Philosophia Perennis

Accueil > Le Bouddhisme > David-Neel : QUELQUES ASPECTS PARTICULIERS DU BOUDDHISME TIBETAIN

Alexandra David-Neel

David-Neel : QUELQUES ASPECTS PARTICULIERS DU BOUDDHISME TIBETAIN

Les cahiers d’Hermès

lundi 3 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

L’enseignement de tous les Maîtres qui n’ont point laissé d’écrits — et même celui de nombreux Maîtres dont nous possédons des ouvrages authentiques — a toujours donné lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à des interprétations, à des développements qui, en maints cas, en ont faussé le sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
originel.

Le Bouddhisme ne fait pas exception. Dans l’Inde, d’abord, puis dans les différents pays où il s’est implanté ensuite, il a produit une exubérante floraison de théories sous lesquelles il est, parfois, difficile de le reconnaître. Tel est le cas de la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
très particulière de Bouddhisme que nous rencontrons au Tibet Tibet
Tibete
 : le Lamaïsme.

Dans mon livre, Le Bouddhisme, ses doctrines darshana
doctrines
points de vue
et ses méthodes, j’ai dit qu’un exposé de la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
bouddhiste pouvait tenir sur deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
pages et j’y ai, en effet, présenté en un tableau tenant deux pages les enseignements fondamentaux du Bouddhisme. Toutes les Ecoles bouddhistes, sans exception, adhèrent à ceux-ci et les prennent pour base de ce qu’elles estiment en être des interprétations et des développements légitimes.

Discuter cette légitimité n’est pas toujours aisé. Le Bouddha Bouddha
Buddha
Buda
boudhisme
buddhism
budismo
insistait fortement sur la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de l’examen Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
des propositions qu’il énonçait et sur celle de leur compréhension personnelle avant de leur accorder foi
foi
faith
pistis
. Les textes anciens ne nous permettent aucun doute à ce sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
 :

Ne croyez pas sur la foi des traditions, quoiqu’elles soient en honneur depuis de longues générations et en beaucoup d’endroits ; ne croyez pas une chose parce que beaucoup en parlent ; ne croyez pas sur la foi des sages des temps passés ; ne croyez pas ce que vous vous êtes imaginé, pensant qu’un Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
vous l’avait inspiré. Ne croyez rien sur la seule autorité de vos maîtres ou des prêtres. Après examen, croyez ce que vous mêmes aurez expérimenté et reconnu raisonnable, qui sera conforme à votre bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
et à celui des autres. (Kalama sutta.)

Ailleurs, après s’être entretenu avec quelques-uns de ses disciples, le Bouddha conclut :

... Si, maintenant, vous connaissez ainsi et voyez ainsi, irez vous dire : « Nous honorons le Maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
et, par respect pour lui, nous parlons ainsi ? » — Nous ne le ferons pas. — Ce que vous dites, disciples, n’est-ce pas cela, seulement, que vous avez vous-mêmes reconnu, vous-mêmes vu, vous-mêmes saisi ? — C’est cela même, Vénérable. (Majjhima Nikaya.)

Au cours des siècles, les subtils philosophes de l’Inde ont largement usé de la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
de pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
et d’interprétation qui leur était octroyée. Ils en ont usé avec virtuosité et nous y avons gagné les relations d’étourdissantes joutes de controverses. Mais il n’est point question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
d’entreprendre, ici, l’analyse de toutes les doctrines qui se réclament du Bouddhisme. Je n’ai à m’occuper que du Bouddhisme tibétain et même, seulement, de quelques-uns de ses aspects.

J’écarterai donc le Bouddhisme populaire du Tibet, bien qu’il ne manque pas d’intérêt. Il mérite, par lui-même, une étude spéciale et approfondie. Ce Bouddhisme des masses comprend de nombreux éléments empruntés au bas tantrisme Tantra
tantrisme
tantra
tantrismo
tantrism
du Népal et d’autres retenus de la religion Religion
religion
religião
religión
dénommée Bon qui prévalait au Tibet avant que le Bouddhisme y ait été introduit, vers le VIP siècle. La religion Bon continue à avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
des adeptes dans le pays ; elle efst divisée en deux branches : le Bon noir et le Bon blanc. Les Chinois assimilent le Bon au Taoïsme, il paraît être, d’autre part, apparenté au chamanisme de l’Asie centrale et de l’Asie septentrionale.

Quant au Bouddhisme de l’intelligentzia tibétaine, il est authentiquement bouddhique et appartient à la période la plus brillante de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
bouddhiste. Ce qui n’empêche pas les lettrés de se conformer aux formes populaires, afin, disent-ils, de ne pas troubler l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
des gens d’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
médiocre incapables de s’élever à des conceptions plus hautes et de se passer de religion.

Une longue fréquentation de l’élite bouddhiste tibétaine m’a portée à conclure que le Bouddhisme des intellectuels du Tibet est empreint d’un esprit spécial. J’ai souvent exprimé mon sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
à ce sujet en disant que c’était un Bouddhisme compris par les cerveaux d’hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
de race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
jaune. Il n’est, d’ailleurs, pas le seul exemple de « Bouddhisme jaune ». Il en existe un autre d’une inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
« race jaune » bien plus prononcée. C’est le Ts’an, la secte de « méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
 » des Chinois qui sous le nom de Zen a conquis, autrefois, l’aristocratie lettrée du Japon et dont l’influence s’est perpétuée parmi elle jusqu’à nous.

N’a-t-on pas, d’ailleurs, émis l’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
que le Bouddha, fils fils
filho
du chef d’un clan établi dans une région frontière de l’Himalaya (aujourd’hui incorporée dans le Népal) pouvait avoir été un Jaune. Tout au moins peut-on vraisemblablement penser que les alliances des princes régnant dans cette région frontière lui avaient donné des ancêtres jaunes. C’est, croient certains, à l’effet de cette ascendance jaune qu’il faut attribuer quelques-unes des théories bouddhistes, notamment celle de la négation de l’ego ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
.

Quoi qu’il en puisse être, les lettrés tibétains peuvent, dans les immenses bibliothèques de leurs monastères, se nourrir abondamment de la pensée des philosophes indiens des différentes Ecoles bouddhistes. Nâgârjuna, Aryadéva, Vasubandhu, Asvagosha, Çandrakirti, Çantidéva (respectivement, en tibétain : Klusgrub — hphagspa lha — dbyig gnan — rta dbyangs — zla wa gragspa — shiwa lha — et prononcés : Loudup — Pagpa la — Yiggnén — Tayang — Dawa tagpa — Shiwa la. Ce petit exemple illustre les difficultés de l’orthographe tibétaine.) et autres sont là en des traductions extrêmement fidèles. Heureuse chance pour les Orientalistes, car beaucoup des originaux sanscrits de leurs ouvrages ont été perdus au cours des guerres et des persécutions subies par lés Bouddhistes dans l’Inde.

Ces brillants philosophes tiennent dans les collèges de philosophie du Tibet la place que Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, Aristofe, saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Augustin, saint Thomas d’Aquin Thomas d'Aquin
Tomás de Aquino
Thomas of Aquinas
, etc., occupaient dans la scholastique de nos pays. Mais si l’on peut trouver chez ces « étrangers » les idées mères qui ont guidé les penseurs tibétains, ce n’est point chez eux qu’il faut chercher les nuances particulières du Bouddhisme tibétain : nuances très subtiles qui échappent facilement à un enquêteur non averti, signification spéciale donnée aux mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
qui en modifient le sens ordinaire.

Quelques-unes de ces particularités se décèlent déjà dans les commentaires des ouvrages indiens dus à des lettrés tibétains. Des interprétations plus personnelles s’affirment dans les ouvrages originaux des auteurs tibétains, mais l’épanouissement complet des vues du Bouddhisme tibétain se fait dans les enseignements dits « secrets » qui prétendent continuer des traditions orales ayant été transmises depuis des siècles de Maître à disciple et qui continuent à se transmettre de la même manière. Ces enseignements sont dénommés damngag (écrit gdam ngag). Le terme damngag signifie plus exactement précepte, avis, mais il est employé couramment pour désigner un corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
de doctrine ésotérique.

Une digression pourra intéresser le lecteur : comment se fait cette transmission ?

En règle générale, les Maîtres spirituels tibétains qui se disent héritiers d’un corps de doctrines secrètes traditionnelles n’en communiquent pas l’ensemble à tous leurs disciples indistinctement, mais instruisent, individuellement, chacun de ceux-ci des parties de ce damngag qu’ils jugent leur convenir.

Un seul d’entre les disciples, le plus intelligent, le plus capable d’enseigner à son tour, celui en qui le Maître discerne des qualités propres à en faire un digne successeur de la lignée, est complètement initié. D’ordinaire, la faveur dont il a été l’objet n’est point révélée à ses co-disciples ; chacun d’eux peut se croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
également favorisé. Il y a là l’occasion d’une épreuve de leur perspicacité et de leur degré de compréhension en matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
philosophique. Si le disciple est pleinement satisfait par l’enseignement qu’il a reçu, si les théories qui lui ont été exposées, les pratiques praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
qui lui ont été recommandées ne provoquent dans son esprit aucun pourquoi, aucun comment, aucun doute, il remerciera son Maître, recevra sa bénédiction et s’en ira. Mais si les doctrines qui lui ont été communiquées ne lui paraissent pas définitivement concluantes, si elles lui paraissent devoir être élucidées, si elles ne couvrent pas tout le terrain que son esprit embrasse, il l’avouera à son Maître et sollicitera un supplément d’instruction.

Il est rapporté que certains disciples ont assez abruptement questionné le Maître qui leur donnait congé : « Est-ce cela toute ta doctrine ? Ne va-t-elle pas plus loin ? » demandaient-ils. Et, faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
d’être conduits « plus loin », ils cherchaient un autre Maître capable de leur apprendre davantage. C’est, d’ailleurs, ainsi que, d’après la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
, le Bouddha agit envers ses deux Maîtres Alara Kalama et Roudraka.

A un disciple entretenant de tels sentiments, le Maître tibétain dira probablement : « Demeure et patiente, réfléchis, médite... » et avec le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
il lui découvrira d’autres aspects de sa doctrine.

Revenons à notre sujet.

Nous voyons, évidemment, apparaître dans les damngags les diverses théories proposées par les célèbres philosophes bouddhistes cités ci-dessus à qui il convient d’ajouter Dharmakirti (appelé en tibétain Tcheu Kyi tagspa - Tchhos Kyi gragspa), une grande autorité dans les collèges monastiques de philosophie. Cependant, des références à ces Maîtres sont très souvent omises, tandis que l’autorité de Maîtres tibétains, Marpa, Gambopa, certains chefs de la secte des Sakyapas ou des Karmapas, est généralement invoquée.

Bien que renseignement soit exclusivement oral et qu’il soit interdit — sauf permission spéciale — aux disciples de prendre des notes par écrit, de courts traités, toujours manuscrits, leur sont parfois communiqués. Certains de ceux-ci sont donnés comme étant des térs. On appelle ter ou térma (gterma - en tibétain : ter - gter - signifie trésor Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
) des ouvrages apocryphes attribués pour la plupart au magicien Padmasambhava (VIII siècle). D’après la tradition, celui-ci y aurait révélé des points de sa doctrine qu’il ne jugeait pas à propos de communiquer à ses contemporains. Afin d’en faire bénéficier des générations plus aptes à les comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
et à les utiliser, Padmasambhava aurait caché ces écrits dans des cavernes, sous la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
, dans les anfractuosités des rocs sur les hautes montagnes, de sorte que ceux qui en seraient dignes puissent les découvrir plus tard. Divers célèbres lamas des siècles passés sont dits avoir agi de même.

Ainsi, depuis très longtemps, ont existé au Tibet des hommes qui se sont vantés d’avoir découvert des térs. Ils sont dénommés tentôn (gter ston) et jouissent d’une haute réputation, si bien que, pour acquérir celle-ci, de nombreux imposteurs ont composé de petits traités qu’ils ont cachés et « découverts » par la suite, préférant la gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
plus grande de tériôn à celle qu’ils pouvaient espérer comme auteurs.

Très souvent ces imposteurs forgent un titre sanscrit qu’ils inscrivent en tête de leur ouvrage. Ceci pour lui conférer un caractère d’authenticité et d’antiquité. En dehors des térs, de nombreux traités dus à des Tibétains sont, aussi, dotés d’un double titre sanscrit et tibétain destiné à les faire paraître Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
comme étant des traductions. Au Tibet, le titre de lotsawa (traducteur) est plus flatteur que celui d’auteur. Du reste, les Asiatiques sont peu enclins à revendiquer le renom auquel ils peuvent avoir droit comme auteurs. Au Tibet, notamment, la majeure partie de la littérature indigène est anonyme.

Oserai-je me permettre de raconter comment j’ai peut-être privé un candidat tériôn de la célébrité à laquelle il aspirait ?

Ayant enfoncé le bras dans une crevasse de la paroi rocheuse d’une caverne où j’avais passé la nuit tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
en cours de route, j’eus la surprise d’y trouver une petite boîte en métal. De celle-ci je retirai un rouleau de papier enveloppé dans plusieurs morceaux de chiffons. Le rouleau était formé de trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
pages manuscrites sur un papier très vieux et détérioré ; l’écriture à demi effacée était à peu près illisible. Les quelques phrases que je déchiffrai paraissaient se rapporter aux doctrines du Tchag tchén, le Grand Symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
ou Grand Signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
. Vraisemblablement, c’étaient là des pages détachées d’un vieux manuscrit.

J’emportai ma trouvaille, pensant malicieusement qu’un fourbe viendrait sans doute là, comme par hasard, avec des compagnons, pour feindre une inspiration subite et « découvrir » le précieux ter.

Que mes lecteurs ne se mettent pas en peine d’arguer que l’aspect du 1er pouvait révéler son âge peu ancien et l’impossibilité d’avoir passé des siècles dans sa cachette sans être plus endommagé. Les bonnes gens du Tibet ne se livrent pas à d’aussi profondes réflexions et quant aux lettrés, — à part certaines découvertes authentiques, faites dans des conditions peu ordinaires, — ils ont le sourire lorsqu’on leur parle des térs.

Pour en revenir au mien, un ermite retrait
anachorèse
anachorète
ermite
érémitisme
ἀναχωρέω
qui passait pour « voyant » me dit : Ce n’est pas un imposteur qui a caché le manuscrit. C’est un pèlerin qui pressentait sa mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
prochaine et s’en est remis à Überantwortung 
remis à
responsabilidade
being delivered over
entrega a sí mismo
responsability
responsabilité
l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
des causes et des effets pour qu’il soit trouvé par celui à qui il convenait qu’il appartienne.

C’est là une opinion bien tibétaine. Pour ma part je préfère n’en pas avoir.

Que trouvons-nous dans le mélange de théories qui ont cours dans les enseignements « secrets » oraux ?

En premier lieu, une affirmation très nette de la doctrine fondamentale du Bouddhisme : la négation de l’ego. Il n’existe pas de « moi » dans l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
qui est un agrégat skandha
khandas
agrégat
amas
agregado
composto
assemblage
d’éléments mouvants et changeants. Il n’y a de « moi » en aucune chose. Tous les phénomènes sont des combinaisons momentanées d’éléments sans qu’il y ait en eux de noyau stable. Ceci est exprimé en tibétain par la formule kangzag dag méd pa — tcheu tamtchéd dag méd pa (Kang zag bdag med pa — tchhos thams Tchad bdag med pa). Cette formule est connue de tous les Tibétains et répétée par tous, mais le petit nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
seulement en comprend le sens.

Nous rencontrons, ensuite, la théorie de l’impermanence anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
foncière, de l’instantanéité de tous les phénomènes. Leur durée est niée ; ce qui en produit l’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
c’est la rapidité avec laquelle les changements se succèdent. Nous ne devons pas croire que nous pouvons regarder un objet pendant longtemps. En vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, nous l’avons « regardé » mille fois successivement, il s’en est formé, en nous, un millier d’images produites par un millier de contacts entre notre organe visuel et son objet. Et cet objet, lui-même, n’est pas, non plus, demeuré stable. Il s’y est produit des modifications également nombreuses, car il est un tourbillon de particules animées d’un mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
vertigineux.

Voilà la théorie. Elle rappelle une très ancienne théorie atomique qui, au dire des Indiens et, aussi, d’après l’opinion des Tibétains, existait dans l’Inde, au temps du Bouddha. Celle-ci fut exposée dans les Vaiçeshika Sûtras vers le Ier ou le IIe siècle de notre ère. Toutefois, cette date tardive n’infirme pas l’opinion d’après laquelle des doctrines relatives à la constitution atomique de la matière existaient bien longtemps auparavant. On sait que des périodes d’enseignement oral, longues de nombreux siècles, ont précédé, dans l’Inde, la rédaction des ouvrages philosophiques.

Kanada que la tradition désigne comme l’auteur des Vaiçeshika Sûtras est un personnage semi-légendaire. C’était, nous est-il dit, un ascète tellement austère qu’il se nourrissait exclusivement des grains de maïs qui se détachaient des épis mûrs. Il les ramassait dans les champs sans jamais cueillir un seul épi. Ce trait indique qu’il devait appartenir à la secte des Jaïns où des pratiques de ce genre sont en honneur.

Les Maîtres tibétains des doctrines secrètes affirment que la constitution atomique » de la matière était enseignée par le Bouddha, non point directement, mais comme découlant de la déclaration que tous les objets, tous les phénomènes sont des agrégats que des causes ont formés et qui se disjoindront par l’action d’autres causes.

Les théories d’inspiration indienne, concernant les atomes, importées au Tibet s’y sont amalgamées avec des apports d’autres sources.

Voici à peu près ce qui est enseigné :

Bien n’est solide, c’est-à-dire rien n’est d’une seule pièce. Rien n’est immobile. Tout ce qui existe est produit : produit par l’assemblage de parties.

Tous les corps, tous les phénomènes sont des tourbillons de particules de diverses grandeurs et chaque particule elle-même est un tourbillon de particules plus petites. Il y a du vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
entre chaque particule et un vide plus étendu sépare chaque tourbillon de celles-ci. Des échanges s’effectuent entre les tourbillons, des particules énfigrant de l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
à l’autre.

La vitesse prodigieuse avec laquelle les particules se meuvent produit l’illusion de la solidité et de la durée. Il en est là comme d’un bâton dont le bout est enflammé et qui, tourné rapidement, donne l’illusion d’un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
continu de feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
.

L’on distingue deux catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
de particules : les doultén et les doulta rab tcha méd (écrits respectivement : rdul phran et rdul phra rab tchha méd). Ce sont, respectivement, les anous et les paramanous des auteurs indiens. Nous serions tentés d’y voir nos molécules et nos atomes, mais il faut se garder d’une trop étroite assimilation d’idées, bien que pour notre facilité nous puissions employer ces derniers termes.

L’expression doulla rab tcha méd signifie littéralement : « absolument sans parties », c’est-à-dire d’une seule pièce, par conséquent impossible à diviser. C’est l’équivalent de notre ancien et démodé atome indivisible.

Toutefois, les Tibétains ne se résigneraient pas aussi facilement que nous à la déchéance de l’atome devenu divisible. Ils diraient simplement : Vous vous êtes trompés. Gela que vous appeliez atome n’était pas véritablement atome. Cherchez ailleurs.

La vision des corps, tenus pour solides, sous leur forme réelle de tourbillon de particules est possible à certains hommes, mais ce qu’ils discernent sont seulement les particules les plus grossières. Il faut que plusieurs particules de l’espèce la plus menue soient réunies pour permettre la visibilité.

Quant à l’indivisibilité des doultas, elle donne lieu à des objections.

Tout est « produit », disent ceux qui nient l’indivisibilité, et la production Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
comporte une combinaison, un assemblage, ce qui suppose la réunion de plusieurs éléments.

Répondant à cette objection, certains soutiennent que les doultas ne sont point « produits », qu’ils existent par eux-mêmes, s’int éternels et indestructibles.

Cette théorie était celle de l’Ecole philosophique indienne Vaiçeshika ; ses adhérents sont peu nombreux au Tibet. L’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de doultas « non formés de parties » y est généralement niée en se basant sur l’autorité de Vasubandhu qui les considère comme des agrégats.

Mais ici se rencontre une autre théorie. Il ne s’agit pas de divisibilité, mais bien de dimension : la plus petite des particules, le doulta, est complètement dénuée de « grandeur grandeur
grandeza
greatness
 ». Nous ne devons même pas l’imaginer comme un point.

Voici une autre question :

Comment se fait-il que les corps qui tous consistent en agrégats des doultens et de doultas sont différents ?

Les uns soutiennent que les particules constituant les corps ne sont pas toutes de la même nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
. Il y a, disent-ils, des doultas de la solidité, de la fluidité, de la chaleur, de la vacuité. Aux doultas de la vacuité certains substituent des doultas du mouvement.

Tous ces doultas sont respectivement symbolisés comme atomes de terre, d’eau eau
água
water
hydro
, de lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
ou de feu et atomes d’air. Mais les Tibétains qui professent ces théories ne pensent certainement pas que les atomes sont eux-mêmes solides, ou fluides, ou chauds, ou vides. Ils croient encore bien moins qu’ils consistent en des particules de terre ou d’eau, etc. Ce qu’ils croient, c’est que les doultas sont purement des « forces » tendant à produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
fazer
fazimento
doer
des effets de solidité, de fluidité, etc. En somme, des phénomènes de toute nature.

D’autres maintiennent que les différentes sortes de doultas existent dans tous les corps. Par exemple, il y a de la chaleur, de la solidité, etc., dans l’eau, mais en elle la proportion des doultas tendant à la fluidité domine.

De troisièmes controversistes interviennent. Que parlez-vous de doultas de différentes espèces ? disent-ils. Tous les doulttas sont semblables. La diversité que vous remarquez dans les corps provient des différentes positions des doultas dans les groupements qu’ils forment.

Cette position peut-elle être changée ? — Elle peut l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
, soit par une cause causa
cause
aitia
aitía
aition
naturelle, soit par le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
d’un magicien, et il y a alors phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
de transmutation ou un phénomène d’un autre genre.

Ici, nous entrevoyons la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
qui incite les Tibétains à garder aussi secrètes que possible les théories qui ont trait à la composition de la matière. Ils croient que la magie magie
magia
magic
magía
théurgie
teurgia
theurgy
theourgia
θεουργία
consiste en une connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
profonde de la nature de la matière et en l’art Kunst
arte
art
de la manipuler, c’est-à-dire de manipuler les forces qui produisent les phénomènes par lesquels la matière se manifeste à nous en ses différents états.

Nous n’en avons pas fini avec les opinions concernant les doultas, mais toutes aboutissent finalement à tenir l’ultime particule pour pure énergie : chougs ou tstal (rtsal).

Ces théories réapparaissent, naturellement, au sujet du commencement et de la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
des univers Univers
Universo
Universe
.

L’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
d’une Cause véritablement Première de tous les univers ou celle d’une création Création
Criação
criação
creation
creación
hors du néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
sont étrangères aux Tibétains.

D’après eux, l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
, de notre monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
est due à l’action de forces qui mettent en mouvement les particules. Les Lamaïstes symbolisent ce mouvement par deux dordjis entrelacés. Les Bons le symbolisent par un svastika.

De ce tournoiement des atomes toutes les formes sont nées : les soleils aussi bien que la terre avec les minéraux, les végétaux, les animaux, l’homme et la partie mentale de celui-ci.

La danse continue sans trêve, mais elle tend à changer de caractère. Le nombre des atomes qui échappent à l’étreinte de leurs partenaires devient plus considérable que celui des atomes qui s’agrègent. Ainsi la matière se dissocie, se raréfie et redevient pure énergie dans le Grand inconcevable Vide : long dragon
dragão
dragón
long
nāga
pa gnid tchénpo (stong pa gnid tchhénpo). C’est le pralaya des Hindous.

Mais des atomes se réuniront de nouveau et tout recommencera sous une forme ou sous une autre.

Recommencera dans l’Illusion ; mais il y a la Libération délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
... Des Bouddhistes, même Tibétains, ne pouvaient pas l’omettre.

Les Tibétains n’ont point traduit le terme nirvana Nirvana
Nirvāṇa
extinction
fana
parinirvāna
l’état de délivré
. Ce n’est pas qu’ils n’en auraient pas été capables. Ils ont été des traducteurs merveilleux des ouvrages sanscrits. On peut croire qu’ils ne l’ont pas voulu. Peut-être la raison en est-elle que, pensant avec leur cerveau de « Jaunes », leur conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
du salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
différait de celle des Indiens.

En général, les Orientalistes donnent le terme nia ngén les déspa (mya ngén Ses hdas pa) comme l’équivalent de nirvana. C’est une erreur.

Nia ngén les déspa signifie littéralement « s’en être allé de la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
 », l’avoir quittée. Cette expression est employée pour dire respectueusement qu’un lama est mort, ou encore pour prier euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración
un Grand Lama de ne pas mourir et de demeurer dans le monde pour le bien des hommes. (« A cause de tous les êtres, je vous conjure de ne pas vous en aller de la douleur », c’est-à-dire de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
.)

L’idée de salut est rendue, en tibétain, par le mot tharpa qui signifie libération. Tharpa est le substantif du verbe thar (libérer), employé couramment pour dire, par exemple, qu’un prisonnier a été libéré : ko thar song.

Le Bouddhisme tibétain déclare expressément que le salut n’est pas une condition qui s’atteint après la mort. Il ne distingue pas, comme le fait l’Ecole du Sud point cardinal
points carinales
ponto cardeal
pontos cardeais
cardinal direction
cardinal directions
punto cardinal
puntos cardinales
Nord
Norte
North
Sud
Sul
South
o Este
Leste
East
Ouest
Oeste
West
, le Hinayâna, entre le nirvana atteint par l’arhan tandis qu’il est vivant et le parinirvâna dans lequel il entre à sa mort.

L’enseignement supérieur au Tibet est que nirvana et samsara samsara
saṃsāra
samsāra
roue de la vie
roda da vida
wheel of life
(littéralement « la ronde », le monde des phénomènes) sont une seule et même chose. Une même chose envisagée de deux façons différentes.

Cela qui est vu comme samsara (en tibétain korwa) par celui qui est en état d’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
est vu comme nirvana par celui qui s’est libéré de l’ignorance.

Le terme nirvana (extinction) prendrait ici sa pleine signification si les Tibétains le prononçaient. Il s’agit, en effet, d’une extinction, d’une annihilation. Laquelle ?...

Reportons-nous aux premiers principes du Bouddhisme, à ses principes fondamentaux. Il est déclaré : « De l’ignorance proviennent les samskaras, c’est-à-dire les « formations », les « confections ». Les Orientalistes ont beaucoup discuté sur la signification du mot samskara Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
, les Tibétains l’ont traduit par dutchéd (hdu byéd), qui veut dire « assemblage ».

Quelle est l’annihilation requise pour produire le salut ? — C’est celle des « assemblages » que l’ignorance manufacture continuellement. Cette fantasmagorie des « assemblages », des imaginations, se superpose sur la réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
et la cache ; c’est elle qui est la ronde perpétuelle des destructions et des recommencements : korwa ou samsara. C’est elle qui est ce monde avec le « moi » et la « douleur ».

La Libération ne consiste pas à nous délivrer de quelque chose d’étranger. Rien ne nous lie, rien ne nous emprisonne. C’est nous-mêmes qui tissons nos liens, qui bâtissons notre prison en confectionnant des « assemblages » d’imaginations, d’idées fausses.

L’on peut pressentir la conclusion de cet enseignement : il n’y a rien à faire, il y a à défaire. Il n’y a pas à s’efforcer d’accumuler des mérites, d’éviter d’imaginaires péchés ; les idées de Bien, de Mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
, de vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, de vice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
, sont également des « confections », des « assemblages » tendant à perpétuer l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
mentale qui « confectionne », « assemble » et produit ainsi l’illusion, le monde, le « moi » et la douleur.

Nous rejoignons ici le Père de l’Ecole indienne du Yoga Yoga
Ioga
 : Patanjali, qui définit le yoga comme la suppression des constructions de l’esprit (yoga citta vritti nirodha - citta : prononcer tchitta).

Le fondateur de la secte des Gelougspas (les bonnets jaunes) au Tibet : Tsong kha pa, déclare de son côté, dans sa définition de la méditation profonde : samâdhi, en tibétain tingnédzing (écrit en tibétain : ting ngé hdzing) : « C’est la suppression de toutes les agitations constructives de l’esprit et celles des sources dont elles proviennent. »

L’expression tingnédzing, que je viens d’employer, m’amène à un autre point de l’enseignement oral. Tingnédzing signifie littéralement : « saisir, appréhender la profondeur. » Ce terme est à rapprocher de celui de lhag thong (écrit : lhag mihong), très usité dans les discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
des Maîtres mystiques tibétains.

Lhag thong, qui signifie « voir davantage », préside à un entraînement intellectuel et spirituel particulier basé sur le célèbre ouvrage attribué à Nâgârjuna : la Prajna Prajna
prajña
pragna
pâramitâ.

Par un artifice de grammaire, les Tibétains ont, dans leur traduction des mots sanscrits prajna pâramitâ, donné à ceux-ci une signification différente de celle qui lui est généralement appliquée.

D’ordinaire, prajna pâramitâ est traduit comme « Connaissance excellente ». Burnouf, un pionnier en France des études sanscrites, a paraphrasé le sens de prajna pâramitâ par : « l’intelligence parvenue à l’autre rive de la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
. » Cette interprétation s’accorde avec le mantram qui clôt et résume l’ouvrage de Nâgârjuna :

Gâté, gâté Param gâté Parasami gâté Bôdhi swaha !

(Connaissance allée, allée, allée au-delà et au-delà de l’au-delà, Hommage !) Soit, dans une forme qui nous est plus habituelle : « Hommage à toi, ô Connaissance qui est allée, alléei, allée par-delà et par-delà le par-delà. »

L’équivalent chinois est à peu près :

Ki-tai, ki-tai Po-lo ki-tai Po-lo-seng ki-tai Bo-tai-sah polo.

La translitération est de Samuel Beal, qui traduit par gone across for ever (a traversé pour toujours). Mais les Chinois voient dans ki-tai une reproduction phonétique, à leur manière, du sanscrit gâté. Mon éminent Maître de méditation de la secte Zen, auprès de qui j’ai séjourné au Japon, répétait avec vélocité : « Gati, gati.... », et, bien qu’il fût très intelligent, il ne paraissait pas beaucoup se soucier du sens, mot à mot, de ce qu’il récitait. Il en était de même d’un ermite tibétain qui m’engageait à réciter cette « formule » presque avec l’idée qu’elle pouvait avoir des effets magiques.

Nous n’avons pas à examiner la valeur grammaticale des interprétations de l’expression prajha pâramiM ; ce qui nous intéresse, c’est la façon dont les Tibétains l’ont comprise et ont bâti toute une philosophie sur leur interprétation.

Prajna pâramita est traduit, en tibétain, par Chésrab kgi pharol (prononcer pa) iou ichin pa, ce qui signifie « aller par-delà la Connaissance ».

Il n’est donc pas question d’une Connaissance excellente ou supérieure ou d’une Connaissance qui serait allée « par-delà ». C’est nous qui devons franchir la Connaissance et passer au-delà d’elle.

Il convient de noter que le mot tibétain chésrab désigne la Connaissance transcendante. Le simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
savoir Wissen
saber
savoir
se dit : chéspa ou rigpa.

Le Bouddhisme mahâyâniste énumérait six vertus transcendantes : charité agape
charité
caridade
charity
— moralité — patience sophrosyne
modération
moderação
moderation
moderación
temperantia
tempérance
temperança
comesuração
patientia
patience
paciência
— effort assidu, ingéniosité — concentration d’esprit, méditation — connaissance. Respectivement, en tibétain : djin-pa (spyianpa) tsoullim (tsulkhrims) seupa (bzodpa) tseundu (btsorï hgrus) stamtéra (bsam gtan) chésrab

Plus tard, quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
autres vertus transcendantes furent ajoutées à cette liste. Ce sont : méthode ou moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
de réussite ; vœux ou souhaits ; énergie morale et sagesse. Respectivement : thabs — monlam (smonlam) tobs (stobs) yéchés

D’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
avec l’interprétation : « aller par-delà la Connaissance », les Tibétains envisageront aussi l’au-delà de la charité, de la moralité, etc., signifiant par là un plan de vie intellectuelle et spirituelle où toutes les conceptions de ce genre cessent d’exister.

Déjà les Bouddhistes primitifs distinguaient deux sortes d’adeptes de la Doctrine. La conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
des uns demeurait encore immergée dans le monde (lokiya), la conscience des autres avait dépassé le monde, l’illusion commune (lokuttara). Les premiers étaient des puttujjano et les seconds des soiapanna, c’est-à-dire des « entrés dans le courant » de progrès spirituel qui les mènerait à l’illumination illumination
enlightenment
iluminação
iluminación
Brahma-vidyā
.

Toutefois, les fidèles du Bouddhisme Hinayâna sont loin d’entretenir au sujet de l’état de conscience transcendante des vues aussi radicales que celles des Maîtres tibétains enseignant la doctrine du « par-delà ».

Les Hinayânistes indiquent bien que toutes les doctrines énoncées par le Bouddhisme, toutes ses injonctions morales et autres sont à la fois situées sur deux plans. Les termes qui les expriment sont les mêmes ; la signification à leur donner est différente et varie d’après la mentalité mondaine ou extra-mondaine de celui qui les entend.

Les Tibétains, pour leur part, distinguent trois degrés de mentalité : thama, vulgaire — ding (hbring), moyenne et rab, supérieure. Il va sans dire que seuls ceux dont l’intelligence est jugée être d’une qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
supérieure sont invités à tenter le passage « par-delà » la Connaissance comme « par-delà » tous les préceptes énoncés dans la Doctrine bouddhiste ou dans toute autre doctrine et à atteindre l’état d’esprit du Bouddha qui déclarait : « Je suis libéré de toutes opinions. »

Comment entendre cela ? — Il faut comprendre que tous les systèmes, toutes les théories, toutes les doctrines avec tout ce qui s’y rattache de règles, de commandements, de pratiques etc., ne sont que des constructions échaffaudées dans notre esprit et qui ne reposent sur rien de réel.

L’Illuminé qui pratique l’au-delà du don répand abondamment sa charité sur tous les êtres « sans concevoir l’idée qu’il a aidé ou soulagé aucun être » (Dordji tcheupa - le diamant coupeur, c’est-à-dire le très excellent coupeur - rdo rdjé gtchod pa - un célèbre traité de l’École de Nâgârjuna. La doctrine qu’il expose doit « trancher », détruire l’illusion de l’existence d’un ego.) parce qu’il a banni la croyance au « soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
 ». Il n’y a de « soi » ni dans la personne ni en rien d’autre. Il n’existe que des formes passagères pareilles à des fantômes, résultats de combinaisons transitoires d’éléments divers, ou même seulement constructions mentales.

Bien avant les Maîtres tibétains, l’auteur du Visuddhimagga disait :

Je ne suis nulle part un quelque chose pour quelqu’un. Et nulle part il n’existe, pour moi, un quelque chose, ou un quelqu’un.

Le Maître tibétain insistera sur cette théorie du « vide », ainsi qu’elle est dénommée en termes techniques.

Les objets du monde des phénomènes ne sont que dés « noms », dira-t-il, que nous accolons aux « confections » de notre esprit, ils sont « vides » (stongpa). Le nom que nous prononçons ne correspond à aucune réalité intrinsèque.

Toutes les opérations mentales produites par l’activité des sens et de l’esprit (sixième sens chez les Bouddhistes) s’emmagasinent, formant une masse, un dépôt. A ces opérations mentales, certains Maîtres tibétains joignent l’énergie engendrée par les actions physiques. Cet emmagasinage est appelé Kunji nampar-chéspa (Kun gji rnam par chês pa), c’est-à-dire « conscience base de tout ». Les auteurs indiens le dénommaient alâya vijnana.

Mais ici encore, les enseignements secrets tibétains nous présentent une interprétation particulière. Ce « dépôt » d’où tout surgit et où tout rentre ensuite ne doit pas être imaginé comme étant extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
à nous. Nous revenons à la théorie que l’ascète-poète Milarespa chantait dans ses vers : tout « surgit de l’esprit et s’engloutit en lui ».

Il nous est possible d’imaginer cet emmagasinage comme une sorte de subconscient de l’univers. Il est aussi considéré comme la masse des pags ichags (propensions), ainsi que disent les Tibétains. Les Indiens qui soutenaient une théorie analogue employaient le terme « mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
 » (vâsana) au lieu de « propension » ; mais, dans leur idée, « mémoire » avait également le sens d’habitude tendant à la répétition des mêmes phénomènes physiques ou mentaux.

Les Maîtres enseignent donc que, à cause des activités qui ont été à l’œuvre précédemment, des activités du même genre ont tendance à se manifester.

Ainsi, les perceptions, les sensations, les actes, les états de conscience sont conditionnés par leurs « ancêtres » émergeant du dépôt qu’ils constituent, dépôt inépuisable puisqu’il est sans cesse alimenté.

La chaîne de ces propensions, mémoires ou habitudes, est sans commencement. Elle est le monde, à part elle il n’existe pas d’autre monde.

Ce monde que nous croyons voir en contemplant des objets, des phénomènes, nous le voyons tel qu’il a été imaginé, tel que nous l’imaginons. C’est une « habitude » qui nous le fait voir ainsi.

En supposant que nos sens puissent percevoir correctement les objets avec lesquels ils entrent en contact, cette perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
vraie ne parviendrait pas à notre conscience, car, entre le moment de contact rapide que l’un ou l’autre de nos sens prend avec son objet et le moment où nous concevons une idée de cet objet, les propensions, habitudes, mémoires s’interposent et faussent notre idée. A chaque cas particulier l’on peut appliquer ce qui vient d’être dit pour l’univers en général : nous voyons l’objet tel qu’une habitude invétérée nous porte porte
porta
puerta
gate
door
à le voir.

Objecter : « D’autres que moi perçoivent les objets de la même manière que moi ; », ne serait pas considéré valable. Ceux qui enseignent ces théories ne reconnaissent pas l’existence de ces « autres ». Ceux-ci sont des créations de notre esprit. Ils n’ont point d’existence en dehors de nous. Quand nous nous entretenons avec eux, c’est nous-mêmes qui sommes nos interlocuteurs. Il n’y a là qu’un monologue.

A cette doctrine extrême une modification est parfois apportée. Il est possible, est-il dit alors, que nos perceptions, sensations, etc., soient causées par un agent extérieur à nous. Quel est cet agent ? Nous ne pouvons pas le savoir. Tous les raisonnements que nous tenterions à ce sujet seraient viciés par la base. Ou bien ils ne seraient que nos propres raisonnements emmurés dans le cadre de notre esprit, ou bien ils nous seraient, eux aussi, imposés par une stimulation extérieure au sujet de laquelle nous ne pourrions que recommencer à raisonner.

A ces théories se joint pourtant celle concernant la « vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
intense », lhags thong, que j’ai déjà mentionnée.

Il est possible, enseignent certains Maîtres, de voir davantage (lhags thong) que ce qui est généralement perçu. Aucune doctrine n’est proposée au disciple qui entreprend l’entraînement physique, psychique et intellectuel en vue d’obtenir la vue intense. Il s’engage dans une aventure Geschehen
aventure
provenir
desenlace
acontecer
occurrence
geschehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
avénement
de découverte en véritable explorateur. Il va de soi que les sujets traités au cours de cette étude sont loin d’y être épuisés. Ils feront ultérieurement l’objet d’un volume que j’ai l’intention de leur consacrer.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?