Philosophia Perennis

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Extrait de l’"Histoire de la philosophie"

PLOTIN - Bréhier

Les classiques des sciences sociales

jeudi 11 octobre 2007

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Le néoplatonisme est essentiellement, on l’a déjà vu, une méthode pour accéder à une réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
intelligible intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
et une construction ou description de cette réalité. La plus grosse erreur que l’on pourrait commettre, c’est de croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que cette réalité a pour fonction Funktion
fonction
função
function
función
essentielle d’expliquer le sensible ; il s’agit avant tout de passer d’une région où la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
et le bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
sont impossibles à une région où ils sont possibles ; la ressemblance ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
grâce à laquelle on peut passer de l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
à l’autre, puisque le sensible est l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
de l’intelligible, intéresse moins parce qu’elle explique le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
sensible que parce qu’elle permet de remonter à ce qui est en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
sans rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au monde. La vie Leben
vie
vida
life
zoe
des dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
, dans le mythe mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
, est indifférente au monde des humains ; la réalité intelligible de Plotin Plotin
Plotino
Plotinus
Plotin (205-270), philosophe auteur des Ennéades, fondateur de la pensée néoplatonicienne
ne connaît pas non plus le monde et ne s’abaisse pas à lui ; son état d’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
est, subtilisé à l’extrême, l’état d’esprit mythologique.

Le IIIe siècle et les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
suivants marquent, dans le paganisme, une tentative pour saisir la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
et les articulations de cette réalité. La philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
de ce temps est une manière de description des paysages métaphysiques où l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
se transporte par une sorte d’entraînement spirituel.

Un de ses initiateurs fut Ammonius Saccas, qui enseigna à Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
au moins de 232 à 243 et qui révéla à Plotin, déjà âgé de vingt huit ans, la philosophie véritable : personnage d’ailleurs fort mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
connu ; il n’a rien écrit ; de ses disciples, nous connaissons, outre Plotin, le philologue Longin, Hérennius, enfin un Origène Origène
Orígenes
Origen
qu’il n’y a aucune raison décisive d’identifier avec Origène le chrétien, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
qu’il soit de la même époque ; mais nous ignorons tout de ce qu’on enseignait dans l’école d’Ammonius. Il faut attendre au Ve siècle avant d’entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
parler des idées d’Ammonius par Némésius et par Hiéroclès, et il n’y a aucune raison décisive de croire que c’est bien d’Ammonius Sakkas qu’ils parlent. Nous ne pouvons donc saisir le rôle de ce maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
aimé dans la formation d’esprit de Plotin.

Plotin (205 270), élève d’Ammonius de 232 à 243, le quitte pour suivre l’empereur Gordien dans son expédition contre les Perses ; en 245 il est à Rome, où il reste jusqu’à sa mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
 ; il y réunit quelques disciples enthousiastes, et parmi eux Porphyre Porphyre
Porfírio
Porphyre (234-305 ?), philosophe néoplatonicien, disciple de Plotin, auteur de "Vie de Plotin".
qui fut son secrétaire. C’est sur les instances de ces disciples, semble t il, qu’il se décide très tardivement, en 255, à écrire et à publier. Il rédigeait fort vite et sans revoir, confiant à Porphyre le soin des corrections matérielles ; ainsi sont nés, dans un ordre de succession que nous donne Porphyre, en sa Vie de Plotin, les cinquante quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
traités dont Porphyre, après la mort de Plotin, a donné une édition d’ensemble en les groupant en six Ennéades, ou groupes de neuf. Ces traités paraissent reproduire fidèlement son enseignement oral ; ils ne donnent pas du tout un exposé suivi et progressif de la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
, mais plutôt une série de conférences élucidant des points particuliers, la valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
de l’astrologie astrologia
astrologie
astrología
astrology
, la manière dont l’âme descend dans le corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
et lui est unie, le problème de la mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
dans les diverses espèces d’âmes, depuis l’âme humaine jusqu’à l’âme du monde alma do mundo
âme du monde
soul of the world
alma del mundo
, mais les étudiant en fonction d’une vision de l’univers Univers
Universo
Universe
qui est toujours active et présente.

Cette vision de l’univers n’est pas particulière à Plotin ; nous l’avons vu s’esquisser chez Posidonius lorsqu’il distingue et range par ordre ce que l’ancien stoïcisme identifiait ; dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
destinée
, nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
 ; nous l’avons vu se préciser chez Modératus, avec sa théorie de la triple unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
. Quel en est le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
 ? L’on a vu les Stoïciens (et Plotin reprend formellement leur thèse) soutenir que le degré de réalité d’un être dépendait du degré d’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
de ses parties, depuis le tas de pierre, aux parties seulement juxtaposées, jusqu’à l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
vivant dont toutes les parties sont maintenus par la tension de l’âme, en passant par un corps collectif, tel qu’un chœur ou une armée. On peut concevoir begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
l’union s’accroissant au point que les parties se fusionnent et deviennent de plus en plus inséparables : ainsi l’on ne peut parler dans le même sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
des parties d’un corps vivant et des parties d’une science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
 ; dans un corps vivant, les parties sont solidaires, mais localement séparées ; dans une science, une partie c’est un théorème, et chaque théorème contient en puissance acte
puissance
energeia
dynamis
tous les autres ; on voit ainsi comment un degré d’unification unicité
unicidade
unicity
unicidad
wahdat
philia
amizade
favor
propiciação
favorecimento
unification
unificação
unificación
de plus nous fait passer du corporel au spirituel.

Mais, toute réalité où l’union des parties n’est pas parfaite suppose au dessus d’elle une unité plus achevée ; ainsi la sympathie mutuelle des parties d’un corps vivant ou des parties du monde suppose au dessus d’elle une unité plus parfaite, celle de l’âme, qui les contient ; l’union des théorèmes d’une science suppose l’unité d’une intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
qui les saisit. Sans cette unité supérieure tout s’éparpille, s’effrite et perd son être. Rien n’est que par l’Un ; Aristote Aristote Aristote (Ἀριστοτέλης) a eu tort de dire que l’être et l’un sont toujours convertibles : en réalité l’être est toujours subordonné à l’Un ; l’Un est le principe de l’être. Mais à une condition : c’est que cette unité ne soit pas une unité purement formelle et vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
, mais contienne toute la réalité qui se développera en son produit : l’âme d’un vivant contient en elle, à l’état de raisons séminales inséparables les unes des autres, tout le détail du corps vivant ; rien de réel qui ne vienne d’elle. A cette condition, on voit la portée du mode d’intelligibilité qu’emploie Plotin, qui consiste à faire comprendre une réalité quelconque en la rapportant à une unité plus parfaite (Ennéade, VI, traité 9.).

Pourtant Plotin abandonne entièrement la théorie stoïcienne, dont il a quelquefois suivi les formules ; pour les Stoïciens, on s’en souvient, l’unification était due à une activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
propre de l’agent qui pénétrait dans la matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
et, par sa tension, en retenait les parties. Pour Plotin, toute unité est toujours plus ou moins du genre de celle d’une science ; dans une science l’esprit est un parce qu’il contemple un seul et même objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
 ; ce qui introduit l’unité dans la réalité inférieure, c’est la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
du principe supérieur (III, 8.). Dire que l’un est le principe de l’être revient alors à dire que la seule réalité véritable est la contemplation. Non seulement l’intelligence est contemplation de son objet, mais la nature est aussi contemplation, contemplation tacite, silencieuse, inconsciente, du modèle intelligible qu’elle s’efforce d’imiter ; un animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
, une plante, un objet quelconque n’ont leur forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
(au sens aristotélicien) que dans la mesure où ils contemplent le modèle idéal qui se reflète en eux. Le principe supérieur reste donc en soi, en son inaltérable perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
et immobilité ; rien de lui-même, de son activité ne passe dans la réalité inférieure, puisqu’il n’agit, comme les choses belles, qu’en emplissant les choses de sa lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
et de son reflet reflet
reflexo
reflex
autant qu’elles sont capables de le recevoir.

Toutefois, pour bien le saisir, il faut avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
présente l’image fixe d’un cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
unique, fini et éternel, avec son ordre toujours identique à lui-même, qui obsède l’esprit de Plotin comme celui de tous ses contemporains ; c’est en fonction de cette image que sa doctrine métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
prend un sens. Le donné, c’est l’unité du monde sensible, et toutes les réalités intelligibles dont il dépend ne sont que ce même monde, plus contracté et en quelque sorte dématérialisé. Toute la construction métaphysique de Plotin perd beaucoup de son sens si l’on n’accepte, avec l’unicité du monde, son unité, la sympathie de ses parties, son éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
et le géocentrisme (II, 1.).

Ainsi se comprend la théorie plotinienne des principes ou hypostases : le premier principe, c’est l’Un ou Premier, en qui il n’y a encore aucune division discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
 ; il n’est rien, puisqu’il n’y a en lui rien de distinct ; et il est tout, puisqu’il est puissance de toutes choses ; il est comme l’Un du Parménide Parmenides
Parménide
Parmênides
Parménide d’Élée (), philosophe grec présocratique, pythagoricien (VI-V siècles aC)
de Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, dont on peut successivement tout nier et tout affirmer ; de fait, c’est à ce dialogue que Plotin emprunte le principe de sa théorie de l’Un. Mais c’est aussi au VIIe livre de la République ; l’Un est en effet aussi le Bien, puisqu’il donne à chaque être son être ; et il est lui-même « au dessus de l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
 », puisque être, rappelons le, pour Platon, c’est nécessairement être quelque chose. Or le Premier, Bien ou Un, est une hypostase hypostase
hipóstase
hypostasis
, sans être une essence ou substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
. Le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
hypostase signifie tout sujet existant, que ce sujet soit déterminé ou non ; le mot essence ou substance (ousia) désigne aussi un sujet existant, une hypostase, mais un sujet déterminé par des attributs positifs et ayant une forme. C’est pourquoi il faut faire attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
que ces attributs : Premier, Un ou Bien, ne soient pas pris pour des propriétés positives ou des formes de l’Un ; ce sont des manières d’en parler, en envisageant le rôle qu’il jouera par rapport aux hypostases subordonnées ; ce n’est pas une manière de dire ce qu’il est puisque, à proprement parler, il n’est rien, pas même un, pas même bien, rien qu’un néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
superessentiel (VI, 9 ; V, 1, 6, ; VI, 8.).

Pourquoi cet Un ne reste t il pas l’unique ? Pourquoi la réalité ne reste t elle pas éternellement contractée en lui ? C’est que toute chose parfaite produit, comme l’être vivant, arrivé à l’état adulte, produit son semblable ; production Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
inconsciente, involontaire, due à une sorte de surabondance, comme celle d’une source dont le trop plein s’écoule, comme celle d’une lumière qui se diffuse ; l’être vivant, la source, la lumière ne perdent rien à se répandre, et gardent en eux mêmes toute réalité ; c’est ce que l’on a appelé, d’une métaphore habituelle, mais qui n’est pas tout à fait juste, la théorie de l’émanation emanação
émanation
emanación
emanation
 ; il faut dire plutôt, avec Plotin, la procession, la production Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
fazer
fazimento
doer
, ou marche en avant de quelque chose qui vient du principe. Mais le produit cherche à rester le plus près possible de son producteur, dont il reçoit toute sa réalité ; à peine a t il procédé qu’il se retourne vers lui pour le contempler. C’est en cet acte de se retourner, ou conversion résorption
ressorção
conversion
conversão
conversión
strophe
, que naît (bien entendu d’une naissance éternelle et intemporelle) la seconde hypostase, qui est à la fois Être, Intelligence et Monde intelligible (V, 1, 6 ; V, 2 ; V, 3, 13 sq. ; V, 4.).

Il ne faudrait pas exagérer l’unité systématique de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
plotinienne dans la description de cette seconde hypostase ; elle présente plusieurs aspects. C’est d’abord, sous l’aspect du monde intelligible, l’Un en quelque sorte détendu et multiplié : la réalité, indistincte dans l’Un, s’épand en une multiplicité Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
hiérarchisée de genres et d’espèces, que l’on voit se former par une sorte de dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
(la division platonicienne) et de mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
spirituel, à partir des genres suprêmes ; encore faut il bien voir que ce mouvement est éternellement achevé, que cette hiérarchie d’intelligibles est éternellement fixée, et que c’est seulement notre pensée qui se meut en la parcourant (IV, 4, 1 2.). Il faut aussi se garder d’exagérer le caractère de multiplicité de ce monde : dans une pareille unité systématique, chaque être contient tous les autres, tout est dans tout : Plotin nous rappelle que la dialectique platonicienne ne procède pas, comme la logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
aristotélicienne, par des additions, ajoutant au genre des différences spécifiques pour déterminer l’espèce ; elle procède par division, c’est à dire que le genre est un tout concret que l’on sépare pour le diviser en espèces, comme on peut concevoir le monde divisé en ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
et région sublunaire ; le progrès du genre aux espèces n’est pas un enrichissement, mais un passage du tout aux parties, où les parties garderaient encore la richesse richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
du tout (I, 3 ; III, 2, 1-2 ; V, 9.).

De là une conséquence importante : l’intelligible aristotélicien ne désignait que des genres et des espèces ; l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, réalisé dans le monde sensible, contenait donc tous les caractères de la forme spécifique, augmentés d’autres caractères en nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
indéterminé apeiron
indéterminé
indeterminado
ilimitado
illimité
undetermined
unlimited
, dus à sa réalisation dans la matière et qui constituaient sa véritable individualité ; on peut penser l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, on ne peut penser Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
, dont l’individualité est due aux mille accidents que la forme spécifique de l’homme a rencontrés en se réalisant : le monde sensible serait donc à certains égards plus que le monde intelligible ! La vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
est au contraire pour Plotin que l’individu existe dans le monde intelligible, ou qu’il y a « des idées des individus (V, 7.) ». Plotin n’admet pas d’une manière générale que la forme, pour se réaliser dans le sensible, doive être accrue de caractères positifs, comme les organes de défense, par exemple, ou les organes des sens organes des sens
órgãos dos sentidos
sense organs
buddhîndrya
indriya
 ; à ces questions : « Quel besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
le lion intelligible a t il de griffes, puisqu’il n’a pas à se défendre ? Quel besoin l’être vivant intelligible a t il d’organes du sens, en une région où il n’y a nulle chose sensible ? » il répond : « Afin que tout soit, afin que le monde intelligible contienne toutes les richesses possibles » ; la sensation expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
, dans l’être vivant matériel, est non pas, comme le disent les Stoïciens, simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
impression d’une matière sur une autre, mais garde encore quelque chose de spirituel et d’immatériel qui garantit son origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
intelligible. Et Plotin refuse d’expliquer la production des organes des sens par rien de tel qu’un hasard heureux ou une providence providence
providência
providencia
pronoia
attentive ; ils ne sont qu’une imitation mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
dégradée d’une réalité plus haute (VI, 7, 1-2.).

La deuxième hypostase est donc un véritable monde, complet, parfait, et non pas un simple schéma abstrait du monde sensible.

La deuxième hypostase est aussi l’être ou essence ; c’est à-dire le contenu concret ou positif d’une chose qui fait d’elle un objet de connaissance. La première hypostase était au dessus de l’être, et on devait en nier tout caractère positif ; la seconde est l’être même, c’est à dire tout ce qui fait que la réalité a une forme qui la rend connaissable.

Enfin, la seconde hypostase est l’intelligence. Plotin introduit sur ce point des nouveautés qui ont frappé ses contemporains, qui ont notamment beaucoup choqué Porphyre à son entrée dans l’école. L’intelligence est ce qui connaît l’être ou essence : or, entre l’être ou intelligible, qui est connu et l’intelligence, qui le connaît, il faut admettre, semble t il, une distinction : l’être est posé d’abord comme la réalité en acte puis l’intelligence dont les virtualités s’actualisent lorsqu’elle appréhende l’être ; il est même essentiel au platonisme de poser l’intelligible avant l’intelligence ; c’est Aristote et Anaxagore qui, prenant l’intelligence pour principe, ne savent pas la définir et suppriment l’intelligible. Si un Platonicien acceptait l’intelligence comme principe second, c’est qu’il mettait comme principe premier l’intelligible, à la manière de Platon qui, dans le Timée, a décrit l’intelligence du démiurge contemplant hors d’elle-même et au dessus d’elle les modèles idéaux à l’imitation desquels sont produites les choses. Or Plotin ne suit pas du tout cette tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
 : il prend à son compte la formule connue d’Aristote : dans la science, la chose sue est identique au sujet qui connaît, et il refuse d’admettre que les intelligibles soient en dehors de l’intelligence. Sans doute, il est fidèle à Platon, lorsqu’il s’agit de mettre au dessus de l’intelligence une réalité dont elle a la vision ; mais cette réalité, qui est l’Un, n’est plus l’intelligible. Pourquoi donc ce changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
si profond ? Rappelons d’abord que si le Timée subordonnait l’intelligence démiurgique aux modèles idéaux, en revanche la République faisait du Bien le principe commun du connaissant et du connu, comme le soleil est le principe commun des choses visibles et de la sensation visuelle ; intelligence et intelligible, connaissant et connu sont ainsi au même niveau. Ainsi Plotin, lui aussi, se réclamait de Platon. Mais de plus et surtout, la thèse contraire lui paraît introduire en philosophie toutes les difficultés de la théorie de la connaissance des dogmatismes postaristotéliciens. Si l’intelligible est en dehors de l’intelligence, il faudrait se figurer une intelligence sans pensée actuelle et dans laquelle viennent s’imprimer, par rencontre, les intelligibles, à la manière des sensibles sur les organes des sens ; cette intelligence serait imparfaite, incapable d’appréhender éternellement son objet, incapable d’atteindre la certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
sur son objet dont elle ne posséderait qu’une image. L’Intelligence hypostase doit donc découvrir en elle même toute la richesse du monde intelligible. La pensée de soi-même lui donne non seulement (comme le cogito augustinien ou cartésien) la certitude formelle de son existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, mais la certitude de son contenu ; sa connaissance s’y arrête, comme elle y commence (V, 5, 1-2 ; III, 8, 8.).

Ici se trouve, semble t il, l’unité des spéculations de Plotin sur la seconde hypostase : l’Intelligence est vision de l’Un, et par là même, elle est connaissance de soi et connaissance du monde intelligible ; il ne faut pas se figurer le monde intelligible à la façon d’un être inerte qui ne serait pas en même temps une pensée ; rappelons nous que l’être est contemplation ; la conception la plus profonde que l’on puisse avoir du monde intelligible est celle d’une société d’intelligences ou, si l’on veut, d’esprits dont chacun, en se pensant, pense tous les autres et qui ne forment donc qu’une Intelligence ou Esprit unique.

Comme l’Un produit l’Intelligence, l’Intelligence produit une troisième hypostase qui est l’Ame. La théorie plotinienne de l’âme est encore plus complexe que sa théorie de l’Intelligence. Pour bien en saisir la portée, il faut opposer, comme le fait sans cesse Plotin, ce qu’Aristote pensait de l’âme à ce qu’en pensaient, non sans une certaine concordance Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
, Platoniciens et Stoïciens ; nous aurons ici un des motifs de dissentiment qui ont paru les plus graves à cette époque entre Aristote et Platon. Aristote a pour ainsi dire rayé l’âme de son image de l’univers ; les moteurs des cieux sont des intelligences ; l’âme n’apparaît que dans les corps vivants sublunaires, à titre de forme du corps, notion tout intellectuelle d’un physiologiste qui cherche le principe des fonctions corporelles ; l’âme, comme siège de la destinée, a disparu. Au contraire, dans le Phèdre, le Timée et les Lois, comme chez les Stoïciens, il y a une âme du monde, rectrice du monde sensible, à laquelle les âmes individuelles, âmes des astres et âmes des hommes, sont consubstantielles et dont elles ne sont que des fragments. Ce n’est pas là une différence de terminologie, mais une opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
profonde dans la conception de l’univers et de la destinée ; de l’univers d’abord qui est un être vivant et dans lequel, par conséquent, les mouvements généraux (mouvements circulaires des astres) sont dus non pas à la propriété d’une quintessence dont la nature est de se mouvoir circulairement, mais à l’influence d’une âme qui domine l’élément igné qui compose le ciel et lui fait prendre, contrairement à sa nature, le mouvement circulaire, ce mouvement de retour sur soi, qui est une imitation du sien propre (II, 2 ; II, 1.) ; il n’est rien qui fasse plus horreur au Platonicien que la quintessence aristotélicienne ; partisan de l’unité substantielle du cosmos et de la sympathie de ses parties, il y voit non sans raison la négation de cette thèse. Opposition aussi dans la conception de la destinée puisque les âmes individuelles ont, dans le détail du gouvernement polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
des choses, le même rôle que l’âme du monde a dans l’ensemble ; leur destinée fait donc partie d’un plan d’ensemble et Plotin développe avec prédilection la vieille image des diatribes, le monde, théâtre où la providence assigne à chacun son rôle (III, 2 et 3.).

Sans songer à cette vision du monde, à cette fonction cosmique des âmes, on ne saurait comprendre la nature de la troisième hypostase. Car l’âme n’est que le monde intelligible, mais plus divisé, plus détendu, pas encore étendu pourtant, ou du moins pas encore étendu d’une étendue matérielle, puisque l’âme a pour propriété d’être tout entière à la fois dans toutes les parties du corps vivant qu’elle anime (VI, 4 et 5.), disposée pourtant à répartir son influence dans le lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
et dessinant en elle, comme l’âme du monde du Timée, les divisions du monde. L’âme est en un mot l’intermédiaire entre le monde intelligible et le monde sensible, touchant au premier parce que, procédant de lui, elle se retourne vers lui pour le contempler éternellement, touchant au second, parce qu’elle l’ordonne et l’organise. Encore ne sont ce là deux fonctions diverses qu’en apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
 : en réalité, elle n’organise, nous le verrons, que parce qu’elle contemple, par une influence qui émane d’elle sans qu’elle le veuille ; comme si les figures auxquelles pense un géomètre se dessinaient d’elles mêmes (Description de l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
de la nature, III, 8, 4.) ; elle n’a pas une fonction active et providentielle à côté de sa fonction contemplative ; purement contemplante, restant en haut, elle agit.

A cette triade trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
d’hypostases s’arrête la série des réalités divines où le mal ne pénètre pas. Est ce là une théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
 ? Plotin ne prononce jamais le nom de Dieu (sauf dans un texte suspect) à propos du premier principe ; ce nom ne revient fréquemment dans ses écrits qu’à propos des âmes rectrices du monde ou des astres qui, seuls, sont proprement pour lui des dieux et à propos desquels il défend le polythéisme hellénique. D’autre part, Plotin a tenu à séparer les actes cultuels de la religion Religion
religion
religião
religión
et les spéculations sur les principes : longuement, il parle et de la divination divination
advinhação
mantique
mantike
astrologique, de la prière euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración
et du culte des statues, afin de montrer que l’efficace de ces actes cultuels, qu’il ne nie pas, provient non pas de l’action d’un dieu sur le monde en réponse à cet acte (comme si les astres bienheureux pouvaient s’occuper des sottises humaines), mais de la sympathie qui lie l’une à l’autre les parties du monde, tout acte cultuel étant en somme analogue à une incantation qui produit ses effets, à la seule condition qu’elle soit bien exécutée. Entre cette religion qui tend au rite pur et l’accès de l’âme aux réalités intelligibles, il n’y a aucun rapport. Remarquons, à ce sujet, à quel point sa théorie des hypostases est différente de la théorie philonienne des intermédiaires, dont on la rapproche si souvent mal à propos ; l’intermédiaire philonien, le Verbe qui châtie ou récompense, va en quelque sorte au devant des besoins de l’âme humaine, et n’a d’autre rôle que le souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
du bien des hommes ; l’hypostase plotinienne n’a aucune volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
de bien, aucune intention de sauver les hommes : c’est l’opposition, mille fois rencontrée, de la dévotion dévotion
devoção
devotion
devoción
adoration
adoração
adoración
bhakti
sémite et de l’intellectualisme hellénique ; chez Plotin, chaque hypostase n’est qu’une contraction, une unification toujours plus haute du monde, jusqu’à l’unité absolue.

Toutefois, avec une restriction : en cette réalité ineffable, dénuée de caractères positifs, qu’est l’Un, Plotin discerne une infinité Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
et une indétermination qui en font quelque chose d’autre que la simple raison abstraite de l’unité du monde. Dans le traité qu’il a écrit Sur la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
et la volonté de l’Un (VI, 8), on voit naître dans le Premier une sorte de vie positive et indépendante ; ce n’est point seulement l’indépendance (autarcheia) que possèdent le monde intelligible ou le monde sensible, c’est à-dire la faculté de se suffire à soi-même sans besoin de l’extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
 ; (cela c’est l’indépendance d’une essence, mais encore le monde est il lié à sa propre essence qu’il ne peut quitter) ; l’indépendance du Premier est l’absolue liberté, le fait de pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
être ce qu’il veut sans se lier à aucune essence ; une sorte de puissance indéfinie de métamorphoses, qui ne s’arrête à aucune forme. Il y a là quelque chose de nouveau et qui n’est pas chez Platon ; Platon avait parlé d’un principe suprême qui était limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
, mesure et rapport fixe, donc toujours conçu relativement à l’ordre dont il était le principe. L’Un infini de Plotin est liberté absolue, la réalité qui est ce qu’elle est par soi, par rapport à soi et pour soi (VI, 8, 7.). Définir la réalité la plus profonde, comme indépendante des formes où l’esprit fixe les êtres, tel est le propre du platonisme ; mais il s’ensuit qu’elle ne pourra être atteinte que par des méthodes, indépendantes des méthodes intellectuelles, puisque l’intelligence n’a affaire qu’à de l’être défini et limité.

Au dessous de la triade des hypostases divines, Plotin admet encore une autre hypostase, qui est la matière. Tandis qu’Aristote définit la matière par relation à la forme et en fait toujours un relatif, Plotin en fait au contraire une réalité absolue. Tandis qu’Aristote considère la matière (sauf la matière première) comme indéterminée seulement par rapport à une forme (l’airain par rapport à la statue), bien qu’elle puisse être déterminée en elle même, Plotin n’admet qu’une matière complètement indéterminée, et même indéterminable ; car la façon dont la forme existe dans la matière ne rend pas celle ci plus déterminée ; la forme, en la quittant, la laisse aussi pauvre pauvreté
ptocheia
pauvre
pauvres
de détermination qu’elle l’avait trouvée ; la matière est impassible, elle est l’absolue pauvreté du mythe du Banquet. Aussi n’y a t il pas union véritable de la forme et de la matière ; il faut plutôt dire que le sensible est un simple reflet passager de la forme dans la matière, et qui n’affecte pas plus la matière que la lumière n’affecte l’air l’air
aer
the air
vâyu
vayu
qu’elle remplit (III, 6, 6 sq. ; II, 4, 6 sq.).

Cette incapacité de recevoir la forme et l’ordre, de la posséder, de la garder, cette impossibilité de dire : moi, d’avoir un attribut tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
positif, c’est le mal en soi, et c’est la racine de tous les maux qui existent dans le monde sensible. Le mal n’est pas en effet une simple imperfection puisque, alors, il faudrait dire que l’Intelligence est mauvaise parce qu’elle est inférieure à l’Un. Vice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
, faiblesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
de l’âme, tout ce qui paraît être le mal en soi, n’est un mal que parce que l’âme est entrée en contact avec la matière, est plongée dans le devenir à cause causa
cause
aitia
aitía
aition
de ce contact ; elle s’en purifie non pas en s’en rendant maîtresse, mais en la fuyant. Si cette matière existe pourtant, c’est parce qu’il faut que tout degré de réalité soit épuisé ; elle n’est pas indépendante de l’Un ; elle en est seulement comme le dernier reflet, avant l’obscurité complète du néant (I, 8.).

Dans l’appréciation de Plotin sur l’origine du mal, nous rencontrons simultanément deux théodicées de principes fort différents : dans l’une, celle dont nous venons d’indiquer le principe, le mal c’est la matière, et la chose sensible est un reflet dans un reflet ; on y échappera en revenant aux réalités. L’autre, celle qu’il développe en ses derniers écrits, en est bien différente : le logos logos
λόγος
lógos
o Verbo
ou raison, principe d’harmonie, joue le beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
du monde, et chaque être a dans le monde une place et un rôle qui le font convenir avec l’harmonie du tout ; il pâtit ou subit tout ce qui convient en cette qualité ; la souffrance douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
qu’il subit (comme celle de la tortue trop lente pour échapper au chœur qui s’avance et la foule aux pieds) peut être un mal pour lui, si on le considère isolément et détaché de tout ; elle n’est pas un mal pour l’univers (III, 2 et 3.). On voit ici deux thèses étrangères l’une à l’autre : d’une part une théodicée pessimiste n’acceptant comme remède au mal que la fuite hors du monde, dans la réalité suprasensible ; d’autre part une théodicée progressive et optimiste, admettant le remède stoïque de l’assentiment volontaire. Mais sont elles contradictoires ?

Laideur du sensible, fuyant, évanouissant, indéterminé ; beauté du cosmos, ordonné, harmonieux, réglé par des lois éternelles, c’est l’ascétisme du Phédon, à côté de l’admiration du Timée pour l’art Kunst
arte
art
du démiurge : deux sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
distincts, mais non contradictoires, puisqu’ils répondent à la dissociation du monde sensible en ses facteurs réels, abaissant d’une part notre vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
vers l’indétermination de la matière, et l’élevant d’autre part vers l’âme du monde et la région suprasensible. La beauté que nous admirons en une chose, Plotin l’a dit dans le premier traité qu’il ait écrit, Du beau (I, 6), n’est point une simple disposition Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
des parties de cette chose, c’est le reflet d’une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
suprasensible ; c’est donc le monde intelligible que nous admirons effectivement dans le monde sensible et auquel nous sommes renvoyés par une dialectique nécessaire qui sépare l’ordre du désordre.

Cette distinction permettra de comprendre la difficile question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de la destinée des âmes individuelles. Rappelons que Plotin admet une sorte d’unité de toutes les âmes, toutes les âmes dérivant d’une âme unique, à la manière dont les intelligences dérivent de l’Intelligence. L’âme du monde a préparé pour chacune une demeure correspondante à sa nature et qu’elle doit diriger pendant le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
fixé par l’ordre des choses. L’âme dirige le corps, on s’en souvient, seulement parce qu’elle contemple l’ordre intelligible ; tournée ou convertie vers ce monde et étant par là elle même intelligence, elle reste auprès de l’intelligence, tandis qu’un reflet d’elle même va éclairer et vivifier le corps. Mais, parce que le lien qui unit les âmes est plus détendu que celui qui unit les intelligences, l’âme peut se tourner vers son reflet ; alors, au lieu de contempler son modèle, elle voit son reflet ; comme Narcisse attiré par son image et se noyant pour l’étreindre, elle se précipite vers lui, et elle est désormais asservie aux changements du monde sensible, sujette aux mille inquiétudes relatives à son corps et à de faux biens qui lui échappent. Telle est la descente de l’âme ; et sa destinée dans la vie future dépend, par une sorte de justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
immanente, du péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
qu’elle a commis ainsi (IV, 9 ; IV, 3, 2 8 ; IV, 8 ; IV, 3, 9 10.).

Le but de l’éducation éducation
educação
education
educación
apprentissage
aprendizagem
aprendizado
paideia
philosophique est la restitution de l’âme dans son état originaire de contemplation ; mais ici il faut bien entendre une doctrine qui n’est pas simple ; on ne pourra la comprendre que par une distinction entre mon âme et moi-même. En réalité l’ordre du monde implique que l’intelligence de l’âme (ou partie de l’âme qui contemple l’intelligence) reste éternellement convertie vers le monde intelligible, puisque c’est de cette contemplation que dérive l’existence même du corps qu’elle dirige ; c’est moi qui, au lieu de rester au niveau de ma propre intelligence, descend vers le reflet que mon âme projette ; le moi ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
, c’est cette âme intermédiaire qui est entre l’âme intellectuelle et son reflet et qui peut aller tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre, tandis que la partie supérieure de l’âme « reste en haut ». Dans un monde, aussi fixe et arrêté que celui de Plotin, la destinée et l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
ne peuvent s’introduire que si on laisse cette réalité, que Plotin appelle souvent l’âme et que nous appelons le moi, passer d’une région à une autre ; la destinée de l’âme (ou du moi), c’est le changement qui s’opère en elle, lorsqu’elle s’imprègne successivement de tous les paysages métaphysiques à travers lesquels elle passe (IV, 8, 8.).

Autant de niveaux de réalité, autant de manières de vivre possibles pour l’âme : au bas, la vie dans le monde sensible, qu’il s’agisse de la vie de plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
où l’âme est complètement passive, ou de la vie active, dont la règle est donnée par les vertus sociales qui dirigent l’action. Plus haut la réflexion, où l’âme se recueille en elle même, jugeant et raisonnant ; c’est, par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, le niveau intermédiaire où l’âme est maîtresse d’elle même. Au dessus de cette pensée discursive, procédant par démonstration Beweis
démonstration
prova
proof
, elle atteint la pensée intuitive ou intellectuelle et monte au niveau de l’intelligence, c’est à dire des essences qui ne supposent rien avant elles et sont des données intuitives. Mais l’âme peut encore aller parfois plus haut, jusqu’au Premier ; il ne s’agit plus alors d’une vision intellectuelle ou d’une intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
, puisque l’on ne peut saisir que le déterminé ; il s’agit plutôt d’une espèce de contact, tout à fait ineffable, où l’on ne peut même plus parler d’un sujet qui connaît et d’un objet qui est connu, où cette dualité même est supprimée, où l’unification est complète, où il y a moins une connaissance que jouissance de cet état. De cet état ne peuvent témoigner que ceux qui l’ont éprouvé ; or ils sont rares et, chez eux mêmes, cet état est rare ; Plotin affirma, dit on, à Porphyre, n’y être arrivé que quatre fois ; de plus ils ne pourront en parler que par souvenir ; car au moment où ils l’éprouvent, ils ont perdu toute notion d’eux mêmes ; tel est le plus haut degré où l’on puisse atteindre, l’extase supérieure à l’intelligence et à la pensée (PORPHYRE, Vie de Plotin, chap. XXIII ; VI, 7, 33 sq.).

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