît nécessaire au maintien de l’Ordre cosmique. La notion de l’Ordre est une conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
, espèce de dogme concret, dont l’intuition correspond à une émotion religieuse délicate et profonde. A l’égard de l’Ordre, à l’égard de cette façon de Providence providence
providência
providencia
pronoia
constituée par le sacrifice des volontés individuelles, Confucius avait des élans de foi : il la concevait comme une sorte de Communion des Sages d’où émanait, réalité semi concrète, un Pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
résidant dans l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
de certains Élus. L’action régulatrice de ce Pouvoir s’étendait aux hommes comme aux choses.

La même notion de l’Ordre (Tao Tao
Dao
la Voie
The Way
ou Tao tö) se retrouve dans la pensée des sages dits taoïstes. Mais tandis qu’un Confucéen la réalise par un travail délicat de la conscience morale et par un dépouillement raisonné de l’égoïsme individuel, le Taoïste la conquiert, dans un élan mystique, par un renoncement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
apathy
detachment
dispassion
kaivalya
vairāgya
renoncement
renúncia
dépassionnement
vairāgyam
plein d’ambition. Il veut satisfaire un idéal de puissance personnelle, tandis que le Confucéen a d’abord en vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
la collectivité humaine. Le Taoïste songe sonho
rêve
dream
Morphée
songe
avant tout à un accroissement de sa propre personnalité. Cet accroissement est obtenu par l’extase, par laquelle l’individu, en se dépouillant de toute limitation Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
, s’exalte plutôt qu’il ne s’évanouit. Les méthodes pour provoquer l’extase ne diffèrent guère des recettes qui font acquérir diverses sortes de puissance. L’effusion mystique est le but suprême parce qu’elle procure une puissance omnivalente de réalisation. Cependant toute puissance particulière mérite d’être recherchée comme une approximation du Pouvoir régulateur. Toutes les recettes techniques, tous les procédés d’action efficace peuvent servir ‘a constituer la Vertu du Maître taoïste. Il est un ascète. Il est aussi un savant et un magicien.

Les Confucéens sont considérés comme les représentants de l’orthodoxie, et l’Histoire tend à présenter le Taoïsme comme la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
de sectes et de penseurs dont les inventions hérétiques auraient menacé de gâter les saintes traditions. J’admets, pour ma part, que le Confucéisme est une sorte de Réforme. Cette Réforme rejeta toutes les préoccupations technico magiques pour mettre au premier plan la morale et la politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
. Elle tendit à considérer l’idée de l’Ordre régulateur seulement sous son aspect éthique et humain. La victoire lui fut assurée dès les environs de l’ère chrétienne. Depuis, la vie religieuse est, en Chine, dominée, en temps normal, par la pratique d’un conformisme accompagné — très inégalement et selon les circonstances — d’émotions religieuses, parfois assez vives. Le Taoïsme se borne, à l’ordinaire, à fournir des thèmes spéculatifs à des savants, des méthodes d’extase à des mystiques, des recettes magiques aux gens dans l’embarras. Mais il a présidé, à de certaines heures, à des réveils religieux brusques et rapides. La Chine, gagnée à l’orthodoxie confucéenne, a connu de nombreux renouveaux taoïstes. On pourrait dire que, dans tout Chinois, fût il le plus déterminé Confucéen, un Taoïste sommeille, si l’on entendait par là que, dans toutes les occasions où un manque d’équilibre affecte suffisamment l’individu pour que l’ordre intérieur ne puisse être tout de suite rétabli par l’effet bienfaisant des préceptes de la symbolique traditionnelle, le Chinois a tendance à essayer une solution mystique. On n’a pas l’impression que ces crises fugitives correspondent à des drames de conscience ni qu’elles laissent des traces profondes. Malgré des sursauts brusques et qui peuvent être saisissants ou terribles, la vie religieuse du Chinois moyen est une vie paisible. Il en est de même de la vie religieuse de la Nation. Elle manque d’âpreté.

La croyance croyance
croire
crença
crer
belief
believe
qui domine toutes les autres, est celle d’une étroite solidarité entre l’ordre moral et l’ordre naturel. Les Confucéens ont insisté sur la valeur prédominante de l’éthique. Pour eux, c’est dans l’ordre moral que se trouvent les lois véritables. On pourrait se demander si ce postulat résistera à l’introduction en Chine des sciences occidentales et à la diffusion de l’esprit scientifique. Tant que les Chinois ne verront dans les sciences qu’une collection de recettes efficaces, il n’y aura lieu à aucun changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
. Quant à opposer science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
et religion, la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
n’a pour eux point de sens : ils n’ont jamais considéré l’homme ni l’âme (dans la mesure où ils ont une idée de l’âme) comme des domaines réservés. L’idée que les lois sont de nature identique dans l’ordre humain comme dans l’ordre naturel offre de merveilleux avantages pour faciliter les accommodations. Il y a peu de chances que les Chinois réalisent les postulats métaphysiques des sciences plus fortement qu’ils n’ont réalisé les entités religieuses. Ils continueront sans doute à se satisfaire d’un pragmatisme syncrétique en ajustant doucement au goût du jour leur symbolique séculaire. On imagine difficilement que l’effort des propagandistes des religions étrangères ou de nouveaux réveils sectaires, toujours possibles, modifient sérieusement ces dispositions profondes. Un certain manque d’âpreté et de décision dans la vie imaginative, un mélange singulier de pragmatisme un peu mou acceptation
aceitação
acceptación
douceur
mansidão
souplesse
mou
flexibilité
et de rationalisme facile à satisfaire, semblent interdire aux Chinois les conceptions et les réalisations religieuses qu’inspire une foi intransigeante, ambitieuse, capable de créer comme de détruire. La religion (je serais tenté d’ajouter : pas plus que la pensée spéculative) n’est point devenue, en Chine (et n’a guère de tendances à y devenir), une fonction Funktion
fonction
função
function
función
distincte de la vie collective.