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Le Romantisme allemand

ANDRÉ CHASTEL : SCHELLING OU LA MÉTAPHYSIQUE DE L’IMAGINAIRE

Org. Albert Béguin

samedi 15 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Il n’était pas possible de mettre à jour cet essai vieux de dix ans, sans le bouleverser entièrement. Son orientation Ausrichtung 
orientation
orientación
direccionalidad
Orientierung
reste peut-être valable, mais au prix d’une description trop courte : c’est la maquette d’un château dont on n’aurait représenté que l’escalier intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
et la façade. N’ayant plus le loisir de placer les ailes ni les étages, je me suis contenté — et m’en excuse — d’alléger un exorde pesant, de substituer quelques citations plus explicites à des développements parasites et d’indiquer en conclusion ce qui me paraît aujeurd’hui l’essentiel A. C. (juin 1947).

Le romantisme Romantisme
Romantismo
Romantism
engage tout dans les expériences imaginaires ; il fait fond sur le rêve sonho
rêve
dream
Morphée
songe
plus qu’aucune autre attitude et ses rapports avec la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
ne peuvent être que troubles et singuliers : il la dévie de son effort rationnel par ses affinités plus ou moins électives avec les expériences les plus bouleversantes et les moins communicables, il la compromet en s’attachant aux objets en tant qu’ils ne sont pas intelligibles intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
et en cherchant moins à élaborer de nouveaux moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
de connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
que de nouveaux moyens d’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
avec l’absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
. « Der Philosoph, écrit Schelling, muss ebensoviel ästhetische Kraft besitzen wie der Dichter : il faut au philosophe autant de puissance acte
puissance
energeia
dynamis
esthétique qu’au poète. »

La philosophie romantique ne peut donc guère se constituer que comme philosophie de l’art Kunst
arte
art
, et plus généralement tout envisager du point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de l’imaginaire, comme aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’une aventure Geschehen
aventure
provenir
desenlace
acontecer
occurrence
geschehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
avénement
théâtrale. Ayant isolé Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, sous le nom de Principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
, ce foyer secret qu’est l’acte créateur élevé à l’absolu, elle tire parti des illusions de perspective propres à l’œuvre d’art, et à l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
sensible, pour constituer par-delà toute vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
positive un système de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
et de l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
, Une pseudo-science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
, une mythologie mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
moderne, une métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
de l’imaginaire. Ce qui revient à inverser et, si l’on veut, à pervertir la démarche philosophique traditionnelle, l’effort de Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, de Descartes Descartes René Descartes (1596-1650), mathématicien, physicien et philosophe français. et de Kant Kant Emmanuel Kant (Immanuel en allemand), philosophe allemand .

Stimulé par les ambitions du Sturm und Drang, et plus précisément par la leçon de Herder, Schelling est parti en effet de la construction de Kant, mais en privilégiant l’ouvrage qui semble restituer à l’esprit les vrais biens refusés par l’ensemble des opérations critiques, c’est-à-dire la Critique du Jugement.

La découverte capitale de Kant est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
la distinction établie dans l’Introduction de la Logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
transcendantale (IV) entre la Raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
(Vernunft) et l’Entendement (Verstand) ; aux démarches de l’entendement garanties par l’expérience s’oppose l’exercice pur de l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
rationnelle qui n’a plus aucune valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
de vérité. Les idées transcendantales de la Raison ne sauraient avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
un usage constitutif, mais — on oublie souvent de lire l’exposé kantien jusque-là :

elles ont un usage régulateur excellent et indispensablement. nécessaire, celui de diriger l’entendement vers un certain but, où convergent en un point les lignes directrices de toutes ses règles, et qui, bien qu’il ne soit qu’une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
(focus imaginarius), c’est-à-dire un point d’où les concepts de l’entendement ne partent pas réellement... sert cependant à leur donner la plus grande unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
avec la plus grande extension.

Une sorte d’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
nécessaire prolonge ainsi les catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
de l’entendement par les Idées de la Raison. Elle commande toute la vie Leben
vie
vida
life
zoe
de l’esprit, car le véritable point originel de l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
est immanent immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
à la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
, dans ce que Kant appelle « l’unité synthétique de l’aperception transcendantale », mais, par un dédoublement invincible, le foyer réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
dont dérivent les catégories paraît toujours être extérieur à la conscience tandis qu’il lui est intérieur, qu’il est son intimité même [1].

En envisageant, dans la Critique du Jugement, un état d’équilibre entre le règne de la nature et celui de la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
, manifesté par le jugement réfléchissant, Kant prépare les voies à Schelling. Les phénomènes semblent suffisamment déterminés par l’Entendement qui fonde la science ; mais le pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
métaphysique de l’esprit, retrouvé sous le nom de raison pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
, intervient également dans l’organisation du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
sensible pour y introduire mystérieusement la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, c’est-à-dire une apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
dont les caractères sont, par définition, contradictoires (l’Analytique établit — on le sait — quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
définitions du beau enveloppant chacune une contradiction), mais dont la présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
constitue pour l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
une sorte de gage de la destinée, par la convergence du double monde qui nous traverse et que nous entretenons par la connaissance et par l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
.

Le jugement esthétique répond à une conscience de la totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
 ; la sensibilité et l’entendement s’exercent à l’intérieur d’une unité qui en préserve la double originalité, et c’est là un trait que les analyses des poètes et des peintres modernes ont assez souvent repris. De plus, la beauté marque le moment où, par son exercice même, notre activité paraît élever son propre point d’appui. Elle contient comme une suggestion du plan du monde, elle éveille dans la conscience le sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
d’une infaillible architecture ; elle est liée à l’idée d’une extension de l’Entendement qui lui donnerait la maîtrise de la totalité des déterminations, et qui, renversant le sens de sa démarche, lui permettrait d’aller de l’universel synthétique au particulier, substituerait, en un mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
, l’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
architectonique au concept begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
 [2]. Mallarmé et Valéry Valéry Paul Valéry (1871-1945), écrivain, poète, philosophe et épistémologue français. ne se font pas une autre idée du pouvoir dernier de la conscience : ils placent aussi l’intuition architectonique au-dessus de l’entendement, l’intellectus archetypus au-dessus de la science qui lui doit la direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
de ses propres constructions, les lignes de fuite indispensables à son tableau.

En maintenant le caractère subjectif du jugement esthétique, la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
de Kant l’oblige enfin à ne compter que sur ses propres ressources, à recréer sans cesse ses conditions d’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
. A la différence du jugement scientifique qui repose sur son objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
dès qu’il l’a constitué, le jugement esthétique ne repose que sur lui-même. Il s’évanouit avec la tension d’esprit qui le portait. Le jugement de beauté, comme le jugement de finalité Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
, « sera régulateur et non constitutif ; c’est pourquoi il n’y a, chez Kant, ni métaphysique de la vie ni métaphysique de l’art correspondant à la métaphysique de la nature ou à la métaphysique des mœurs. La critique ici tient lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de théorie [3] ».

L’effort de Schelling vise précisément à constituer, malgré cet interdit, la métaphysique de l’art et de la vie, à extrapoler le contenu du jugement réfléchissant, à lui conférer une valeur constitutive par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au réel. Le romantisme franchit ici le cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
tracé par la Critique et retourne la construction tout entière.

Le groupe des frères Schlegel et de leurs amis avec lequel Schelling était très lié à Iéna était passionné de théâtre. L’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
des rôles favoris du jeune philosophe, dans les représentations privées du cercle romantique, était celui de Roland, le paladin extravagant qui devient fou d’amour amour
eros
éros
amor
love
. Nul n’a plus intensément médité sur la fatalité qui pousse l’esprit à sa propre aliénation pour conquérir l’objet suprême de la connaissance, qui est plus que la connaissance. Et c’est déjà, c’est surtout ce qu’il développa à vingt-cinq ans dans le Système de l’Idéalisme Idealismus
idéalisme
idealismo
idealism
transcendantal (1800). L’expérience romantique de l’Absolu se définit en effet par l’inquiétude Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
dramatique du Moi, et s’établit finalement dans l’ambiguïté même du Principe.

En 1794, dans la Doctrine de la Science, Fichte avait composé une sorte dé monologue dramatique du Moi à la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
de lui-même. Décrit par Schelling, le sujet apparaît comme radicalement insatisfait de sa propre condition, il cherche l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
en dehors ou, du moins, au-dessus de lui-même. Il fait penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
à un fou qui chercherait à se retourner pour se voir, à l’inverse de ce personnage de Jean-Paul qui se place devant le miroir miroir
espelho
espejo
glass
reflexo
reflexão
reflex
refléxion
en disant : « .Je veux me voir les yeux fermés. » Il est tout angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
. Par là, Schelling témoigne de ce qu’il y a d’inoubliable dans le malaise romantique. Il rejoint Plotin Plotin
Plotino
Plotinus
Plotin (205-270), philosophe auteur des Ennéades, fondateur de la pensée néoplatonicienne
qui écrivait :

Regardant au dehors et non où nous sommes suspendus, ignorant que tous ensemhle nous sommes comme une tête à plusieurs visages tournés vers le dehors alors que vers le dedans ils se terminent en un sommet unique, si l’on pouvait se retourner, soit spontanément, soit qu’on eût la chance d’avoir les cheveux tirés par Athéna, on verrait à la fois Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, et soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, et le tout (Ennéades, VI, 5, 7).

L’intuition supérieure, l’Anschauung appuyée sur la réalité esthétique, n’est-elle pas cet acte où se rejoignent la spontanéité spontanéité
espontaneidade
spontaneity
espontaneidad
de l’homme et le secours d’Athéna, l’inquiétude et la grâce, l’effort incommunicable par lequel l’esprit s’établit dans l’Absolu ?

Dans les Philosophische Untersuchungen über das Wesen der menschlichen Freiheit (Essai sur la Liberté humaine, 1809), le même principe dramatique engendre une sorte de cosmogonie quand Schelling écrit :

Les choses ont leur cause causa
cause
aitia
aitía
aition
(Grand) dans ce qui en Dieu n’est pas Dieu lui-même [4], et soutient une morale dans cette phrase où le romantisme est tout entier ramassé sur lui-même :

Die Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
aktivierte Selbstheit ist notwendig zur Schärfe des Lebens — l’activation du Moi est nécessaire à l’acuité de la vie.

A l’inverse d’un Leibniz pour qui les contradictions et le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
n’ont de sens qu’à l’échelle des phénomènes et sont levés dès qu’on s’élève au plan des principes, Schelling en fait des réalités aussi primitives que possible, il les établit en quelque sorte à l’intérieur de l’Absolu.

Cette philosophie est privée de la continuité des systèmes déductifs ; elle se présente plutôt comme une suite d’applications d’un même effort de pensée, obligé à se reformer chaque fois intégralement. Il est donc vrai de dire, avec G, Marcel, que Schelling conçoit « un type de spéculation extrêmement neuf, une métaphysique qui reconnaîtrait l’être à la façon d’un dramaturge qui explore en tâtonnant une situation donnée ». L’impatience et le malaise romantiques sont traduits dans une philosophie de l’ambiguïté et de la fuite. Tout devient énigme et exige un effort nouveau :

Ce que nous nommons Nature n’est qu’un poème enfermé dans une écriture inconnue. Si l’énigme se découvrait, nous y reconnaîtrions l’odyssée de l’Esprit, qui en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
d’une illusion merveilleuse s’échappe à lui-même quand il se cherche.

Supérieur à la distinction de l’être et du connaître, l’Absolu se dégrade nécessairement en explicitant les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
termes de la contradiction : l’unité de la conscience, le Moi ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
, représente le foyer de la connaissance, terme subjectif et, selon Fichte, terme unique, lieu de la Thèse ; mais il s’y oppose le terme objectif, l’unité idéale de l’Objet, du Non-Moi, le focus imaginarius dénoncé par Kant, qui représente le foyer de l’être. Schelling se refuse à privilégier l’un ou l’autre ; il y a là un parti pris initial qui fait de la philosophie de Schelling un « idéalisme objectif », selon la formule de Hegel Hegel Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand . Il sous-entend la valeur constitutive du jugement esthétique. Le théâtre est comme le symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
de l’harmonisation esthétique qui associe les contraires dans une nouvelle unité. La tâche de la philosophie n’est pas d’édifier une démonstration Beweis
démonstration
prova
proof
autour de l’unité du Sujet ni autour de l’unité de l’Objet : elle est d’inviter l’esprit à s’appliquer à l’examen de leurs rapports avec le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
de ses propres ressources, ce que le philosophe exprime en disant que la recherche doit prendre appui au-dessus du Moi, dans l’intuition intellectuelle de l’Absolu.

C’est bien à cette ambition essentielle que Hegel ramène la doctrine de Schelling, dans la belle page de son Cours d’Histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
de la Philosophie, où il fixe les grands moments de la pensée :

En soi, comme dit Schelling, les opposés sont identiques, et non seulement en soi, mais la vie éternelle consiste précisément à produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
éternellement l’opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
et à la concilier éternellement. Connaître l’unité dans l’opposition et dans l’opposition l’unité, c’est le savoir Wissen
saber
savoir
absolu [5].

Dans son explication de la nature, Schelling procède de bas en haut. Le supérieur explique l’inférieur qui l’appelle, il n’est pas expliqué par lui ; on passe ainsi de la mécanique au magnétisme, de celui-ci à la chimie, de cette dernière à la biologie, comme par un progrès continu. C’est aller à l’inverse de la science cartésienne — et de la physique moderne ¦— qui ne comprennent la nature qu’en ramenant ses manifestations à des mouvements mécaniques exprimables mathématiquement, et c’est considérer la physique ,et les sciences naturelles comme les étapes d’une mythologie objective dont l’histoire religieuse fournit la contrepartie dans le monde humain [6]. Mais le mesmérisme et la symbolique utilisés avec confiance dispensent de toute analyse positive. La construction philosophique de Schelling n’est ainsi que la mise en œuvre des fausses explications et des « erreurs » poétiques qui sont comme le dépôt de l’imaginaire. Mais le dessein de les ordonner en système est finalement assez digne d’attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
.

Conçu vers 1800, au moment des contacts les plus étroits de Gœthe avec le groupe romantique, le Second Faust a été écrit de 1826 à 1831. Sa maturation a été parallèle à celle des doctrines darshana
doctrines
points de vue
de Schelling, après l’Essai sur la Liberté humaine, et de Hegel, après la Phénoménologie phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
de l’Esprit (1809), Les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
œuvres ne sont pas sans rapport.

Dans les actes II et III du Second Faust, on retrouve, sous forme romantique, les problèmes communs aux philosophes post-kantiens [7]. Au cours de la « scène du Pénée », le thème central de l’acte II que la présence d’Homunculus, de l’homme magique, invitait à ne pas perdre de vue, est dégagé et débattu entre Anaxagore et Thaïes, puis poétiquement résolu par l’étonnant cortège à la gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
de l’Eau eau
água
water
hydro
qui conclut l’acte : il s’agit du problème de la vie et de ses origines. Dans l’acte suivant, les circonstances mystérieuses qui entourent le mariage mariage
casamento
de Faust et d’Hélène, les péripéties de la naissance et de la mort d’Euphorion, tout, jusqu’au rôle suspect du démon sous le masque de la Phorhyade, assure que maintenant la couche des symboles est principalement sous-tendue par le problème de la création Création
Criação
criação
creation
creación
poétique. Euphorion fait pendant à Homunculus, comme on voit, chez Kant et chez Schelling, l’art et la vie constituer un couple symétrique. Il est vrai que, pour Gœthe, c’est une solution suffisante que d’exprimer, de représenter ces problèmes : Faust tient lieu de réponse [8]. Mais Gœthe, en substituant le poète au philosophe, avoue et ruine la prétention romantique de la Naturphilosophie. Le rythme dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
ne propose, avec Hegel, qu’une sorte de Faust tour à tour abstrait et concret, qui, au prix d’une convention théâtrale logiquement obtenue, représente aussi le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
de la nature et de la vie de l’esprit. L’Encyclopédie des Sciences philosophiques n’est peut-être qu’une autre convention pour un autre poème.

Les philosophes romantiques ont ainsi défini — en une sorte d’expérimentation abstraite — les positions de la pensée pure qui ne sont pas illimitées. Vis-à-vis des problèmes les plus généraux qu’il puisse se poser, l’esprit adopte quelques attitudes essentielles qu’il a intérêt à définir. La philosophie édifie les systèmes qui, s’ils ne sont pas constitutifs, comme la science qui s’exerce un degré au-dessous, mais selon les règles de l’efficacité, sont du moins régulateurs ; ils répondent à une expérimentation supérieure de la pensée pure que Schelling lui-même suggérait encore dans sa Description de l’Empirisme philosophique (1836), et qui, par Cousin et Ravaisson, s’est propagée au XIXe siècle jusqu’à Bergson, et peut-être sous d’autres conditions jusqu’à Valéry.

Après 1809, Schelling fut sollicité par des préoccupations plus ’ nettement religieuses qui aboutissent au cours célèbre sur la Philosophie de la Mythologie d’une part, et conduisent à la Philosophie de la Révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
, publiée en" 1843, d’autre part [9]. L’influence de Jacob Bœhme et de la mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
allemande, arrêtée jusque-là par la double action de Kant et de Spinoza, devient prépondérante. Elle est manifeste dans des formules comme celle-ci : « Dieu ne peut renoncer à l’homme, car l’homme est le lien (das Band) de l’unité divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
 », qui traduisent la pensée du philosophe dans le vocabulaire de la théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
mystique. L’histoire est conçue comme théogonie, et le fonds de croyances eschatologiques cher à la pensée allemande recouvre et anéantit l’effort critique hérité de Kant. La Naturphilosophie s’achève en théosophie théosophie
teosofia
teosofía
theosophia
et en rêveries sur la culture germanique et sur son avenir [10].

Ces spéculations ont, par leur ambition de résoudre l’essentiel au prix d’une interprétation intuitive et d’une révélation personnelle, un accent insupportable. Mais elles se reforment sans cesse. Elles marquent un besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de modifier le cours de la réflexion en changeant le rythme de la pensée, qui a pour but de retarder, et finalement d’empêcher la séparation discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
nécessaire de l’imaginaire et du réel dont l’art serait la victime. Elles jouent le rôle d’une compensation instinctive. Les constructions irrationnelles que suggère librement l’intuition poétique sur le vol des oiseaux, sur la nature du feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
, sur la beauté du crépuscule, sur tous les moments de surprise ou de plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
, sur la sexualité des plantes ou la conformation des roches, sur les superstitions et la puissance des images, enseignent le prix des rapports évanescents et intenses qui sont comme la face vivante d’un univers Univers
Universo
Universe
tourné vers nous. Mais leur exploitation savante reste à jamais petite, arbitraire et stérile, car les purs produits de l’intuition ne peuvent être directement constitués en science que par une falsification de l’intelligence, même si par ailleurs ils entrent si mal dans les schèmes établis de la science physique qu’elle les abolit plus qu’elle ne les explique. La Naturphilosophie se forme en nous comme le battement lyrique de l’univers ; elle défend l’homme vrai contre la tyrannie nécessaire de l’intellect noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
, mais ne lui fournit que des armes molles comme dans les songes, même si elle prétend toujours construire les plus efficaces.

En même temps qu’elle répond à une tentation perpétuelle de l’esprit de refuser un sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
dont il n’est pas bon que tous soient capables, la philosophie romantique tente un effort désespéré pour retrouver un mode de pensée antérieur à la Critique, pré-kantien et finalement pré-cartésien. La pensée de Schelling s’est trouvé un symbole en Giordano Bruno, ce dernier témoin spéctateur
espectador
spectator
témoin
testemunha
witness
de la Renaissance et du néo-platonisme florentin en qui étaient si forts le sentiment des puissances indivises de l’esprit et l’assentiment à toutes les formes du mythe et de la vision cosmique. Plotin, Bruno, Schelling dessinent ainsi le cours d’une Naturphilosophie et d’une métaphysique de,l’imaginaire appuyées sur l’esthétique, qui inversent et complètent les philosophies de la conscience et les métaphysiques de l’idée [11]. Car l’histoire ni la nature, ni l’esprit ne se laissent ramener à un ordre unique, et l’imaginaire seul fait le prix de la réalité.

André Chastel.


[1L. Brunschvicg, Le Progrès de la Conscience dans la Philosophie occidentale, Paris, 1927, t. I, p. 313.

[2Kant, Critique du jugement, § 77, trad. Gibelin, Paris, 1933.

[3L. Brunschvicg, op. cit., pp. 342-343.

[4Schelling, La Liberté humaine, trad. Politzer, introd. par H. Lefebvre, Paris, 1926.

[5H. Lefebvre et N. Guterman, Morceaux choisis de Hegel, Paris, 1939, p. 312.

[6La place de Schelling dans cet ordre d’études est bien marquée par E. Cassirer, Philosophie der Symbolischen Formen, II. Das mythische Denken, Berlin, 1925, introd., pp. 6-17. La philosophie de la Mythologie a été récemment traduite par S. Jankélévitch, 2 vol., Paris, 1942.

[7R. Berthelot, Gœthe et les Philosophes idéalistes, II, 2. Bévue de Métaphysique et de Morale « Études sur Hegel », 1981. O. Kein, Die Universalität des Geistes im Lebenswerk Gœthes und Schelling, Berlin, 1933.

[8Gœthe, Conversations avec Eckermann, 3 janvier 1830.

[9Voir J. Gibelin, L’Esthétique de Schelling d’après la Philosophie de l’Art, 1934, sur la période romantique de Schelling, et V. Jankélévitch, l’Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling, 1932, sur la période postérieure.

[10L’évolution de Schelling manifeste cette nécessité intérieure de la pensée allemande qu’est le passage au mythe. A. Allwolm, Der Mythos bei Schelling (1927), écrit : « L’évolution de Schelling manifeste une croyance toujours plus intense au mythe » (p. 73).

[11Cette nécessité est vivement mise en valeur par K. Joël dans un ouvrage qu’Albert Béguin a bien voulu me signaler, Der Ursprung der Naturphilosophie aus dem Geiste der Mystik, Iéna, 1906 ; la Naturphilosophie n’est que la traduction d’une mystique, d’une doctrine du sentiment, qui embrasse l’univers comme unité et comme vie. « Dieu, le monde et l’âme s’identifient pour elle dans le processus vital, dans le sentiment. »