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LA PRIÈRE

X. de la Boullaye : LA PRIÈRE DU CŒUR

Cahiers de la Pierre-qui-vire (Yonne), 1954

mercredi 12 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

ME trouvant, il y a quelques années, devant le Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-Sacrement sacrement
sacramento
sacrements
sacramentos
puja
pūjā
pûjâ
, j’entendis un vieux petit frère convers qui faisait sa prière euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración
. Comme il était devenu un peu dur d’oreille, et qu’il ignorait sans doute ma présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
, il parlait tout haut. Ce n’était vraiment pas compliqué : à chaque souffle pneuma
πνεῦμα
souffle
sopro
breath
prāna
prāṇa
prana
Vayu
il disait : « Jésus » ! avec un certain accent plaintif qui évoquait assez bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
les « gémissements inénarrables » de l’Esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
.

Ainsi donc ce frère, qui avait passé toute sa vie Leben
vie
vida
life
zoe
à la cuisine et ne lisait certainement point la Philocalie, appliquait fort bien ce qu’on appelle traditionnellement la « prière du cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
 » ou « prière de Jésus », c’est-à-dire l’invocation du « seul nom qui soit sauveur ici-bas » (Actes, iv, 12), inlassablement répétée selon un rythme donné par la respiration. Il avait au surplus simplifié à l’extrême la formule, puisque le « Seigneur Jésus, Fils fils
filho
de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, aie pitié de moi pécheur » (amalgame de Matthieu, ix, 12 et de Luc, xviii, 13) s’était réduit au nom de Jésus qui résume tout.

Or cette méthode de prière est devenue à la mode. Cela nous a valu, pour commencer, deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
ouvrages excellents, qui donnent les instruments nécessaires à sa diffusion. D’abord une petite histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
de cette Prière de Jésus par un moine de l’Eglise d’Orient (Ed. de Chevetogne, 1951) ; puis, tout récemment, une anthologie puisée dans la Philocalie du xvme siècle, mais bien sélectionnée et munie de notices brèves et excellentes sur chacun des grands noms du monachisme monge
monk
monachos
monachisme
monaquismo
oriental qui étaient restés à peu près inconnus en Occident : Evagre le Pontique, Diadoque de Photicé, Barsanuphe, Isaac de Ninive, saint Jean Climaque, Hésychius de Batos, Maxime le Confesseur, Siméon le nouveau théologien, Nicéphore le solitaire, Grégoire de Sinaïte, Grégoire Palamas, etc. [1].


Mais cette mode, dont il convient de se féliciter, n’est probablement pas tout à fait pure, comme le note Dom Olivier Rousseau : « Un engouement exagéré pour les formes corporelles qui ont accompagné cette prière (c’est-à-dire la technique techne
tékhnê
technique
técnica
respiratoire) pourrait cependant dénoter chez certains une prédisposition à une « mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
frelatée ». Et la présentation de la Philocalie par Jean Gouillard risque d’encourager une telle déviation, dans la mesure où il rapproche ces techniques de celles en honneur chez certains souris. De là à faire de la prière du cœur une sorte de yoga Yoga
Ioga
chrétien, c’est-à-dire une prière fondée sur certaines pratiques praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
physiologiques, plus ou moins semblables à celles des ascètes hindous le passage est facile. Jean Gouillard, heureusement, reste fort discret sur ce point. Mais tous ses lecteurs le seront-ils autant que lui ?

Il serait dommage, pourtant, qu’un aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
aussi secondaire retienne l’attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
au point de faire perdre de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
l’essentiel. Car la technique respiratoire est tout à fait accessoire, dans cette prière du cœur, et c’est l’invocation du Nom de Jésus qui seule compte. Il suffit, pour s’en convaincre, de noter que cette technique ne s’affirme expressément qu’au milieu du xiiie siècle, avec le pseudo-Siméon (Philocalie, pp. 203-204) et surtout Grégoire le Sinaïte (Philocalie, pp. 248-249). Elle est alors liée à une conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
physiologique déterminée sur les rapports du cœur et de la respiration, assez différente — faut-il le souligner ? — des vues scientifiques actuelles.

Or la prière de Jésus est traditionnelle dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
oriental, depuis les origines du monachisme. Mais, autant les écrits font mention de l’invocation répétée du nom de Jésus, autant ils sont muets sur cette méthode respiratoire. Seul, ou à peu près, le cycle copte attribué à Macaire (IVe siècle) précise qu’il « n’est pas facile de dire à chaque respiration : Notre Seigneur Jésus-Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
, aie pitié de moi... » (Philocalie, p. 68).

Restreinte à cette pratique élémentaire, du reste, la technique devient tout à fait normale. Il est bien évident, en effet, que la prière requiert un certain calme, du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
autant que de l’esprit, et que le rythme doit être introduit dans la prière, un rythme naturel, donc basé sur le battement du cœur ou la respiration. Ceci n’est même pas propre à la mystique ! La poésie orale se conforme, elle aussi, à cette loi de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, Claudel en a eu l’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
 [2]. On est d’autre part en train de la redécouvrir pour la prière liturgique ; car certaines traductions du psautier sont plus claires, sans doute, mais, à la lettre illisibles, et l’on sait que la traduction, actuellement en cours, du R. P. Gélineau, tiendra compte, au contraire, de ces principes de rythmique élémentaire. Il serait simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
, encore, de montrer comment les oraisons anciennes de la liturgie liturgie
λειτουργία
leitourgía
liturgy
liturgia
liturgía
sont faciles à lire et à prier parce que bien rythmées ; alors que, au cours des époques plus récentes, on a voulu bourrer dans les textes, le plus de théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
possible, au mépris de tout conditionnement physiologique, ce qui les rend fort indigestes. L’oraison individuelle n’échappe pas davantage à ces lois, et, en un temps aussi préoccupé d’une méthode discursive et rationnelle de prière que l’âge classique, saint Ignace lui-même conseille de prier « comme en mesure », « d’une respiration à l’autre » [3].

Il n’y a donc rien d’étonnant que le disciple inconnu de Macaire précise qu’il faut invoquer le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
Jésus « à chaque respiration ». Autre chose, par contre, les longues et minutieuses précisions du pseudo-Siméon ou de Grégoire le Sinaïte, qui sont le fait d’une école, et donnent lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, de leur temps, à des controverses terribles.

La tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
monastique, au contraire, reste généralement très libre vis-à-vis des attitudes corporelles : « notre prière — dit un texte encore attribué à Macaire, mais on ne prête qu’aux riches — notre prière ne doit commencer par aucune convention ni habitude : attitude corporelle, silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
, génuflexion. Nous devons veiller avec une attentive sobriété à notre esprit, attendant le moment où Dieu se présentera, visitera l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
par toutes ses issues, ses sentiers et ses sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
. Il ne faut se taire, crier et prier avec des clameurs, que lorsque l’esprit s’est solidement attaché à Dieu. L’âme doit tout entière se dépouiller pour la supplication et l’amour amour
eros
éros
amor
love
du Christ, sans distraction ni divagation de pensées » (Philocalie, p. 63).

La technique respiratoire n’est donc pas première ; elle ne semble pas davantage primordiale à en croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
un fragment d’Elie l’Ecdicos : « L’œuvre spirituelle (pneumatique) n’a pas besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
pour subsister de l’œuvre du corps. Bienheureux celui qui a donné la préférence à l’œuvre immatérielle sur l’œuvre matérielle. Il a comblé ainsi l’absence de la seconde en vivant la vie secrète de la prière, secrète mais connue de Dieu » (ibid., p. 163).

On aurait donc tort de s’hypnotiser sur des rapprochements — réels sans doute, mais accessoires — entre cette méthode respiratoire et celle du soufisme et du yoga, au point d’ignorer ce qu’il y a d’évidemment et d’originellement spécifique du christianisme dans cette prière [4].

D’où vient-elle, en effet ? L’ensemble des textes, non seulement de la Philocalie, mais de toute la tradition primitive, ne laisse subsister aucun doute. On ne trouve pas seulement dans ces textes, une conception de la vie spirituelle comme un combat combat
agon
lutte
agôn
nécessaire avec le démon, dont il n’est possible de se garder que par une purification purification
purificação
purificación
katharsis
continuelle de la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
, par un rejet de toutes les sources de dispersion. C’est ce que les Pères nomment indifféremment « sobriété, garde du cœur ou repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
apaisement
hesychia
śānta
Śamah
de l’esprit » (cf. Nicéphore le solitaire, Philocalie, p. 201).

Toute cette ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
, à la rigueur, pourrait paraître Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
.d’un type assez universel, et comparable, par exemple, à la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
bouddhique ou brahmanique, « mais la purification elle-même du cœur n’a d’autre auteur que Jésus-Christ, Fils de Dieu et Dieu lui-même » (Hésychius de Batos, Philocalie, p. 137). Elle est donc d’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
surnaturelle, et proprement chrétienne, comme la prière elle-même qui demande inlassablement à Jésus de nous sauver.

La source unique de la prière de Jésus, c’est le Nouveau Testament évangile
euanggelion
evangelium
gospel
evangelho
nouveau testament
novo testamento
NT
novum testamentum
new testament
et, plus précisément, ces trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
assertions : 1) il faut prier sans cesse ; 2) l’invocation du Nom (de Dieu dans l’Ancien Testament, de Jésus dans le texte précité"des Actes) est salvatrice ; 3) on ne peut dire « Seigneur Jésus sinon sous la motion Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
de l’Esprit-Saint Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
 » (I Cor couleur
cor
color
., xii, 3), ce qui est évidemment l’authentification la plus décisive qu’un chrétien puisse concevoir d’une prière.

Elle rend d’ailleurs un son qui ne trompe pas, car elle est humble humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
humildade
humilidad
Reconnaître la grandeur du Soi, du "Je Suis".
(cf. Hésychius de Batos, Philocalie, p. 128, n° 16). Si l’on n’en garde que l’essentielle invocation de « Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie pitié de moi pécheur » [5], répétée selon un rythme respiratoire simple, elle est vraiment excellente et ne risque de tomber ni dans l’excès d’une réaction contre toute prière plus intellectuelle [6], ni dans l’exclusivisme qui en ferait la seule prière valable. La tradition, dans son ensemble, évite les deux écueils, et l’on voit, par exemple, Théolepte de Philadelphie conseiller de prendre un livre et de méditer, si l’on sent que l’attention se fatigue de la simple prière du cœur (Philocalie, p. 232). De même, Grégoire le Sinaïte, en ce cas, admet le chant des psaumes (Philocalie, p. 253). On a tout lieu d’espérer que les chrétiens de notre temps, qui redécouvrent cette prière du cœur, en même temps que le sens liturgique, sauront se garder, eux aussi, d’un engouement excessif, et que la simplicité même de cette prière, son usage pour ainsi dire indéfini, possible partout et en toutes circonstances, les aideront à retrouver ce souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
d’une prière continuelle, qui est si manifeste et si beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
dans le christianisme primitif, dans la liturgie [7], et d’abord chez saint Paul Saint Paul
São Paulo
San Pablo
 [8]. N’est-ce point d’ailleurs le Christ qui nous l’a commandé « oportet semper orare — il faut toujours prier » (Luc, xviii, 1).


[1Petite Philocalie de la prière du cœur, coll. Documents Spirituels, Ed. des Cahiers du Sud. La traduction, comme la présentation, est de Jean Gouillard, et cette traduction est bonne, à ce que nous pouvons juger d’après les fragments que nous avons contrôlés sur le texte de la P. G. (la Philocalie sera citée Philocalie). Il faudrait encore, pour compléter, cette bibliographie élémentaire, citer Les Récits d’un pèlerin russe (l’édition la plus récente en a été donnée en 1945 par les Cahiers du Rhône).

[2Proposition sur le vers français, dans Positions et propositions, tome I.

[3Cf. Prière de Jésus, par un moine d’Orient, pp. 101-103.

[4P. L. Landsberg a fort bien montré cette erreur de méthode, fréquente dans les études de religions comparées. Qu’il nous soit permis de le citer ici : « S’il n’y a certainement pas de mystique chrétien en dehors de la foi commune, il n’y a peut-être non plus de saint tout à fait dépourvu d’expérience mystique. La mystique chrétienne est avant tout une forme de la vie chrétienne et non pas une des formes du « genre mystique » — catégorie où l’on pourrait classer les enthousiasmes et les fanatismes les plus différents. Le déisme et le panthéisme ont ici commis d’énormes bévues en identifiant les formes de la vie religieuse à n’importe quoi de chaud, de sympathique et d’élémentaire dans la vie sentimentale des hommes. S’il y a des phénomènes mystiques dans les différentes religions révélées, c’est-à-dire des expériences du contenu de leurs révélations, l’analogie qui existe entre ces phénomènes est plutôt une analogie de la forme et de l’expression qu’une analogie de l’esprit. Et cette différence entre la forme et son contenu spirituel devient décisive là où il s’agit de l’ineffable. L’affreux pêle-mêle que l’on a fait si souvent avec Plotin, Maître Eckhart, Bouddha, et sainte Thérèse, provient exclusivement du manque de clarté et de l’absence presque complète du sens des réalités spirituelles chez de nombreux écrivains modernes (Essai sur l’expérience de la mort, pp. 99-100).

[5En réalité, pour bien rendre le grec, il faudrait dire non « aie pitié de moi », mais plutôt « sois-moi propice », cf. La Prière de Jésus, p. 67).

[6Le « cœur », dans la tradition monastique, ne s’oppose point à la raison. Cf. Isaac de Ninive : « Il y a entre la pureté de l’intelligence et la pureté du cœur la même différence qu’entre un membre particulier du corps et le corps dans son ensemble. Le cœur est l’organe central des sens intérieurs, le sens des sens, parce qu’il est la racine » (Philocalie, p. 101). De sorte que la prière du cœur, la prière pure, harmonise les trois « intellect et raison, raison et sens » (Elie l’Ecdicos, ibid, p. 169). On pourrait comparer cette tradition orientale à l’occidentale, en lisant les textes de saint Grégoire le Grand et de Jean de la Croix groupés par Dom Georges Lefebvre sous le titre : Prière pure et pureté du cœur, Ed. Desclée de Brouwer, 1954. C’est bien la même pensée.

[7Un exercice particulièrement simple et fructueux, à conseiller à qui désirerait s’instruire sur ce point : faire le relevé de toutes oraisons du missel où revient le mot « semper ».

[8Cf. par exemple : Eph., vi, 18 ; Col., I, 3, 9 ; I Thes., II, 10 et V, 17 ; II Thes., I, 11 et passim.

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