Philosophia Perennis

Accueil > Tradition hindoue > Raimundo Panikkar : TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE

Les cultures et le temps

Raimundo Panikkar : TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE

Unesco, 1975

dimanche 16 novembre 2008

  

Extrait de « Les cultures et le temps   ». Unesco, 1975

 2. Mythe   et histoire : itihâsa et purâna.

La vision qu’un peuple a de l’histoire indique la façon dont il comprend son propre passé et l’assimile dans le présent. Mais c’est moins l’interprétation écrite que la façon de vivre et de revivre le passé qui témoigne de l’attitude du peuple vis-à-vis de l’histoire. Or, l’Inde a vécu son passé beaucoup plus par ses mythes que par l’interprétation de son histoire en tant que souvenir des événements passés. Non que cette dernière soit absente — en certaines régions on a même une conscience aiguë de l’histoire dans ce sens-là — mais l’on manque de critères de différenciation entre mythe et histoire, fait déconcertant pour l’esprit occidental qui ne voit pas que son mythe à lui est précisément l’histoire. G. Dumézil remarque à propos de la grande épopée, le Mahâbhârata, qu’il

« n’est pas selon nos conceptions de l’histoire, mais remplace l’histoire et rend les mêmes services aux dynasties en quête   de grands ancêtres comme à la foule des auditeurs friands d’un glorieux passé. »

Il s’agit donc du mythe comme homologue de l’histoire.

Les expressions consacrées pour « histoire mythique » ou « mythe historique » — les deux étant inséparables — sont d’une part : itihâsa « il en fut ainsi », qui désigne la littérature épique, et de l’autre : purâna « récit ancien » désignant la littérature plus proprement mythique où s’entremêlent évidemment des éléments historiques.

La relation entre mythe et histoire ne doit pas être conçue comme une relation entre légende et vérité, mais comme deux façons de voir le même horizon de réalité qui est interprété comme mythe par celui qui est à l’extérieur et comme histoire par celui qui est dedans. Ce qui, en Occident, remplit la fonction de l’histoire est ce qu’en Inde l’Occidental appellera le mythe. En d’autres termes, ce que l’Occidental appelle chez lui l’histoire est vécu par les Indiens comme mythe. Mais aussi, vice versa, ce qui, en Inde, a le degré de réalité de l’histoire est ce qu’en Occident l’Indien appellerait le mythe. En d’autres termes, ce qu’il appellerait chez lui l’histoire est vécu par les Occidentaux comme mythe. Du point de vue occidental, ce n’est pas l’histoire qui a un poids dans l’esprit des Indiens, mais est précisément mythe tout ce qui a une importance dans la conscience historique du peuple.

Les personnages et les événements qui marquent profondément et qui inspirent la vie des Indiens (en termes occidentaux : qui ont un poids historique) forment nécessairement des mythes, car tout événement qui a une « consistance » disons existentielle entre dans le mythe. Le degré de réalité du « mythe » est plus grand que celui de l’ « histoire ». On pourrait illustrer cette affirmation en se référant à la réaction populaire au moment de la naissance du Bangla Desh.

Le processus de création des mythes n’est pas terminé et M. Eliade a suffisamment montré que l’ « homme archaïque » s’intéresse davantage aux archétypes qu’à l’unicité de la situation historique.

Si l’on est prêt à accepter que cette « conscience mythique » correspond à la « conscience historique » occidentale, du moins dans sa fonction de préservation et d’intégration du passé, il faut dire que l’Inde n’a guère réfléchi sur « l’histoire », mais qu’elle l’a assimilée d’une façon organique dans le « mythe ». Cette assimilation peut être comparée aux arbres sacrés comme le Pippal dont les racines aériennes retombent sur le sol, s’enracinent de nouveau et parfois survivent quand le tronc a déjà disparu.


Voir en ligne : Raimundo Panikkar