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L’esprit moderne et la Tradition

Abellio : L’émergence du « Je » transcendental.

Bernard Grasset, 1955

dimanche 9 novembre 2008

Extrait du texte de Raymond Abellio, au livre de Paul Serant, "Au seuil de l’ésotérisme. Grasset, 1955.

Le problème de la conscience de conscience, c’est-à-dire de la conscience auto-intensificatrice de soi, se pose d’une façon générale en liaison avec celui de l’intériorisation conscientielle de toute science « séparée » ou « objective » se transfigurant en connaissance ineffable. Lorsque, dans l’attitude « naturelle » qui est celle de la totalité des existants, je « vois » une maison, ma perception est spontanée, c’est cette maison que je perçois, non ma perception même. Au contraire, dans l’attitude transcendentale, c’est ma perception même qui est perçue. Mais Husserl a raison de faire remarquer que cette perception de ma perception altère radicalement l’état primitif. La phénoménologie husserlienne s’oppose ici absolument à la phénoménologie cartésienne et la subvertit en l’accomplissant. L’état vécu, d’abord naïf, perd sa spontanéité précisément du fait que la nouvelle réflexion prend pour objet ce qui était d’abord état et non objet, et que, parmi les éléments de ma nouvelle perception, figurent non seulement ceux de la maison en tant que telle mais ceux de la perception elle-même en tant que flux vécu. Et ce qui importe essentiellement dans cette altération, c’est que cette spontanéité perdue, qui ne fut qu’une spontanéité primaire, le produit d’un réflexe, ne disparaît que pour laisser place à une spontanéité seconde infiniment mieux contrôlée, plus riche, plus experte, et celle-ci présente à soi, qui n’a pas seulement le caractère d’un réflexe mais d’un pouvoir. Le passage du réflexe au pouvoir marque tout ce qui, en l’homme, est initiatique. Il faut rendre à ce dernier mot, aujourd’hui discrédité, le sens révolutionnaire qui s’attache au phénomène capital qu’il évoque : la vision concomitante que j’ai dans cet état bi-réflexif de la maison qui fut mon motif originel, loin d’être perdue, éloignée ou brouillée par cette interposition de « ma » perception seconde devant « sa » perception primaire, s’en trouve paradoxalement intensifiée, plus nette, plus vivace, et comme chargée de plus de réalité objective qu’avant. Je sais, dans l’instant même, que ma vision du monde est bouleversée, et que jamais plus je ne pourrai me contenter de l’ancienne vision naïve. C’est une autre maison que je vois, bien que ce soit la même maison. Elle est aussi différente de l’ancienne maison que la chaise peinte par Van Gogh l’est de la chaise banale qui lui servit de modèle. En quoi cette nouvelle maison, cette nouvelle chaise, sont-elles « autres » ? Et surtout, pour qui le sont-elles ?

Prenons un exemple plus précis. Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours su reconnaître les couleurs, le bleu, le rouge, le jaune. Mon œil les voyait, j’en avais l’expérience latente. Certes, mon œil ne s’interrogeait pas sur elles, et comment d’ailleurs eût-il pu se poser des questions ? Sa fonction est de voir, non de se voir en train de voir, mais mon cerveau lui-même était comme en sommeil, il n’était pas du tout l’œil de l’œil, mais un simple prolongement de cet organe. Aussi disais-je seulement, et presque sans y penser : ceci est un beau rouge, un vert un peu éteint, un blanc brillant. Un jour, il y a quelques années, me promenant dans les vignes vaudoises qui surplombent en corniche le lac Léman et qui composent un des plus beaux sites du monde, si beau même que le « Je » à force d’y être dilaté, s’y sent dissous et, brusquement, se ressaisit et s’exalte, un événement soudain et pour moi extraordinaire se produisit. L’ocre du versant abrupt, le bleu du lac, le violet des monts de Savoie, et au fond les glaciers étincelants du Grand-Combin, je les avais vus cent fois, je sus pour la première fois que je ne les avais jamais regardés. Je vivais là pourtant depuis trois mois. Et ce paysage, certes, depuis le premier instant, manquait de me dissoudre, mais ce qui lui répondait en moi n’était qu’une exaltation confuse. Certes, le « Moi » du philosophe est plus fort que tous les paysages. Le sentiment poignant de la beauté n’est qu’un ressaisissement par le « Moi », qui s’en fortifie, de cette distance infinie qui nous sépare d’elle. Mais ce jour-là, brusquement, je sus que je créais moi-même ce paysage, qu’il n’était plus rien sans moi : « C’est moi qui te vois, et qui me vois te voir, et qui en me voyant te fais. » Ce cri intérieur est celui du démiurge lors de « sa » création du monde. Il n’est pas seulement suspension d’un « ancien » monde, mais projection d’un « nouveau ». Et dans l’instant en effet le monde fut recréé. Jamais je n’avais vu de pareilles couleurs. Elles étaient cent fois plus nuancées, plus intenses, plus « vivantes ». Je sus que je venais d’acquérir le sens des couleurs, que j’étais revirginisé aux couleurs, que jamais, jusque-là, je n’avais réellement vu un tableau ou pénétré dans l’univers de la peinture. Mais je sus aussi que, par ce rappel à soi de ma conscience, par cette perception de ma perception, je tenais la clef de ce monde de la transfiguration qui n’est pas un arrière-monde mystérieux mais le vrai monde, celui dont la « nature » nous tient exilés. Rien de commun avec l’attention. La transfiguration est pleine, l’attention ne l’est pas. La transfiguration se connaît dans sa suffisance certaine, l’attention se tend vers une suffisance éventuelle. On ne peut pas dire, bien entendu, que l’attention est vide : au contraire, elle est a-vide. Mais l’avidité n’est pas la plénitude. Quand je rentrai au village, ce jour-là, les gens que je croisai étaient pour la plupart « attentifs » à leur travail : cependant ils me parurent tous des somnambules. Dans ses Fragments d’un Enseignement inconnu, le philosophe russe Ouspensky raconte des expériences analogues : elles sont pour lui la base de toute transformation initiatique. C’est cette même transformation que vise la connaissance yoghique lorsqu’elle parle de la discrimination du spectateur et du spectacle. Cette discrimination n’est pas naturelle mais transcendentale. Et c’est un fait significatif que l’homme « naturel », si on lui parle de cet état, le banalise et le ramène à un état courant d’attention dont il ne retient que la forme vide ou la formule : « C’est moi qui... ».

Mais le « Je » transcendental présent à la transfiguration n’est pas seulement une forme grammaticale, mais un contenu, il n’est pas seulement un opérateur syntaxique commun qu’on peut engager dans une spéculation philosophique à la troisième personne aussi bien qu’à la première, il est un acte volontaire absolu et premier, un acte principe où l’être même est saisi et qui déborde d’emblée la critique de la connaissance, une expérience vécue qui fait de la phénoménologie husserlienne non seulement une théorie mais une praxis. Il ne faut pas dire ici que cet acte est à la portée de n’importe qui : ce n’est pas vrai. Il reste dépendant d’un certain niveau gnosique de conscience, d’une certaine ascèse faisant affleurer ce niveau et le décapant, le rendant « corrosif » à l’égard de l’ancien mode de vision du monde. Les universitaires qui, par essence, enseignent, et ont par conséquent besoin de transformer toute analyse en pensée spéculative, la seule qui soit indistinctement communicable, achoppent là à un seuil. Dans la mesure même où la phénoménologie transcendentale est devenue occupation d’universitaires, elle s’est heurtée à ce seuil, qui est pour elle faille existentielle, et il est trop clair qu’elle ne le franchit pas : il est dans son essence de ne pas le franchir.