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A. Berger

PROCLUS, EXPOSITION DE SA DOCTRINE.

jeudi 11 octobre 2007, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Héritier de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
grecque tout entière, et devenu maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
, par un travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
opiniâtre, de tout son héritage, Proclus Proclus
Proclo
Proclos, en grec ancien Πρόκλος (412-485), surnommé "Proclos le Diadoque", philosophe néo-platonicien
a légué à son siècle et aux âges suivants une doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
complète et arrêtée, qui est en même temps le dernier mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
du platonisme, et un immense répertoire des opinions de tous les philosophes. Comparer son système aux doctrines darshana
doctrines
points de vue
antérieures de la philosophie grecque, montrer ce qu’il leur emprunte, comment il le modifie, et ce qu’il y ajoute ; signaler ce qu’il renferme de vrai, apprécier sa part dans l’oeuvre commune de la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
 ; ce serait une tâche magnifique, et un travail d’autant plus utile, que Proclus est peut-être de tous les philosophes celui que les historiens de la philosophie ont le plus négligé, ou le plus dédaigné. Je n’ai point voulu m’imposer une tâche trop au-dessus de mes forces ; je n’essaierai, ni de comparer Proclus à ses devanciers, ni de juger sa valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
absolue ; j’essaierai seulement d’exposer sa doctrine, et de reconstruire l’édifice dont il a laissé, je le crois, tous les matériaux, quoique dans un désordre qui ne permet pas de les apercevoir d’un coup d’œil. Je n’ai d’autre ambition que celle d’être exact, je n’ose pas dire complet ; et je prends courage en songeant que la première, et peut-être la seule qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
qui soit ici nécessaire, c’est la patience sophrosyne
modération
moderação
moderation
moderación
temperantia
tempérance
temperança
comesuração
patientia
patience
paciência
.

Des nombreux écrits de Proclus qui nous sont parvenus, aucun n’est consacré à exposer l’ensemble de sa doctrine : seulement la Théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
selon Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
contient, sous forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
symbolique, la Théodicée de l’auteur presque tout entière ; et dans les Éléments de théologie, les théorèmes sont disposés à peu près dans l’ordre où l’on a besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de les rencontrer, pour reconstruire le système. Ce sera donc en réunissant des passages divers, en les comparant et en les discutant, que nous établirons toute la suite de la philosophie de Proclus : méthode périlleuse sans doute mais par laquelle Proclus lui-même a cru retrouver avec certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
la doctrine de Platon ; et qui n’aura pas ici, je l’espère, de graves inconvénients, parce que les textes sont aussi nombreux qu’explicites.

PRELIMINAIRES.

I. Il y aune science philosophique — Quelle est cette science, et quelle place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
elle occupe dans le développement humain. — Comment on s’y prépare.

Dans toute recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
, on doit commencer, selon Aristote Aristote Aristote (Ἀριστοτέλης) , par constater l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de la recherche ; immédiatement après, il faut s’occuper de sa nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
. Proclus recommande cette méthode ; toutefois il remarque, et avec raison, ce me semble, qu’avant de se demander si une chose existe, il est nécessaire d’en avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
une certaine connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
 : notion confuse, incomplète, qui ne dispense point d’examiner la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de nature, mais qui permet de résoudre la question d’existence.

Y a-t-il une science philosophique ? Plusieurs en doutaient, au temps de Proclus : « Il me semble, disait-il à son ami Théodore, qu’à force d’avoir entendu Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
répéter qu’il ne savait rien, se moquer de ceux o qui prétendaient tout savoir Wissen
saber
savoir
, déclarer que plus on s’éloigne de l’affirmation, plus on s’approche de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, prouver aux sciences les mieux reconnues qu’elles n’étaient pas de véritables sciences, tu en es venu à douter que nous puissions aucunement connaître la vérité, à croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que seulement nous pouvions rêver la connaître (3) ! » Mais il n’engage pas à ce sujet une polémique sérieuse : « Si nous ne pouvons rien savoir, dit-il, nous ne pouvons pas plus nier qu’affirmer. »

Il ne s’échauffe pas davantage contre ceux qui ne voyaient dans la science de l’arménide, comme dans celle de Socrate, qu’un art Kunst
arte
art
de parler sans rien dire. II s’en tient à la défense de Socrate : ce sont propos d’ignorants. Et néanmoins il avoue que la dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
étant comme l’enseigne Platon, une branche de l’éristique, la multitude légère a pu s’y tromper.

L’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
peut-elle ici-bas s’élever à la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
des êtres, enchaînée qu’elle est dans sa lourde prison ? Dans les entretiens secrets de Platon avec ses disciples, la question avait été soulevée ; mais la discussion Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
, s’écrie Proclus, ne dut pas être longue ! Et il cite les passages où l’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
de Platon à cet égard se montre à découvert : ici, c’est un coryphée parlant du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
et des astres, et recherchant la nature de tous les êtres ; là , ce sont des hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
s’élevant, par la dialectique, jusqu’à l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
du bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
.

Il est donc évident pour Proclus qu’il y a une science philosophique ; et ce point ne lui parait pas susceptible d’être sérieusement contesté ; mais quelle est cette science ?

Nous sommes entourés d’un monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
qui nous est révélé par les sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
, monde instable et jamais identique à lui-même ; les impressions qu’il fait sur nous sont mobiles comme lui, vaines et trompeuses ; de là naissent en nous ces désirs impurs, qui nous entraînent, tantôt vers des plaisirs déraisonnables tantôt vers des actions peu sensées on contradictoires. Ce monde, avec sa mobilité, ses futiles apparences, son désordre et ses séductions impies, ne peut être l’objet d’ancune science ; à plus forte raison de la science philosophique.

Au dessus de la sensation expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
et des images qu’en s’évanouissant elle dépose dans les âmes, nous reconnaissons ces notions vagues dont on ne sait rendre compte , mais que la multitude accepte aveuglément, et que les sophistes sophistes
sofistas
sophists
sophiste
sofista
sophist
combinent habilement ; ce n’est là qu’un empirisme, la sensation, l’imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
y paraissent encore ; ce n’est point la science philosophique.

Allons plus loin. Ne parlons plus de ces idées qui sont venues dans l’âme à la suite de la sensation, et qui ne représentent que le sensible, c’est-à-dire le variable. Nous savons que l’âme parvient à s’en dégager, et, s’élevant jusqu’au raisonnement, pose des principes, et en tire les conséquences nécessaires ; elle fait mieux encore : elle conçoit que ces parties dispersées ont quelque chose de commun ; elle réunit, elle distingue ; elle manifeste le point le point
ponto
punto
center
centro
de départ, d’où les démonstrations ont fait jaillir tout le reste : il est clair qu’ici nous avons une science. De cette nature sont l’arithmétique, la géométrie Geometrie
geometria
géométrie
geometry
, etc. Mais les principes ont été admis sans être vérifiés ; les conclusions qu’on en tire sont évidentes, mais les principes eux-mêmes sont obscurs et incertains. Ce n’est point encore la science, ce n’est point la philosophie.

Mais n’y a-t-il dans l’âme d’autres connaissances que la sensation si fugitive, l’opinion si trompeuse, le raisonnement et ses procédés, incapables de rien fonder par eux-mêmes ? « Il y a un autre mode de connaissance, plus simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
que les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
autres, puisqu’il n’exige l’emploi d’aucune méthode, de l’analyse ni de la synthèse : l’âme, par une simple intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
, atteint la vérité, la voit de ses propres yeux, pour ainsi dire,... c’est ce que veut dire Aristote, lorsqu’il constate l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
qui est dans l’homme, et la définit : ce par quoi nous pouvons définir. Proclus nous signale ici la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
, noesis. Or la noesis n’est pas une simple notion, phyle gnosis, notion de l’accident ou du phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
 ; elle atteint les essences. Nous voilà parvenus dans la région de l’intelligible intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
, à la sommité de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
 ; nous sommes dans le vrai domaine de la philosophie. Elle part de la définition, que lui donne la conception ; et l’objet de sa recherche, c’est l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
, l’être sous ses deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
points de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, de cause causa
cause
aitia
aitía
aition
et de substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
. Elle est, en un mot, la conception persistante et uniforme des universels.

Tel est ce qui, dans la philosophie, est purement philosophique ; mais le raisonnement, l’analyse et la synthèse, tous les procédés des sciences ne lui sont point étrangers : noesis meta Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
logou, dit Proclus, après Platon. Ces deux facultés lui sont en effet nécessaires, pour contempler et l’ordre du monde et sa cause invisible, ce qui est le propre d’une science parfaite. Et c’est ce que Proclus répète sous une autreforme, lorsqu’en appelant dialectique inférieure, celle de Zenon, qui argumente ; dialectique supérieure, celle de Parménide Parmenides
Parménide
Parmênides
Parménide d’Élée (), philosophe grec présocratique, pythagoricien (VI-V siècles aC)
, qui contemple les êtres ; il les approuve toutes les deux.

Mais ce serait s’abuser, que de se croire parvenu, avec la philosophie, au terme du développement humain. C’est l’erreur d’Aristote, qui n’a rien vu au-delà de l’intuition des premiers principes de la science. Platon nous apprend (il le tenait lui-même des théologiens) qu’avec la connaissance intellectuelle, il y a une opération de l’âme plus élevée encore et plus vénérable : l’âme se ferme à la science, se fait muette et silencieuse à l’intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, s’enveloppe dans son repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
apaisement
hesychia
śānta
Śamah
, se fait une pour contempler, que dis-je ? pour être l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, dans laquelle ainsi elle parvient à s’absorber tout entière. Elle connaît alors, comme les dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
connaissent, d’une manière qui ne peut s’exprimer en langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
humain, c’est-à-dire par la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
même de l’Unité, qui est devenue son essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
. Cette opération vraiment divine, c’est l’enthousiasme, la contemplation, qui est supérieure à toute philosophie, mais à laquelle on ne saurait s’élever, si l’on n’est philosophe.

Ainsi, pour ne plus parler des idées venues par la sensation, et des opinions acceptées sans motifs, la philosophie est supérieure à toute collection d’idées légitimées par le raisonnement, réunies en un corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, ayant acquis valeur de science, mais dont l’ensemble est fondé sur des principes qui n’ont pas été vérifiés parce que la science, avec les seuls moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
qui lui sont propres, ne saurait aller jusque là. Elle est inférieure à celte lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
céleste et ineffable, où l’âme peut quelquefois atteindre, lorsque, dans le silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
des passions et de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
même, elle devient, non pas seulement essence, mais unité pure, et s’identifie avec Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
. La philosophie est donc la région moyenne du perfectionnement de l’âme.

En distinguant la philosophie de ce qui n’est pas elle, en montant par degré des connaissances les moins dignes de ce nom jusqu’à celles qui revendiquent le titre de sciences, et enfin jusqu’à la science philosophique elle-même, nous n’avons pas seulement établi quelle est la nature et le rang de la philosophie, nous avons montré en même temps quelle route le jeune adepte doit suivre pour y parvenir. Car d’oser l’aborder sans aptitude et sans préparation, ce serait folie. « Chez la plupart des hommes, dit Proclus, empruntant les paroles de l’étranger d’Élée, les yeux de l’âme ne peuvent supporter la contemplation de la vérité. »

Anciennement, c’était par des signes cherchés dans l’extérieur corporel, que les pythagoriciens reconnaissaient si le disciple qui venait à eux pouvait atteindre à une vie Leben
vie
vida
life
zoe
supérieure. Car la nature, qui fait les corps pour les âmes, donne à celles-ci des organes qui leur conviennent ; le corps est, en quelque sorte, une image de l’âme, et en laisse apercevoir les propriétés à qui est doué d’une pénétration suffisante.

Le disciple de Proclus qui a écrit sa vie, Marinus, énumérant les perfections de son maître, nous apprend qu’on trouvait en lui toutes les qualités dont la réunion constitue la capacité philosophique, et il cite : la facilité, la mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
, l’élévation d’âme, la grâce, l’amour amour
eros
éros
amor
love
et le discernement discernement
diakrisis
diákrisis
discrimination
discernimento
discriminação
discernimiento
viveka
de la vérité, de la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
, du courage et de la tempérance. L’homme qui aura ces dispositions naturelles devra rompre sans délai avec la vie extérieure ; elle ne peut offrir que trouble et que misère ; les richesses, les amis, les honneurs ne sont pas des biens véritables ; ils n’en sont que la vaine ombre. Il devra aimer le silence, qui est le symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
du mépris que l’on a pour le monde matériel matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
. Il devra enfin pratiquer la vertu : sans cela il ne parviendrait point à parler la langue des sages.

Pour s’affermir dans cette voie, pour s’éloigner du sensible et s’approcher de l’intellectuel, rien de plus utile que l’étude des mathématiques ; elles élèvent l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
et le stimulent en même temps ; elles ont quelque chose qui attire vers l’être et qui en fait souvenir ; elles ne nous disent rien, sans doute, sur le rang et les limites de chaque être dans le sein de la Divinité : mais elles ne laissent subsister dans l’âme aucune de ces images grossières, de ces symboles matériels qu’elles y avaient trouvés ; elles la purifient, et la préparent à communiquer avec l’intelligence.

L’âme, ainsi purifiée, secoue sa torpeur et n’étonne ; l’étonnement est le premier signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
en elle de la vie philosophique. Naguère plongée dans la double ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
, elle ne savait pas et croyait savoir ; elle sait maintenant qu’elle ignore. Ses yeux vont bientôt s’ouvrir à la connaissance des universels ; par cela même qu’elle s’étonne, elle établit déjà des relations avec eux.

Mais ici qu’elle prenne garde. Elle commence à connaître le but qu’elle doit poursuivre ; elle cherche la route qui devra l’y mener : plus d’un chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
va lui apparaître, plus d’un guide va s’offrir. La poésie, la première, élèvera la voix : elle raconte l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
des dieux et des héros ; le voile qu’elle étend sur la vérité (car le mythe mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
est de l’essence de la poésie), transparent pour les âmes d’élite, dérobe les saints mystères mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
à la vue des profanes : elle n’est que l’enveloppe symbolique de la science véritable. — Oui, mais elle défigure les dieux et les héros en leur prêtant les passions d’ici-bas ; ce sont les détails mêmes de la fiction, et non ses préceptes obscurs, qui nous captivent et que reproduisent nos actions ; enfin, tout en avouant que les mythes, bien expliqués, ne sont point en opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
avec la nature des choses, il faut convenir que cette opération est au-dessus des forces de la jeunesse, et que les mythes sont un mauvais moyen d’instruction.

Voilà ce qu’on peut alléguer pour et contre la poésie ; des deux côtés, toutefois, on serait dans l’erreur. Il y a plusieurs espèces de poésie ; les unes méritent tout le bien, les autres tout le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
qu’on en voudra dire. Distinguons dans la poésie trois genres principaux, qui s’adressent à trois états de l’âme : la première, que j’appelle enthousiaste, correspond à la vie divine de l’âme ; la deuxième, que j’appelle raisonnable, se rapporte à la vie philosophique ; la troisième enfin, ou poésie d’imagination, chante pour la vie matérielle. La première, qui, selon Socrate, est une fureur divine ; la deuxième, qui révèle les êtres, qui annonce l’intelligence, qui enseigne la vertu, comme a fait Théognis, par exemple, doivent échapper à la condamnation ; la troisième enfin, qui peut encore être approuvée quand elle donne des images fidèles, doit être proscrite lorsqu’elle n’a pour but que de procurer du plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
. Si toute poésie sans exception était digne de blâme, comment excuser Platon, qui a si souvent relevé la gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
d’Homère ? Et s’il n’y avait de reproches à faire à aucun genre de poésie, comment encore excuser Platon, qui, dans sa République, a si vivement condamné Homère ? II y a mieux : les dialogues de Platon, et par leur forme même, et par les mythes qui s’y trouvent, ne se rapprochent-ils pas assez de la poésie d’Homère, pour qu’on ne puisse absoudre ou condamner l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
qu avec l’autre (5î ? — Ajoutons qu’Homère a pour lui les recommandations de Pythagore Pythagore
Pitágoras
Pythagoras
Pythagore (en grec Πυθαγόρας), (569 ?-494 ? aC)., mathématicien, philosophe et astronome.
, de Lycurgue et de Solon.

Pour conclure, la poésie n’est point absolument bonne en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, puisque, dans la conception du prototype de l’Etat, elle ne saurait trouver place ; elle n’est point absolument mauvaise, puisque, sous plusieurs de ses formes, elle ne mérite aucun reproche. Proclus écarte donc des mains des jeunes gens la plupart des mythes, comme ceux d’Homère, d Hésiode, etc. ; il permet une muse austère et qui n’inspire que la vertu. Il est évident que Proclus, qui, toute sa vie et jusque sur son lit de mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, chantait les vers d’Orphée, qui lui-même a composé plusieurs hymnes, n’a pu se résoudre à sacrifier complètement la poésie ; et néanmoins, à l’exemple de Platon, il ne manque aucune occasion d’ôter tout crédit aux poètes, et lorsqu’il s’agit des plus hautes vérités de la philosophie, et même lorsqu’il n’est question que d’expliquer la nature.

Mais si Proclus, un peu moins sévère que Platon, permet encore de nommer la poésie parmi les préludes à la philosophie, il condamne aussi énergiquement que son maître les sophistes et la sophistique. Ne vous adressez pas à eux, dit-il, la science n’est pas leur partage ; ils arrangent habilement des paroles qui n’ont aucun sens, et, de quoi que ce soit, ils ne sauraient exposer la cause.

En supposant même que poètes ou sophistes pussent donner quelque partie de la science, il y aurait encore à la recevoir ainsi plus d’un inconvénient. II y a pour nous deux manières de devenir savants : nous prenons d’autrui la science toute faite (mathesis) ; ou, par nos propres forces, nous découvrons, nous élaborons (heuresis). Or, cette seconde méthode est évidemment supérieure à la première ; il ne pourrait y avoir au-dessus d’elle que la révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
de la vérité par les dieux. L’heuresis convient à un être qui, comme l’âme humaine, vit de sa propre vie, est la vraie cause de ses actions. C’est donc par nous-mêmes que nous devons chercher à connaître.

Ce n’est pas que, pour sortir de l’engourdissement où nous retient plongés la double ignorance, et concevoir le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
d’atteindre à la vérité, nous n’ayons besoin d’aucune impulsion Drang 
appétit
impulsion
impulso
urge
étrangère ; avant d’aborder la recherche (heuresis), il est indispensable que l’enseignement (mathesis) nous y ait préparés. Mais, outre que cet enseignement ne peut être qu’une simple indication de la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
à parcourir, et un encouragement à y pénétrer, il faut encore qu’il nous vienne d’une intelligence amie, et qu’il soit donné par une méthode convenable. De là l’importance de l’Amitié chez les pythagoriciens, qui regardaient la fréquentation des sages comme le plus puissant moyen d’éducation éducation
educação
education
educación
apprentissage
aprendizagem
aprendizado
paideia
 ; de là ces éloges que donne Proclus à l’interrogation socratique, par laquelle on est forcé, non seulement de soumettre ses préjugés à un examen sévère, et de comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
la nécessité de la science, mais encore de travailler soi-même pour trouver des réponses, et de commencer ainsi la Recherche philosophique.

II s’agit maintenant de savoir ce que nous devrons d’abord étudier pour arriver plus sûrement au divin et à l’universel, en même temps que nous serons mieux préparés à le saisir et à le comprendre. Cet objet de nos premières investigations ne sera pas difficile à découvrir : c’est nous-mêmes. L’âme, pour se purifier, pour préluder à la contemplation des essences, ne saurait mieux faire que de se prendre elle-même pour matière de ses observations. N’entrez pas dans le sanctuaire, si vous n’êtes initiés et purifiés, disait-on à ceux qui pénétraient dans l’enceinte sacrée d’Eleusis Éleusis
mystères d’Éleusis
Elêusis
Eleusis
. Gnoti seauton, disait l’inscription du temple de Delphes ; comme si le dieu voulait nous apprendre quelle est la préparation convenable pour nous élever purs jusqu’à lui.

L’étude de l’âme par elle-même n’est pas seulement une excellente préparation à la philosophie, et parce qu’elle nous détache plus complètement du monde extérieur, et parce qu’elle sert à exciter en nous cet amour de la vérité, le plus puissant auxiliaire de la science, au dire de Socrate ; l’étude de l’âme par elle-même est quelque chose de plus : elle est le commencement et le vrai point de départ de la philosophie. Elle est l’intermédiaire par lequel on arrive à la connaissance du divin, à la condition, toutefois, de procéder scientifiquement, c’est-à-dire de constater d’abord les opérations de l’âme, de déterminer ensuite les puissances qu’elle possède, d en venir alors à contempler son essence, et de remonter enfin jusqu’à la conception des premières causes.

Récapitulons brièvement les différentes phases de ces études préliminaires, après lesquelles, armé de tous ses moyens de connaître, le philosophe (car on doit maintenant lui donner ce nom) pourra essayer d’établir une théorie.

En nous retirant du commerce du monde, en nous appliquant à triompher des mauvaises passions, nous avons écarté les obstacles qui nous interdisaient l’accès aux spéculations philosophiques. En nous livrant à l’étude des sciences qui font usage du raisonnement, établissent des classifications, nous avons contracté l’habitude des exercices qui plus tard nous seront nécessaires. En fermant l’oreille aux séductions de la poésie, à la malice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
des sophistes, nous avons évité la route qui mène à l’erreur. Enfin, déterminés par les conseils d’Apollon et des sages à étudier notre âme et ses puissances, nous pouvons nous assurer par nous-mêmes que nous sommes dans la bonne voie, puisque, débutant par les opérations inférieures de l’âme (aisthesis, doxa), nous avons su nous élever jusqu’à celle qui est plus spécialement la sienne (logos logos
λόγος
lógos
o Verbo
), à celle même qu’elle possède en vertu de sa participation participation
participação
participación
metoche
métochè
à l’intelligence (noesis), et qui, tout en lui fournissant les notions des causes premières, la prépare à cette contemplation mystérieuse du Dieu suprême.

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