Philosophia Perennis

Accueil > Tradition hindoue > Raimundo Panikkar : TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE

Les cultures et le temps

Raimundo Panikkar : TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE

Unesco, 1975

dimanche 16 novembre 2008

Extrait de « Les cultures et le temps ». Unesco, 1975

 3. L’herméneutique linguistique.

La philosophie indienne s’est intéressée au temps, surtout à partir de la réflexion sur la grammaire et le langage, et d’autre part (et ceci est frappant dans le Yoga), à partir d’un souci spirituel de dépassement du temps. Les autres systèmes philosophiques ne se sont guère préoccupés du temps ; tout au plus l’ont-ils inclus dans leur systématisation des facteurs de l’existence, mais sans pour autant baser leur conception de l’univers sur le phénomène du temps.

Nous nous bornerons ici à présenter, à titre d’exemple, les analyses du temps faites par Bhartrhari dans son Vâkyapadîya. Dans le chapitre sur le temps, ce philosophe du langage analyse les conceptions du temps qui existaient à son époque et expose ses propres vues.

Il est évident que le temps est étroitement lié à l’action, car, comme le dit un texte tantrique, l’espace cause la limitation dans les formes, et le temps dans l’action. Bhartrhari maintient que le temps, un en soi, n’est différencié et divisé qu’à cause des actions (kriyâbheda), car il n’y a pas de temps perceptible sans une action qui donne des idées d’avant et d’après, de vite ou de lent. Une action consiste en une succession d’instants (sakrama). C’est par l’analyse de ses deux fonctions que le rôle du temps est décrit avec précision : la force de permission (abhyanujha) et la force qui empêche ou retient (pratibandha). En effet, ce sont ces deux fonctions du temps qui assurent l’ordre de l’univers, sans elles tout serait produit ou détruit simultanément. La première fonction permet aux choses virtuelles de se réaliser, de s’épanouir dans le temps, la deuxième empêche les choses de surgir avant leur temps et de continuer quand le temps qui leur est assigné est révolu. Ainsi, le temps est appelé la cause auxiliaire ou bien efficiente, qui seule peut régler et activer les autres causes.

Certaines écoles philosophiques ont nié l’existence d’un temps indépendant de l’action. Bhartrhari, au contraire, ne reconnaît que l’existence du temps tout court avec indépendance souveraine de toute division entre temps passé, futur et présent. C’est, pense-t-il, le déroulement des actions qui nous fait parler du passé, futur et présent, le temps étant, lui, toujours le même. C’est-à-dire que nous parlons de passé parce qu’une action s’est terminée, et que nous pensons au futur quand nous imaginons des événements qui vont se produire. La preuve de l’existence du temps dans le présent est plus difficile à donner et elle implique une analyse détaillée de l’usage grammatical que nous n’allons pas poursuivre dans cette étude.

Le temps est appelé le miroir pur qui reflète la forme réelle des étants. C’est le temps, pour ainsi dire, qui met à nu la réalité des choses.

Finalement, le philosophe-grammairien reconnaît que toute action serait impossible sans le temps ; que l’on essaie ou non de le relativiser et d’en faire un concept purement mental, on ne peut échapper à un fait.

Dans le Mahâbhâshya et son commentaire par Kaiyata, on trouve déjà l’affirmation que c’est le changement (parinâma) dans les êtres qui nous oblige à accepter la réalité du temps.

Ces exemples suffisent à montrer que les analyses empiriques et phénoménologiques ont bien existé dans la tradition indienne. Il n’en demeure pas moins, et le fait est significatif, que le langage est le point de départ de ces réflexions. Les autres analyses, tout aussi précises, qui existent dans le Yoga et le bouddhisme, sont inspirées par un intérêt purement spirituel et aboutissent non à une affirmation empirique, mais plutôt à la négation de toute réalité objective du temps.


Voir en ligne : Raimundo Panikkar