Philosophia Perennis

Accueil > Tradition hindoue > Raimundo Panikkar : LE TEMPS

Les cultures et le temps

Raimundo Panikkar : LE TEMPS

TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE. KALA ET KARMAN

dimanche 16 novembre 2008, par Cardoso de Castro

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

« Au-dessus du temps a été placé un vase comble » Atharva Veda Véda
Veda
Vedas
XIX, 53, 3.

L’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de l’univers Univers
Universo
Universe
— et donc l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
, humaine et cosmique — est sous l’emprise de deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
forces supérieures : kala Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
(le temps) et karman (l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
).

En conséquence, la première partie de cette étude sera consacrée au temps, et la deuxième, plus brève, à l’histoire. Nous aborderons le problème du temps en suivant les différentes voies de la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
que nous trouvons résumées dans un passage de Bhartrhari :

« La vision du temps varie selon qu’il est considéré comme pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
, comme le Soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
ou bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
comme divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
. Dans l’état d’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
(le temps) est le premier à se manifester, mais il disparaît dans l’état de sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
. »

 I. Le temps.

 1. Le temps, fruit de l’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
rituelle.

Dans l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
primordiale de l’Inde védique, le temps est vécu comme l’existence même des êtres (que nous appelons temporels). Il n’y a pas de temps vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
. Le temps est une abstraction qui n’existe pas. Ce qui existe, c’est l’écoulement (temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
) des êtres : or, c’est ce processus que rend possible le sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
.

Le temps naît avec le sacrifice et c’est par le sacrifice qu’il est détruit à nouveau. Cette conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
est à la base de la relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
intime entre le culte et le temps et elle nous offre la clef pour comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
la place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
centrale du sacrifice et la participation participation
participação
participación
metoche
métochè
de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
au dénouement du temps. Le temps est ici quelque chose que l’homme fait en étroite collaboration avec les dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
 : le temps, c’est-à-dire la continuation des étants dans l’existence, est un produit théandrique.

Dans les Veda, à l’époque des Samhita, nous trouvons plusieurs mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
pour désigner le temps, comme par exemple ayus, le temps vital, la durée de vie Leben
vie
vida
life
zoe
, ou bien ritu, le temps du sacrifice, la saison. Le temps abstrait n’intéresse pas les rishis, les sages-poètes des Veda. Pour eux, il n’y a pas de continuité du temps en dehors de l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
rituelle ou bien de l’acte d’un dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
(Indra Indra par exemple).

« Ce temps... n’a de réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, c’est-à-dire d’efficience, que dans les moments où se concertent les actes divins ou sacrés... Dans cette succession d’actes qui lient les moments on chercherait en vain une continuité donnée : la continuité n’est que le fruit de l’activité édiflcatrice qui reprend jour après jour. »

Dans les Veda, l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
du temps est le jour, sur lequel est centrée toute l’expérience du temps. Aurore et crépuscule sont les « jonctions », les moments les plus « critiques » de la journée. C’est « de jour en jour » (dive dive) et par le sacrifice quotidien, Vagnihotra, que la durée s’étend et que l’existence continue. D’où la fameuse expression : « Si le prêtre n’offrait tous les matins le sacrifice du feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
, le soleil ne se lèverait pas. »

Plus tard, le sacrifice devenant de plus en plus élabor travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
é, et la construction de l’autel du feu dans les Brâhmanas s’étalant sur une époque d’un an, l’unité de temps s’est étendue à l’année. Le sacrifice demeure le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
de la construction temporelle. Chaque brique de l’autel correspond à un jour de l’année.

C’est le purusha Purusha
Puruşa
, l’homme cosmique dans le Rig Veda et Prajâpati dans les Brâhmanas qui est immolé à l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
, afin que le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
soit : le monde n’est que par cet acte sacrificiel primordial. D’autre part, c’est le sacrifice qui, dans un deuxième acte, accomplit celui-ci en sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
inverse, reconstitue le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
des êtres. Comme Prajâpati est identifié au temps, symbolisé dans l’année, ce remembrement correspond à la consolidation du temps, à la structuration de l’année. Cette activité est souvent comparée dans les Veda à celle du tissage, la trame étant faite du jour et de la nuit tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
et des moments rituels.

Une autre image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
, très ancienne, qui représente le rythme temporel est celle de la roue (cakra), symbole symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
du cycle solaire. Cette image joue un rôle capital, même aujourd’hui, dans les spéculations sur le temps aussi bien que comme symbole populaire du « cycles » de l’existence.

En résumé, il y a d’une part dans cette intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
védique du temps l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
d’une relation étroite entre le temps et l’action du culte (karman au sens foncier), de sorte que l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
n’existe pas sans l’autre ; d’autre part, l’homme du Veda aspire — contrairement à l’homme des époques postérieures — soit à une longue vie, soit à une certaine continuité qui ne semble pas être assurée par les faits cosmologiques.

 2. Le temps comme pouvoir cosmique.

Une deuxième intuition fondamentale du temps, apparentée d’ailleurs à la première, va jusqu’à considérer le temps comme un pouvoir cosmique qui est origine et principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
même de la réalité. Il s’agit là non seulement d’une conception très ancienne qui a des correspondances dans d’autres civilisations, mais surtout d’une vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
populaire et largement répandue, appartenant probablement à la couche moins brahmanique de la tradition indienne. Cela expliquerait que presque toutes les écoles orthodoxes aient réagi fortement contre ce qu’elles appellent le kalavada, c’est-à-dire la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
qui place le temps au centre centre
centro
center
de la réalité et lui attribue une causalité causalidade
causalité
causalidad
causality
universelle. Toute négation violente présuppose précisément l’existence, et même la prédominance de la chose niée : ainsi la tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
atemporelle et transtemporelle si marquée dans un certain hindouisme s’expliquerait justement par le rôle important que le temps absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
a joué dans l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
de l’époque.

a) Le temps, principe absolu : le Destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
.

Nous laisserons de côté la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de savoir Wissen
saber
savoir
si la conception du temps absolu a été importée en Inde de Babylone ou de Grèce, et quelles sont ses relations avec l’Iran. Ce qui nous intéresse surtout, c’est l’importance de cette doctrine depuis l’époque de l’Atharva Veda. Si l’on trouve une exaltation du Grand Temps dans deux hymnes de ce Veda, il s’agit là de la première expression de cette vision du Temps qui est « le créateur du créateur », Prajâpati, et qui est brahman Brahman lui-même :

1. « Le temps tire (le char, tel) un cheval avec sept sept
sete
seven
siete
rênes,
avec mille yeux, riche en semence semence
semente
seed
, exempt de vieillir.
Le montent les poètes qui comprennent les chants inspirés.
Il a pour roues toutes les existences.

2. Le temps tire donc sept roues,
il a sept moyeux, son essieu (s’appelle) la non-mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
.
Sis en deçà de toutes ces existences,
il est en marche, lui le premier des dieux.

3. Un vase plein a été mis au-dessus du Temps.
Nous voyons (le Temps), bien qu’il soit en
beaucoup d’endroits (à la fois).

Situé en face de toutes ces existences,
le Temps (siège aussi), dit-on, au plus haut firmament

4. Ensemble il a apporté les existences,
ensemble il a fait le tour des existences.
Lui qui était le père, il est devenu leur fils fils
filho
.
Il n’est pas d’éclat plus haut que le sien.

5. Le Temps a engendré le Ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
là-haut,
le Temps (a engendré) aussi les Terres que voici.
Mises en branle par le Temps, les choses qui furent
et qui doivent être ont leur répartition.

6. Le Temps a créé la Terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
prithvî
 ;
dans le Temps brûle le Soleil ;
dans le Temps l’œil voit au loin
(oui), dans le Temps, toutes les existences.

7. Dans le Temps est la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
 ;
dans le Temps le souffle pneuma
πνεῦμα
souffle
sopro
breath
prāna
prāṇa
prana
Vayu
 ;
dans le Temps est concentré le nom.
Du Temps qui survient
toutes les créatures se réjouissent.

8. Dans le Temps est l’Ardeur (sacrée), dans le Temps
est concentré le tout Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
-puissant brahman (oui), dans le Temps.
Le Temps est le seigneur de toutes choses,
lui qui a été le père de Prajâpati. »

Toute la réalité dépend du Temps, et même le sacrifice, qui, dans le reste du Veda, est considéré comme la force suprême, est lui aussi subordonné au Temps. Il est important de noter la relation que l’on trouve, dans pratiquement tous les textes sur le temps, entre le Temps absolu et le temps empirique, créateur et créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, père et fils, cause causa
cause
aitia
aitía
aition
et causé. Ici l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
est soutenu par le temps, étendu dans le temps. Même les réalités intérieures — la conscience et le souffle — sont sous l’emprise du temps. Il y a un dynamisme universel qui fait tout mouvoir. En bref, kala est ici la divinité suprême qui n’est soumise ni au créateur personnifié (Prajapati), ni aux pouvoirs impersonnels et universels du sacrifice ou du brahman :

« Après avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
conquis tous les mondes par la Formule, le temps se met en marche, dieu suprême. »

La Maitri Upanishad Upanishad
Upanishads
Upanixade
Upanixades
, qui reflète plusieurs conceptions du temps, cite une expression de la doctrine du Temps absolu (kalavada) :

« Du temps découlent les êtres, par le temps ils vieillissent, dans le temps ils sont détruits : le Temps étant sans-forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
assume une forme. »

Il y a donc deux aspects du temps : le temps transcendant Transzendenz
transcendence
transcendência
transcendencia
trascendencia
transcendant
transcendente
et le temps incarné dans le soleil, les planètes et les divisions empiriques.

Nous ne pouvons guère établir tous les liens entre cet ancien kalavada et les textes beaucoup plus tardifs sur le temps dans le Mahabharata. En effet, c’est surtout par des citations figurant dans les textes qui cherchent à la réfuter que cette doctrine nous est connue.

D’ailleurs, ce que nous trouvons reflété dans le Mahabharata est une conception plus populaire, qui a sans doute profondément influencé l’attitude des cercles moins « védiques », c’est-à-dire la conception du Temps en tant que Destin. Une certaine passivité hindoue, presque fataliste, qu’on attribue trop facilement à une influence musulmane en Inde, a ses racines dans cette vision du temps.

La citation la plus fréquente que l’on attribue aux kalavadin est la suivante :

« Le Temps mûrit les êtres, le Temps enveloppe les créatures. Le Temps veille quand tous sont endormis. Le Temps est difficile à surmonter. »

Que bien des vues différentes aient existé sur le temps est manifeste dans le Mahabharata, mais celle qui prédomine semble bien être celle d’un destin insurmontable.

« (Le Temps est) le Seigneur qui opère le changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
dans les êtres — ce qui ne peut être compris et ce dont on ne peut revenir. Il est la destinée (cours : gati) de tout ; si l’on n’y va pas, où ira-t-on ? Si l’on cherche à échapper ou si l’on reste immobile, on ne peut pas éviter le temps. Les cinq sens ne peuvent le concevoir. Certains disent que (kâla) est le Feu, et d’autres qu’il est le Seigneur des créatures (Prajâpati). Quelques-uns conçoivent le temps comme la saison, d’autres comme le mois, d’autres encore comme le jour, ou bien l’instant... Il y en a qui disent qu’il est l’heure (muhûrta) : mais ce qui n’est qu’Un a beaucoup de formes. Il faut savoir que c’est le Temps qui contrôle tout ce qui est. »

Ici, comme dans beaucoup d’autres textes, on perçoit le Temps, indivisible et tout-puissant, au-delà du temps divisible et mesuré.

Le Temps est la cause de tout, c’est lui qui crée et détruit, qui lie les hommes par ses liens et cause les joies et les souffrances des hommes sans tenir compte de leurs actions. Selon cette conception, l’homme est simplement livré au Destin et ses actions, ses efforts ne changent rien à son sort. Finalement, l’aspect destructeur domine : c’est le Temps qui précipite tous les êtres vers la dissolution. Il est comparé à l’océan où l’on ne voit ni l’autre rive, ni une île pour se réfugier. Le Temps devient le grand pouvoir destructeur, parfois synonyme de la mort.

L’idée fréquemment formulée que le temps « cuit » ou mûrit les êtres signifie simplement qu’il conduit à la vieillesse et finalement à la mort. La vue bouddhiste sur l’impermanence de l’existence semble avoir influencé cette vision du temps, dans un dynamisme toujours fluctuant et fugitif.

Les Puranas contiennent des échos de la conception du temps comme divinité, mais ils essaient souvent de l’intégrer à leurs théologies respectives. Lorsqu’il est dit que kala est sans commencement et sans fin, sans vieillissement, omniprésent et souverainement libre, qu’il est le grand Seigneur, nous avons là la continuation de l’ancien kalavada : « Le Temps étant infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
, il cause la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
, étant sans commencement, il crée le commencement, l’immuable. » Mais les Puranas considèrent plutôt le temps comme un pouvoir divin.

b) Le temps, pouvoir de Dieu.

L’Atharva Veda parlait déjà d’un « vase plein qui est placé au-dessus du temps » et dans lequel, peut-on penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
, le temps puise constamment. Cette plénitude au-delà du temps peut être comprise à la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
de la Maitri Upanishad Maitri Upanishad
Maitri Upaniṣad
In The Thirteen Principal Upanishads, ed. R. E. Hume, 2nd ed., London, 1931.
, selon laquelle « brahman a deux formes : temps et atemporalité ». Ainsi, il n’y a plus le Temps absolu et le temps relatif, mais le temps d’un côté et, de l’autre, la pure transcendance atemporelle. On décèle ici une mutation transformation
transformação
transformación
mutation
mutação
mutación
Wandlung
Überführung
transformateur
transfiguration
transfiguração
transfiguración
radicale qui, s’étant amorcée dans la conception védique du sacrifice, ne rayonne vraiment que dans la période upanishadique et védântique : l’éternel est conçu non plus comme un temps illimité, non plus comme un temps absolu, mais comme quelque chose qui dépasse toute temporalité. Le vase plein de temps et qui permet à celui-ci de s’échapper n’est pas lui-même temporel : il contient le temps tout en étant atemporel : « Le temps mûrit (cuit) tous les êtres dans le grand Soi — ce en quoi le temps même est cuit : celui qui le sait connaît le Veda. »

Mais ce passage ne s’opère pas sans rupture ni polémique : le théisme, dont un des premiers documents est la Svetâsavatara Upanishad, s’attaque au kalavada qui lui paraît matérialiste et athée :

« Certains sages disent que (la cause du monde) c’est la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
et d’autres disent : le temps. Ils se trompent, c’est la puissance de Dieu qui fait en ce monde tourner la roue du brahman. »

Le temps n’est pas une réalité indépendante, mais c’est le Seigneur qui est « le connaisseur et le créateur du temps », et le temps est son instrument. L’Upanishad insiste sur la transcendance du Seigneur vis-à-vis du temps :

« Il est l’origine... il est au-delà du triple temps... Il est plus haut, il est autre que l’arbre (du monde), que le temps et les formes... »

Lui, Rudra, reprend les mondes à la fin du temps.

Dans les théologies shivaïtes aussi bien que vishnuïtes, toute réalité qui n’est pas identique à Dieu — bien que très souvent identifiée à lui — devient sa puissance ou sakti. D’après son importance cosmologique, le temps est une des premières puissances du Dieu : kala-sakti, son instrument dans la création Création
Criação
criação
creation
creación
, la conservation et la destruction de l’univers. Mais, dans les Purana, les doctrines darshana
doctrines
points de vue
concernant le temps sont multiples. Le Shiva Purana, par exemple reconnaît trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
niveaux du temps, où l’on peut découvrir le processus par lequel le temps absolu fut absorbé par le shivaïsme. Dans sa première phase, le temps est non différent de Shiva, il est éternel, etc. Dans sa seconde phase, il devient le pouvoir de Shiva, Shiva étant l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
intime (atman âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
) du temps. Il régit l’univers par le moyen du temps. Dans la troisième phase, le temps est considéré comme un principe de limitation Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
, étant le produit de maya Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
, l’illusion cosmique. Ce n’est que dans cette dernière phase que le temps est divisé, qu’il cause la succession, la durée et la limitation. On a simplement transféré l’aspect transcendant, absolu, du temps dans le domaine du dieu, et son aspect empirique dans le domaine de la maya, celle qui voile le réel. Pourtant, le concept de kalasakti représente un certain équilibre entre ces deux extrêmes.

Le vishnuïsme a accepté la même théorie. Dans le Mahabharata la place éminente du temps est exprimée de la manière suivante :

« Au-delà de l’esprit est l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
, au-delà de l’intelligence est le grand Temps : (mais) au-delà du Temps est le Seigneur Vishnu Viṣṇu
Vishnu
Vichnou
Vishnu
Hari
Vichnouisme
duquel procède tout l’univers. »

Dans la Bhagavad Gita, c’est Krishna Krishna
Kṛṣṇa
Krichna
Yadav
Divinité centrale de l’hindouisme, la divinité suprême à l’origine de toutes les autres ; le huitième avatar (incarnation) de Vishnou.
qui s’identifie au temps, dans son aspect indestructible, mais destructeur.

Au sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de l’immanence immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
divine, le Bhagavata Purana dit :

« Le Seigneur pénètre toutes les existences par son propre pouvoir (atmamaya) : à l’intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
il assume la forme de l’esprit (purusha) ; à l’extérieur (il prend) la forme du temps (kala-rupa). »

Le rôle cosmologique de kala est décrit maintes fois dans les Purana où il est dit que le temps existe à l’état latent pendant la dissolution du monde, et il est réveillé par le dieu au moment de la nouvelle création.

Pourtant kala est et reste plus étroitement lié à Shiva qu’à Vishnu, et c’est son aspect destructeur qui l’emporte sur les autres aspects cosmologiques. Shiva lui-même est appelé mahakala, le grand Temps, équivalant à la mort. La déesse destructrice Kali shakti
kālī
kali
l'Énergie
est peut-être le correspondant féminin femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
du dieu Rudra-Shiva, identifié au temps.

La conception de kalasakti a profondément influencé la pensée hindoue, et même un philosophe comme Bhartrhari fait d’elle le premier pouvoir de l’Un, et c’est :

« dépendant de son pouvoir du temps, auquel est attribué la différenciation, que les six transformations (parinama) comme la naissance, etc., deviennent la cause de la variété de l’existence. »

Et le premier commentaire explique que ce pouvoir est indépendant (svatantrya sakti) et la cause de tout.

Les deux conceptions traitées jusqu’ici englobent une grande variété de vues et elles ont ceci en commun qu’elles appartiennent à un univers religieux : qu’il s’agisse du temps du culte ou bien du temps pouvoir absolu ou divin, elles représentent deux aspects du temps valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
sacrée, mais bien d’autres ont été envisagés par la tradition.

c) Le temps dépourvu du pouvoir réel.

Pour certaines civilisations, le « vase comble » du temps s’est brisé en d’innombrables morceaux et il ne reste plus que les différents paramètres temporels des différents secteurs de la réalité. Pour d’autres, le vase est le symbole de l’auteur du temps, comme nous l’avons déjà vu. Mais il y a encore une autre conception qui a trouvé dans l’Inde des représentants illustres : le temps comme illusion cosmique par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
.

Le cheminement de cette pensée est relativement facile à déceler. Quand les traits anthropomorphiques du « vase au-dessus du temps » s’affaiblissent, ce vase cesse d’être le seigneur de la réalité temporelle pour en devenir la cause impersonnelle et en assumer toute la charge de réalité, de sorte que tout ce qui s’écoule du « vase comble » n’est plus pleinement réel.

Le temps devient ainsi dépourvu de réalité ou au moins de pouvoir de réalité. Il devient même le symbole de l’illusion. Le vase au-dessus du temps reste toujours comble parce qu’en réalité il ne se vide jamais ; il n’y a pas de temps qui s’écoule, rien ne tombe du vase intemporel. L’éternel a ici dévoré le temps. Le temps ici appartient à l’ordre de la maya interprétée comme illusion, il est fondé sur l’avidya avidyā
avidya
avidyâ
, ou ignorance cosmique. Il n’est qu’une surimposition adhyāsa
surimposition
superimposition
sobreposição
à l’Absolu, au Brahman.

La spéculation philosophique cherchera à nuancer cette vision et l’on pourrait caractériser une bonne partie de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
indienne par le coefficient de réalité que les différents systèmes attribuent au temps, comme nous allons le voir.

 3. L’herméneutique Hermeneutik
hermenêutica
herméneutique
hermeneutics
hermeneutica
linguistique.

La philosophie indienne s’est intéressée au temps, surtout à partir de la réflexion sur la grammaire et le langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
, et d’autre part (et ceci est frappant dans le Yoga Yoga
Ioga
), à partir d’un souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
spirituel de dépassement du temps. Les autres systèmes philosophiques ne se sont guère préoccupés du temps ; tout au plus l’ont-ils inclus dans leur systématisation des facteurs de l’existence, mais sans pour autant baser leur conception de l’univers sur le phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
du temps.

Nous nous bornerons ici à présenter, à titre d’exemple, les analyses du temps faites par Bhartrhari dans son Vakyapadiya. Dans le chapitre sur le temps, ce philosophe du langage analyse les conceptions du temps qui existaient à son époque et expose ses propres vues.

Il est évident que le temps est étroitement lié à l’action, car, comme le dit un texte tantrique, l’espace cause la limitation dans les formes, et le temps dans l’action. Bhartrhari maintient que le temps, un en soi, n’est différencié et divisé qu’à cause des actions (kriyabheda), car il n’y a pas de temps perceptible sans une action qui donne des idées d’avant et d’après, de vite ou de lent. Une action consiste en une succession d’instants (sakrama). C’est par l’analyse de ses deux fonctions que le rôle du temps est décrit avec précision : la force de permission (abhyanujha) et la force qui empêche ou retient (pratibandha). En effet, ce sont ces deux fonctions du temps qui assurent l’ordre de l’univers, sans elles tout serait produit ou détruit simultanément. La première fonction Funktion
fonction
função
function
función
permet aux choses virtuelles de se réaliser, de s’épanouir dans le temps, la deuxième empêche les choses de surgir avant leur temps et de continuer quand le temps qui leur est assigné est révolu. Ainsi, le temps est appelé la cause auxiliaire ou bien efficiente, qui seule peut régler et activer les autres causes.

Certaines écoles philosophiques ont nié l’existence d’un temps indépendant de l’action. Bhartrhari, au contraire, ne reconnaît que l’existence du temps tout court avec indépendance souveraine de toute division discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
entre temps passé, futur et présent. C’est, pense-t-il, le déroulement des actions qui nous fait parler du passé, futur et présent, le temps étant, lui, toujours le même. C’est-à-dire que nous parlons de passé parce qu’une action s’est terminée, et que nous pensons au futur quand nous imaginons des événements qui vont se produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
. La preuve de l’existence du temps dans le présent est plus difficile à donner et elle implique une analyse détaillée de l’usage grammatical que nous n’allons pas poursuivre dans cette étude.

Le temps est appelé le miroir miroir
espelho
espejo
glass
reflexo
reflexão
reflex
refléxion
pur qui reflète la forme réelle des étants. C’est le temps, pour ainsi dire, qui met à nu la réalité des choses.

Finalement, le philosophe-grammairien reconnaît que toute action serait impossible sans le temps ; que l’on essaie ou non de le relativiser et d’en faire un concept purement mental, on ne peut échapper à un fait.

Dans le Mahabhashya et son commentaire par Kaiyata, on trouve déjà l’affirmation que c’est le changement (parinama) dans les êtres qui nous oblige à accepter la réalité du temps.

Ces exemples suffisent à montrer que les analyses empiriques et phénoménologiques ont bien existé dans la tradition indienne. Il n’en demeure pas moins, et le fait est significatif, que le langage est le point le point
ponto
punto
center
centro
de départ de ces réflexions. Les autres analyses, tout aussi précises, qui existent dans le Yoga et le bouddhisme, sont inspirées par un intérêt purement spirituel et aboutissent non à une affirmation empirique, mais plutôt à la négation de toute réalité objective du temps.

 4. Intériorisation et dépassement du temps.

Les Veda cherchaient la continuité temporelle par l’acte du sacrifice, mais les Upanishads commencent à douter de la permanence de cet acte et de cette durée. L’immortalité imortalidade
immortalité
immortality
inmortalidad
athanatos
, unique souci des sages upanishadiques, n’est plus assurée par l’accomplissement du rite. Ce n’est plus à l’extérieur, dans le culte ou le cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
, que se trouve la continuité, mais bien à l’intérieur, en l’homme, ou plus précisément dans le Soi, l’atman. Et cependant, les connexions cosmiques ne manquent pas dans cette nouvelle vision.

Un des premiers facteurs que l’on découvre dans la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
de cette continuité est le souffle de vie, prana. Prana est d’une part le principe de vie et l’aspect individuel (adhyatma) du vent cosmique (vayu l’air
aer
the air
vâyu
vayu
) infatigable et omniprésent ; d’autre part, prana n’est pas seulement le souffle physiologique, et le rythme de la respiration devient aussi une pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
spirituelle (vrata) pour surmonter la mort. C’est le début des exercices yogiques du contrôle du souffle (prana-yama Yama
Seigneur de la Mort
). Si même le soleil est dit se lever et se coucher dans le prana, on comprend l’importance cosmologique du souffle. Plus tard, prana est identifié à l’immortalité (amrita amrita
amrit
nectar
ambroisie
boisson
néctar
ambrosia
bebida
jus
élixir
elixir
) et au brahman même. Ce qu’il importe de noter, c’est que la respiration correspond à un temps intérieur, et c’est la maîtrise de ce rythme intérieur, surtout dans le Yoga, qui conduit au dépassement du temps — extérieur aussi bien qu’intérieur.

La transition entre le temps cultuel des Veda et le temps intériorisé des Upanishads est évidente là où la respiration, interprétée comme sacrifice, se substitue au sacrifice du feu (agnihotra).

En plus, les Upanishads cherchent ce qui est au-delà du passé et du futur, elles cherchent l’infinitude (bhuman) et la plénitude (purnam), qu’elles trouvent symbolisées davantage dans l’espace que dans le temps : c’est l’atmosphère, l’espace infini (akasha akasha
âkâça
âkâsha
éther
éter
aither
) qui est aussi présent au plus intime du cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
(hridakasha).

On trouve dans le Kalacakratantra un écho lointain de cette intériorisation du temps comme exercice spirituel visant à dépasser le temps :

« (Le Yogin) met en relation l’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
et l’expiration avec le jour et la nuit, ensuite avec les quinzaines, les mois, les années, en arrivant progressivement jusqu’aux plus grands cycles cosmiques. »

Le but de cette pratique, et d’autres semblables, est évidemment d’arriver à découvrir l’irréalité du temps, et finalement de la dépasser.

A partir de l’époque upanishadique, le temps — succession et durée — est dévalorisé ainsi que l’univers de l’acte (karman) et, à la fin de ce processus, c’est la doctrine du cycle des existences (samsara samsara
saṃsāra
samsāra
roue de la vie
roda da vida
wheel of life
) qui entraîne une conception négative du temps. Les écoles métaphysiques ayant pour but la délivrance délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
(moksha) tendent théoriquement à nier toute valeur réelle du temps, et cherchent à en arriver en pratique à un état d’existence qui est au-delà du temps — en termes de Yoga, à la « cessation des états mentaux », dont le temps fait partie.

Pour affirmer la relativité du temps, on en arrive alors à en faire une conception mentale à laquelle ne correspond pas de « chose réelle ». Cette réduction presque psychologique du temps est exprimée notamment dans le Yoga Vasishtha qui veut démontrer le caractère irréel des instants et des âges cosmiques. Selon l’état mental du sujet, dit-il, un instant peut apparaître comme un kalpa (éon aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
), ou tout au contraire, un éon peut être vécu comme un seul instant. Bref, le temps n’existe pas en soi. Celui qui est absorbé dans la méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
ne connaît ni jour ni nuit et, finalement, la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
du Soi, l’illumination illumination
enlightenment
iluminação
iluminación
Brahma-vidyā
, englobe en un instant tout le devenir.

Les écoles spirituelles, à partir des Upanishads et du bouddhisme, prennent l’instant, kshana, comme point d’appui pour le « saut dans l’intemporel ». Il convient ici de noter que la doctrine de l’instantanéité et de « l’instant favorable de la délivrance » a profondément influencé les doctrines spirituelles hindoues.

L’intériorisation du temps, premier pas vers son dépassement, aboutit ainsi à la découverte du « temps subtil », de l’unité infiniment petite du temps, dans laquelle se rencontrent temps et éternité, mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
et stabilité, car :

« c’est du caractère statique (sthiti) du temps que dépend toute quiétude. »

Patanjali, dans son Yoga Sutra, recommande

« la méditation sur l’instant et la succession des instants pour arriver à la connaissance née de la discrimination discernement
diakrisis
diákrisis
discrimination
discernimento
discriminação
discernimiento
viveka
. »

Le commentaire définit l’instant — unique aspect « réel » du temps — en termes d’atomes (anu) et de leur mouvement. La succession d’un instant à l’autre et les unités du temps — ici l’influence du bouddhisme est visible — ne sont pas réelles (na asti vastu-samaharah) mais existent uniquement dans l’esprit (buddhi noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
) comme une conception mentale ou verbale. Le temps est vide de réalité (vastushunya : sans substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
), et les yogin n’acceptent que l’instant présent, sans passé ni avenir. La méditation (samyama) a donc pour but d’arriver à la perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
de l’instant pur et — paradoxalement — sans tache de temporalité. Car c’est ce temps subtil (sukshma) qui est le tremplin pour l’atemporel et l’éternel. Les transformations (parinâma) ne sont pas niées, mais ramenées à l’unique dimension instantanée du temps.

Non seulement dans le bouddhisme, mais aussi dans d’autres écoles de spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
, cet instant acquiert une note kairologique — c’est-à-dire que le salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
, l’éveil despertar
éveil
awake
awakening
despiertar
Bodhi
, la délivrance du joug temporel, peut se faire à chaque instant, ou bien à l’instant favorable (et ici, une certaine conception de la grâce est impliquée). Le Shivaisme du Kashmir (l’école Trika) va encore plus loin :

« Puisque aucun temps n’unit substantiellement les instants, le yogin pourra disjoindre et pénétrer dans le vide interstitiel (madhya) libérateur qui sépare deux instants successifs. »

Selon ce système, l’instant est qualifié de vibration Réverbération
réverbération
reverberação
reverberation
reverbaración
vibration
vibração
vibración
echo
eco
tremor
Spanda
de la conscience ; il est l’éternel présent qui seul donne plénitude et félicité, état que ne conditionnent ni l’espace ni le temps. C’est par l’instant qu’on pénètre dans la réalité intemporelle.

Peut-on chercher à cerner encore de plus près la conception du temps dans l’Inde traditionnelle ? Nous avons cité le symbole si riche du vase comble. Peut-être pourrions-nous deviner quelques aspects de ce vase débordant de temporalité ?

Le premier, c’est la co-extensivité entre le temps et les étants. Il y a du temps tant que les étants existent et les étants existent tant qu’ils ont du temps (pour exister).

Le deuxième aspect, c’est qu’il existe le même degré de réalité entre les étants et le temps. Si les étants sont considérés comme réels, irréels ou à mi-chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
(sadasadanirvacanlya), le temps participe du même degré de réalité.

Bien que le langage ne soit pas adéquat pour exprimer ce troisième aspect, la plupart des systèmes de l’Inde considèrent que le temps, et avec lui les étants, n’épuise pas toute la réalité. Le vase qui contient le temps rend possible le temps mais il n’est pas temporel.


Voir en ligne : RAIMUNDO PANIKKAR