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Approches de l’Inde - Tradition et incidences

Allar : la Shruti

SHANKARA ET LA DIALECTIQUE

mercredi 10 octobre 2007

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Il convient de noter tout d’abord que la Shruti révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
ne se charge nullement de nous informer sur la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
comme telle, sa formation et le reste [1] ; elle ne se préoccupe pas davantage de nous éclairer sur la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
humaine telle que nous la connaissons naturellement [2]. L’autorité de la Shruti concerne exclusivement les réalités qui ne peuvent être perçues par nos moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
ordinaires et, à ce propos, Shankara Shankara
Shamkara
Sankara
Śañkara
Shankarasharya
Çankara
Śankara
Çamkara
déclare que « même si mille et un passages de la Shruti affirment que le feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
est froid et sans luminosité, ces passages sont dépourvus de toute autorité » [3].

On peut encore dire que l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de la Shruti n’est même pas à proprement parler l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de Paramêshwara, du Seigneur Suprême, et si, en fait, elle traite de cet objet, c’est en raison de sa connexion avec le dharma dharma
dhamma
, de sorte que l’enseignement révélé porte porte
porta
puerta
gate
door
principalement sur deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
propositions étroitement solidaires : l’existence de,Brahma Brahmā
Brahma
Brama
, cause causa
cause
aitia
aitía
aition
unique et intelligente de tout ce qui existe, et l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
du Soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
de tous les êtres avec ce Principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
suprême. Sur ces deux points fondamentaux, comme pour tout ce qui implique une relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec un autre monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
, rites afférents à des fruits particuliers et transitoires, etc., l’autorité de la Shruti est absolue et ne saurait être concurrencée par quelque « compétence » humaine, si éminente soit-elle. « On ne peut, en effet, admettre que les hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
puissent percevoir des réalités supra-sensibles sans l’aide de la Shruti qui est le seul moyen d’obtenir ce résultat. On fera peut-être remarquer que cela est toutefois possible pour des siddhas (parfaits et tout-puissants) tels que Kapila (le formulateur du Sâmkhya Sāmkhya
samkhya
Sâmkhya
) et d’autres dont la capacité de connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
est réputée illimitée. Cette objection tombe d’elle-même puisqu’on ne devient pas siddha d’une façon indépendante mais uniquement par l’accomplissement du dharma. Or, le dharma consiste dans les injonctions de la Shruti dont la teneur ne peut encourir quelque objection appuyée,sur la parole Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
d’un siddha devenu tel précisément en se conformant aux prescriptions de la Shruti » [4].

Encore moins peut-il être question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de donner le pas sur l’autorité de la Shruti à quelque raisonnement (tarka), nonobstant la rigueur qu’il pourrait sembler avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
et que ne garantit aucune Écriture. « Pour tout ce que l’Âgama (texte fondamental de la Tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
) nous fait connaître, on ne peut se fier au seul raisonnement, car les raisonnements qui ne s’appuient pas sur l’Âgama ressortissent à l’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
des hommes et ne possèdent aucun fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
solide. On constate en effet que des raisonnements laborieusement construits par des hommes habiles sont réfutés par des hommes encore plus habiles dont les raisonnements sont à leur tour réfutés par d’autres (raisonneurs), de sorte qu’il est impossible d’admettre que des raisonnements (indépendants) puissent jamais avoir un fondement solide, étant donnée la diversité des opinions humaines. Et on ne peut supposer que cette solidité caractérise le raisonnement de certains hommes tels que Kapila, dont la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
intellectuelle est connue de tous, car on constate que même des hommes tels que Kapila, Kanâda et autres, dont la prodigieuse capacité mentale n’est pas niable, ont soutenu des opinions qui se contredisent entre elles. Objection : nous allons raisonner autrement et de manière à éviter ce défaut vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
d’inconsistance ; vous-même ne pouvez soutenir (valablement) que le raisonnement (indépendant) n’a aucun fondement solide puisque c’est précisément par un raisonnement que vous établissez cette inconsistance des raisonnements. Parce que certains raisonnements n’ont aucune solidité vous estimez que les autres raisonnements de la même catégorie (c’est-à-dire indépendants) sont tout aussi inconsistants. Si tous les raisonnements étaient vraiment inconsistants, ce serait la ruine du comportement humain. Or, on constate dans le monde que les hommes agissent de manière à obtenir du plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
et à éviter la souffrance douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
d’après la similitude ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
entre le passé et l’avenir. De plus, quand des passages de la Shruti sont en apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
contradictoires, c’est précisément le raisonnement qui discrimine leur sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
véritable en réfutant leur apparente incohérence et en déterminant la signification exacte du texte. C’est pourquoi Manu a déclaré : « La perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
, l’inférence et le shâstra, en conformité des diverses traditions, ces trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
choses doivent être bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
connues par celui qui désire avoir une claire notion du dharma » (XIII, 105) ; « Celui qui applique à l’enseignement des rishis et du dharma le raisonnement qui n’est pas en contradiction avec le Vêda et le Shâstra, celui-là et non un autre connaît le dharma » (XII, 106). Et cette absence de fixité propre au raisonnement est précisément sa beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, puisqu’elle permet d’obtenir un raisonnement sain par l’élimination des raisonnements défectueux. Rien ne prouve qu’un homme est stupide parce que son frère aîné est stupide. — A cela nous répliquons que, dans ce cas également, il n’en résulterait pas moins l’absence de toute délivrance délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
. Même si dans un domaine déterminé un raisonnement est susceptible d’être solide, dans celui que nous envisageons ici, c’est l’absence de la délivrance qui s’ensuit. Cette essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
véritable (de tout ce qui existe) et sur laquelle repose la notion de délivrance est d’une nature si profonde qu’elle ne se laisse même pas soupçonner sans le secours de l’Âgama. Comme nous l’avons déjà déclaré, étant dépourvue de toute forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
et autre modalité, elle ne peut être l’objet des sens ; dépourvue de tout moyen terme, elle ne peut être l’objet d’une inférence et autres moyens (indirects) de connaissance. Or, tous les tenants de la Délivrance s’accordent pour dire que celle-ci dépend de la connaissance parfaite (samyag-jnâna) et cette connaissance parfaite ne peut être qu’uniforme, car elle dépend d’un objet (existant) et seulement ce qui subsiste avec la même nature est reconnu comme absolument réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
et sa connaissance seule est appelée parfaite, comme par exemple la connaissance exprimée par ces mots : le feu brûle. Cela étant, il est évident qu’au sujet de cette connaissance parfaite les hommes ne peuvent avoir des opinions divergentes. Or, on sait très bien que les connaissances qui relèvent de la pure dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
sont en conflit discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
 ; nul n’ignore en effet que ce qui est échafaudé par quelque dialecticien comme étant la connaissance parfaite est démoli par un autre dont la thèse subit le même sort de la part d’un troisième. Comment, dans ces conditions, serait parfaite une connaissance qui est fondée sur le raisonnement et dont l’objet ne demeure pas identique ? Et on ne peut soutenir que le tenant d’une substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
primordiale (indépendante de Purusha Purusha
Puruşa
) est le meilleur de tous les dialecticiens et reconnu comme tel par tous ses émules, de sorte qu’on pourrait accepter son opinion comme étant la connaissance parfaite. Il n’est pas possible non plus de réunir en un moment donné tous les târkikas (dialecticiens) passés, présents et futurs, de manière que la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
sur laquelle ils tomberaient d’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
puisse être retenue comme étant parfaite. En revanche, l’objet du Vêda, source éternelle de la connaissance (métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
), est immuable et la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
de la connaissance qu’il procure ne peut être réfutée par aucun de tous les dialecticiens passés, présents et futurs, et il s’ensuit que seule la connaissance fondée sur les Upanishads Upanishad
Upanishads
Upanixade
Upanixades
est parfaite. Aussi, en recourant à un autre moyen, qui ne procure pas cette connaissance parfaite, on ne pourrait jamais échapper à la transmigration (samsara samsara
saṃsāra
samsāra
roue de la vie
roda da vida
wheel of life
). Donc, d’après les Écritures et tout raisonnement qui leur est subordonné, Brahma est la cause intelligente et unique du monde » [5].

Le jugement que Shankara vient de nous faire entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
a d’autant plus de poids qu’il figure dans un long dragon
dragão
dragón
long
nāga
développement dirigé contre les partisans systématiques du Sâmkhya. Significatifs pour tout l’Hindouisme, appartenant à la Smriti mais avec le même prestige exceptionnel que la Bhagavad-Gîtâ BGBh
BG
Bhagavad-Gita
Bhagavad-Gîtâ
Bhagavad Gitā
Bhagavad-gītā
BGBh = avec les commentaires de Shankara
, les Brahma-Sûtras offrent, en effet, la particularité de rencontrer les théories qui n’admettent que partiellement ou qui rejettent l’autorité de Vêda, de sorte que leurs commentateurs y sont plus qu’ailleurs engagés dans la controverse, ne se bornant pas à signaler en quoi ces théories sont en désacord avec les textes canoniques, mais s’efforçant d’en démontrer la fausseté ou l’insuffisance sur la seule base du raisonnement. Si, comme certains le prétendent, la « primauté de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
 » a frayé sa voie dans l’Hindouisme et cela grâce surtout à l’initiative de Shankara avec, comme résultat, une théorie qui lui appartiendrait en propre, c’est-à-dire affranchie de la Shruti, son commentaire des Brahma-Sûtras serait plus désigné que toute autre partie de son œuvre pour nous en fournir la preuve. Dans cette somme contre l’hétérodoxie, le champion du jnâna-mârga n’aurait certainement pas gardé en réserve les meilleurs atouts de sa pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
quand sa dialectique pouvait se donner libre cours pour confondre ses adversaires avec leurs propres armes et nantir de l’évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
rationnelle les notions fondamentales auxquelles s’articulent ses réfutations. En fait, cette évidence est une utopie que Shankara abandonne à la « libre pensée », car l’Adwaita, le non-dualisme non-dualité
não-dualidade
advaita
non-duality
non-dualidad
non-dualisme
, est avân-mânasa-gochara, inexprimable et supramental. Il incombe exclusivement à une dialectique consciente de ses limites de faire ressortir l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
doctrinal tout entier et, forte de cet appui, de dénoncer l’erreur des théories contraires au Vêda en faisant éclater à leur propre niveau leurs contradictions internes et réciproques. « Si, déclare encore Shankara, on soutient que des raisonnements peuvent contribuer à établir la connaissance parfaite, qu’ils le fassent ; quant à nous, nous estimons que la connaissance parfaite ne peut être obtenue que par les seules paroles du Vêdânta » [6].

En bas, un seul effet nécessite plusieurs causes, en haut une cause unique et indivisible engendre l’innumérabilité de tous les effets possibles. A l’objection que « l’observation Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
nous apprend que l’opération des seules causes efficientes, comme celle des potiers, est précédée de réflexion et que le résultat de quelque activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
est amen Amen
Amém
Āmēn
Āmyn
é par le concours de plusieurs causes » [7], Shankara se borne à rétorquer que « cette question ne peut être élucidée d’après l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
humaine, car pour une connaissance de cet ordre nous dépendons des Écritures et, par conséquent, il ne faut s’appuyer que sur celles-ci » (I, 4, 27). C’est par cet aveu d’impuissance dialectique que Shankara anticipe sur la réfutation qu’il développe tout le long du pâda suivant où nous relevons encore ceci : « L’adversaire diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
asura
asuras
asouras
soutient que les moyens autres que les Écritures sacrées sont utilisables en ce qui concerne Brahma et pour la raison que celui-ci est une chose existante. Cet argument est aussi vain que les autres, car Brahma étant sans forme et autre qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
(sensible) ne peut être un objet de perception (ordinaire), et comme il n’existe dans son cas aucune des marques caractéristiques (permettant d’en faire l’objet d’une conclusion), l’inférence et autres moyens indirects de connaissance font défaut, de sorte que Brahma, comme le dharma, n’est connaissable que par l’Écriture. C’est ce que déclare la Shruti elle-même : « Cette doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
ne peut être connue par le raisonnement (tarka), mais lorsqu’elle est transmise par un autre, alors, ô Très Cher, elle est facile à connaître » [8] ; et encore : « Qui en vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
Le connaît, qui pourrait ici-bas le décrire et expliquer d’où ce monde est sorti ? » [9]. Ces deux versets védiques montrent que même des êtres divins (Ishwarâh) ignorent la cause du monde. La Smriti déclare de son côté : « N’applique pas le raisonnement à ces choses qui dépassent la pensée (achintyâh) ; On dit qu’il est non-manifesté, impensable, immuable ; Ni la troupe des êtres lumineux (surâh) ni les grands rishis ne connaissent mon origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
, car Je suis en réalité l’origine des dêvas et des grands rishis » [10]. D’après le précepte (shrotavyo mantavyo nididhyâsitavyah), on a fait remarquer que l’Écriture enjoint la méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
(manana) sur Brahma, ce qui implique que le raisonnement est légitime. D’accord, mais ce précepte ne doit pas être interprété d’une façon spécieuse comme autorisant une vaine ratiocination (shushkatarka) indépendante (âtmalâbha) ; il s’agit en réalité du raisonnement qui demeure subordonné à la Shruti et qui est un moyen auxiliaire de l’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
(anubhava) » [11].

Après avoir souligné avec tant d’insistance le rôle secondaire et restreint de la dialectique, Shankara est très à l’aise pour détailler les nuances d’une argumentation qui reste forcément en deçà de la réponse catégorique de la Doctrine aux objections soulevées par son adversaire supposé, partisan d’un dualisme irréductible. Comme illustrations de cette réponse, il énumère et analyse différents exemples qui montrent que « la capacité (productrice) conditionnée et observable dans un cas déterminé n’est pas nécessairement la même pour tous les êtres » (II, I, 31), ce qui doit mettre en garde contre une généralisation systématique des seuls processus de causalité causalidade
causalité
causalidad
causality
vérifiables dans l’ordre naturel. Déjà la disparité ou composition causale s’atténue fortement dans le domaine subtil (yogi, dêva), mais, faut-il le dire, ce domaine ne lui fournit pas pour autant un symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
adéquat en tous points à la non-dualité du Principe suprême. D’autre part, ici comme ailleurs, Shankara fait état de ce que les difficultés (rationnellement) insurmontables de la Doctrine ont leur contre-partie dans la théorie de son adversaire dualiste et « lorsque l’une et l’autre théorie ont le même défaut, ce n’est pas à l’une d’entre elles en particulier qu’il incombe de s’en disculper » (II, I, 29). Il est clair qu’une pareille argumentation n’est convaincante que lorsque l’énoncé doctrinal qu’elle défend mais ne « prouve » pas est tenu pour véridique ; elle ne saurait d’aucune façon contenter celui qui prend tout à la lettre et attendait une démonstration Beweis
démonstration
prova
proof
de cette vérité même. Un rationaliste conséquent n’a guère de chances d’apprécier comme il convient les approximations et suggestions d’un tel exposé, qui ne peut jamais être qu’un « support » ordonné vers l’inexprimable ; quant à se prévaloir de l’insuffisance des théories opposées pour pallier à sa propre impuissance dialectique, cela revient tout bonnement pour lui à laisser la question en suspens. Dans ces conditions, il ne consentira à ranger dans la sphère de la connaissance que les réfutations élabor travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
ées par Shankara sur la seule base du raisonnement, comme le fait une prétendue « philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
vêdantique », vouée comme toute autre philosophie aux aléas de la libre dialectique répudiée par Shankara. Celui-ci serait le premier à admettre que ces réfutations, une fois détachées de la décision supra-rationnelle de la Shruti, c’est-à-dire des principes métaphysiques qui sont l’objet de l’intellect noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
, n’ont aucune valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
« exhaustive » et ne peuvent donc amener cette décision à titre de corollaire plus ou moins plausible. A quoi le rationaliste susdit pourra encore ajouter pour son propre compte que l’illogisme des théories incriminées par Shankara n’autorise pas à préjuger des éventuels progrès de la pensée humaine dont, selon lui, on reste en droit d’attendre quelque autre théorie satisfaisante, peut-être contraire à l’Adwaita mais certainement en harmonie avec les « lois de la raison », dont le Vêdânta lui semble faire fi inconsidérément.


Voir en ligne : SHANKARA


[1Ibidem, I, 14, 4

[2Ibidem, I, 3, 7

[3Commentaires sur la Bhagavad-Gîtâ, XVIII, 66. Cette réserve consacre le privilège de toute connaissance directe (pratyaksha) dans l’ordre relatif comme dans l’ordre métaphysique, la première étant un reflet et le symbole de la seconde. Remarquons en passant que le réalisme dont témoigne ici Shankara s’accorde mal avec la prétendue « inexistence du monde » que trop souvent on reproche à Shankara par incompréhension de son point de vue.

[4Commentaire des Brahma-Sûtras, II, I, i

[5Ibidem, II, I, II

[6Ibidem, II, I, 3

[7Ibidem, I, 4, 25

[8Katha Upanishad, I, 2, 9

[9Rig Vêda Samhitâ, X, 129, 6

[10Bhagavad-Gîtâ, X, 2

[11Ibidem, II, I, 16

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