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Système du Monde

Duhem : LE RETOUR DES CRÉATURES AUX CAUSES ÉTERNELLES

Pierre Duhem

jeudi 13 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Parmi les doctrines darshana
doctrines
points de vue
de Scot, il en est une qu’on a bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
souvent donnée comme preuve de son Panthéisme panthéisme
panteísmo
pantheism
 ; c’est précisément une de celles où il avait pris, contre les interprétations panthéistiques, les plus minutieuses et les plus formelles précautions. Nous allons dire quelques mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
de cette doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
, non qu’il y ait lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de la comparer aux enseignements d’Avicébron Avicébron Salomon ibn Gabirol (héb.שלמה בן יהודה אבן גבירול, Shelomo ben Yehouda ibn Gabirol ; ar.أبو أيوب سليمان بن يحيى بن جبيرول, Abou Ayyoūb Souleiman ibn Yahya ibn Jabirūl ; lat. Avicebron, une corruption d’Ibn Gabirol[1]) (1020-1058), rabbin andalou, poète, théologien et philosophe. , mais parce qu’au sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
de la Scolastique latine, certains docteurs la réprendront pour la défigurer.

Les créatures dont l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
a eu commencement auront aussi une fin. De multiples exemples nous conduisent à penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
que la durée de toute créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, tant corporelle que spirituelle, doit être un cycle fermé, dont la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
coïncide très exactement avec le commencement.

« La fin de tout mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
, c’en est le commencement ; le mobile ne termine pas son mouvement dans une fin autre que le principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
h partir duquel il a commencé de se mouvoir, auquel il désire sans cesse revenir afin de s’arrêter et de se reposer. Et non seulement nous devons entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
qu’il en est ainsi des diverses parties du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
sensible, mais aussi qu’il en est de même de tout l’Univers Univers
Universo
Universe
. La fin de l’Univers, c’en est le commencement ; c’est à ce commencement qu’il tend, c’est en lui qu’il s’arrêtera, non pour voir périr sa propre substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
, niais pour revenir au sein des raisons d’où il est parti. »

« La raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
véritable démontre donc, d’une façon qui inspire pleine confiance, que l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
des choses sensibles.,... doit demeurer perpétuellement, car elle a été faîte dans la divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
, d’une manière immuable, hors de tout lieu, de tout temps, de tout changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
. Au contraire, la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
qui a été engendrée dans le lieu et dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, qu’environnent les autres accidents, doit périr après une durée définie d’avance par le Créateur de tontes choses ; quiconque possède la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
que les études nous donnent n’en peut douter. »

Une fois que ces natures créées auront accompli l’existence qui leur a été assignée « sous les formes et les espèces », elles retourneront à leurs essences éternelles. À cette loi universelle, la nature humaine n’est point soustraite.

« Tous les arguments que nous avons tirés, soit de la nature des choses sensibles, soit de la nature des choses intelligibles intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
, ont eu pour objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de démontrer que toute chose revient par une naturelle contrainte â son principe, soit sensible, soit intelligible. Ne tendent-ils pas, tout aussi bien, à nous faire croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
sans aucune hésitation, que la nature humaine doit, elle aussi, retourner à son principe, principe qui n’est autre que le Verbe, au sein duquel elle a été faite, dans lequel elle subsiste et vit d’une façon immuable ? Les preuves très certaines que les choses nous fournissent ne nous donnent-elles pas la force de comprendre cette vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
 ? Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, en effet, est le principe de toutes les choses qui sont et de toutes celles qui ne sont pas ; des choses, veux je dire, qui tombent sous les sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
corporels ou donnent prise aux contemplations intellectuelles, comme des choses dont la substance est si haute et si subtile qu’elles échappent aux intuitions de l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
aussi bien qu’aux sens du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
 ; c’est Dieu qu’elles désirent, et nulle raison n’empêche leur désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
de parvenir à son objet. Dès lors, qu’y a-t-il d’étrange à croire et à comprendre que la nature humaine, spécialement faite à l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
et à la ressemblance ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
de l’unique et commun Principe de toutes choses, reviendra un jour à son point de départ ? »

Un jour, donc, chaque créature fera retour à sa substance éternelle et immuable, chaque substance à la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
primordiale dont elle dérive ; substances et causes sont, d’ailleurs, nous l’avons appris, de pures essences ou idées qui, non seulement, sont dans le Verbe de Dieu, mais qui sont le Verbe même ; il semble, dès lors, que ce que nous venons d’entendre conduise forcément à cette conclusion : A la fin du Monde, toutes les créatures se confondront, s’abîmeront en Dieu, en sorte qu’après la fin du Monde comme avant la création Création
Criação
criação
creation
creación
, il n’y aura plus qu’un seul être, Dieu.

Gardons-nous de prêter une telle pensée au fils fils
filho
de l’Érin. Il a pris des précautions multiples et minutieuses pour nous avertir qu’elle n’est pas sienne.

Pendant le temps qui s’est écoulé entre la création et la fin de l’Univers, chaque créature a possédé une mystérieuse dualité dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
d’existence ; une existence à l’état d’ousia, d’essence, par laquelle elle était éternellement dans le Verbe, par laquelle elle était le. Verbe lui-même ; une existence à l’état de physis, de nature, par laquelle elle était une des choses changeantes du monde sensible. Après la consommation des temps, c’est un mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
semblable que Scot présente à notre méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
 ; chaque créature est revenue à sa substance ; cette substance, d’une part, continue d’être ce qu’elle est éternellement, une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de Dieu, c’est-à-dire Dieu lui-même ; mais, d’autre part, elle conserve son existence particulière, ce que l’Érigène nomme sa propriété (proprietas).

« Le globe de la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
, dit-il », sera uni au Paradis Paradis
Paraíso
Paradiso
Paradise
[terrestre], de telle façon qu’il n’y ait plus que le Paradis ; le ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
et la terre s’uniront ensuite, et il n’y aura plus que le ciel. Remarquez que, toujours, ce qui est inférieur se change en ce qui lui est supérieur... Le globe de la terre, qui est l’inférieur, se transforme en Paradis ; les choses terrestres, qui sont inférieures, se changeront en corps célestes. Ensuite, viendra la réunion de toute la création sensible et sa transformation transformation
transformação
transformación
mutation
mutação
mutación
Wandlung
Überführung
transformateur
transfiguration
transfiguração
transfiguración
en création intelligible, de telle sorte que l’Univers créé tout entier devienne intelligible. Enfin cet Univers créé sera réuni au Créateur ; dans le Créateur et avec le Créateur, il sera une seule chose. Là est la fin à laquelle tendent toutes les choses visibles et invisibles ; toutes les choses visibles passeront dans les choses intelligibles et les choses intelligibles en Dieu même ; et cela se fera par une admirable et ineffable union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
, mais non point, nous l’avons dit souvent, par une confusion ou par une destruction des essences ou des substances (mirabili et ineffabili adunatione, non autem, ut sæpe diximus, essentiarum aut substantiarum confusione et interitu).

« La nature avec toutes ses causes, dit-il encore, se mouvra en Dieu comme l’air l’air
aer
the air
vâyu
vayu
se meut dans la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
 ; en effet, Dieu sera toutes choses en toutes choses, quand il n’y aura plus que Dieu seul. Nous ne sommes pas obligés d’affirmer pour cela que la substance des choses périra, mais seulement qu’elle retournera, par les degrés divers que nous avons dit, à quelque chose de meilleur. Comment pourrait-on dire qu’une chose périt, lorsqu’on démontre son retour à un état meilleur ? »

Pour essayer de faire comprendre à son Disciple comment les créatures, revenues à leurs substances respectives, pourront être pleinement unies à Dieu et demeurer, cependant, parfaitement distinctes l’Érigène multiplie les comparaisons ; il cite et discute les textes de divers docteurs, de Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Augustin, de Saint Grégoire de Nysse, de Maxime le Confesseur ; un texte de Saint Ambroise le conduit aux conclusions suivantes :

« Nous ne devons pas entendre que Saint Ambroise nous ait prétendu persuader de la contusion ou de la transmutation des substances, mais qu’il a voulu très évidemment enseigner une certaine union (adunatio) ineffable et inintelligible de nos substances. Rien ne subsiste, de la nature humaine, qui ne soit purement spirituel et intelligible, car, assurément, la substance même du corps est intelligible ; dès lors, il n’est pas incroyable, il ne répugne aucunement à la raison que ces substances intelligibles s’unissent ensemble, de telle sorte qu’elles soient, d’une part, une seule chose, et que, d’autre part, chacune d’elles no cesse point de posséder posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
sa propriété et sa subsistance ; toutefois, les substances inférieures doivent se trouver, par là, contenues, dans les essences supérieures ; la saine raison ne permet pas, en effet, que les essences supérieures soient contenues, attirées, absorbées par les essences inférieures ; ce sont, au contraire, les essences inférieures qui sont attirées par les substances supérieures, qui sont absorbées par elles, non pas pour cesser d’exister, mais afin d’être mieux sauvegardées au sein de ces essences supérieures, d’y subsister et d’être une seule chose. »

Le Disciple se déclare satisfait des preuves et des explications que le Maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
lui a prodiguées. « Je ne cherche point, dit-il, de plus nombreuses raisons qui me puissent persuader avec certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
de cette union des substances, de cette union que ne trouble aucune confusion, aucun mélange, aucune composition, qui est exempte de toute transmutation. »