Philosophia Perennis

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Les saints païens de l’Ancien Testament

Jean Daniélou : HENOCH

dimanche 9 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

A mesure que l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
des origines de l’humanité Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
recule dans la profondeur des temps et que nous savons que nous devons chiffrer par milliers les générations humaines qui ont précédé la révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
faite à Abraham, le problème de la situation religieuse de ces hommes innombrables se pose à nous de façon plus angoissante. Cette situation reste d’ailleurs, même après Abraham, même après Jésus-Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
, celle d’innombrables païens qui sont restés, qui restent en dehors de la sphère de l’évangélisation. Elle pose des problèmes capitaux du point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
missionnaire, celui des valeurs Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
religieuses du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
païen, celui du salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
des infidèles.

Or à cette question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
l’Écriture elle-même nous répond. Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Paul, s’adressant aux païens de Lystres, leur apprend que toute cette humanité païenne n’a pas été abandonnée de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, mais qu’il s’est manifesté à elle « en lui donnant les pluies et les saisons fécondes » (Ad., XIII, 17). Que les Juifs donc ne s’enorgueillissent pas de leur privilège, car « Dieu ne fait pas acception de personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
 » (Rom., II, 11). Les Juifs seront jugés selon la loi de Moïse, les Gentils selon la loi « inscrite dans le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
 » (II, 15). Si nous n’admettons pas cela, dira plus tard saint Justin, « nous en arrivons à tomber dans des conséquences absurdes, par exemple que ce n’est pas le même Dieu qui existait au temps d’Hénoch Hénoch
Enoque
Enoch
Hénoch est le nom de trois personnages, dont deux sont des patriarches de la Bible.
et de tous les autres qui n’avaient pas la circoncision et n’observaient ni les sabbats, ni le reste » (Dial., XXIII, 1).

Qui est Henoch ? Le chapitre v de la Genèse genèse
genesis
génesis
est le livre « des générations d’Adam Adam
Adão
Adán
 ». Il nous rapporte l’histoire des dix générations qui vont d’Adam jusqu’à Noë. Une autre tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
, dont témoigne l’Épître II de Pierre connaît seulement sept sept
sete
seven
siete
générations, puisque Noë introduit la huitième (II Petr., II, 5). Cette généalogie des patriarches prédiluviens n’est pas d’ailleurs propre à la tradition juive. Nous la retrouvons dans les récits babyloniens [1]. Elle y constituait le récit stylisé de ce que nous savons maintenant avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
été des milliers de siècles de l’histoire humaine. L’historien sacré a incorporé cette tradition païenne dans son récit afin de montrer la dépendance à l’égard de Yahweh de l’humanité totale, la souveraineté du vrai Dieu sur l’histoire universelle.

Or, parmi les patriarches prédiluviens, Hénoch brille d’un particulier éclat, et c’est pourquoi Justin le mentionnait spécialement. Le texte biblique dit en effet à son sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
ces mystérieuses paroles : « Hénoch marcha avec Dieu. Tous ses jours furent de trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
cent soixante cinq ans. Puis il disparut, parce que Dieu l’avait pris » (Gen., V, 22-24). Quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
traits sont à relever dans cette brève notice : Hénoch est le septième patriarche depuis Adam, comme le soulignera l’Épître de Jude (14) ; et dans le Code sacerdotal, auquel appartient ce passage, ce nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
a un sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
sacré. Il vit trois cent soixante cinq ans, ce qui correspond à une année d’années et est signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
également de perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
. Mais surtout il est dit qu’il marcha avec Dieu, ce qui signifie qu’il vécut dans sa familiarité et fut introduit dans ses secrets. Je laisse de côté pour l’instant son mystérieux enlèvement [2].

La tradition à laquelle la Genèse fait allusion brièvement nous montre donc en Hénoch un sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
des temps antiques. C’est aussi ce que nous dit l’Ecclésiastique : « Hénoch fut trouvé juste, il marcha avec Dieu, exemple de science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
pour les nations » (XLIV, 16). Il est ainsi le modèle, l’exemple des nations, c’est-à-dire des non-juifs. Cela, nous le trouvons abondamment développé, vers la même époque que l’Ecclésiastique, dans des livres juifs non canoniques. Le Livre d’Hénoch, que cite l’Epître de Jude, nous montre Hénoch à qui l’ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
Uriel révèle les secrets célestes. C’est lui, nous dit le Livre des Jubilés, « qui a enseigné aux hommes l’écriture, la science et la sagesse et qui écrivit le premier sur les signes du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
dans leurs rapports avec les mois et les saisons » (IV, 17-18). Nous retrouvons à travers tout cela les traits de l’antique sage babylonien interprété à la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
de la révélation juive [3].

Cette interprétation, le judaïsme postérieur paraît la renier. Sans doute était-il heurté par les éloges décernés à un homme étranger à la race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
d’Abraham. Ceci apparaît déjà dans les derniers ouvrages de la Bible écrits en grec. Dans la traduction grecque de l’Ecclésiastique, Hénoch n’est plus modèle de science, mais de pénitence pénitence
metánoia
metaméleia
penitência
μετάνοια
μεταμέλεια
(XLIV, 16). Le Livre de la Sagesse le montre retiré par Dieu du milieu des pécheurs, « de peur Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
que la malice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
ne pervertît son âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
 » (IV, 11). Philon Philon
Fílon
Filão
Filón
Philo
d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
voit en lui un exemple de pénitence (Sur Abraham, 17). Les rabbins iront jusqu’à voir en lui « un hypocrite, tantôt pieux, tantôt criminel » (Midrash Rabba Gen., V, 24).

Ce sont au contraire les chrétiens qui l’exalteront. N’est-il pas une preuve que le salut n’est pas réservé aux Juifs, mais que tous les hommes y sont appelés, et qu’il n’est pas lié aux observances juives, mais à la foi
foi
faith
pistis
qui leur est antérieure ? C’est ainsi que nous lisons dans l’Épître aux Hébreux : « C’est à cause causa
cause
aitia
aitía
aition
de sa foi qu’Hénoch fut enlevé pour ne pas voir la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
. Avant son enlèvement il est dit, en effet, qu’il avait plu à Dieu. Or, on ne peut plaire à Dieu sans la foi, car pour s’approcher de Dieu il faut croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent » (XI, 5-6).

Ce texte est peut-être le plus important de toute l’Écriture sur la situation religieuse du monde païen. Il affirme en effet qu’il y a une possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de salut pour tout homme et quelles sont les conditions de ce salut. Or, ces conditions se ramènent à la foi au Dieu vivant. Cette foi s’exprime au niveau de chacune des alliances. Pour le chrétien, elle est foi en l’alliance parfaite conclue par Dieu en Jésus-Christ avec la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
humaine. Pour le Juif qui n’a pu connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
Jésus-Christ, elle est foi en l’alliance conclue par Yahweh avec Abraham et Moïse. Pour le païen qui n’a pu connaître ni Jésus-Christ, ni même Abraham, elle est foi en l’alliance conclue par Dieu avec les nations.

Le texte de l’Épître aux Hébreux précise le contenu de cette foi, condition du salut, pour ceux qui n’ont pas connu la révélation d’Abraham et de Jésus, c’est-à-dire pour les païens. Elle comporte d’abord la croyance à l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
d’un Dieu personnel. Mais elle implique aussi que ce Dieu intervient dans les choses humaines. C’est un Dieu rémunérateur. Seulement cette action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
de Dieu est celle qui se manifeste par ses grandes œuvres dans la création Création
Criação
criação
creation
creación
, expression de sa providence providence
providência
providencia
pronoia
et de sa fidélité, selon les promesses de l’alliance. Et la rémunération implique que l’homme doit se conduire selon la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
, non pas selon celle de la Loi révélée, mais celle qui est inscrite dans le cœur de tout homme.

On a remarqué que cette affirmation d’un Dieu personnel et providentiel est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
en effet ce que les païens eux-mêmes, au temps de l’Épître aux Hébreux, considéraient comme pouvant être connu des hommes pieux [4]. Ainsi Epictète écrit : « Les philosophes disent que ce qu’il faut connaître d’abord, c’est qu’il y a un Dieu et que sa providence s’étend à tout l’univers Univers
Universo
Universe
 » (II, 14, II). Et Plutarque : « Il ne faut pas seulement connaître que Dieu est immortel et bienheureux, mais aussi qu’il est ami des hommes, qu’il les protège et qu’il les aide » (Comm. not., 32). Ainsi la condition posée par l’Écriture au salut s’est bien trouvée effectivement réalisée dans le monde païen. Hénoch apparaît ainsi comme le prototype même du salut des païens [5].

Une antique prière euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración
liturgique a bien décrit, à l’occasion d’Hénoch, cet appel au salut adressé à tous les païens : « O Dieu, tu as ouvert à tous les hommes les portes de la miséricorde piété
piedade
piedad
piety
pietas
eleison
miséricorde
misericórdia
mercy
, ayant montré à chacun, par la science inscrite en lui et le jugement de la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
, que l’éclat de la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
ne dure pas, que les richesses ne sont pas éternelles, mais que la conscience fondée sur la foi demeure seule sans déception, s’élevant à travers les cieux avec vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
et saisissant par la main la joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
future, exultant déjà en esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
avant que la promesse de la résurrection ne soit proposée [6]. » Telle est bien la foi de l’âme païenne, jetant vers un Dieu dont elle a pu reconnaître à travers l’ordre du monde l’existence et l’amour amour
eros
éros
amor
love
, un cri de confiance, dont elle ne sait pas encore qu’il est exaucé, mais qui assure le salut de ceux qui n’ont pu connaître d’autres révélations.

On remarquera que ce passage parle de la foi d’Hénoch « s’élevant à travers les cieux ». Ceci est une allusion certaine à son ascension ascensão
ascension
anabasis
, mais l’entend en un sens purement intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
. Eric Peterson a montré qu’il s’agissait là d’une polémique contre les spéculations des Apocalypses juives sur les voyages célestes d’Hénoch [7]. Mais il reste que cette interprétation minimise le sens du texte de la Genèse et de celui de l’Épître aux Hébreux. L’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
et l’autre nous parlent bien d’un « transfert » ou d’un « enlèvement » d’Hénoch. Ce point, qui est le plus caractéristique de son histoire, demande à être élucidé.

L’enlèvement d’Hénoch se rattache à deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
idées différentes. Dans la couche la plus ancienne de la tradition, qui est représentée par le Premier livre d’Hénoch, que nous possédons dans une traduction éthiopienne, et qui se rattache sans doute à des traditions babyloniennes, l’enlèvement d’Hénoch est un rapt, analogue à celui de saint Paul Saint Paul
São Paulo
San Pablo
« enlevé au troisième ciel », au cours duquel Hénoch contemple les secrets de la cosmologie Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
céleste et est initié aux desseins de Dieu, de façon à pouvoir ensuite en rendre témoignage auprès des hommes. On se souviendra d’ailleurs que ces voyages célestes se rencontrent fréquemment dans la littérature juive de la même époque. Nous possédons une Assomption de Moïse, une Ascension d’Isaïe qui se rattachent au même genre. C’est ce genre que Dante Dante Dante Alighieri (Durante degli Alighieri), poète, homme politique et écrivain florentin (1265-1321). renouvellera de façon incomparable apófase
apofático
apophasis
apophatique
théologie négative
apophatic
anuttara
insurpassable
incomparable
dans la Divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
Comédie.

Voici comment cette ascension débute dans le Livre d’Hénoch : « Or la vision m’apparut ainsi : voici que des nuages m’appelèrent et les vents me firent voler. Ils m’emportèrent en haut. J’entrai jusqu’à ce que je fusse arrivé près d’un mur construit en pierres de grêle. Des langues de feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
m’entouraient et j’approchais d’une grande maison. Son toit était comme le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
des étoiles : au milieu se tenaient des chérubins de feu et son toit était d’eau eau
água
water
hydro
 » (XIV, 8-II). Hénoch s’avance ainsi de demeure en demeure. Il contemple les séjours célestes, ceux des anges déchus, ceux des âmes qui attendent le jugement. Il pénètre dans le Paradis Paradis
Paraíso
Paradiso
Paradise
et y voit l’arbre de vie Leben
vie
vida
life
zoe
. Enfin il est admis auprès de la grande Gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
environnée des sept archanges.

Au cours de ses voyages célestes, Hénoch est initié aux secrets de l’histoire du monde [8]. Voici comment il les expose dans le Second Hénoch, ouvrage chrétien que nous possédons en vieux slave : « Avant que toutes choses ne fussent et avant que la création n’eût lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
établit le Siècle de la création ; et après cela il fit toute sa création visible et invisible ; et après cela il créa l’homme à son image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
. Le Seigneur divisa le Siècle en temps et en heures, pour que l’homme médite les changements du temps et leurs fins. Quand s’achèvera toute la création que le Seigneur a faite et que tout homme ira au Jugement de Dieu, alors les temps périront, et tous les justes, qui échapperont au Jugement de Dieu, s’en iront au Grand Siècle » (Trad. Vaillant, p. 62-63).

On voit ainsi à quoi correspond l’ascension d’Hénoch. Celui-ci est enlevé dans le ciel pour contempler les secrets des desseins de Dieu, afin de pouvoir témoigner auprès des hommes. Il exhorte à la conversion résorption
ressorção
conversion
conversão
conversión
strophe
le monde pécheur qui précède le Déluge et lui annonce le Jugement qui va le frapper. Il est également envoyé en mission auprès des anges coupables pour leur annoncer leur châtiment. Mais de toutes manières l’accent est mis sur la signification missionnaire de son ascension. Hénoch est l’apôtre païen d’un monde païen. Il est le témoin spéctateur
espectador
spectator
témoin
testemunha
witness
du vrai Dieu au milieu d’un monde qui s’enfonce dans l’idolâtrie. Il est inspiré de Dieu pour accomplir cette mission, comme les prophètes le seront au temps de l’alliance mosaïque et les apôtres au temps de l’alliance christique. Son ascension préfigure celles d’Ezéchiel et de saint Paul.

Hénoch apparaît ainsi comme un prophète prophétie
profecia
profecía
prophecy
prophète
profeta
prophet
de la religion Religion
religion
religião
religión
cosmique [9]. Le prophète est celui que Dieu introduit dans le secret de ses desseins pour qu’il en témoigne auprès des hommes. Les mystères mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
auxquels Hénoch est introduit sont ceux du cosmos, puisqu’il se rattache à la révélation cosmique. Et nous pouvons laisser ici de côté l’utilisation que les auteurs d’Apocalypses ont fait de lui pour annoncer les événements de l’histoire juive. Mais le cosmos dont il est le prophète est historique et sacré. Il est le premier aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
du dessein de Dieu. Il est sa création et il est orienté vers une fin. Le déluge est le jugement au niveau de la religion cosmique. Et Hénoch est le prophète du déluge. Il atteste aussi que Dieu n’a jamais cessé d’envoyer ses messagers auprès des hommes, même aux époques de la religion cosmique, qu’il y a des apôtres du monde païen, qui ont annoncé aux hommes l’existence d’un Dieu personnel et les secrets de sa providence dans le monde. Ce n’est pas sans raison que la tradition rapprochera ainsi Hénoch et Élie, les deux grands prophètes des premières alliances.

Mais il y a une autre série de textes où l’ascension d’Hénoch a un autre sens et n’est plus en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec sa mission prophétique, mais avec sa destinée future. Il ne s’agit plus d’une ascension provisoire, d’un rapt, après lequel Hénoch reprend sa vie parmi les siens, mais au terme de cette vie, d’un enlèvement qui le transporte vivant, dans son âme et son corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, dans les demeures célestes pour y vivre à jamais. Cet aspect de l’ascension d’Hénoch est également capital pour notre propos, car il constitue un des témoignages principaux de l’accès des païens à la béatitude céleste et constitue, comme le dit l’Épître aux Hébreux, un témoignage rendu à la sainteté d’Hénoch, sanctionnée par le jugement de Dieu.

Dans les plus anciens textes, il semble qu’il soit seulement affirmé — et c’est d’ailleurs pour nous l’essentiel — qu’au terme de sa vie Dieu « a pris » Hénoch, c’est-à-dire qu’il a été transféré vivant de ce monde dans celui de la gloire (Gen., v, 24).

C’est aussi ce que déclare Y Ecclésiastique, qui le compare en cela aussi à Élie (XLIV, 14), et le livre de la Sagesse (IV, 11). Le Premier Hénoch ne paraît pas connaître cette ascension définitive. Mais le Second Hénoch la décrit : « Pendant qu’ Hénoch conversait avec son peuple, le Seigneur envoya des ténèbres tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
sur la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
et elles couvrirent les hommes qui se tenaient avec Hénoch. Et les anges se hâtèrent, prirent Hénoch et l’emmenèrent au ciel supérieur et le Seigneur l’accueillit et le plaça devant Sa face à jamais » (18 ; Trad. Vaillant, p. 65). Et l’Épître aux Hébreux confirme le fait : « Par la foi Hénoch fut transféré, en sorte qu’il ne vît pas la mort » (XI, 5).

Il est certain que cette ascension d’Hénoch pose de multiples problèmes. Le premier était pour les chrétiens la possibilité de l’entrée au Paradis, avant que le Christ ne l’eût ouvert. Ceci pourtant n’a pas arrêté l’auteur chrétien de Y Ascension d’haïe. Il nous montre Isaïe montant au septième ciel, dans un rapt : « Et je vis là une lumière merveilleuse et des anges sans nombre. Et là je vis tous les justes depuis Adam. Je vis là saint Abel et tous les justes. Je vis Hénoch et tous ceux qui avec lui sont dépouillés des vêtements de la chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
et je vis leurs revêtements de gloire. Mais ils n’étaient pas assis sur leur trône et leur couronne de gloire n’était pas sur eux » (IX, 6-10).

On notera la réserve finale. Il y a une couronne de gloire que les justes n’ont pu recevoir avant le Christ. Mais ceci ne veut pas dire que leur sort, après la mort, ne soit pas déjà un sort bienheureux. Le Premier Hénoch distingue des demeures multiples dans les habitats célestes et oppose celles des pécheurs où ils sont malheureux et celles des justes où ils jouissent déjà d’une béatitude. Il ne faut pas oublier par ailleurs que les demeures de béatitude sont elles-mêmes multiples, que le Paradis est une montagne qui contient des zones multiples et que les cieux s’étagent en sept sphères successives. L’Ascension d’Hénoch au septième ciel ne signifie donc pas qu’il soit déjà entré dans la béatitude définitive, mais que son sort est déjà un sort bienheureux et que ceci est un témoignage rendu par Dieu à sa sainteté.

Une autre question est celle de l’ascension corporelle d’Hénoch. Il est dit en effet que son âme ne s’est pas séparée de son corps. Mais qu’il a été enlevé vivant, en âme et en corps, dans le ciel supérieur. Il est sûr que la résurrection du corps est attendue seulement pour la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
des temps. Mais déjà, pour l’ensemble des Pères, cette résurrection eschatologique est anticipée pour les saints de l’Ancien Testament au temps de la résurrection du Christ, conformément à Mth., XXVII, 52 : « Les corps de beaucoup de saints défunts ressuscitèrent et, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte (le ciel) ». L’Église a précisé que cette anticipation était sûre au moins pour la Sainte Vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
. Or dans le cas d’Hénoch, auquel la tradition joint celui d’Elie, nous sommes en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
d’une anticipation antérieure encore [10]. Ils sont les premières préfigurations de l’Ascension du Christ et de l’Assomption de la Vierge. [11]

Cette affirmation de l’assomption corporelle d’Hénoch en préfiguration de la résurrection future sera l’enseignement courant des Pères. Je n’en retiendrai qu’un des premiers témoignages, celui de saint Irénée. Il apporte comme argument en faveur de la résurrection corporelle le précédent d’Hénoch et il écrit : « Jadis Hénoch, ayant plu à Dieu, fut enlevé dans son corps, préfigurant l’enlèvement des justes : son corps, pas plus que celui d’Élie, n’a été un empêchement à son transfert et à son assomption. Ce sont en effet ces mêmes mains (le Fils fils
filho
et l’Esprit), qui les avaient modelés à l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
, qui ont accompli leur translation et leur assomption. Les mains de Dieu en effet s’étaient accoutumées en Adam à adapter, à tenir, à porter, à emporter, à déposer celui qu’elles avaient formé » (V, 5, I).

Ainsi Dieu est maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
de disposer comme il l’entend de ces corps qu’il a faits. Or, continue Irénée, « où le premier homme avait-il été placé ? Evidemment dans le Paradis, comme il est écrit. C’est de là qu’il fut expulsé dans ce monde, pour n’avoir pas obéi. C’est pourquoi les presbytres, qui sont les disciples des Apôtres, disent que ceux qui ont été transférés ont été transférés là — le Paradis en effet a été préparé pour les hommes justes et porteurs de l’Esprit ; c’est là aussi que Paul fut introduit et entendit des paroles ineffables — et qu’ils demeurent là jusqu’à la consommation, inaugurant l’incorruptibilité » (V, 5, I).

Ce texte étonnant marque la souveraine liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
avec laquelle le Dieu qui a fait les corps dispose de ces corps. Il nous rapporte ensuite cette tradition primitive, recueillie par Irénée, selon laquelle Hénoch a été transporté au Paradis et y demeure jusqu’à la consommation. Nous savons par ailleurs que pour Irénée le Paradis n’est que le seuil du Royaume à venir. Mais ce Paradis, Hénoch y a été introduit exceptionnellement avec son corps. Saint Ephrem reprendra l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
d’Irénée. Dans la géographie paradisiaque qui est la sienne, le Paradis dont il est question est le Paradis extérieur. C’est celui dans lequel Adam avait été introduit. C’est celui où les saints déjà ressuscites sont entrés. Car on ne peut entrer au Paradis qu’avec son corps. C’est là en particulier que se trouve Hénoch : « Un des saints a fendu l’air l’air
aer
the air
vâyu
vayu
avec son char. Les anges joyeux sont venus au-devant de lui, en voyant un corps dans leur domicile » (Hymn. Parad., VI, 23) [12].

Il est remarquable que la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
de l’assomption corporelle d’Hénoch, qui reste imprécise dans l’Ancien Testament et le Judaïsme, apparaisse au contraire comme une affirmation très nette de la tradition chrétienne la plus antique. Les ouvrages en effet qui l’enseignent sont l’Ascension d’Isaïe, le Second Hénoch, les traditions des presbytres, l’Épître aux Hébreux. Nous sommes donc là en présence d’une affirmation chère au christianisme. Elle atteste que, pour les premiers chrétiens, le corps même d’Hénoch avait été associé à son salut. Ainsi Hénoch dans l’ordre de la religion cosmique, comme Elie dans l’ordre de l’alliance mosaïque sont apparus comme des préfigurations de la résurrection du Christ.

Ainsi à travers la mystérieuse figure du saint babylonien, l’Écriture nous donne d’admirables lumières sur les immenses périodes qui ont précédé l’élection d’Abraham et en général sur le salut des « infidèles », si le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
a un sens, quand il s’agit en réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
du stade primitif de la foi. Elle nous apprend qu’il y a dans cet ordre des hommes qui ont cru au vrai Dieu et à sa providence. Elle nous assure qu’ils ont été agréables à Dieu. Elle nous affirme qu’ils sont sauvés et ont joui dès leur mort de la joie paradisiaque. Elle nous montre même parmi eux des saints [13]. Ils apparaissent ainsi auprès de Dieu comme les intercesseurs des âmes innombrables qui n’ont connu Jésus-Christ que dans cette « foi implicite » dont saint Thomas a précisément parlé à propos d’Hénoch et qui constituait à leur niveau la condition du salut.


[1Staerk, Die sieben Satilen der Welt, Z. N. W., 1936, p. 242 et suiv.

[2Odeberg, Enok T. W. N. T., II, p. 553.

[3Voir S. B. Frost, Old Testament Apocalyptic, p. 165

[4Spicq,, L’Épître aux Hébreux, II, 345

[5Voir Saint Thomas, II, II, I, 7.

[6Const. Apost., XXXIII, 3.

[7Henoch im jüdischen Gebet und in jüdischer Kunst, Eph. lit. 1948, pp. 413-417.

[8Jubilés, IV, 17 ; X, 17. 64

[9l’Épître de Jude écrit : « Hénoch, le septième [patriarche] depuis Adam, a prophétisé » (14).

[10Les Reconnaissances clémentines étendent ce cas aux autres saints de l’Ancien Testament (1, 52).

[11Voir R. L. P. Milburn, Early Christian interprétation of history, 1954, pp. 185-186.

[12Voir Jean Danielou, Terre et Paradis chez les Pères de l’Église, Eranos Jahrbuch, XXII (1954), p. 454.

[13Saint Hénoch est mentionné le 3 janvier au martyrologe romain.

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