Philosophia Perennis

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L’esprit moderne et la Tradition

Abellio : Ténèbres intérieures et ténèbres extérieures.

Bernard Grasset, 1955

dimanche 9 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Une telle définition [1] reste évidemment insuffisante : la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
humaine aussi connaît ses ombres et elle n’est qu’humaine. Mais justement les connaît-elle vraiment ? Ce n’est pas pour rien que la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
distingue deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
sortes de ténèbres tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
 : Aux ténèbres intérieures répondent les ténèbres extérieures. Rien de plus essentiel que cette opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
qui chasse toute symétrie de l’invocation fameuse par laquelle l’Abîme appelle l’Abîme. L’ésotérisme esoterismo
ésotérisme
esoterism
esotérique
esotérico
esotérica
esoteric
exoterismo
exotérisme
exotérico
exotérica
n’apparaîtra superstitieux, confus ou superflu qu’à ceux qui ne font pas la séparation discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
des deux abîmes et n’essayent pas d’explorer la transcendance qui rend la vacuité de l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
irremplissable par la plénitude de l’autre.

Posons ici quelques repères. Ce n’est pas l’ésotérisme, c’est la science positive qui se préoccupe de dissiper les ténèbres extérieures. Nous appelons ténèbres extérieures ce que cette science nomme, au sens cartésien, monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
« extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
 » ou « objectif ». C’est l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
en-soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
des ontologistes modernes, l’opacité que les « choses » ou les « autres » opposent à notre conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
. Pour explorer ce monde, la science positive propose des lois qui ne sont que des connexions utilitaires, effectivement utilisables par tous à titre d’outils plus ou moins grossiers, qu’elle affine et perfectionne sans cesse. Cette science évite évidemment de se poser la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
préalable de savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
si ces lois ou ces structures qu’elle utilise sont le produit d’une invention plutôt que d’une découverte, c’est-à-dire si elles préexistent dans le monde ou si, au contraire, le monde n’est structuré que dans la mesure où notre esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
projette sur lui ses propres lignes de force. Au regard de la science positive, ce débat est d’ordre métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
, il ne relève pas d’une science mais d’une métascience. En structurant ce monde qu’elles présupposent donc objectif et qui n’est ainsi qu’une modalité du monde, les lois y introduisent une certaine transparence, une certaine lumière Licht
lumière
luz
light
phos
. Elles sont, de nous au monde et du monde à nous, les voies de communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
que nous croyons les plus sûres. Sans invention de lois il n’y aurait pas de communication « certaine » dans le monde. La loi est avant tout un lien, un lien social. Sans lois, il n’y aurait même pas de langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
 : la science est avant tout façon commune de parler. Le langage est fait de jugements, et tout jugement est l’expression d’une loi. Et, de fait, il est de l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de la science de réduire le monde au général et au répétitif, de valoir pour tous et non pour un, d’abstraire dans le monde le quantitatif « pur » dont les combinaisons rencontrent la compréhension et l’adhésion unanimes de tous les êtres pourvus de « raison ».

Pourtant, il est essentiel de constater (et il est d’ailleurs évident) que le répétitif ou le quantitatif à l’état pur n’existent pas dans le monde, et même pas dans le mode objectivisé du monde auquel la science limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
sa vision. Le quantitatif et le répétitif purs sont des abstractions. Qu’il s’agisse d’objets réputés inorganiques ou d’êtres dits vivants, deux existants que l’arithmétique dit additionnables, permutables, identiques, ne le sont que du point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
réducteur de l’arithmétique. Déjà ils occupent dans l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
des places différentes, et leur identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
ne pourrait à la rigueur être admise qu’en postulant pour cet espace une homogénéité dont la science moderne elle-même ne se contente pas. Quant à leur destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, il est, pour chacun, unique et irremplaçable. Pas de loi qui, d’ailleurs, avec le temps, ne se révèle insuffisante et à laquelle on ne doive apporter des corrections marginales dont le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
bouleverse l’assise de l’ancienne loi. Lorsqu’il établit des relations d’ « égalité » entre les « objets » de la science, le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
d’identité qui sert de base à celle-ci révèle son fils
filho
hijo
son
sens : il est de pure convention sociale. Il est simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
moyen de compter, de parler, de réduire les êtres au rang de choses et d’outils pour pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
les manier d’une façon « commune », mais il ne permet pas de pénétrer leur nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
particulière. Il accepte la multiplicité Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
des existants comme un fait, mais il se contente de réduire ce fait artificiellement, il ne s’interroge pas sur l’énigme fondamentale qu’est cette multiplicité même. Pourtant chaque être naît sous un ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
, sous une disposition Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
d’astres et d’étoiles qui n’appartiennent qu’à lui. Et puisque, pour la science elle-même, tout bouge et tout devient perpétuellement, jamais, dans le passé, ces constellations ne se produisirent, jamais non plus, dans l’avenir, elles ne se reproduiront. Tout phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
est une apparition Erscheinung
apparition
manifestação
aparecimento
apariencia
appearance
Erscheinende
aparição
unique, spécifique, irrépétable, il est tissé dans une trame d’univers Univers
Universo
Universe
bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
plus fugitive encore que le souvenir qu’il en prend. Il a fallu que Nietzsche, prisonnier de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
scientiste de son temps, objectivise naïvement les atomes et leur attribue une existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
concrète et que, dès lors, il croie leur nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
fini, et fini aussi le nombre de leurs combinaisons successives, pour qu’il imagine dans l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
du temps un Retour éternel. Il pouvait se consoler par cette vision, ou s’en épouvanter. Par elle, à force de prétendre lier le monde du dehors, la science ne prouvait que sa propre aliénation.

Si nous considérons donc comme science positive tout corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
de connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
constitué en code de cohésion et de communication sociales et fondé de ce fait sur une technique techne
tékhnê
technique
técnica
de réduction utilitaire et répétitive, nous serons amen Amen
Amém
Āmēn
Āmyn
és à ranger dans le champ de la science non seulement les mathématiques, la physique et la biologie, mais aussi la psychanalyse freudienne (en tant qu’outil de réadaptation sociale), la psychologie des profondeurs de Jung (qui considère les « archétypes » comme des formes vides et a priori, des cristallisations objectivantes), la parapsychologie à base statistique (qui cherche à expérimenter répétitivement les phénomènes provisoirement considérés comme paranormaux) et même toute forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
instrumentale, linéaire ou typologique de l’astrologie astrologia
astrologie
astrología
astrology
. Le rapprochement de disciplines si éloignées paraîtra sans doute forcé à certains. Il sera même considéré comme absurde par les universitaires attardés qui croient encore qu’il existe des mathématiques et une physique « purement » objectives et refusent cette même « objectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
 » aux archétypes jungiens, aux connexions télépathiques mises en évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
par les expériences de Rhine ou aux structures astrologiques. Cette incompréhension est fatale. Que notre classement soit conforme à la nature profonde des choses appartient en effet à un ordre de vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
que la science par elle-même ne reconnaît pas. Mais il ne sera pas admis non plus par Jung qui, avec toute la psychologie moderne, — (en cela d’ailleurs renouvelée et dépassée par la phénoménologie phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
transcendentale) — bien qu’il pose, dans toute situation, un rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
d’interdépendance entre le sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
et l’objet, considère encore ce sujet comme psychologique et non transcendental et le laisse dans la « nature » et dans le « monde » où il n’échappe pas à la réduction objectivante.

S’ouvre donc ici le domaine d’une autre lumière, celle de l’ésotérisme. Mais déjà toute l’articulation du présent exposé en procède. Dès que nous affirmons que le répétitif ou le quantitatif « purs » ne sont que des abstractions, des commodités liées à la vision d’un mode banal du monde, nous sommes en plein ésotérisme, car cette affirmation implique qu’il existe un mode non banal. De même, lorsque nous admettons que la distinction usuelle entre « l’inorganique » et le « vivant » ne résulte que d’une perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
grossière et en quelque sorte infantile du « réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
 ». Qu’est-ce donc que l’ésotérisme ? C’est l’étude et l’expérimentation des ténèbres intérieures. En quoi ces ténèbres intérieures se posent-elles comme transcendentales, irréductibles aux ténèbres extérieures, bien qu’elles soient la condensation lumineuse et paroxystique de celles-ci ? C’est qu’elles ne procèdent pas de la dualité du « monde » et de la conscience, relation tout externe, mais d’une corrélation, relation interne, entre ce même monde et une autre conscience dans laquelle ce monde est enfermé et même produit, non seulement figuré mais transfiguré, et qui n’est plus la conscience ordinaire, simplement perceptrice des choses et des autruis, mais la conscience en outre perceptrice de soi, la conscience de la conscience. Ce génitif enferme tout le secret de l’ésotérisme. Il faut le considérer dans sa fonction Funktion
fonction
função
function
función
génétique immédiate : par lui une autre conscience est générée. D’où le sens profond de ce que l’on nomme l’initiation initiation
iniciação
iniciación
. L’initiation est l’éveil despertar
éveil
awake
awakening
despiertar
Bodhi
de la conscience à sa propre conscience de soi transcendentale. Elle est intériorisation des ténèbres et transmutation radicale de celles-ci en même temps que de l’être tout entier. Elle est recréation du monde par la conscience et en elle. Nous ne tarderons pas à voir que cette définition est singulièrement restrictive et disqualifie les « ésotéristes » de simple érudition qui font de la science soi-disant secrète le champ d’un divertissement et non d’une expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vitale. Essayons d’abord de comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
, au moins par évocation, ce qu’est la conscience transcendentale.


[1L’ésotérisme s’occupe de la transfiguration de l’ombre.