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Ambroise Autpert - moine et théologien (VIIIe siècle)

Winandy : AUTPERT, SUR LA MÈRE DES ÉLUS

Dom Jacques Winandy

lundi 10 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Ambroise Autpert. Moine et théologien, par Dom Jacques Winandy. Plon, 1953

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Les sermons d’Autpert sur la Vierge vierge
virginité
parthenía
parthenos
sont les premiers en date de la littérature latine chrétienne. Celle-ci, sans doute, avait commenté bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
avant lui des textes évangéliques dans lesquels la personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
de Marie Maria
Marie
Mariam
Myriam
Mary
María
Vierge Marie
Virgem Maria
Virgin Mary
tient une grande place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
. Mais les orateurs chrétiens n’avaient pas encore employé directement leur éloquence à magnifier la Mère mère
mãe
mother
madre
de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
. Et nul d’entre ceux auxquels il était arrivé de parler d’elle ne l’avait fait avec la dévotion dévotion
devoção
devotion
devoción
adoration
adoração
adoración
bhakti
fervente et enthousiaste qui anime la prose d’Ambroise Autpert. L’homélie sur la Purification purification
purificação
purificación
katharsis
elle-même, bien qu’elle ait pour objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
, dans la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
de son auteur, une fête du Seigneur [1], évoque à plusieurs reprises le mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de la Vierge mère, moins pour l’analyser que pour le chanter. Les sermons sur l’Assomption et sur la Nativité de Marie [2], sans plan bien défini, ne cherchent pas non plus à instruire : ce sont des morceaux de pur lyrisme, des cris d’admiration, des prières ardentes. On n’y entend pas un docteur : on y sent vibrer une âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
. Nulle sentimentalité pourtant : une doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
très ferme, mais faite de contact avec le réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
dans la foi
foi
faith
pistis
, et non de dissection conceptuelle.

Elle est évidemment centrée sur les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
dogmes fondamentaux ici : maternité divine, virginité perpétuelle. Autpert ne parle de ces mystères qu’avec une jubilation profonde :

« O heureuse Marie, et digne de toute louange Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
, qui nous avez donné un tel, un si grand Rédempteur rédemption
redemptio
redimere
racheter
redemptor
rédempteur
apolutrôsis
apolytrosis
 ! O Mère glorieuse ! Heureux les baisers imprimés sur vos lèvres quand vous l’allaitiez ! Il vagissait et se traînait sur le sol, il jouait avec vous, car il était vraiment votre fils fils
filho
 ; et en même temps, engendré par le Père, il demeurait le maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
. Il est né de vous, celui qui vous a créée. Il est né de vous, celui qui fit jaillir l’eau eau
água
water
hydro
du rocher pour abreuver le peuple altéré (Num., 20, 11). Il est né de vous, celui qui apparut à Moïse dans le buisson ardent (Ex., 3, 2), et lui remit la Loi au Sinaï (Ibid., 19 ss). Il est né de vous, celui qui fit reprendre vie Leben
vie
vida
life
zoe
à la verge d’Aaron et lui donna de porter des fruits (Num., 17, 23). Il est né de vous, celui qui marcha sur les eaux (Mt., 14, 25), se dressa, tel un lion, hors du sépulcre, et monta en vainqueur jusqu’aux cieux ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
. Il est né de vous, celui dont les anges anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
désirent contempler la face (Cf. I Petr., 1, 12). Il est né de vous, celui qui donne à ses fidèles la vie éternelle. O femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
bienheureuse, joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
des anges, désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
des saints ! La louange qu’on vous adresse reste toujours inférieure à vos mérites (Nativ., col. 1303). »

Aux yeux d’Autpert, le Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
semble n’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
voulu souffrir que pour témoigner de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
de sa chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
et par là de la maternité bien réelle de sa mère (Assompt., § 5, col. 2131). « D’avoir conçu Dieu a rendu cette petite fille plus grande que le ciel et la ¦terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
... et nulle créature ne conçoit bien sa grandeur grandeur
grandeza
greatness
 [3]. » Sa maternité a fait d’elle la « forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de Dieu (Assompt., 1. c) ».

Quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
siècles avant saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Bernard, l’abbé de Saint-Vincent pressent la complexité des sentiments Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
de Marie devant le mystère de son Fils : « Qui donc, Vierge bienheureuse, nous dira quelque chose des sentiments qui remplissaient votre âme, lorsque vous contempliez dans ce petit enfant né de vous le Dieu dont l’immensité déborde toutes choses ? Vous voyiez d’un côté la créature, de l’autre le Créateur, ici la faiblesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
, là la force, tantôt celui qu’il fallait nourrir, tantôt celui qui nourrit tous les êtres, une bouche incapable de parler, et le docteur des anges. Qui donc, je le répète, serait assez habile pour nous découvrir les secrets de votre cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
, et nous dire comment votre pensée passait de l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
à l’autre, comment, tenant dans vos mains ce Dieu-homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, vous l’adoriez comme votre seigneur, et vous embrassiez en lui votre enfant nouveau-né ? Qui ne serait saisi de stupeur devant un si grand miracle semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
 ? Qui n’en perdrait la parole Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
 ? » (Purif., § 3, col. 1294)

Le mystère de la virginité intacte est affirmé avec non moins de netteté et de chaleur : « Voyons donc, mes frères, quelle est cette vierge si sainte, en laquelle l’Esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
-Saint a daigné venir, si belle, que Dieu a choisie pour épouse. Elle est le temple de Dieu, la fontaine scellée, la porte porte
porta
puerta
gate
door
fermée de la maison du Seigneur... Elle est intacte dans sa conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
, féconde dans son enfantement, vierge par sa chasteté. Elle a conçu, non d’un homme, mais du Saint-Esprit Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
. Elle a enfanté, non dans la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
, mais dans la joie. Elle a nourri la nourriture des anges et des hommes. Heureuse, certes, et digne de toute louange, elle qui, sans rien recevoir de l’homme, a donné aux hommes le pain du ciel, et au monde son Sauveur ! Oui, bienheureuse cette mère, qui sans souillure discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
a conçu la pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
, et sans souffrance a engendré le remède !... Élue vierge intacte pour recevoir la fécondité, elle est devenue mère sans perdre son intégrité. Si nous voulons pénétrer le mystère de cette vierge qui a conçu la chair sans jouir des embrassements charnels, et a enfanté un homme sans le concours de l’homme, nous sommes assurés de défaillir dans cette recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
... Contentons-nous de croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que, vierge avant, pendant et après l’enfantement, elle a conçu son fils sans violation de sa chair, sans le concours d’un homme, mais par l’œuvre de l’Esprit, et qu’elle l’a mis au monde sans rompre la clôture de son sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
. » (Nativ., col. 1302 A-D)

Marie n’est pas seulement la mère, elle est aussi l’épouse de son Dieu, « la mère de sa chair, l’épouse de son amour amour
eros
éros
amor
love
 [4] », celle que le Roi des rois associe à son règne dans un embrassement plein d’amour [5].

Sa conception virginale a un caractère quasi spirituel : car c’est par sa foi aux dires de l’ange qu’elle a conçu son Rédempteur [6]. Et c’est, pourquoi elle est victorieuse de toutes les hérésies (Nativ., col. 1303 A).

Mu par le souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
de s’en tenir strictement aux données de de la Révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
, Autpert n’attribue pas à la Vierge d’autre vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
que l’humilité humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
humildade
humilidad
Reconnaître la grandeur du Soi, du "Je Suis".
, parce que c’est la seule dont parle l’Évangile évangile
euanggelion
evangelium
gospel
evangelho
nouveau testament
novo testamento
NT
novum testamentum
new testament
(Lc, I, 38, 48) :

« Bienheureuse humilité, qui a renouvelé les cieux, purifié le monde, ouvert le paradis Paradis
Paraíso
Paradiso
Paradise
et fait sortir des limbes les âmes des saints ! »

Et voici Marie devenant l’humilité personnifiée : « Oui, bienheureuse humilité, qui avez enfanté Dieu aux hommes, mis au monde la vie pour la donner aux mortels ! O bienheureuse et vraie humilité, porte du ciel, échelle du paradis ! Oui, Marie est devenue toute humilité, elle par qui le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
a daigné naître. Elle est devenue la porte du ciel, l’échelle céleste par laquelle Dieu est descendu sur la terre [7]. »

Et la litanie s’égrène, joyeuse et sonore comme un carillon dans un ciel d’Assomption :

« Marie est la palme des vierges, la gloire des veuves, l’allégresse des gens mariés, la victoire des chrétiens, le repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
apaisement
hesychia
śānta
Śamah
des âmes. Elle est la porte du ciel, l’exaltation des Apôtres, la louange des martyrs, la jubilation des confesseurs, la continence des vierges, la règle des moines, la norme des princes, la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
des rois. Elle est la santé des moeurs, la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
des péchés, la vie des vertus, la force des combattants, la palme des victorieux. Elle est élevée au-dessus des astres, plus sainte que toutes les femmes, elle dont la vie glorieuse illustre toutes les Églises. Elle guérit les malades, relève ceux qui sont tombés, et rend l’espoir aux désespérés. Voilà Marie : elle habite les âmes pacifiées, portant du fruit chez les pénitents, joyeuse chez les progressants, glorieuse chez ceux qui persévèrent, victorieuse chez ceux qui passent à une autre vie [8]. »

Cette Vierge si sainte est la figure de l’Église, en même temps que le plus noble de ses membres [9]. Comme elle, l’Église est vierge et mère : l’une engendre la tête, l’autre les membres [10]. Autpert va plus loin : dans le sein de Marie, l’Église s’est unie à son chef [11]. Mère du Christ, la Vierge est aussi la mère des élus :

« A parler vrai, c’est avec un sentiment tout maternel qu’elle (prie) pour eux. Elle regarde comme ses fils ceux que la grâce unit au Christ. N’est-elle pas la mère des élus, elle qui a engendré leur frère ? Je m’explique : Si le Christ est le frère des croyants, pourquoi celle qui l’a engendré ne serait-elle pas leur mère ? » (Purif., § 7, col. 1297 BC)

Marie est aussi la mère des nations, mater gentium [12].

C’est d’abord par sa maternité divine qu’elle les a enfantées à Dieu :

« Elle a réparé les dommages causés par notre première mère, elle a apporté le salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
à l’homme déchu. La mère de notre race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
a attiré le châtiment sur le monde ; la mère de notre Seigneur a enfanté^ son salut. Eve est l’auteur du péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
, Marie du mérite ; Eve nous a donné la mort, Marie la vie. Celle-là nous a blessés, celle-ci nous a guéris, elle qui, d’une manière admirable et pleine de mystère, a mis au monde le Sauveur de toutes choses, qui est aussi le sien. » (Assompt., § 4, col. 2130-2,13.1)

Par elle Dieu a rempli le monde de sa lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
, par elle il a recouvré le genre humain, par elle l’accès du royaume des cieux nous a été ouvert (Nativ., col. 1306 C). Et Autpert ne recule pas devant cette formule hardie, qui a effarouché Froben, l’éditeur d’Alcuin [13] : « Le monde entier est en fête, car il a été racheté par elle. » (Nativ., col. 1300 D) Traduisons : « car il tient d’elle la rançon de son salut », et les théologiens les plus chatouilleux’ n’hésiteront plus à donner l’absolution à notre auteur.

Le rôle de Notre-Dame dans la rédemption des hommes • ne se limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
pas à sa maternité divine : il se prolonge dans son intercession toute puissante. Elle ne cesse pas d’offrir pour ainsi dire le Christ aux hommes, comme elle le mit autrefois dans les bras de Siméon, en leur obtenant par ses prières l’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
au Rédempteur (Purif., § 7, col. 1297 B). Mais c’est encore de sa maternité divine que lui vient la force de son impétration :

« J’ose le dire, mes frères : les mérites de celle qui fut choisie pour devenir la mère du Rédempteur ont plus de poids que ceux de n’importe quel saint pour apaiser la colère colère
orge
rancoeur
hostilité
animosité
inimitié
méchanceté
du Juge [14]. »

L’attitude d’Autpert touchant la mort et l’assomption de la sainte Vierge est très représentative de sa mentalité théologique :

« La tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
, écrit-il, veut que la Vierge Marie ait été enlevée au ciel aujourd’hui. Mais de quelle façon elle est entrée dans ce royaume d’en-haut, on n’en trouve le récit dans aucun document catholique. Quant aux apocryphes, l’Église de Dieu non seulement les rejette, mais les ignore [15]. Il n’est donc pas permis de tirer parti des écrits anonymes qui prétendent narrer l’assomption de la Vierge. Certains se sont émus de constater que si d’une part son corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
ne se trouve pas sur la terre, d’autre part son assomption corporelle, telle que la rapportent les apocryphes, ne se lit pas dans les récits catholiques. Mais n’est-il pas avéré qu’on ne saurait découvrir nulle part sur la terre le corps de Moïse, de celui à qui Dieu a parlé face à face ? N’est-ce pas dès lors pure folie que de chercher à savoir Wissen
saber
savoir
où peuvent se trouver les restes de celle qui a donné à la terre le Dieu incarné ? Il n’y a vraiment pas à se mettre en peine de son corps, puisque personne ne doute que, élevée au-dessus des anges, elle ne règne avec le Christ. Contentons-nous de cette certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
 : tenons-la pour reine des cieux, elle qui a enfanté le Roi des anges.

« Parmi les écrivains latins, d’ailleurs, personne n’a parlé de sa mort en termes clairs. A propos de la prophétie prophétie
profecia
profecía
prophecy
prophète
profeta
prophet
de Siméon : Un glaive transpercera ton âme (Lc, 2, 35), Ambroise, de bienheureuse mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
, dit ceci : « Ni l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
ni les saintes lettres ne rapportent que Marie ait subi la mort par l’épée. » (In Lucam, II, 61 - P. L., 15, 1574) De son côté, Isidore écrit : « On ne sait s’il voulait parler du glaive de l’esprit ou du glaive de la persécution [16]. » Mais pourquoi citer ces observations tardives ? Il suffit de constater que Jean l’Évangéliste, celui-là même à qui le Seigneur en croix croix
cruz
cross
confia la garde de sa mère, n’a pas jugé utile d’en livrer le souvenir à la postérité. Personne pourtant n’aurait été plus qualifié que lui pour s’acquitter de cette tâche avec fidélité, si Dieu avait voulu que ce mystère fût dévoilé. Que l’homme se garde donc bien de suppléer par une fiction mensongère à un silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
imposé par Dieu ! La seule opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
sûre concernant l’assomption de la Vierge est celle-ci : « Nous croyons qu’elle a été élevée au-dessus des anges ; est-ce dans son corps ou hors de son corps (Cf. II Cor couleur
cor
color
., 12, 2-3), nous l’ignorons. » (Assompt., § 2-3, col. 2130).

On serait mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
venu de s’étonner de cette prudente réserve. La croyance à l’assomption corporelle de la Mère de Dieu n’a pris consistance que tardivement dans l’Eglise latine. A la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du vme siècle, elle était encore loin d’être universelle.

Mais s’il ne croit pas devoir sortir des limites d’une ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
qu’il juge être celle de l’Église elle-même, l’abbé de Saint-Vincent n’en est pas moins persuadé que Marie jouit auprès de son Fils d’une gloire incomparable apófase
apofático
apophasis
apophatique
théologie négative
apophatic
anuttara
insurpassable
incomparable
 :

« (Bien que l’Apocalypse (14, 3-4) semble attribuer aux vierges une prééminence sur les autres saints) nous n’osons pas affirmer qu’aucun d’entre eux précède dans la béatitude l’apôtre Pierre, si ce n’est cette bienheureuse et très sainte Vierge qui a mérité de devenir à la fois l’épouse et la mère de son Dieu. » (In Apoc, 555 D)

« (O Vierge bénie) vous passez pleine de joie parmi les lis des confesseurs et les roses des martyrs : vous aussi, vous régnez dans ce bienheureux empire des saints ; car vous suivez l’Agneau partout où il va. Vous vous promenez donc parmi les douceurs du paradis. Votre fils, qui est aussi votre Seigneur et le nôtre, vous a mis en main la palme et sur la tête une couronne qui ne se flétrit pas. Unie aux choeurs des anges, vous vous tenez dans la chambre du Roi votre fils, notre Seigneur Jésus-Christ, parée de perles, de pierreries et de bracelets précieux. Un trône y a été dressé pour vous. Le Roi des rois, qui vous aime par-dessus tout, car vous êtes à la fois sa vraie mère et son épouse pleine de beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, vous associe à sa royauté dans un ardent embrassement [17]. » La servante du Seigneur est devenue la Dame des anges et, par contraste, la terreur des enfers [18].

I On pourrait se demander à quelles influences a obéi Ambroise Autpert en parlant de la Vierge-Mère comme personne ne l’avait fait avant lui en Occident. La présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
de nombreux clercs et moines grecs dans le sud point cardinal
points carinales
ponto cardeal
pontos cardeais
cardinal direction
cardinal directions
punto cardinal
puntos cardinales
Nord
Norte
North
Sud
Sul
South
o Este
Leste
East
Ouest
Oeste
West
de la péninsule à la suite des persécutions iconoclastes n’y fut sans doute pas étrangère [19]. On sait que les fêtes de la Vierge alors existantes avaient reçu à Rome, à la fin du siècle précédent, une solennité accrue, sur l’initiative d’un pape d’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
syrienne, Sergius Ier (687-701) [20].

Il faut remarquer toutefois que les œuvres d’Autpert ne révèlent aucune dépendance directe par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à la littérature chrétienne de Byzance. Les apocryphes, si souvent exploités par les Grecs, n’y tiennent aucune place. Elles s’inscrivent simplement dans le grand courant de dévotion qui portait alors la chrétienté romaine vers la Mère de Dieu. L’abbé de Saint-Vincent n’est pas à proprement parler un précurseur, car il n’innove que dans la forme. Sa théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
, ici encore, est l’écho fidèle de la pensée et du culte de l’Église.


[1« Si subtiliter a fldelibus quae sit huius diei festivitas perpendatur, eo devotionis affectu eam celebrandam suscipient, quo dominicae nativitatis, circumcisionis atque apparitionis solemnia sunt obsecuti. Illius enim est ista solemnitas cuius et illa, sed nec minor ista quam illa » (Purif., init.).

[2Ce dernier est plein de réminiscences liturgiques, si ce n’est plutôt la liturgie qui lui aurait emprunté bon nombre de textes.

[3Prière Summa et incomprehensibilis, p. 142, 1. 445-451

[4In Apoc, 436 H. Cf. 555 D ; Assompt., § 1 et 4, col. 2130.

[5Assompt., § 11, col. 2134. Cf. Nativ., col. 1307 C.

[6« Concepit per verbum », dit la recension tronquée de Nativ. Cf. infra, p. 92, i. 75. Réminiscence de l’hymne de Sédulius, A solis orius cardine, dont la liturgie lit ainsi le 4e vers de la str. 4 : « Verbo concepit filium ».

[7Dans In Apoc, 436 G, Autpert fait dire à la Vierge : « C’est l’humilité qui a invité le Fils de Dieu à élire domicile dans ma chair, et a donné à l’Esprit-Saint un tel attrait pour la pureté de mon cœur, qu’il a voulu, de concert avec le Père et le Verbe, former dans mes entrailles la chair du Verbe. »

[8Nativ., col. 1306, corrigé d’après la recension brève (Infra, P. 94).

[9« (Ecclesia) cuius excellentissimum membrum ipsa beata Virgo esse cognoscitur » (In Apoc, 531 E).

[10« Sive tune matrem et virginem Mariam, sive tune matrem et virginem Ecclesiam, Christum peperisse vel parère dicamus, a veritatis ratione non discrepamus. Illa caput peperit, haec membra capitis gignit » (In Apoc, 532 G). Cf. 530 H. Dans Puvif., § 4, col. 1294 CD, Autpert force quelque peu l’allégorie : il voit dans la Vierge portant son Fils au Temple le type de l’Église issue du judaïsme, révélant l’économie rédemptrice à l’Église des Gentils. Plus loin (§ 13, col. 1301 C), il dira que la prophétie de Siméon, au delà de Marie, s’applique à l’Église, dont le cœur est percé par le glaive de la prédication.

[11In Apoc, 531 A. Cf. supra, p. 34.

[12Assompt., § 5, col. 2131 ; Nativ., col. 1303 C.

[13Alcuini Opéra, Ratisbonne, 1777, II, p. 54a.

[14Nativ., col. 1306 D. Cf. Assompt., § 12, col. 2134 ; Prière Summa et incomprehensibitts, p. 142, I. 451.

[15« Apocrypha nescit Ecclesia », S. Jérôme, Apologia adversus libros Rufini, II, 27 (P. L., 23, 451 C). « ...apocryphe, dans le décret gélasien, n’est pas nécessairement l’équivalent de livre à l’index. Il signifie... : livre non reconnu par l’Église romaine, ne faisant pas autorité dans cette Église » (Jugie, La mort et l’Assomption de la sainte Vierge, Cité du Vatican, 1944, p. 110).

[16De ortu et obitu Patrum, 67 (P. L., 83, 148-149).

[17Nativ., 1307 BC. Cf. Assompt., § 11, col. 2134.

[18Nativ., col. 1303 C. Cf. Assompt., § 5, col. 2131 ; Prière Summa et incomprehensibilis, p. 142, 1. 452-455.

[19Sur cette immigration, cf. Scaduto, II monachisnto basiliano nella Sicilia méridionale, Rome, 1947, p. xvii-xviii.

[20« Constituit autem ut diebus Adnuntiationis Domini, Dormitionis et Nativitatis sanctae Dei genitricis semperque virginis Mariae ac sancti Symeonis, quod Ypapanti Greci appellant, letania exeat a sancto Hadriano et ad s. Mariam populus occurrat » (Liber Pontificalis, édit. Duchesne, I, p. 376. Cf. note 43).

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