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Système du Monde

Duhem : L’EXISTENCE ÉTERNELLE DES RAISONS PRIMORDIALES DANS LE VERBE DE DIEU

Pierre Duhem

jeudi 13 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Hors Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, tout ce qui est a été fait et créé par Dieu. Les Grecs ont admis une Matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
, une hyle, existante par elle-même ; ceux qui sont soumis à l’autorité de l’Ecriture ne sauraient suivre cette opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
. « Aucun de ceux qui philosophent bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
ne peut se refuser à compter la Matière informe au nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
des choses que Dieu a faites en sa sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
..... Celui qui a fait le Monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
de la Matière informe, est le même qui, du néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
, a fait la Matière informe ». Il y a une Matière primordiale, qui se range parmi les Causes primordiales ; il y a une matière secondaire qui subsiste dans les effets des causes primordiales ; la première a une durée éternelle dans la Sagesse divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, tandis que la seconde est soumise au temps ; mais, toutes deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
, elles sont créatures ; toutes deux, Dieu les a faites de rien.

L’Action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
créatrice de Dieu, ce n’est pas autre chose que la Volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
de Dieu se proposant de faire ce qui doit être fait. « C’est par le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
de la Volonté divine que sont toutes les choses qui sont ; c’est ce mouvement qui crée toutes choses, qui les tire du néant et les fait passer du non-être Nichtsein
non-être
não-ser
non-being
not-being
non-ser
non ser
me on
à l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
. » — « Ce que Dieu fait, donc, c’est la Volonté de Dieu ; il fait ses volontés et toutes les choses qui sont faites sont ses volontés.......

 » Dieu ne voit pas d’une part ses volontés et, d’autre part, ce qu’il a fait ; les choses qu’il a faites, il les voit en tant qu’elles sont ses volontés.... La vision divine est une vision simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
qui unifie ; elle voit toutes choses en une.......

 » Mais la Volonté de Dieu ne peut pas être détachée de Dieu et adjointe à la créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, de telle sorte que Dieu soit ce qui crée, et sa Volonté ce qui est créé.... Dieu, ses volontés et tout ce qu’il a fait sont une seule et même chose.....Puis donc que les volontés de Dieu ne sont pas extérieures à la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de Dieu, Dieu se fait lui-même. »

« On peut, dès lors, dire que la Nature divine, qui n’est pas autre que la Volonté divine, se fait en toutes choses. Car, en elle, être et vouloir ne sont pas différents... Elle crée donc toutes choses..... ; mais elle-même, elle est créée, car rien n’existe hors d’elle d’une manière essentielle ; elle est, en effet, l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de toutes choses..... Toute chose dont on dit qu’elle existe n’existe pas en elle-même ; elle n’existe que par participation participation
participação
participación
metoche
métochè
à la seule Nature véritablement existante. »

Ce mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de Dieu qui est en tout ce qu’il fait, qui est tout ce qu’il fait, qui, par conséquent, se crée lui-même en créant les choses, en sorte qu’il peut être dit à la fois créateur et créé, c’est l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
constant des méditations de l’Érigène.

Afin d’entr’ouvrir à cette doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
de son Disciple, il use d’une comparaison :

« Avant même que notre pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
soit devenue objet de réflexion et de mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
, on dit avec raison qu’elle existe ; cependant, elle est alors essentiellement invisible ; elle n’est connue que de nous seul et de Dieu.

 » Lorsque, plus tard, notre pensée se trouvera soumise à la réflexion, elle recevra la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de certaines images ; alors on pourra dire, à juste titre, qu’elle est créée. Informe avant de pénétrer en la mémoire, elle se fait dans la mémoire, en recevant certaines formes d’objets, de sons, de couleurs, d’autres choses perceptibles aux sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
.

 » Notre pensée reçoit ensuite comme une seconde formation, au moment où elle se revêt de signes capables de représenter des sons et des formes, des lettres, par exemple, qui sont des signes de sons, des figures qui sont signes de formes mathématiques ; au moment où elle se recouvre d’autres indices sensibles, à l’aide desquels elle se puisse insinuer par l’intermédiaire des sens. »

La pensée qui existe déjà au sein de l’intelligence, mais qui est encore dépourvue des formes dont l’imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
la revêtira, Jean Scot l’assimile à Dieu créateur. Cette même pensée, revêtue des formes que lui confèrent la réflexion et la mémoire, c’est l’image de Dieu créé par lui-même. Dieu considéré comme créé par lui-même, ressemble ainsi à notre verbe intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
. C’est le Verbe de Dieu, identique à la Volonté de Dieu, ne faisant qu’un avec Dieu même.

Plus tard, la comparaison se poursuivra ; notre pensée, devenue extérieure à nous, rendue sensible par les sons des paroles, par les signes de l’écriture, par les tracés des dessins, ce sera la création Création
Criação
criação
creation
creación
temporelle.

Voyons de plus près comment toutes choses ont été créées dans le Verbe de Dieu.

« Le Père, c’est-à-dire le Principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
de toutes choses, a formé de toute éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
(præformavit) dans son Verbe, c’est-à-dire dans le Fils fils
filho
unique qu’il a engendré, les raisons de toutes les choses dont il a voulu qu’elles fussent créées. » Si Dieu est cette forme de la Nature universelle qui crée et n’est pas créée, nous avons ici la seconde forme de la Nature universelle, celle qui est créée et qui crée ; elle est constituée par les « Causes primordiales des choses... Ces Causes primordiales des choses, les Grecs les ont nommées prototypa, c’est-à-dire modèles primordiaux, ou bien proorismata, c’est-à-dire prédestinations ou définitions ; ils les ont encore nommées theia thelemata, c’est-à-dire volontés divines, et aussi ideai, c’est-à-dire espèces ou formes, dans desquelles, de toutes les choses qui doivent être faites, avant que celles-ci ne soient, sont déposées les immuables raisons. »

Pour autoriser sa doctrine des paroles de l’Écriture, Scot Erigène use d’un curieux artifice. Il cite les premières paroles de la Genèse genèse
genesis
génesis
 : « In principio Deus creavit cælum et terrant. » Les deux premiers mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
 : In principio, il ne les prend pas comme signifiant : Au commencement, mais comme ayant ce sens : Au sein du Principe ; et par ce Principe, il entend le Verbe.

À cet artifice, Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Augustin avait fait une courte allusion ; il montrait, dans ses Confessions, comment une môme parole de l’Ecriture Sainte pouvait, parfois, se prendre en deux sens différents ; à ce propos, il citait cet exemple : « L’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
, lorsqu’il entend ces mots : Dans le Principe, Dieu fit.... regarde ce Principe comme étant la Sagesse, car elle-même s’est doimée ce nom. L’autre entend les mêmes paroles et, par le principe, il comprend le commencement des choses créées ; il prend ces paroles : Dans le principe, Dieu fit..., comme s’il était dit : Au commencement, Dieu fit... »

Le fils de l’Érin développe longuement cette indication.

Voici, en effet, ce que le Maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
dit à son Disciple ; : « Les causes primitives sont, par Saint Denys, nommées : Principes de toutes choses ; ce sont elles, comprenez-le, qui sont désignées d’une manière simple et générale par ces paroles : « Dans le Principe, » Dieu fit le ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
et la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
. » Cela veut dire : Dieu a fondé dans son Verbe les causes universelles des essences tant intelligibles intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
que sensibles...

 » Comprenez donc par là que la Cause causa
cause
aitia
aitía
aition
unique et suprême de toutes choses, je veux dire la Sainte Trinité trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
, est ouvertement déclarée par ces paroles : « Dans le Principe, Dieu fit le Ciel et la terre le Ciel et la Terre
Céu e Terra
Heaven and Earth
Cielo y Tierra
. » C’est, en effet, le Père qui reçoit le nom de Dieu et son Verbe qui est appelé Principe ; peu après, le Saint Esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
est désigné, là où l’Ecriture dit : « Et l’Esprit de Dieu était porté sur les eaux. »

Cette ingénieuse exégèse fournit d’ailleurs, au Maître, l’occasion de s’expliquer avec son Disciple sur l’éternité des causes primordiales.

« Le Maître. — Dites-moi, je vous prie ce que vous comprenez lorsque vous entendez la Théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
vous dire : Dans le Principe, Dieu fit... ?

 » Le Disciple. — Ce que je comprends, c’est tout simplement ce dont nous sommes convenus : Le Père a fait toutes choses dans son Verbe..En effet, lorsque j’entends le mot : Dieu, je songe sonho
rêve
dream
Morphée
songe
à Dieu le Père ; lorsque j’entends le mot : Principe, je pense à Dieu le Verbe.

 » Le Maure. — Mais que veut dire le Théologien lorsqu’il écrit : « Dans le Principe, Dieu lit... » ? Concevez-vous, par là, que Dieu a, d’abord, engendré son Verbe, puis qu’ensuite, dans ce Verbe, il a fait le ciel et la terre ? Ou bien n’a-t-il pas éternellement engendré son Verbe et, dans ce même Verbe, fait éternellement toutes choses, de telle façon que la génération génération
geração
generación
generation
gerar
générer
generate
generar
par laquelle le Verbe procède du Père- ne devançât aucunement la création par laquelle toutes les choses, au sein du Verbe, procèdent du néant ? Pour parler plus clairement, les causes primordiales des choses, qui ont été faites dans le Verbe de Dieu, n’y ont-elles pas toujours existé, et le Verbe existait-il alors que ces causes n’existaient pas encore ? Ou bien, au contraire, lui sont-elles coéternelles, de telle sorte que le Verbe n’ait jamais existé sans causes fondées en lui, que ces mots : Le Verbe précède les causes fondées en lui, ne se puissent prendre dans un autre sens que celui-ci : C’est le Verbe qui crée les causes, tandis que les causes sont créées dans le Verbe et par le Verbe ?

 » Le Disciple. — Je ne saurais aucunement accorder la première opinion. Je ne vois pas, en effet, comment la. génération du Verbe par ie Père pourrait précéder dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
la création de toutes choses par le Père au sein du Verbe et par le moyen du Verbe ; je juge coéternelles ces deux opérations, la génération du Verbe, veux-je dire, et la création de toutes choses dans le Verbe ; on ne saurait, en effet, concevoir begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
avec vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
qu’il y eût en Dieu un accident, un mouvement temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
, un progrès temporel.

 » Au contraire, j’accorderais volontiers la seconde opinion proposée, c’est-à-dire que la génération du Verbe par le Père n’a point du tout précédé dans le temps la création de toutes choses pas le Père au sein du Verbe, mais qu’elle lui est coéternelle.....

 » C’est en même temps que Dieu a engendré sa Sagesse et qu’en elle, il a fait toutes choses.......Si lorsque le Prophète prophétie
profecia
profecía
prophecy
prophète
profeta
prophet
dit, en s’adressant au Père : « Tecum Principium in die Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
virtutis tua ? », c’est comme s’il disait eu termes clairs : « Avec vous et en vous existe toujours le Principe de toutes choses, qui est votre Verbe. » Si donc le Verbe est toujours Principe avec le Père et dans le Père, jamais il ne fut sans être Principe, mais il fut toujours Principe ; partant, puisqu’il ne lui arrive pas de ne point être Principe, c’est qu’il n’a jamais existé sans les choses dont il est le Principe. »

Coéternelles au Verbe de Dieu au sein duquel elles existent, les causes primordiales, sont-elles distinctes de ce Verbe, comme, au gré de Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, les idées étaient distinctes du Démiurge ?

« Ces raisons de toutes choses, dit le Maître, dès là qu’on les conçoit dans la nature même du Verbe, nature qui est supra-essentielle, je les juge éternelles. En effet, tout ce qui existe substantiellement dans Dieu le Verbe, n’étant rien d’autre que le Verbe lui-même, est nécessairement éternel.

 » Par conséquent, la Raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
principalissime et multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
de l’Universalité des choses créées et le Verbe lui-même sont une seule et même chose. Nous pouvons dire encore : La Raison principalissime, à la fois simple et multiple, de toutes choses, c’est Dieu le Verbe. Les Grecs le nomment logos logos
λόγος
lógos
o Verbo
, c’est-à-dire Verbe ou Raison ou Cause.....Il est la Raison de toutes les choses créées et incréées, car il en est le premier Modèle ; aussi les Grecs le nomment-ils idea idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
, c’est-à-dire espèce ou forme..... Puis donc que le Fils de Dieu est verbe, raison et cause, il n’est point déplacé de dire que le Verbe de Dieu est la Raison, la Cause simple et, en même temps, infiniment multiple en elle-même, qui crée l’Universalité des choses faites. »

A la vérité, quelques pages auparavant, Jean Scot avait tenu un langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
qui sonnait tout autrement ; du Verbe, il avait semblé distinguer les raisons primordiales ; à l’éternité de celui-là, subordonner l’éternité moins parfaite de celles-ci. En effet, voici les propos qu’il avait mis dans la bouche de son disciple :

« Le Fils est absolument coéternel au Père. Les causes primordiales que le Père a créées en son Fils sont coéternelles à celui-ci, mais non pas absolument. Elles lui sont coéternelles en ce sens que le Fils n’a jamais existé privé des causes primordiales qui sont créées en lui. Mais ces causes ne sont pas absolument coéternelles à celui en qui elles sont créées, car les créatures ne peuvent être coéternelles au Créateur ; le Créateur précède ce qu’il crée...

 » Ainsi les causes primordiales dès choses sont dites coéternelles à Dieu, parce qu’elles subsistent toujours en Dieu et n’ont pas eu de commencement temporel. Mais nous disons qu’elles ne sont pas coéternelles à Dieu, parce qu’elles ne tirent pas d’elles-mêmes le commencement de leur existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, mais bien de leur Créateur. Seul, le Créateur n’a d’aucune manière commencé d’être ; il est donc seul la véritable éternité..... Ce n’est pas la vraie éternité que celle qui, d’une manière ou d’une autre, a commencé d’être ; c’est seulement une participation à la véritable éternité, à celle qui est anarkos, à celle qui n’a aucun commencement. »

Gardons-nous d’attribuer à ces paroles un sens trop absolu ; celles qui viennent aussitôt après nous disent avec quelle précaution il les faut interpréter :

« Si, au sein même de la Cause de toutes les causes, je veux dire de la Sainte Trinité, on peut concevoir un certain ordre de précession (en effet, la Divinité qui engendre et qui envoie précède la Divinité engendrée et la Divinité qui procède de la génératrice et de l’engendrée, bien que ce soit une Divinité une et inséparable) est-il étonnant, est-il incroyable que la Cause de toutes les causes précède tout ce dont elle est cause, et que toutefois ceci ait existé en elle cummutabiliter et éternellement, sans aucun commencement temporel ? Si le Père a précédé les raisons des choses qu’il a faites en son Fils à la façon dont celui qui fait quelque chose précède ce qu’il fait ; si le Fils a précédé les raisons que le Père a faites en lui, de même manière que l’art Kunst
arte
art
de l’artiste précède les idées que l’artiste fonde au sein de cet art, qui nous empêche de concevoir que l’Esprit-Saint Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
, porté sur l’abîme des causes primordiales que le Père a créées dans le Verbe, ait précédé ce qui le porte porte
porta
puerta
gate
door
 ? »

Nous somme avertis, par là, de ne pas prendre trop au pied de la lettre des expressions telles que celles-ci : Le Père et le Verbe ont précédé les raisons que le Père a produites dans le Verbe ; les causes primordiales ont été créées par le Père dans le Verbe. Jean Scot nous invite à comparer cette production Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
des idées à la génération du Verbe par le Père ; il ne sait s’il doit, à cette production Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
fazer
fazimento
doer
, donner le nom de génération ou celui de création ; « genuit, uno etiam creavit », dit-il ; bien souvent, il évite l’emploi des « toux verbes engendrer et créer ; il dit fonder (condere). « Les essences primordiales des créatures, écrit-il, ont été, avant toutes choses, fondées (conditæ) par l’unique et première Cause de toutes choses ; elles l’ont été à partir d’elle, en elle et par elle. »

En tous cas,, même si l’on gardait le nom de création à l’éternelle génération des raisons au sein du Verbe, il faudrait bien se garder d’assimiler cette opération à la création temporelle des choses sensibles. « Vous ne comptez donc pas au nombre des créatures, dit le Disciple, les causes et les substances des choses qui ont été constituées (substitutus) dans le Verbe de Dieu ? Vous avez dit, en effet, qu’elles avaient été faites avant tout temps et avant toute créature. » — « Je ne les compte pas, répond le Maître ; et ce n’est pas sans raison car, par le terme de créatures, on entend proprement les choses qui, par voie de génération et à l’aide d’un mouvement temporel, se répandent dans les espèces propres, visibles ou invisibles. Mais ce qui a été constitué (substitutum) hors de tous les temps et de tous les lieux n’est pas proprement dit créature, bien que par un langage affecté d’une sorte de synecdoche, l’Univers Univers
Universo
Universe
idéal qui vient après Dieu soit parfois appelé une créature fondée par Dieu (quamvis modo quodam loquendi synekdocsikos, universalitas, quæ post Deum est, ab AB
Aitareya Brāhmana
Aitareya Brahmana
Rigveda Brahmanas : The Aitareya and Kausitaki Brāhmanas of the Rigveda, cd. A. B. Keith, Cambridge, Mass., 1920 (HOS XXV).
ipso condita creatura vocitetur). »

Lors donc que, des raisons éternelles, Jean Scot dit, indifféremment et tour à tour, qu’elles ont été engendrées, constituées, substituées, faites ou, enfin, créées par Dieu, c’est embarras d’un langage qui s’efforce d’exprimer des pensées vraiment inexprimables ; mais il le faut interpréter à la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
des affirmations qui ne laissent prise à aucun doute ; et c’en est une que celle-ci dont, il y a un instant, nous donnions la traduction :

« Rationes omnium rerum, dum in ipsa natura Verbi, quæ supraessentialis est, intelliguntur, æternas esse arbitror ; quicquid enim in Deo Verbo substantialiter est, quoniam non aliud præter ipsum Verbum est, æternum esse necesse est. Ac per hoc conficitur, et ipsum Verbum, et multiplicem totius unioersitatis conditæ principalissimam rationem idipsum esse. Possumus enim sic dicere : Simplex et multiplex rerum omnium principalissima ratio Deus Verbum est. »

D’ailleurs, Jean Scot cède, peut-être avec excès, au désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
de frapper l’esprit par des oppositions de style ; à la Nature qui crée et n’est point créée, il oppose la Nature qui est créée et qui crée ; la première est le Père et la seconde le Verbe ; une telle manière de parler n’est admissible que si l’on assouplit, que si l’on étend le sens du mot création au point d’y comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
même la génération du Verbe.

Les pensées qui viennent de nous être exposées ne sont pas inouïes dans la doctrine chrétienne ; elles ne sont bien souvent, et Jean Scot ne cesse de l’affirmer, que le plein épanouissement de principes que les Pères de l’Église avaient plus ou moins explicitement formulés ; maint passage de Saint Augustin, par exemple, esquisse la figure de ce Verbe dont l’Érigène accuse les traits avec plus de fermeté ; n’en citons qu’un.

« Les idées, écrit l’Evêque d’Hippone, sont certaines formes ou raisons jouant, pour les choses, le rôle de principes (principales formée vel rationes) ; elles sont fixes et immuables, car elles n’ont pas été formées ; elles sont donc éternelles et se comportent toujours de la même manière ; elles sont contenues en l’Intelligence divine. Bien qu’elles n’aient pas eu de commencement et qu’elles ne doivent pas avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
de fin, on dit cependant que tout ce qui est susceptible d’avoir commencement et fin, que tout ce qui commence et finit, que tout cela est formé selon ces idées. »

La même doctrine se trouve exprimée, bien qu’en termes moins précis, dans les Éclaircissements que Maxime le Confesseur avait composés sur les Sermons de Saint Grégoire de Nysse of que Jean Scot avait traduits.

Toutefois, ce Platonisme chrétien qui relie toutes les idées en une idée unique, qui, au Verbe divin, identifie ce Monde des idées ainsi ramené à l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
, nul ne l’avait encore développé avec-autant d’ampleur, avec autant de détails que le fils de l’Erin.

Toutes les causes primordiales forment, au sein du Verbe, une raison unique de l’Univers, et cette unique raison, c’est le logos, c’est le Verbe lui-même.

« Il est la Cause simple, car l’Universalité des choses forme en lui un seul individu exempt de toute séparation discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
 ; en d’autres termes, le Verbe de Dieu est assurément l’Unité de toutes choses, l’Unité qui en exclut toute division et toute séparation, car il est lui-même toutes choses ;

 » Mais, à juste-titre aussi, on le peut concevoir comme multiple, car il se répand à l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
en toutes les choses qui existent, et c’est cette diffusion même qui fait subsister toutes choses. »

De même que l’Erigène avait offert à notre méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
cette mystérieuse pensée : En même temps que créateur, Dieu est créature, car il se fait lui-même, il nous propose maintenant cette autre apparente antinomie, qui n’est qu’un nouvel aspect de la première : Le Verbe de Dieu est, à la fois, parfaitement un et infiniment multiple.

« Tout en demeurant immuables au sein de la Cause première, les causes primordiales produisent les causes subséquentes, et cela jusqu’aux extrémités de toute la Nature créée ; elles se propagent en se multipliant jusqu’aux ultimes confins de cette Nature..... Ces causes primordiales que les hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
savants en la Science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
divine nomment les principes de toutes choses, ce sont le Bien en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, l’Essence en soi, la Vie Leben
vie
vida
life
zoe
en soi, la Science en soi, la Vérité en soi, l’Intelligence en soi. la Raison en soi et toutes ces vertus et raisons que le Père a créées, toutes ensemble et en une seule fois, dans son Fils ; c’est conformément à ces raisons que l’ordre dos choses a été tissé tout entier, du haut en bas, c’est-à-dire depuis la créature intellectuelle qui, après Dieu, est la plus voisine de Dieu, jusqu’à la dernière classe de toutes, à celle qui contient les corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
.

 » En effet, toutes les choses qui sont bonnes, sont bonnes parce qu’elles participent au Bien en soi ; tout ce qui subsiste essentiellement et substantiellement, subsiste par participation à l’Essence en soi ; tout ce qui vit possède la vie parce qu’il participe à la Vie en soi. Et de même, tout ce qui a science, intelligence et raison sait, comprend et raisonne par participation à la Science en soi, à l’Intelligence en soi, à la Raison en soi. »

Ainsi le Verbe « est la Cause s par laquelle toutes choses sont, et sont bonnes ; il se propage en toutes choses ; il se fait en toute créature, il contient toutes choses. Ne sommes-nous donc pas forcés de comprendre que la Sagesse de Dieu le Père, au sujet de laquelle toutes ces propositions sont énoncées, est la Cause créatrice de toutes choses, en même temps qu’elle est créée et faite dans tout ce qu’elle crée ? Ne devons-nous pas reconnaître qu’elle contient en elle-même toutes les choses dans lesquelles elle est créée et faite ? En toutes ces choses, en effet, ce que l’on conçoit comme réellement existant, ce n’est rien d’autre que la Vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
multiple de la Sagesse créatrice qui subsiste en tous les êtres.....

Ainsi le Verbe de Dieu crée tout et il est créé en tout. »

A la fois parfaitement un et infiniment multiple, le Verbe de Dieu crée toutes choses et est, lui-même, créé en toutes choses ; à ces propositions dont la pleine intelligence surpasse notre raison, un nouveau mystère vient se joindre : Les choses créées sont à la fois éternelles et soumises au temps.

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