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Les cultures et le temps

Raimundo Panikkar : TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE

Unesco, 1975

dimanche 16 novembre 2008

Extrait de « Les cultures et le temps ». Unesco, 1975

 4. Intériorisation et dépassement du temps.

Les Veda cherchaient la continuité temporelle par l’acte du sacrifice, mais les Upanishads commencent à douter de la permanence de cet acte et de cette durée. L’immortalité, unique souci des sages upanishadiques, n’est plus assurée par l’accomplissement du rite. Ce n’est plus à l’extérieur, dans le culte ou le cosmos, que se trouve la continuité, mais bien à l’intérieur, en l’homme, ou plus précisément dans le Soi, l’âtman. Et cependant, les connexions cosmiques ne manquent pas dans cette nouvelle vision.

Un des premiers facteurs que l’on découvre dans la recherche de cette continuité est le souffle de vie, prâna. Prâna est d’une part le principe de vie et l’aspect individuel (adhyâtma) du vent cosmique (vâyu) infatigable et omniprésent ; d’autre part, prâna n’est pas seulement le souffle physiologique, et le rythme de la respiration devient aussi une pratique spirituelle (vrata) pour surmonter la mort. C’est le début des exercices yogiques du contrôle du souffle (prânâ-yama). Si même le soleil est dit se lever et se coucher dans le prâna, on comprend l’importance cosmologique du souffle. Plus tard, prâna est identifié à l’immortalité (amrita) et au brahman même. Ce qu’il importe de noter, c’est que la respiration correspond à un temps intérieur, et c’est la maîtrise de ce rythme intérieur, surtout dans le Yoga, qui conduit au dépassement du temps — extérieur aussi bien qu’intérieur.

La transition entre le temps cultuel des Veda et le temps intériorisé des Upanishads est évidente là où la respiration, interprétée comme sacrifice, se substitue au sacrifice du feu (agnihotra).

En plus, les Upanishads cherchent ce qui est au-delà du passé et du futur, elles cherchent l’infinitude (bhûman) et la plénitude (pûrnam), qu’elles trouvent symbolisées davantage dans l’espace que dans le temps : c’est l’atmosphère, l’espace infini (âkâsha) qui est aussi présent au plus intime du cœur (hridâkâsha).

On trouve dans le Kâlacakratantra un écho lointain de cette intériorisation du temps comme exercice spirituel visant à dépasser le temps :

« (Le Yogin) met en relation l’inspiration et l’expiration avec le jour et la nuit, ensuite avec les quinzaines, les mois, les années, en arrivant progressivement jusqu’aux plus grands cycles cosmiques. »

Le but de cette pratique, et d’autres semblables, est évidemment d’arriver à découvrir l’irréalité du temps, et finalement de la dépasser.

A partir de l’époque upanishadique, le temps — succession et durée — est dévalorisé ainsi que l’univers de l’acte (karman) et, à la fin de ce processus, c’est la doctrine du cycle des existences (samsara) qui entraîne une conception négative du temps. Les écoles métaphysiques ayant pour but la délivrance (moksha) tendent théoriquement à nier toute valeur réelle du temps, et cherchent à en arriver en pratique à un état d’existence qui est au-delà du temps — en termes de Yoga, à la « cessation des états mentaux », dont le temps fait partie.

Pour affirmer la relativité du temps, on en arrive alors à en faire une conception mentale à laquelle ne correspond pas de « chose réelle ». Cette réduction presque psychologique du temps est exprimée notamment dans le Yoga Vâsishtha qui veut démontrer le caractère irréel des instants et des âges cosmiques. Selon l’état mental du sujet, dit-il, un instant peut apparaître comme un kalpa (éon), ou tout au contraire, un éon peut être vécu comme un seul instant. Bref, le temps n’existe pas en soi. Celui qui est absorbé dans la méditation ne connaît ni jour ni nuit et, finalement, la connaissance du Soi, l’illumination, englobe en un instant tout le devenir.

Les écoles spirituelles, à partir des Upanishads et du bouddhisme, prennent l’instant, kshana, comme point d’appui pour le « saut dans l’intemporel ». Il convient ici de noter que la doctrine de l’instantanéité et de « l’instant favorable de la délivrance » a profondément influencé les doctrines spirituelles hindoues.

L’intériorisation du temps, premier pas vers son dépassement, aboutit ainsi à la découverte du « temps subtil », de l’unité infiniment petite du temps, dans laquelle se rencontrent temps et éternité, mouvement et stabilité, car :

« c’est du caractère statique (sthiti) du temps que dépend toute quiétude. »

Patanjali, dans son Yoga Sûtra, recommande

« la méditation sur l’instant et la succession des instants pour arriver à la connaissance née de la discrimination. »

Le commentaire définit l’instant — unique aspect « réel » du temps — en termes d’atomes (anu) et de leur mouvement. La succession d’un instant à l’autre et les unités du temps — ici l’influence du bouddhisme est visible — ne sont pas réelles (na asti vastu-samâhârah) mais existent uniquement dans l’esprit (buddhi) comme une conception mentale ou verbale. Le temps est vide de réalité (vastushûnya : sans substance), et les yogin n’acceptent que l’instant présent, sans passé ni avenir. La méditation (samyama) a donc pour but d’arriver à la perception de l’instant pur et — paradoxalement — sans tache de temporalité. Car c’est ce temps subtil (sûkshma) qui est le tremplin pour l’atemporel et l’éternel. Les transformations (parinâma) ne sont pas niées, mais ramenées à l’unique dimension instantanée du temps.

Non seulement dans le bouddhisme, mais aussi dans d’autres écoles de spiritualité, cet instant acquiert une note kairologique — c’est-à-dire que le salut, l’éveil, la délivrance du joug temporel, peut se faire à chaque instant, ou bien à l’instant favorable (et ici, une certaine conception de la grâce est impliquée). Le Shivaisme du Kashmîr (l’école Trika) va encore plus loin :

« Puisque aucun temps n’unit substantiellement les instants, le yogin pourra disjoindre et pénétrer dans le vide interstitiel (madhya) libérateur qui sépare deux instants successifs. »

Selon ce système, l’instant est qualifié de vibration de la conscience ; il est l’éternel présent qui seul donne plénitude et félicité, état que ne conditionnent ni l’espace ni le temps. C’est par l’instant qu’on pénètre dans la réalité intemporelle.

Peut-on chercher à cerner encore de plus près la conception du temps dans l’Inde traditionnelle ? Nous avons cité le symbole si riche du vase comble. Peut-être pourrions-nous deviner quelques aspects de ce vase débordant de temporalité ?

Le premier, c’est la co-extensivité entre le temps et les étants. Il y a du temps tant que les étants existent et les étants existent tant qu’ils ont du temps (pour exister).

Le deuxième aspect, c’est qu’il existe le même degré de réalité entre les étants et le temps. Si les étants sont considérés comme réels, irréels ou à mi-chemin (sadasadanirvacanlya), le temps participe du même degré de réalité.

Bien que le langage ne soit pas adéquat pour exprimer ce troisième aspect, la plupart des systèmes de l’Inde considèrent que le temps, et avec lui les étants, n’épuise pas toute la réalité. Le vase qui contient le temps rend possible le temps mais il n’est pas temporel.


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