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Approches de l’Inde - Tradition et incidences

Esnoul : le « système » SÂMKHYA

LE SÂMKHYA

mercredi 10 octobre 2007, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Le nom du système est dérivé du terme « sâmkhya Sāmkhya
samkhya
Sâmkhya
 » employé dans des Upanisad relativement anciennes (telles que la Katha et la Prasna) et dont le premier sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
est « dénombrement ». En effet, le Sâmkhya opère bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
un dénombrement de toutes choses existantes, classées en vingt-cinq tattva tattva (ou éléments) qui, d’après lui, rendent compte de la réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
dans toutes ses manifestations. Il est vrai qu’il n’y a pas dans ce procédé un fait absolument spécifique : nous retrouvons cette même classification dans le Yoga Yoga
Ioga
et, d’une certaine manière, le Vaisesika est aussi une énumération de principes. Quoi qu’il en soit, c’est dans le Sâmkhya que ce goût si particulier de l’Inde pour les classifications reçoit une consécration toute spéciale.

La deuxième caractéristique du Sâmkhya et la plus importante est que, en face du- reste de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
indienne profondément moniste (si l’on excepte un certain aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
du Vaisesika), on a pu le qualifier de dualisme : sur les vingt-cinq éléments, vingt-quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
composent une série évoluant à partir de Prakrti Prakriti
Prakŗti
Prakrti
Pradhâna
le pré-donné
le premier agent
, la Nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
initiale, auquel s’oppose le vingt-cinquième, Purusa, l’Esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
un et inévolué. Il faut, d’ailleurs, entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
d’une façon particulière cette unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
de l’Esprit : chaque esprit est un en ce sens qu’il forme un tout insécable, parfait par essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, mais, alors qu’il n’y a qu’une seule Nature qui est un donné continu, il y a une multiplicité Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
d’esprits, identiques les uns aux autres, puisque vides de contenu et de qualification.

Le système Sâmkhya est un système non seulement ancien, mais, sur certains points, archaïque : le fait même qu’il reconnaît deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
principes, l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
d’essence naturelle, l’autre d’essence spirituelle, nous atteste l’influence de traditions anciennes où l’on expliquait le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
à partir de couples cosmogoniques.

La question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de savoir Wissen
saber
savoir
si le Sâmkhya est, ou non, antérieur au Bouddhisme a été longtemps débattue sans que l’on puisse définitivement trancher la question en faveur de l’un ou, de l’autre.

Il semble qu’il soit l’héritier de vieilles croyances et que, rencontrant un Bouddhisme, ancien mais déjà évolué, il se soit, à son tour, solidifié et défini à la fois par contact et par contraste. Comme le Bouddhisme il se préoccupera davantage de retirer l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
du cycle des renaissances bien plus que d’édifier un système philosophique ; et si, toujours comme le Bouddhisme ancien, il étudie si soigneusement les éléments constitutifs de l’homme, ce n’est que pour mieux discerner en lui les éléments transmigrants, ceux-là mêmes sur quoi il sera nécessaire d’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
prise si l’on veut assurer au « purusa » (esprit individuel) sa libération délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
définitive.

En dehors du problème des origines qui demeure incertain, nous pouvons assigner au Sâmkhya une date déjà assez haute dans les textes de l’Inde. Deux des Upanisad comptées parmi les plus anciennes, la Katha et la Svetasvatara nous exposent longuement des opinions Sâmkhya.

Quant à l’épopée, elle a connu aussi le Sâmkhya ; certaines sections du Mahâbhârata qui, comme on le sait, fut mis par écrit entre le me siècle avant et le IIIe siècle après notre ère, y font de fréquentes allusions généralement sous la forme du composé « Sâmkhyayoga », ce qui pourrait faire remonter à cette époque l’identification des deux systèmes l’un à l’autre ; c’est d’ailleurs dans la Bhagavad-Gîtâ BGBh
BG
Bhagavad-Gita
Bhagavad-Gîtâ
Bhagavad Gitā
Bhagavad-gītā
BGBh = avec les commentaires de Shankara
, fragment du Mahâbhârata, que cette identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
est maintes fois proclamée et les doctrines darshana
doctrines
points de vue
spécifiquement Sâmkhya partiellement exposées. L’influence Sâmkhya a d’ailleurs dépassé les cadres philosophiques : nous retrouvons ses doctrines, avec le même aspect qu’elles revêtent dans l’épopée, dans des textes aussi divers que les Purânas où la cosmogonie décrite est une cosmogonie Sâmkhya, des traités médicaux tels que la Carakasamhitâ et la Susrutasamhitâ pu certains ouvrages bouddhiques où on les expose pour les discuter, comme dans la Buddhacaritâ d’Asvaghosa. Enfin, les théories du Sâmkhya ont servi d’ossature philosophique aux cultes dits « sectaires », particulièrement aux cultes de bhakti dévotion
devoção
devotion
devoción
adoration
adoração
adoración
bhakti
, c’est-à-dire de dévotion, dont la Bhagavad-Gîtâ est l’une des principales autorités.

Ce Sâmkhya épique qui note un état ancien du système, aboutit, aux premiers siècles de notre ère, à ce que nous appelons, par contraste, le « Sâmkhya classique » et qui expose un état bien plus élabor travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
é du système. La Sâmkhya-Kârikâ d’Isvara Krshna est le premier texte que nous possédions de ce Sâmkhya classique ; il date, approximativement, du IVe siècle. En 70 vers qui ne visent à être qu’un bref résumé de la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
, l’auteur se réfère à des maîtres tels que Kapila et Asuri. Qu’il y ait eu antérieurement un ouvrage aujourd’hui perdu qui était un recueil de Sûtra, c’est-à-dire d’aphorismes analogues à ceux que l’on a conservés pour les autres systèmes, c’est possible ; mais, qu’ils aient ou non été rédigés par un nommé Pancasikha, comme le veut la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
, une seule chose demeure certaine : ces sûtra ont disparu et l’œuvre connue à présent sous le nom de Sâmkhya Sûtra a été écrite à date très basse (vers le XVIe siècle, c’est-à-dire plus de 1.000 ans après les Kârikâ). C’est donc dans les Sârpkhya-Kârikâ et chez leurs commentateurs anciens que nous irons chercher un exposé du système.

Les commentateurs jouent, naturellement, un grand rôle. Les Kârikâ étaient des vers mnémoniques, presque aussi serrés que les Sûtra ; il serait presque impossible d’en saisir le sens si certains maîtres du système n’avaient rédigé les explications orales qui accompagnaient, évidemment, la récitation de ces condensés faits pour être appris par cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
. Le plus ancien commentateur des Kârikâ est Gaudapâda qui écrivit son bhâsya (commentaire) aux environs du VIe Leben
vie
vida
life
zoe
siècle ; le texte est de peu d’ampleur et l’on peut considérer son interprétation comme, non seulement la plus claire, mais, vraisemblablement, la plus orthodoxe.

De la même époque existe un ouvrage en chinois, écrit par un moine bouddhiste, Paramitra, dans la deuxième moitié du VIe siècle. La traduction du titre chinois « Kin t’si louen’ » donne, en sanskrit, « Suvarnasaptati » (« le Septante d’or »). Il y a quelques différences dans la version qu’il donne des Kârikâ dont il est un commentaire et celle de Gau apâda ; quant aux gloses, elles paraissent se référer à une troisième que l’on n’a pas retrouvée.

Trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
siècles plus tard, vers le milieu du IXe siècle, Vacaspatimisra, le grand écrivain philosophique de l’Inde médiévale, qui a, par ailleurs, beaucoup étudié le Yoga, rédige pour les Kârikâ un nouveau commentaire bien plus étendu et plus circonstancié que les précédents : « la Sâmkhyatattvakaumudi » ; la pensée en est plus riche, plus différenciée, mais l’exposé moins systématique. On trouve, par la suite, deux nouveaux commentaires sans grande originalité : le Râjavârttika et la Mâtharavrtti.

Il faut mentionner aussi qu’au IIe siècle, Al Birûni, écrivain arabe qui séjourna treize années dans l’Inde, composa un livre sur la pensée et la littérature indiennes et qu’il traduisit, entre autres, un texte Sâmkhya qui présente de grandes analogies avec le bhâsya de Gaudapâda, soit qu’il s’agisse d’une version légèrement modifiée de la même œuvre, soit que toutes deux en reflètent une troisième.

Le deuxième grand texte du système, les Sâmkhyasûtra, ont été écrits, nous l’avons vu, il y a seulement cinq siècles ; la tradition en est ancienne et la rédaction récente, mais sous cette forme resserrée qui n’a pas varié depuis l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
 ; ils ont été commentés au XVIe siècle par Aniruddha et par Vijnânabhiksu. On ne peut, non plus, passer sous silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
un texte très bref où, en 22 sûtra, est donné l’essentiel de la doctrine : le Tattvasamâsa ; il a connu une fortune immense à Bénarès où les Kârikâ étaient à peine connues. Enfin, il nous faut noter un texte tamoul du VIe siècle, c’est-à-dire contemporain du bhâsya de Gaudapâda, le Manimekhalai. Le fait est d’autant plus intéressant qu’il s’agit là d’une œuvre originale, non d’une simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
traduction comme l’était la Suvarnasaptati.

De la lecture de ces différents ouvrages nous retirons les positions essentielles du système Sâmkhya. Comme nous l’avons vu, en débutant, sa plus frappante caractéristique est un dualisme, ou, plus exactement, un pluralisme qui le sort du climat habituel de la pensée indienne : carrefour peut-être à la fois d’un ancien monisme de la Nature (inspiré des cultes archaïques de la Déesse Mère mère
mãe
mother
madre
, épars à travers toute l’Asie Centrale) et de ce monisme de l’Esprit qui, finalement, l’a emporté dans l’Inde, tous deux se rencontrant avec de vieux cultes des couples cosmogoniques. Quoi qu’il en soit, le système Sâmkhya, tel que nous le rencontrons à l’époque classique, n’est pas une donnée simple et brute mais l’aboutissement de tendances vraisemblablement très diverses, ce qui contribue à lui laisser un aspect, d’une certaine manière, archaïsant.


Voir en ligne : SAMKHYA

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