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Les cultures et le temps

Raimundo Panikkar : TEMPS ET HISTOIRE DANS LA TRADITION DE L’INDE

Unesco, 1975

dimanche 16 novembre 2008

Extrait de « Les cultures et le temps ». Unesco, 1975

 3. Réintégration de l’histoire.

Presque toutes les traditions indiennes ont considéré le sens ultime de la vie comme atemporel et dans un certain sens a-historique. Elles ont davantage mis l’accent sur le détachement et l’abandon des valeurs historiques que sur un engagement temporel, la vraie histoire étant toujours au-delà du temporel. Pourtant cet engagement n’a pas manqué, et sa justification se trouve précisément dans une conception religieuse du devoir séculier. L’enseignement de la Bhagavad Gîta a été et demeure le modèle par excellence de cette attitude.

On a remarqué que ce n’est pas par hasard que la Gîta a été redécouverte à notre époque et a servi de base spirituelle à bien des mouvements politiques. C’est qu’elle enseigne la voie de l’action (karma-mârga) comme équivalant aux voies consacrées de la connaissance (jhânamârga) et de la dévotion amoureuse (bhaktimârga). Le conseil que Krishna donne à Arj una sur le champ de bataille (kurukshetra) est justement de ne pas abandonner son devoir (svadharma), mais de remplir son rôle dans la situation historique (voire mythique) donnée. Il s’agit de purifier l’action (karmaphalatyâga), et c’est cette action détachée qui, seule, est capable de maintenir l’univers, de maintenir l’ordre du monde (loksamgraha).

Les grands leaders de l’Inde contemporaine comme Mahatma Gandhi, Vinoba Bhave et d’autres ont trouvé leur source d’inspiration dans cette spiritualité de l’action de la Gîta. Ils ont purifié l’action politique des fins personnelles et donné un sens divin à l’histoire. Ils ont abordé l’histoire non pas comme une fin en soi — comme si une société future plus parfaite pouvait constituer l’objet de l’espérance de l’humanité — mais comme un devoir assigné par Dieu et qu’il faut à la fois accomplir en s’engageant totalement et avec le plus grand détachement possible.

L’interprétation qu’a donnée Gandhi de l’histoire pourrait se résumer ainsi :

1. Le sens de la vie et celui de l’histoire sont identiques.

2. Le sens ultime de la vie est a-historique ou trans-historique, mais en même temps il est conçu comme dépendant de l’ordre social.

3. Ce sens ultime de la vie étant transcendant par rapport et à l’histoire et à la structure sociale, l’espérance de l’homme n’est pas dans un éventuel perfectionnement.

4. Puisque le sens ultime de la vie est a-historique, il n’y a pas de conception absolue de l’histoire.

On pourrait terminer cette étude en rappelant la métaphore courante de la circularité du temps et de l’histoire comme exprimant la quintessence de l’expérience indienne, mais en lui donnant une interprétation dans sa ligne propre.

La circularité du temps, et donc la répétition de l’histoire ne veulent pas dire que le temps est infini et que l’histoire est illimitée, mais exactement le contraire. La circularité est le symbole de la contingence, de la limitation ontologique et de la fermeture du temps et aussi de la clôture de l’histoire et du caractère non nécessaire des événements. La circonférence n’est illimitée et le cercle indéfini que dans un monde mono- ou bi-dimensionnel. Et cette métaphore géométrique signifie précisément que la réalité a d’autres dimensions et qu’il faut rompre l’encerclement temporel pour se sauver, pour arriver à être. Il faut échapper à l’emprise de la temporalité, non en courant vers un futur toujours à venir, mais en sautant par-dessus le cercle.

S’il n’y avait rien d’autre que le temps, les points « successifs » de passage par un même point seraient absolument identiques, c’est-à-dire qu’il n’y aurait qu’un seul point. Voilà le samsara, ou, peut-être, l’enfer : l’histoire, si l’on ne pouvait pas en sortir !


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