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Les cultures et le temps

Raimundo Panikkar : TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE

Unesco, 1975

dimanche 16 novembre 2008

Extrait de « Les cultures et le temps ». Unesco, 1975

 I. Le temps.

 1. Le temps, fruit de l’action rituelle.

Dans l’expérience primordiale de l’Inde védique, le temps est vécu comme l’existence même des êtres (que nous appelons temporels). Il n’y a pas de temps vide. Le temps est une abstraction qui n’existe pas. Ce qui existe, c’est l’écoulement (temporel) des êtres : or, c’est ce processus que rend possible le sacrifice.

Le temps naît avec le sacrifice et c’est par le sacrifice qu’il est détruit à nouveau. Cette conception est à la base de la relation intime entre le culte et le temps et elle nous offre la clef pour comprendre la place centrale du sacrifice et la participation de l’homme au dénouement du temps. Le temps est ici quelque chose que l’homme fait en étroite collaboration avec les dieux : le temps, c’est-à-dire la continuation des étants dans l’existence, est un produit théandrique.

Dans les Veda, à l’époque des Samhitâ, nous trouvons plusieurs mots pour désigner le temps, comme par exemple âyus, le temps vital, la durée de vie, ou bien ritu, le temps du sacrifice, la saison. Le temps abstrait n’intéresse pas les rishis, les sages-poètes des Veda. Pour eux, il n’y a pas de continuité du temps en dehors de l’activité rituelle ou bien de l’acte d’un dieu (Indra par exemple).

« Ce temps... n’a de réalité, c’est-à-dire d’efficience, que dans les moments où se concertent les actes divins ou sacrés... Dans cette succession d’actes qui lient les moments on chercherait en vain une continuité donnée : la continuité n’est que le fruit de l’activité édiflcatrice qui reprend jour après jour. »

Dans les Veda, l’unité du temps est le jour, sur lequel est centrée toute l’expérience du temps. Aurore et crépuscule sont les « jonctions », les moments les plus « critiques » de la journée. C’est « de jour en jour » (dive dive) et par le sacrifice quotidien, Vagnihotra, que la durée s’étend et que l’existence continue. D’où la fameuse expression : « Si le prêtre n’offrait tous les matins le sacrifice du feu, le soleil ne se lèverait pas. »

Plus tard, le sacrifice devenant de plus en plus élaboré, et la construction de l’autel du feu dans les Brâhmanas s’étalant sur une époque d’un an, l’unité de temps s’est étendue à l’année. Le sacrifice demeure le fondement de la construction temporelle. Chaque brique de l’autel correspond à un jour de l’année.

C’est le purusha, l’homme cosmique dans le Rig Veda et Prajâpati dans les Brâhmanas qui est immolé à l’origine, afin que le monde soit : le monde n’est que par cet acte sacrificiel primordial. D’autre part, c’est le sacrifice qui, dans un deuxième acte, accomplit celui-ci en sens inverse, reconstitue le Seigneur des êtres. Comme Prajâpati est identifié au temps, symbolisé dans l’année, ce remembrement correspond à la consolidation du temps, à la structuration de l’année. Cette activité est souvent comparée dans les Veda à celle du tissage, la trame étant faite du jour et de la nuit et des moments rituels.

Une autre image, très ancienne, qui représente le rythme temporel est celle de la roue (cakra), symbole du cycle solaire. Cette image joue un rôle capital, même aujourd’hui, dans les spéculations sur le temps aussi bien que comme symbole populaire du « cycles » de l’existence.

En résumé, il y a d’une part dans cette intuition védique du temps l’idée d’une relation étroite entre le temps et l’action du culte (karman au sens foncier), de sorte que l’un n’existe pas sans l’autre ; d’autre part, l’homme du Veda aspire — contrairement à l’homme des époques postérieures — soit à une longue vie, soit à une certaine continuité qui ne semble pas être assurée par les faits cosmologiques.


Voir en ligne : Raimundo Panikkar