Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Raymond Abellio > Abellio : Ténèbres intérieures et ténèbres extérieures.

L’esprit moderne et la Tradition

Abellio : Ténèbres intérieures et ténèbres extérieures.

Bernard Grasset, 1955

dimanche 9 novembre 2008

Extrait du texte de Raymond Abellio, au livre de Paul Serant, "Au seuil de l’ésotérisme. Grasset, 1955.

Une telle définition [1] reste évidemment insuffisante : la science humaine aussi connaît ses ombres et elle n’est qu’humaine. Mais justement les connaît-elle vraiment ? Ce n’est pas pour rien que la tradition distingue deux sortes de ténèbres : Aux ténèbres intérieures répondent les ténèbres extérieures. Rien de plus essentiel que cette opposition qui chasse toute symétrie de l’invocation fameuse par laquelle l’Abîme appelle l’Abîme. L’ésotérisme n’apparaîtra superstitieux, confus ou superflu qu’à ceux qui ne font pas la séparation des deux abîmes et n’essayent pas d’explorer la transcendance qui rend la vacuité de l’un irremplissable par la plénitude de l’autre.

Posons ici quelques repères. Ce n’est pas l’ésotérisme, c’est la science positive qui se préoccupe de dissiper les ténèbres extérieures. Nous appelons ténèbres extérieures ce que cette science nomme, au sens cartésien, monde « extérieur » ou « objectif ». C’est l’être en-soi des ontologistes modernes, l’opacité que les « choses » ou les « autres » opposent à notre conscience. Pour explorer ce monde, la science positive propose des lois qui ne sont que des connexions utilitaires, effectivement utilisables par tous à titre d’outils plus ou moins grossiers, qu’elle affine et perfectionne sans cesse. Cette science évite évidemment de se poser la question préalable de savoir si ces lois ou ces structures qu’elle utilise sont le produit d’une invention plutôt que d’une découverte, c’est-à-dire si elles préexistent dans le monde ou si, au contraire, le monde n’est structuré que dans la mesure où notre esprit projette sur lui ses propres lignes de force. Au regard de la science positive, ce débat est d’ordre métaphysique, il ne relève pas d’une science mais d’une métascience. En structurant ce monde qu’elles présupposent donc objectif et qui n’est ainsi qu’une modalité du monde, les lois y introduisent une certaine transparence, une certaine lumière. Elles sont, de nous au monde et du monde à nous, les voies de communication que nous croyons les plus sûres. Sans invention de lois il n’y aurait pas de communication « certaine » dans le monde. La loi est avant tout un lien, un lien social. Sans lois, il n’y aurait même pas de langage : la science est avant tout façon commune de parler. Le langage est fait de jugements, et tout jugement est l’expression d’une loi. Et, de fait, il est de l’essence de la science de réduire le monde au général et au répétitif, de valoir pour tous et non pour un, d’abstraire dans le monde le quantitatif « pur » dont les combinaisons rencontrent la compréhension et l’adhésion unanimes de tous les êtres pourvus de « raison ».

Pourtant, il est essentiel de constater (et il est d’ailleurs évident) que le répétitif ou le quantitatif à l’état pur n’existent pas dans le monde, et même pas dans le mode objectivisé du monde auquel la science limite sa vision. Le quantitatif et le répétitif purs sont des abstractions. Qu’il s’agisse d’objets réputés inorganiques ou d’êtres dits vivants, deux existants que l’arithmétique dit additionnables, permutables, identiques, ne le sont que du point de vue réducteur de l’arithmétique. Déjà ils occupent dans l’espace des places différentes, et leur identité ne pourrait à la rigueur être admise qu’en postulant pour cet espace une homogénéité dont la science moderne elle-même ne se contente pas. Quant à leur destin dans le temps, il est, pour chacun, unique et irremplaçable. Pas de loi qui, d’ailleurs, avec le temps, ne se révèle insuffisante et à laquelle on ne doive apporter des corrections marginales dont le fondement bouleverse l’assise de l’ancienne loi. Lorsqu’il établit des relations d’ « égalité » entre les « objets » de la science, le principe d’identité qui sert de base à celle-ci révèle son sens : il est de pure convention sociale. Il est simple moyen de compter, de parler, de réduire les êtres au rang de choses et d’outils pour pouvoir les manier d’une façon « commune », mais il ne permet pas de pénétrer leur nature particulière. Il accepte la multiplicité des existants comme un fait, mais il se contente de réduire ce fait artificiellement, il ne s’interroge pas sur l’énigme fondamentale qu’est cette multiplicité même. Pourtant chaque être naît sous un ciel, sous une disposition d’astres et d’étoiles qui n’appartiennent qu’à lui. Et puisque, pour la science elle-même, tout bouge et tout devient perpétuellement, jamais, dans le passé, ces constellations ne se produisirent, jamais non plus, dans l’avenir, elles ne se reproduiront. Tout phénomène est une apparition unique, spécifique, irrépétable, il est tissé dans une trame d’univers bien plus fugitive encore que le souvenir qu’il en prend. Il a fallu que Nietzsche, prisonnier de la philosophie scientiste de son temps, objectivise naïvement les atomes et leur attribue une existence concrète et que, dès lors, il croie leur nombre fini, et fini aussi le nombre de leurs combinaisons successives, pour qu’il imagine dans l’infini du temps un Retour éternel. Il pouvait se consoler par cette vision, ou s’en épouvanter. Par elle, à force de prétendre lier le monde du dehors, la science ne prouvait que sa propre aliénation.

Si nous considérons donc comme science positive tout corps de connaissance constitué en code de cohésion et de communication sociales et fondé de ce fait sur une technique de réduction utilitaire et répétitive, nous serons amenés à ranger dans le champ de la science non seulement les mathématiques, la physique et la biologie, mais aussi la psychanalyse freudienne (en tant qu’outil de réadaptation sociale), la psychologie des profondeurs de Jung (qui considère les « archétypes » comme des formes vides et a priori, des cristallisations objectivantes), la parapsychologie à base statistique (qui cherche à expérimenter répétitivement les phénomènes provisoirement considérés comme paranormaux) et même toute forme instrumentale, linéaire ou typologique de l’astrologie. Le rapprochement de disciplines si éloignées paraîtra sans doute forcé à certains. Il sera même considéré comme absurde par les universitaires attardés qui croient encore qu’il existe des mathématiques et une physique « purement » objectives et refusent cette même « objectivité » aux archétypes jungiens, aux connexions télépathiques mises en évidence par les expériences de Rhine ou aux structures astrologiques. Cette incompréhension est fatale. Que notre classement soit conforme à la nature profonde des choses appartient en effet à un ordre de vérité que la science par elle-même ne reconnaît pas. Mais il ne sera pas admis non plus par Jung qui, avec toute la psychologie moderne, — (en cela d’ailleurs renouvelée et dépassée par la phénoménologie transcendentale) — bien qu’il pose, dans toute situation, un rapport d’interdépendance entre le sujet et l’objet, considère encore ce sujet comme psychologique et non transcendental et le laisse dans la « nature » et dans le « monde » où il n’échappe pas à la réduction objectivante.

S’ouvre donc ici le domaine d’une autre lumière, celle de l’ésotérisme. Mais déjà toute l’articulation du présent exposé en procède. Dès que nous affirmons que le répétitif ou le quantitatif « purs » ne sont que des abstractions, des commodités liées à la vision d’un mode banal du monde, nous sommes en plein ésotérisme, car cette affirmation implique qu’il existe un mode non banal. De même, lorsque nous admettons que la distinction usuelle entre « l’inorganique » et le « vivant » ne résulte que d’une perception grossière et en quelque sorte infantile du « réel ». Qu’est-ce donc que l’ésotérisme ? C’est l’étude et l’expérimentation des ténèbres intérieures. En quoi ces ténèbres intérieures se posent-elles comme transcendentales, irréductibles aux ténèbres extérieures, bien qu’elles soient la condensation lumineuse et paroxystique de celles-ci ? C’est qu’elles ne procèdent pas de la dualité du « monde » et de la conscience, relation tout externe, mais d’une corrélation, relation interne, entre ce même monde et une autre conscience dans laquelle ce monde est enfermé et même produit, non seulement figuré mais transfiguré, et qui n’est plus la conscience ordinaire, simplement perceptrice des choses et des autruis, mais la conscience en outre perceptrice de soi, la conscience de la conscience. Ce génitif enferme tout le secret de l’ésotérisme. Il faut le considérer dans sa fonction génétique immédiate : par lui une autre conscience est générée. D’où le sens profond de ce que l’on nomme l’initiation. L’initiation est l’éveil de la conscience à sa propre conscience de soi transcendentale. Elle est intériorisation des ténèbres et transmutation radicale de celles-ci en même temps que de l’être tout entier. Elle est recréation du monde par la conscience et en elle. Nous ne tarderons pas à voir que cette définition est singulièrement restrictive et disqualifie les « ésotéristes » de simple érudition qui font de la science soi-disant secrète le champ d’un divertissement et non d’une expérience vitale. Essayons d’abord de comprendre, au moins par évocation, ce qu’est la conscience transcendentale.


[1L’ésotérisme s’occupe de la transfiguration de l’ombre.