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Les pères du systeme taoïste

Tchoang-tzeu : Les maximes des hameaux et le mystère des origines

L. Wieger

dimanche 16 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

J. — Chao-tcheu demanda quête
busca
demanda
search
quest
à T’ai-koung-tiao : Qu’est-ce que les maximes des hameaux ? — Les hameaux, dit T’ai-koung-tiao, ce sont les plus petites agglomérations humaines, d’une dizaine de familles, d’une centaine d’individus seulement, formant un corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
qui a ses traditions. Ces traditions n’ont pas été inventées tout d’un coup, à priori. Elles ont été formées, par les membres distingués de la communauté, par addition d’expériences particulières ; comme une montagne est faite de poignées de terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
, un fleuve de nombreux filets d’eau eau
água
water
hydro
. L’expression verbale de ces traditions, est ce qu’on appelle les maximes des hameaux. Elles font loi. Tout va bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
dans l’empire, à condition qu’on leur laisse leur libre cours. Tel le Principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
, indifférent, impartial, laisse toutes les choses suivre leur cours, sans les influencer. Il ne prétend à aucun titre (seigneur, gouverneur). Il n’agit pas. Ne faisant rien, il n’est rien qu’il ne fasse (non en intervenant activement, mais comme norme évolutive contenue dans tout). En apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
, à notre manière humaine de voir, les temps se succèdent, l’univers Univers
Universo
Universe
se transforme, l’adversité et la prospérité alternent. En réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
, ces variations, effets d’une norme unique, ne modifient pas le tout Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
immuable. Tous les contrastes trouvent place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
dans ce tout, sans se heurter ; comme, dans un marais, toute sorte d’herbes voisinent ; comme, sur une montagne, arbres et rochers sont mélangés. Mais revenons aux maximes des hameaux. Elles sont l’expression de l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
, laquelle résulte de l’observation des phénomènes naturels. — Alors, dit Chao-tcheu, pourquoi ne pas dire que ces maximes sont l’expression du Principe ? — Parce que, dit T’ai-koung-tiao, comme elles ne s’étendent qu’au champ des affaires humaines, ces maximes n’ont qu’une étendue restreinte, tandis que le Principe est infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
. Elles ne s’étendent même pas aux affaires des autres êtres terrestres, dont la somme est à l’humanité Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
comme dix mille Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
est à un. Au-dessus du ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
et de la terre, sont le yinn et le yang Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
, l’immensité invisible. Au-dessus de tout, est le Principe, commun à tout, contenant et pénétrant tout, dont l’infinité est l’attribut tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
propre, le seul par lequel on puisse le désigner, car il n’a pas de nom propre. — Alors, dit Chao-tcheu, expliquez-moi comment tout ce qui est, est sorti de cet infini ? — T’ai-koung-tiao dit : Emanés du Principe, le yinn et le yang s’influencèrent, se détruisirent, se reproduisirent réciproquement. De là le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
physique, avec la succession des saisons, qui se produisent et se détruisent les unes les autres. De là le monde moral, avec ses attractions et ses répulsions, ses amours et ses haines. De là la distinction des sexes, et leur union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
pour la procréation. De là certains états corrélatifs et successifs, comme l’adversité et la prospérité, la sécurité et le danger. De là les notions abstraites, d’influence mutuelle, de causalité causalidade
causalité
causalidad
causality
réciproque, d’une certaine évolution evolução
évolution
evolution
evolución
circulaire dans laquelle les commencements succèdent aux terminaisons. Voilà à peu près ce qui, tiré de l’observation, exprimé en paroles, constitue la somme des connaissances humaines. Ceux qui connaissent le Principe, ne scrutent pas davantage. Ils ne spéculent, ni sur la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de l’émanation emanação
émanation
emanación
emanation
primordiale ni sur la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
éventuelle de l’ordre des choses existant. — Chao-tcheu reprit : Des auteurs taoïstes ont pourtant discuté ces questions. Ainsi Ki-tchenn tient pour une émanation passive et inconsciente, Tsie-tzeu pour une production Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
active et consciente. Qui a raison ? — Dites-moi, fit T’ai-koung-tiao, pourquoi les coqs font-ils kikeriki, pourquoi les chiens font-ils wouwou ? Le fait de cette différence est connu de tous les hommes, mais le plus savant des hommes n’en tira jamais le pourquoi. Il en est ainsi, de par la nature ; voilà tout ce que nous en savons. Atténuez un objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
jusqu’à l’invisible, amplifiez-le jusqu’à l’incompréhensible, vous ne tirerez pas de lui la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
de son fils
filho
hijo
son
être. Et combien moins tirerez-vous jamais au clair la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de la genèse genèse
genesis
génesis
de l’univers, la plus abstruse de toutes. Il est l’œuvre d’un auteur, dit Tsie-tzeu. Il est devenu de rien, dit Ki-tchenn. Aucun des deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
ne prouvera jamais son dire. Tous deux sont dans l’erreur. Il est impossible que l’univers ait eu un auteur préexistant. Il est impossible que l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
soit sorti du néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
d’être. L’homme ne peut rien sur sa propre vie Leben
vie
vida
life
zoe
, parce que la loi qui régit la vie et la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, ses transformations à lui, lui échappe ; que peut-il alors savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
de la loi qui régit les grandes transformations cosmiques, l’évolution universelle ? Dire de l’univers « quelqu’un l’a fait » ou « il est devenu de rien », ce sont là, non des propositions démontrables, mais des suppositions gratuites. Pour moi, quand je regarde en arrière vers l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
, je la vois se perdre dans un lointain infini ; quand je regarde en avant vers l’avenir, je n’entrevois aucun terme. Or, les paroles humaines ne peuvent pas exprimer ce qui est infini, ce qui n’a pas de terme. Limitées comme les êtres qui s’en servent, elles ne peuvent exprimer que les affaires du monde limité de ces êtres, choses bornées et changeantes. Elles ne peuvent pas s’appliquer au Principe, qui est infini, immuable et éternel. Maintenant, après l’émanation, le Principe duquel émanèrent les êtres, étant inhérent à ces êtres, ne peut proprement être appelé l’auteur des êtres ; ceci réfute Tsie-tzeu. Le Principe inhérent à tous les êtres, ayant existé avant les êtres, on ne peut pas dire proprement que ces êtres sont devenus de rien ; ceci réfute Ki-tchenn. Quand on dit maintenant le Principe, ce terme ne désigne plus l’être solitaire, tel qu’il fut au temps primordial ; il désigne l’être qui existe dans tous les êtres, norme universelle qui préside à l’évolution cosmique. La nature du Principe, la nature de l’Etre sont incompréhensibles et ineffables. Seul le limité peut se comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
et s’exprimer. Le Principe agissant comme le pôle, comme l’axe, de l’universalité des êtres, disons de lui seulement qu’il est le pôle, qu’il est l’axe de l’évolution universelle, sans tenter ni de comprendre ni d’expliquer.

Tchoang-tzeu, 25.


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