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M. La Fuente

La Fuente : SARIPUTTA, DISCIPLE DU BOUDDHA

Les cahiers d’Hermès

lundi 3 novembre 2008, par Murilo Cardoso de Castro

Les cahiers d’Hermès. Dir. Rolland de Renéville. La Colombe, 1947.

Le 24 février dernier un délégué, venu spécialement des Indes, reçut des mains de lord Pethick Lawrence les reliques des deux grands disciples du Bouddha, les Vénérables Sariputta et Moggallana. Cette cérémonie était l’heureuse conclusion des pourparlers engagés avant la guerre entre le gouvernement britannique et les bouddhistes des Indes. Ces reliques avaient en effet été exhumées dans la province de Bhopal, lors des fouilles faites par lord Marshall à Sanchi, où fut trouvé le fameux monument appelé le Stupa de Sanchi. Elles furent ramenées à Londres, et placées à la section indienne du Musée Victoria et Albert à Kensington, où elles demeurèrent pendant de longues années. Les Bouddhistes indiens s’émurent de voir placées comme objets de curiosité dans un musée, des reliques auxquelles ils portaient de la vénération, et le gouvernement britannique, après avoir été pressenti, accorda sans difficulté le retour à Sanchi des restes des deux plus importants disciples du Bouddha. La guerre survint alors, et ce n’est qu’en 1947 que la promesse en question put être réalisée.

Pourquoi donc les Bouddhistes attachaient-ils tant d’importance au retour de ces reliques ? L’histoire de Sariputta, sans doute peu connue, nous en donnera la raison.

C’était vraiment une classe privilégiée que celle des Brahmanes au temps du Bouddha, il y a deux mille cinq cents ans, dans les Indes. Le privilège de la caste est demeuré puissant encore de nos jours, mais à cette époque le fait de naître dans la plus haute caste, assurait, outre de grands avantages matériels, les bénéfices de l’instruction et du développement intellectuel inhérents à une civilisation spirituelle parvenue à son plus haut degré de raffinement.

Le fils de Vanganta et de Sari naquit dans une famille de pure ascendance brahmanique, près de Rajagaha dans le village de Nalaka. Ses parents lui donnèrent le nom d’une de leurs propriétés : Upatissa ; mais en tant qu’aîné d’une famille de sept enfants il fut désigné, selon la coutume, comme « le fils de Sari » — Sariputta.

Sa jeunesse se passa dans le luxe ainsi que dans l’étude des sciences et des arts. Comme il assistait un jour, avec ses amis, à l’une des nombreuses fêtes traditionnelles, la fête de Giragga Samajja, il décida avec son ami Kolita d’abandonner la vie facile de réjouissances et d’abondance, pour s’adonner à la quête spirituelle que poursuivent tant d’ascètes et de sages de leur pays. Ils congédièrent leurs serviteurs et sans même retourner dans leurs maisons, tous deux quittèrent leur province et se mirent à la recherche d’un maître capable de leur enseigner le grand secret de la sagesse.

Il n’était sans doute pas difficile de trouver un Brahmane jouissant d’une grande renommée et qu’entouraient de nombreux disciples, ou un ascète célèbre pour ses austérités et dont la réputation de sainteté était largement répandue. Les deux amis se joignirent aux disciples de plusieurs saints hommes, mais chaque fois ils connurent la déception, car les directives qu’ils recevaient d’eux ne correspondaient point à leurs aspirations ou à leur espoir.

Après qu’ils eurent séjourné successivement près de divers maîtres, ils ressentirent le découragement, et décidèrent de retourner dans leur famille. Chacun d’eux prit l’engagement formel de prévenir son ami s’il lui arrivait de découvrir à un moment quelconque cet enseignement, cette voie que l’un et l’autre sentaient intuitivement proche d’eux.

Or, en traversant la ville de Rajagaha, Sariputta aperçut au matin dans les rues le Bhikkhu Assaji, l’un des soixante premiers disciples du Bouddha que ce dernier avait envoyés pour répandre son enseignement.

Le Vénérable Assaji passait de maison en maison, son bol dans les mains, pour recevoir l’offrande de sa nourriture. Il allait, sans rien demander, acceptant en silence ce qui lui était donné, et son aspect retint l’attention du jeune Sariputta, qui entreprit de le suivre. Lorsqu’il vit qu’Assaji, après avoir reçu la nourriture suffisante pour la journée, cherchait une place retirée pour prendre son repas, il s’approcha, lui apporta une cruche d’eau, et lui arrangea un siège, offrant ainsi les deux marques de soin et de respect de l’élève pour le maître.

Ils échangèrent alors « les salutations courtoises », comme disent les textes, puis Sariputta s’adressant à lui : « Vous êtes calme et plein de sérénité, Vénérable Seigneur, maître de vos sens, et la couleur de votre peau est claire. Dites-moi pour suivre qui vous vous êtes retiré du monde, comment se nomme votre maître, et quelle doctrine vous enseignez ? »

L’arahant Assaji répondit modestement : « Je ne suis qu’un novice dans le Sangha, ô frère, et suis incapable de vous expliquer le Dhamma en entier. — Révéré Seigneur, je suis le fils de Sari, dites peu ou beaucoup suivant vos moyens, et il me sera donné de comprendre cela de cent ou de mille manières. Dites peu ou beaucoup. Dites-moi seulement la substance, je ne demande que la substance de l’enseignement. Un simple chapelet de mots n’est pas nécessaire. »

Alors le Vénérable Assaji lui dit ces quatre vers qui résumaient la profonde philosophie de son maître le Bouddha, et montraient la vérité scientifique de la loi de cause et d’effet :

De toutes choses qui procèdent d’une cause,

De cela le Tathagata a dit la cause.

De toutes choses qui cessent d’exister

De cela aussi le grand Sage a donné la raison.

Sariputta était suffisamment sagace pour comprendre le sens de ces quelques mots qui brillèrent pour lui comme un éclair dont la lumière se confondait avec la vérité.

Il exprima sa reconnaissance à celui qu’il considérait désormais comme l’instructeur grâce auquel il entrevoyait la bonne voie, et pour lequel il conserva jusqu’à la fin de sa vie du respect et de la reconnaissance, puis il lui demanda son congé, et partit vers son ami Kolita afin de tenir envers lui la promesse donnée. Comme lui-même, Kolita fut émerveillé de la profondeur de cette stance, et tous deux se rendirent près du Bouddha à Véluvana. Là, ils furent admis comme Bhikkhus. Il est dit que quelques semaines plus tard, Sariputta entendit le Bouddha prononcer un Sutta pour un ascète errant, Dighanakha, et qu’il devint un Arhat en l’écoutant. Le soir même, le Bouddha le désignait comme son premier disciple, et son ami Kolita, devenu Moggallana, comme son deuxième disciple.

En tant que premier disciple, Sariputta prit soin de recueillir les enseignements du Bouddha, et de leur donner la forme dans laquelle ils ont été conservés, oralement d’abord, puis par écrit, et sont de la sorte parvenus jusqu’à nous. Une partie du Canon Pali qui contient les discours et enseignements psychologiques et métaphysiques appelée Pabhidhamma et compilée par Kacyapa est attribuée à Sariputta. Dans les livres du Mahayana, c’est lui qui parle au Bouddha, ou transmet aux Dieux assemblés ses instructions. Il fut associé au Bouddha pour déterminer les règles de l’état de Bhikkhu, qui sont comprises dans le Canon Pali sous le nom de Vinaya.

Ces règles, en effet, furent établies peu à peu et suivant les circonstances qui les rendaient nécessaires, et s’ajoutaient les unes aux autres. Nous en avons un exemple dans le Gulissani Sutta n. 69 du Majjhima Nikayd) à propos de l’arrivée d’un Bhikkhu, habitué à vivre dans la jungle, au parc des écureuils où se trouvait le Bouddha entouré de nombreux Bhikkhus. Peut-être sa vie solitaire et indépendante lui avait-elle donné trop de rudesse extérieure, mais Sariputta parlant aux Bhikkhus assemblés leur dit : « Un Bhikkhu qui vient des solitudes sauvages pour rejoindre le Sangha assemblé, et vivre avec les disciples, doit montrer du respect et de la considération pour ses compagnons dans la vie pure. S’il ne le fait pas, on se mettra à parler de l’ermite de la forêt qui a vécu seul dans la jungle, et a fait là ce qui lui plaisait, et se croit dispensé de respect et de considération pour ceux qui suivent la voie élevée. Voilà ce qui sera dit. Donc si un Bhikkhu vient de la forêt vers l’assemblée des Bhikkhus, qu’il montre du respect et de la considération pour ses compagnons.

« Un tel Bhikkhu venant de la forêt doit se montrer correct en ce qui regarde les places, ne prenant pas celle des aînés, et ne faisant pas tort aux jeunes. S’il n’agit pas ainsi, on se mettra à parler de ce Bhikkhu venant de la forêt, qui manque de la plus commune décence prescrite par les Bègles. Voilà ce qui sera dit. Donc si un Bhikkhu vient de la forêt vers l’assemblée des Bhikkhus, qu’il se montre correct en ce qui regarde les places.

« De même, et pour les mêmes raisons, un Bhikkhu venant de la forêt ne doit pas visiter le village, pour les aumônes de trop bonne heure, ni revenir avant les autres. Il ne doit pas rendre visite aux familles avant ou après le repas du milieu du jour. Il doit rester maître de lui, et calme, il doit être réservé et peu loquace ; il doit dire des paroles agréables et se montrer aimable ; il doit conserver le contrôle de ses facultés ; il doit manger modérément, et demeurer toujours vigilant, énergique, attentif, persévérant et de bon vouloir. Il a le devoir d’étudier avec zèle les points les plus élevés de l’enseignement de la Loi, car il lui sera posé des questions sur ces points, et, s’il ne peut rien répondre, on se mettra à parler de ce que peut être ce Bhikkhu de la forêt, qui vécut là seul et à sa guise, et ne trouve rien à répondre lorsqu’on l’interroge sur les points élevés de l’enseignement de la Loi. Voilà ce qui sera dit. Donc si un Bhikkhu vient de la forêt, il a le devoir d’étudier avec zèle les points les plus élevés de l’enseignement de la Loi.

« Pour les mêmes raisons, il a le devoir d’étudier avec sincérité les deux libérations excellentes qui surmontent le visible et sont incorporelles, et aussi les états transcendentaux de conscience, afin qu’il ne soit pas dit qu’il ne connaît rien de ce pourquoi il s’est engagé sur le Sentier. »

Alors le Révérend Moggallana le Grand, demanda au Vénérable Sariputta si ces conseils s’adressaient seulement aux Bhikkhus venant des forêts, ou s’ils s’appliquaient également aux Bhikkhus qui vivent aux confins des villages.

Ils s’appliquent aux Bhikkhus venant des forêts, mais aussi, et peut-être encore plus, aux Bhikkhus qui habitent aux confins des villages. »

De nombreux Suttas dans les différentes parties du Canon Pali ont été prononcés par Sariputta, et furent conservés par les disciples de l’entourage immédiat du Bouddha. Contrairement à beaucoup d’autres fondateurs de religions ou d’écoles, le Bouddha a été, en effet, heureusement suivi d’un groupe d’hommes très instruits qui n’ont pas déformé son enseignement comme beaucoup de disciples insuffisants l’ont fait pour d’autres maîtres qui rendirent confus ou inintelligibles les enseignements énoncés par ces derniers.

Devant le Bouddha lui-même, Sariputta donnait l’enseignement comme nous le lisons dans le Sampasadaniya Suttania (D.N., 28) (d’après la traduction de T. W. Rhys Davids, Sacred Books of the Buddhists).

« ... C’était au bois des Manguiers de Pavarika. Le Vénérable Sariputta vint près du Maître très révéré, et, l’ayant salué, se mit respectueusement à son côté...

« Il advint un jour, Seigneur, que je vins près de Baghavat pour entendre l’exposé de l’Enseignement. Et le Bienheureux m’apprit sa doctrine, chacun de ses points projetant sur le précédent une clarté de plus en plus vive, comparant les sujets de clarté et les sujets d’obscurité. Et pendant que Baghavat m’apprenait ainsi le Dhamma, moi, comprenant l’Enseignement, je parvenais à la perfection de la confiance unie à l’amour respectueux envers le Maître, et je me dis du fond du cœur : le Tathagata est le suprêmement éveillé, et le Dhamma est bien enseigné par lui, et le Sangha (communauté des Bhikkhus) est béni.

« Une chose aussi demeure insurpassée, Seigneur, c’est la manière dont Baghavat donne l’enseignement des meilleures doctrines (appelées éléments de l’illumination) : les Quatre Attentions fondamentales, les Quatre Efforts suprêmes, les Quatre Voies spirituelles, les Cinq Pouvoirs, les Cinq Forces, les Sept Branches de l’Illumination, le Noble Sentier Octuple, et comment un Bhikkhu, par la destruction des souillures, peut connaître et réaliser par lui-même, en cette vie présente, une saine et complète libération de l’esprit et de l’intuition, et, après avoir atteint cela, y demeurer. Le Maître reste insurpasse en ce qui concerne les meilleures doctrines, tout cela il le comprend, rien n’est laissé sans être compris. Il n’y a personne d’autre, qu’il soif solitaire ou brahmane, qui soit plus grand et plus sage que le Tathagata en ce qui concerne les meilleures doctrines.

« Une chose aussi demeure insurpassée, Seigneur, c’est la manière dont Baghavat enseigne le Dhamma de l’expérience de nos sens, l’objectivité et la subjectivité des six champs de nos sens : la vie et les choses visibles, l’ouïe et les sons, l’odorat et les odeurs, le goût et les saveurs, le toucher et les objets tangibles, l’esprit et les objets mentaux. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement des quatre modes de naissances,

dans l’enseignement du discernement de la pensée des autres qui se fait de quatre manières :

par un signe visible qui fait dire : voici votre pensée,

non par un signe visible, mais par le son que produisent des êtres humains ou non,

ni par un signe visible, ni par un son involontaire, mais par un son produit intelligiblement et délibérément,

en complète concentration, sans appliquer son attention aux sens, on connaît alors intuitivement les pensées des autres. Le Maître est insurpassé,

dans l’enseignement de la contemplation du corps qui comprend quatre degrés. Certains ermites ou brahmanes, au moyen de l’effort ardent, de l’application, de l’énergie constante, de la concentration attentive, atteignent un état d’esprit si heureux que par lui ils parviennent à méditer introspectivement sur la structure du corps depuis les pieds jusqu’à la tête, qui leur apparaît comme une masse d’impuretés recouverte de chair pensante : ce corps comprend les cheveux, les ongles, les dents, la peau, la chair, les muscles, les os, la moelle, les reins, le cœur, le foie, les membranes, la rate, les poumons, les intestins, le mésentère, l’estomac, les matières, la bile, le phlègme, le pus, le sang, la sueur, la graisse, les larmes, la salive, le mucus, le liquide synovial, l’urine. Ceci est le premier degré de contemplation du corps.

« Ensuite, Seigneur, cet ermite ou brahmane, absorbé heureusement dans sa pensée, médite sur le squelette humain sous la peau, la chair, et à travers le sang. Ceci est le deuxième degré de contemplation. Ensuite, Seigneur, il persiste dans sa méditation afin de discerner le flux ininterrompu de la conscience humaine, établi dans ce monde, dans un autre. Ceci est le troisième degré de contemplation du corps.

Ensuite, Seigneur, il persiste afin de parvenir à discerner le flux ininterrompu de la conscience humaine comme n’étant établi ni dans ce monde ni dans l’autre. Ceci est le quatrième degré de discernement. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement de la classification des individus qui se divisent en sept classes : libérés par les deux moyens ; libérés par la vision intérieure ; ayant obtenu l’expérience du corps ; ayant atteint la vision profonde ; libérés par la confiance ; adeptes de la sagesse ; adeptes de la confiance. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement concernant l’effort grâce auquel on obtient les sept facteurs de l’illumination : l’attention, l’étude du Dhamma, l’énergie, la joie, le calme, la concentration, la sérénité. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement concernant les moyens de progrès qui sont quatre : quand le progrès est difficile et l’intuition lente ; quand le progrès est difficile, mais l’intuition rapide ; quand le progrès est facile, mais l’intuition lente ; quand le progrès est facile et l’intuition rapide. Dans le premier cas, l’on dit que le progrès est mauvais à cause de la difficulté et de la lenteur. Dans le second, que le progrès est mauvais à cause de la difficulté. Dans le troisième, que le progrès est mauvais à cause de sa lenteur. Dans le quatrième cas, que le progrès est bon à cause de sa facilité et de sa rapidité. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement de l’emploi des paroles. Il nous enseigne comment l’on ne doit pas associer la parole au mensonge et aussi la façon dont l’on doit éviter les calomnies, les paroles décevantes, ou celles qui amènent la discorde, comment l’on doit prononcer des paroles de sagesse, dignes d’être retenues, et prononcées au juste moment. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement de la conduite morale de l’homme, il nous enseigne comment l’homme doit être loyal et sûr, ne pas tricher, ne pas trafiquer de renseignement, s’abstenir de faire ie devin ou l’exorciste, ne pas se montrer avide d’entasser gain sur gain, comment il doit conserver les portes de ses sens bien gardées, se montrer modéré dans sa nourriture, répandre la paix, demeurer attentif à se tenir en garde, loyal, apte à se consacrer à l’effort, contemplatif, concentré, disant des paroles sages, courageux pour avancer, pour supporter, pour réfléchir, sans avidité à l’égard des plaisirs du monde, mais attentif et subtil. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement du Dhamma concernant les quatre modes d’instruction : 1) Bhagavat sait par sa propre pensée analytique qu’un homme qui s’adonne à la sagesse qui lui a été enseignée au moyen de la destruction des trois liens deviendra « celui qui est entré dans le courant », et sera sauvé du malheur, et certain d’atteindre l’illumination ; 2) que, par la destruction totale des trois liens, cet homme aura suffisamment triomphé de la passion, de la haine et de l’illusion pour devenir « celui qui ne revient qu’une fois » et que, ne retournant qu’une fois dans le monde, il mettra fin à la souffrance ; 3) que, par la destruction des cinq derniers liens, il pourra re-naître dans un monde supérieur, et là s’évader hors de toute existence ; 4) que, par la destruction dés souillures, il viendra à connaître et réaliser par lui-même, dans cette vie même, l’émancipation de l’esprit, et, par la vue intérieure profonde, la libération définitive. Le Maître est insurpassé

dans l’enseignement du pouvoir supranormal, qui comprend deux modes : 1) celui qui apparaît joint aux souillures mentales et dont les buts sont terrestres. Celui-là est appelé ignobie ; 2) dans l’enseignement du pouvoir supranormal qui n’est attaché à aucun mode. Celui-là est appelé noble.

« Et qu’est-ce, Seigneur, que le premier pouvoir, nommé le pouvoir supranormal ignoble ? Lorsque, Seigneur, quelque ermite ou brahmane, par les moyens décrits, atteint à un tel bonheur de l’esprit que, ravi dans sa pensée, il devient capable d’exercer divers modes de pouvoir supranormal tel que, de un devenir multiple, de multiple devenir un, de visible devenir invisible, de passer sans empêchement à travers un mur, un rempart ou une montagne comme s’il s’agissait de l’air, de pénétrer dans la terre comme à travers de l’eau, de marcher sur l’eau comme sur la terre solide, de se transporter en posture de méditation à travers le ciel, comme l’oiseau avec ses ailes, jusqu’à toucher de la main même la lune et le soleil, si grands que soient leur pouvoir mystique et leur puissance, et d’atteindre avec son corps jusqu’au monde de Brahma. Ceci, Seigneur, est le pouvoir supranormal, joint aux souillures mentales et dirigé vers des buts terrestres, qui est appelé ignoble.

« Et qu’est-ce, Seigneur, que le second mode, appelé noble ? Il est réalisé lorsqu’un Bhikkhu peut à volonté demeurer inconscient du dégoût parmi ce qui provoque le dégoût, ou conscient du dégoût parmi ce qui ne provoque pas le dégoût, ou inconscient du dégoût parmi ce qui provoque le dégoût et ne le provoque pas, ou conscient du dégoût parmi ces deux opposés, ou évitant ce qui donne ou non le dégoût, demeurant par son attention et sa compréhension indifférent aux extrêmes tels qu’ils apparaissent. Ceci, Seigneur, est le pouvoir supranormal, incompatible avec les souillures mentales et les buts terrestres, et que l’on appelle noble. Le Maître est insurpassé.

« Quelles que soient les perfections d’un être noble doué d’une foi confiante, qui concentre son énergie, qui est ferme de la fermeté humaine, de l’énergie, du progrès, et de la patience, cet ensemble de qualités a été dépassé par le Tathagata. Car il ne subit pas les séductions inhérentes à ces choses qui attirent le désir du monde, il est étranger à la sensualité, et s’écarte de la voie basse que suivent la majorité des hommes. Il ne suit pas non plus les pratiques habituelles de mortifications excessives qui sont pénibles, sans raison et sans profit. Le Tathangata peut obtenir quand il le veut, et dans sa plénitude, ce bonheur terrestre élevé que les quatre Jhanas peuyent donner.

« Si quelqu’un, Seigneur, me demandait : Ami Sariputta, y a-t-il .eu jamais dans ce temps passé, présent ou futur, un ermite ou un brahmane plus grand, plus sage que le Tathagata ou égal à lui ? Je répondrais : non... Et si l’on me demandait pourquoi, je dirais : Me trouvant en présence du Tathagata je l’ai entendu dire que dans les temps passés et les temps futurs il y a eu et il y aura des Bouddhas Suprêmes, égaux à lui dans l’Illumination, mais que dans un même cycle de monde il ne peut exister en même temps deux Arahant Bouddhas Suprêmes.

« Que je puisse, Seigneur, en répondant aux questions, établir la doctrine du Parfait, et ne pas la trahir par des vues injustes. Que je puisse répandre la doctrine exacte du Dhamma, et qu’aucun esprit sincère n’y trouve raison de blâme. »

« — En vérité, Sariputta, si l’on vous avait questionné et que vous répondiez suivant ce que vous venez de dire, vous auriez établi l’enseignement comme moi-même je l’eus fait, et nul ne peut vous blâmer. »

Quand ils eurent ainsi parlé, le Vénérable Udayin dit au Maître : « Il est merveilleux, Seigneur, il est étonnant, Seigneur, de concevoir combien le Tathagata est maître de lui-même, serein et sage, et qu’alors qu’il est si puissant et si fort dans sa doctrine, il ne se proclame cependant pas supérieur. Si d’autres ascètes errants qui enseignent des doctrines diverses, discernaient en eux-mêmes l’une seulement de vos vertus, ils la feraient proclamer au loin. Il est merveilleux vraiment de voir le Tathagata si réservé sur ses propres vertus. — Souvenez-vous donc, Udayin, qu’il en est ainsi, souvenez-vous de cela. » Et le Bouddha dit à Sariputta : « S’il est quelques étourdis qui peuvent éprouver un doute ou de l’hésitation concernant le Tathagata, le doute et l’hésitation les quitteront lorsqu’ils auront entendu vos discours. »

Et le discours du Vénérable Sariputta fut appelé la foi qui satisfait (saddha est plutôt confiance que foi, au sens habituel que nous lui donnons).

Le Vénérable Sariputta fut d’autre part renommé pour son calme et sa patience infinie, ainsi que pour sa bonne grâce envers tous les autres Bhikkhus. Le fait suivant est rapporté dans un commentaire du Samyutta Nikaya : « Alors que Sariputta demeurait absorbé dans ses pensées, il avait laissé le bord de sa robe traîner à terre. Un jeune novice de sept ans, voyant la robe mal ajustée, vint le saluer, et lui dit : « Vénérable Seigneur, la robe devrait être enroulée autour de vous. » Aussitôt Sariputta, allant à l’écart, drapa sa robe correctement autour de lui, et, revenant devant l’enfant, le salua des deux mains jointes et lui dit : « Voyez, mon maître, elle est bien drapée maintenant. Vous avez bien fait de me le dire », et il ajouta : « Quiconque, qu’il soit ordonné du jour même, ou encore novice, me donne un conseil sagei je l’accepterai en le saluant les mains jointes. »

Sa sagesse n’excluait point l’ironie. L’on raconte qu’alors qu’un Bhikkhu, retombant dans un défaut d’avarice de son ancienne vie, lui demandait comment obtenir de nombreux dons, il lui répondit : « Frère, il y a quatre qualités qui assurent le succès à un homme pour obtenir beaucoup de dons. Il doit débarrasser son cœur de la modestie et, abandonnant l’état de Bhikkhu, doit se faire passer pour un fou, même s’il ne l’est pas. 11 doit médire des gens et être partout le plus désagréable possible. »

Ainsi le grand Sariputta vivait au milieu des Bhikkhus, allant comme son maître le Bouddha au long des routes de l’Inde, parlant à tous, car le Bouddhisme ignore les castes, et Sariputta admettait comme novice aussi bien le paria mendiant que le Brahmane.

Les Commentaires parlent aussi de ses succès oratoires. Rencontrant une femme ascète renommée, appelée Jambuparibbajika, qui avait la réputation de toujours confondre ses interlocuteurs, il répondit patiemment à son interrogatoire, puis en terminant lui dit :

« — Vous m’avez posé beaucoup de questions, puis-je vous en poser une à mon tour ? — Demandez, Seigneur. — Qu’est-ce que uni » Et la sage ascète resta à son tour sans réponse.

Mais les années passaient ; depuis quarante-cinq ans Sariputta menait la vie "errante. Peu de temps avant que le Bouddha lui-même mourût, le Vénérable Sariputta, dans l’une de ses méditations, eut la pensée suivante : Est-ce que les Bouddhas précèdent leurs principaux disciples dans le Parinibbana ? Et, intuitivement, il eut l’inspiration que les disciples doivent précéder leur Maître le Bouddha. Alors, ayant décidé de terminer sa vie, il dit à son suivant, Cunda, d’ordonner à cinquante disciples de se tenir prêts pour se rendre à Nalaka, son lieu de naissance.

Ayant mis tout en ordre dans sa cellule, ij y jeta un dernier regard, puis, fermant soigneusement la porte, il se rendit auprès du Bouddha afin de lui annoncer sa mort prochaine, et prendre congé de son maître tant aimé.

« — Accordez-moi de vous quitter, ô Bienheureux, permettez-moi de vous quitter, ô très Parfait. Le temps de mon départ est venu. La durée de ma vie touche à sa fin. — Où souhaitez-vous atteindre le Parinibbana ? » lui demanda le Bouddha. — « Dans Magadha, Seigneur, il y a une ville appelée Nalaka. Là, dans la chambre où je suis né, je me rendrai afin d’y atteindre le Parinibbana. — Sariputta, il est sans aucun doute extrêmement rare pour vos frères de contempler un Bhikkhu comme vous. Donc soyez assez bon pour leur donner encore une instruction. »

Avec déférence, Sariputta obéit et exposa la Vérité, puis, ayant terminé, il pressa entre ses mains les pieds du Bouddha, se prosterna devant lui, et dit : « Pendant des éons, Seigneur, j’ai pratiqué les perfections, afin de pouvoir m’incliner aux pieds de votre Noblesse. Mon vœu si longtemps répété est maintenant accompli. Donc les renaissances ne seront plus nécessaires pour moi, car il n’y aura plus d’associations entre elles et moi. Le lien des relations est à jamais brisé. J’atteindrai cette Paix éternelle, le calme, le tranquille, le paisible Nibbana, atteint par de nombreux Bouddhas. Si, en pensée, en parole, en actions, j’ai causé du tort à mon Seigneur, qu’il daigne me le pardonner. Le temps est venu maintenant de prendre pour la dernière foïs congé de votre Perfection. — Vous n’avez rien fait de mal en aucune de vos actions, Sariputta. »

Alors, tournant trois fois autour de son Maître, Sariputta s’éloigna. Le Bouddha le fit accompagner par les disciples groupés autour de lui, mais Sariputta les renvoya, et alla, suivi de ses propres disciples, vers le village où vivait sa mère.

Lorsqu’elle apprit que son fils arrivait avec cette suite, elle s’écria : « Pourquoi revient-il vers sa maison, alors qu’il est entré dans l’Ordre dans sa jeunesse ? Penserait-il abandonner la robe maintenant qu’il est vieux ? »

Cependant elle accueillit son fils, et il se rendit dans la chambre où il était né, avec Cunda, son fidèle suivant. A peine eut-il pénétré dans cette chambre qu’il fut pris de malaise. Sa mère, inquiète, se tenait près de la porte de sa chambre. La nuit tombait. Elle vit alors, dit la légende, les quatre Déités Gardiennes, Sakkha et Brahma, venir dans une lumière resplendissante pour l’entourer, mais Sariputta les saluant souhaita demeurer seul. « Etes-vous donc plus grand que les Déités Gardiennes, que Sakkha, le roi des Dieux et Maha Brahma le Puissant Maître ? lui demanda-t-elle. — Ces dieux suivent mon Maître en le servant, ô Upasika », lui dit-il. Et, voyant l’étonnement respectueux de sa mère, il lui enseigna les vertus du Bouddha, et lui fit connaître son enseignement. Ayant instruit sa mère, il appela ses disciples. La mort s’approchait, et dans la nuit de la pleine lune de Kattika (novembre), un peu avant l’aube, à l’heure où le silence règne encore complètement, le grand disciple entra dans la paix durable du Nibbana.


Ce sont tous ces souvenirs qui seront évoqués quand, prochainement, les reliques rendues par le Victoria and Albert Muséum seront ramenées à Sanchi dans l’Etat de Bhopal. C’est, en effet, près du grand Tope de Sanchi que les reliques furent découvertes et qu’elles retournent. Par un geste de générosité et de tolérance digne d’admiration, le Nabab de Bhopal fera don d’un temple qu’il fait construire spécialement et il autorisera les pèlerinages des Bouddhistes sur les terres de son Etat.

Ce geste de courtoisie et de générosité est-il une indication de ce que pourrait être l’union de l’Islam et du Bouddhisme dans les Indes, où l’un et l’autre eurent leur moment de gloire ? L’avenir nous le dira. Mais nous pouvons être assurés par le retour des reliques à Sanchi, que ce centre si resplendissant de trésors artistiques et auquel demeurent attachés de si nobles souvenirs demeurera désormais entouré de la pensée vivante des millions de Bouddhistes de l’Orient.

M. La Fuente.

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