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Discours chrétiens

Kierkegaard : Les Soucis des Païens - Le Souci de la Pauvreté

Trad. P.-H. Tisseau

mardi 18 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Extrait de « Discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
chrétiens », par Søren Kierkegaard. Trad. P.-H. Tisseau. Delachaux & Niestlé, 1952.

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Ne vous mettez donc point en souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent.

L’oiseau n’a pas ce souci. De quoi vit-il ? Car, pour le moment, nous ne parlons pas du lis qui a la chance de vivre de l’air air
ar
aer
du temps ; mais l’oiseau ? Le magistrat, nous le savons, doit se soucier de bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
des choses ; parfois, il s’agit des indigents sans ressources ; d’autres fois, il ne se contente pas de voir qu’un homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
a des moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
 ; il le cite devant lui et lui demande de quoi il vit. Mais l’oiseau ? Il ne vit pas de ce qu’il amasse dans des greniers, puisqu’il n’en fait rien et, en réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
, on ne vit jamais de provisions ainsi en réserve. De quoi vit-il ? Il ne peut s’en rendre compte ; si on le lui demandait, il répondrait certainement comme l’aveugle-né à qui l’on demandait qui lui avait donné la vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
 : « Je ne sais, mais je sais une chose : j’étais aveugle, et je vois » ; l’oiseau dirait de même : Je ne sais ; mais je sais une chose, je vis. De quoi donc ? Du « pain douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
quotidien », cette nourriture céleste qui n’est jamais conservée pour l’hiver, ce stock énorme si bien gardé pourtant que nul ne peut le dérober ; car le voleur peut uniquement soustraire ce que « l’on garde pour la nuit tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
 » ; nul ne peut voler ce dont on use le jour.

La subsistance de l’oiseau, c’est donc le pain quotidien, la portion congrue, suffisante sans plus, le peu dont a besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
la pauvreté pauvreté
ptocheia
pauvre
pauvres
. L’oiseau est donc pauvre ? Au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de répondre, nous demanderons : Pauvre, lui ? Que non pas. Il se montre bien ici le maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
qu’il est ; à en juger par ses ressources visibles, sa condition est celle de la pauvreté, et pourtant il n’est pas pauvre ; et nul ne songerait à le qualifier ainsi. Qu’est-ce à dire ? Que sa condition est celle de la pauvreté dont pourtant il n’a cure. Si le magistrat l’interrogeait, sans aucun doute, il le déclarerait indigent ; mais lui rend-on l’usage de ses ailes ? Adieu, la pauvreté ! En vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, si l’assistance publique s’en mêlait, l’oiseau serait bien pauvre ; on le tourmenterait de tant de questions qu’il finirait par s’apercevoir de sa pauvreté.

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent ; le chrétien, en effet, n’a pas ce souci. Evidemment, il se peut fort bien qu’un chrétien soit riche, mais il ne s’agit pas de cela ; nous parlons d’un chrétien dans la pauvreté. Pauvre, il n’en a pas le souci : il est pauvre sans l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
. Quand en effet on manque de ressources sans en être obsédé, quand on est pauvre sans l’être et que, sans être une linotte, on se comporte comme un oiseau, on est alors un chrétien.

De quoi vit donc le chrétien qui est pauvre ? Du pain quotidien. Il ressemble en cela à l’oiseau. Mais si celui-ci n’est pas païen, il n’est pas davantage chrétien — car le chrétien demande en prière euche
prier
oraison
prière
orar
oração
prece
pray
prayer
oración
le pain quotidien. Il est donc encore plus pauvre que l’oiseau, puisqu’il doit prier pour sa nourriture que l’oiseau ne demande pas ainsi ? Telle est la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
du païen. Le chrétien demande en prière le pain quotidien et le reçoit, sans avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
rien à cacher pour la nuit ; il prie pour l’obtenir et, par sa prière, il écarte la nuit le souci et dort d’un bon sommeil sommeil
sono
sleep
état de sommeil
estado de sono
sleep state
pour recevoir le lendemain au réveil le pain quotidien ainsi demandé. Le chrétien ne vit donc pas de pain quotidien comme l’oiseau ou le vagabond qui le prend où il le trouve ; le chrétien le trouve en effet où il le cherche, dans sa prière. C’est aussi pourquoi, si pauvre soit-il, il a pour vivre plus que le pain quotidien qui comporte pour lui un surplus nutritif qu’il ne peut avoir pour l’oiseau ; en effet, le demandant dans sa prière, le chrétien sait que le pain quotidien vient de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
 : un petit cadeau, un rien venant de la bien-aimée n’a-t-il pas de même une valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
infinie pour l’amant ? Aussi bien, le chrétien songeant à ses besoins et à ses nécessités d’ici-bas ne se contente pas de dire que le pain quotidien lui suffit ; il parle en même temps d’autre chose quand il dit : « Il me suffit qu’il vienne de Dieu » (et nul oiseau, nul païen ne sait de quoi il parle ainsi). Socrate, le sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
de l’antiquité, parlait avec profondeur des choses suprêmes en causant sans cesse de nourriture et de boisson amrita
amrit
nectar
ambroisie
boisson
néctar
ambrosia
bebida
jus
élixir
elixir
 : de même, le chrétien indigent parlant de nourriture s entretient en toute simplicité de choses suprêmes ; parlant du pain quotidien, il songe sonho
rêve
dream
Morphée
songe
moins à la nourriture qu’à sa provenance de la table de Dieu. L’oiseau ne vit pas ainsi du pain quotidien. Certes, il ne vit pas en païen pour manger, il mange pour vivre — mais vit-il au sens propre du terme ?

Le chrétien vit du pain quotidien ; qu’il en vive, cette question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
ne se pose pas pour lui, pas plus que celle de savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
ce qu’il mangera et boira. Pour ces choses, il se sait compris du Père céleste qui sait qu’il a besoin de tout cela ; pauvre, il ne s’en met pas en quête quête
busca
demanda
search
quest
comme le païen. Il cherche autre chose, et c’est pourquoi il vit (on peut en effet se demander dans quelle mesure l’oiseau « vit » vraiment) ; il vit pour cette autre chose et c’est pourquoi on peut dire qu’il vit. Il croit qu’il a aux cieux ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
un Père qui chaque jour ouvre sa main compatissante et rassasie toute créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, et lui aussi, avec bénédiction ; cependant, il ne cherche pas la satiété, mais le Père céleste. Il croit qu’un homme ne diffère pas de l’oiseau en ce qu’il ne peut vivre d’aussi peu, mais en ce qu’il ne peut vivre « de pain seulement » ; il croit que c’est la bénédiction qui rassasie ; et il ne cherche pas la satiété, mais la bénédiction. Il croit qu’aucun passereau ne tombe à terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
sans la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
du Père céleste (et nul passereau ne le sait, et pour l’oiseau, qu’importe qu’il en soit ainsi !). Il croit que, tout comme il reçoit le pain quotidien chaque jour de sa vie Leben
vie
vida
life
zoe
ici-bas, il vivra une fois là-haut dans la félicité félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
. Telle est son fils
filho
hijo
son
explication du mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
 : « La vie est plus que la nourriture » ; car, certes, elle est plus que cela même dans la temporalité, mais la vie éternelle ne souffre aucune comparaison avec les aliments et la boisson, en quoi la vie de l’homme ne consiste pas, non plus que le royaume de Dieu ! Il se rappelle sans cesse que la vie de sanctification se pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
ici-bas dans la pauvreté, que Christ a eu faim au désert et soif sur la croix croix
cruz
cross
 ; si bien qu’on peut non seulement vivre dans la pauvreté, mais y vivre vraiment. Et c’est pourquoi il demande en sa prière le pain quotidien et en rend grâces, ce que l’oiseau ne fait pas ; mais prier et rendre grâces sont pour lui choses plus importantes que les aliments ; il en fait sa nourriture comme « la nourriture de Christ est de faire la volonté de son Père ».

Le chrétien pauvre est donc riche ? Certes ; car l’oiseau dans la pauvreté sans en avoir le souci n’est assurément pas un païen et, par suite, il n’est pas pauvre non plus : il est pauvre sans l’être ; mais il n’est pas davantage chrétien et c’est pourquoi il est pauvre pourtant, incroyablement pauvre, le pauvre oiseau ! Quelle pauvreté que de ne pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
prier ni rendre grâces, que de tout recevoir dans une sorte d’ingratitude et d’être comme inexistant pour le bienfaiteur auquel on doit la vie ! Car avoir la faculté de prier, de rendre grâces, c’est vivre. La richesse du chrétien pauvre, c’est d’exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
pour le Dieu qui ne lui a certes pas donné une fois pour toutes la richesse terrestre, que non pas ! mais qui lui donne chaque jour le pain quotidien. Chaque jour ! Oui, chaque jour il a sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de penser à son bienfaiteur, de le prier et de lui rendre grâces. Et sa richesse s’accroît chaque jour qu’il le fait et voit plus clairement qu’il existe pour Dieu, comme Dieu pour lui ; la richesse terrestre, au contraire, va toujours diminuant chaque fois que le riche oublie de prier et de rendre grâces. Et quelle pauvreté que d’avoir ainsi reçu une fois pour toutes sa subsistance pour la vie entière ; mais quelle richesse, de la recevoir « chaque jour » ! Quel état douteux que d’être exposé presque chaque jour à oublier que l’on a reçu sa fortune ; mais quelle félicité que de s’en souvenir chaque jour, de se souvenir de son bienfaiteur, de son Dieu, de son créateur, de son dispensateur, de son Père céleste, bref, de l’amour amour
eros
éros
amor
love
pour lequel seul il vaut la peine de vivre et qui seul est digne qu’on y consacre sa vie !

Mais alors, le chrétien pauvre est donc riche ? Certainement, et tu le reconnaîtras aussi à ce qu’il ne désire pas parler de sa pauvreté terrestre, mais bien de sa richesse céleste. C’est aussi pourquoi ses propos semblent parfois si étranges. Car tandis que tout ce qui l’environne lui rappelle sa pauvreté, il parle de sa richesse ; et nul ne peut le comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
, sinon un chrétien. Un pieux ermite retrait
anachorèse
anachorète
ermite
érémitisme
ἀναχωρέω
vécut, dit-on, de longues années mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
au monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
en observant strictement son vœu de pauvreté, si bien qu’il gagna l’amitié d’un riche qui, à sa mort, légua tous ses biens à ce solitaire vivant depuis longtemps du pain quotidien. On vint l’annoncer à l’ermite qui répondit : « Ce doit être une erreur ; comment a-t-il pu m’instituer son héritier, moi qui suis mort bien avant lui ! » Que la richesse terrestre paraît pauvre à côté de cette autre ! Et elle se révèle toujours ainsi devant la mort. Mais le chrétien qui vit dans la pauvreté sans en avoir le souci est aussi mort pour le monde et au monde. C’est pourquoi il vit. Car l’oiseau cesse de vivre à la mort, mais le chrétien vit en mourant. Et c’est pourquoi la richesse du monde entier dont on peut user sa vie durant semble d’une telle insignifiance, comparée à sa pauvreté, mieux, à sa richesse. Un mort n’a pas besoin d’argent, nous le savons tous ; mais le vivant qui n’en a vraiment pas l’usage doit être, ou bien très riche (et dans ce cas, il se peut fort qu’il lui en faille davantage), ou bien un chrétien pauvre.

Dans la mesure donc où le chrétien pauvre est riche, il ne ressemble pas à l’oiseau, pauvre sans l’être ; lui aussi, pauvre sans l’être, il est riche. L’oiseau n’a pas le souci des petites choses qu’il ne recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
pas, mais il n’a pas non plus celui des grandes ; il ignore le souci, mais pour lui, sa vie est aussi comme si elle n’était pas objet du souci d’un autre. Le chrétien partage pour ainsi dire avec Dieu ; il lui laisse le soin de la nourriture, de la boisson et de toutes ces choses, tandis qu’il recherche le royaume de Dieu et sa justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
. L’oiseau, dans sa pauvreté, prend son essor vers les nues sans être accablé par le souci de la pauvreté, mais le chrétien s’élève plus haut encore ; l’oiseau ; semble-t-il, cherche Dieu en s’envolant vers le ciel, mais le chrétien le trouve ; l’oiseau, semble-t-il, s’en va vers Dieu à tire d’ailes, mais c’est le chrétien qui le trouve, et il le trouve (ô céleste félicité) sur la terre ; l’oiseau, semble-t-il, pénètre dans les cieux qui restent pourtant fermés et ne s’ouvrent que pour le chrétien !

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Oui, les païens se soucient de ces choses.

L’oiseau vit dans la pauvreté sans en avoir le souci — il se tait ; le chrétien vit dans la pauvreté sans en avoir le souci ; il ne parle pas de pauvreté, mais de richesse ; le païen a le souci de la pauvreté. Au lieu d’être dans la pauvreté sans en avoir le souci, il est « sans Dieu dans le monde > » (et ceci répond à cela). ’ C’est pourquoi il connaît le souci. Il ne se tait pas comme l’oiseau insouciant ; il ne parle pas comme un chrétien pérorant de sa richesse ; il ne s’entretient et ne peut s’entretenir que de la pauvreté et des soucis qu’elle entraîne. Il demande : Que mangerai-je ; que boirai-je, aujourd’hui, demain, après-demain, cet hiver, le printemps prochain, quand je serai vieux, avec les miens et tout le pays ; que mangerons-nous, que boirons-nous ? Et il ne pose pas cette question dans un moment de préoccupation pour s’en repentir ensuite, ou dans une période de disette pour en demander ensuite pardon pardon
perdão
pardón
forgiveness
pardonner
perdoar
perdonar
forgive
à Dieu. Non ; il est sans Dieu dans le monde et il se donne de l’importance par cette question, la question vitale par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, suivant son terme ; il se gonfle d’importance en songeant qu’il s’occupe exclusivement de cette question vitale ; il trouve inadmissible que le gouvernement polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
(car il n’a rien à faire avec Dieu) le laisse manquer de quelque chose, lui qui vit exclusivement pour cette question vitale. Il prend pour un rêveur quiconque ne s’en occupe pas, du moins quand on lui en parle ; même les sujets les plus sublimes et les plus sacrés sont à ses yeux des futilités et des chimères, comparés à la réalité de cette question vitale, la plus profonde de toutes. Il trouve misérable d’adresser un homme fait au lis et à l’oiseau : qu’offrent-ils à nos yeux, et que nous apprennent-ils ? Quand on est comme lui un homme qui s’est instruit du sérieux de la vie, époux, père et citoyen, c’est une assez mauvaise plaisanterie et une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
puérile que d’inviter à contempler les lis et les oiseaux, comme si l’on n’avait pas autre chose à observer. « Si ’ », dit-il, « ce n’était pas pour satisfaire au bon ton et par égard pour mes enfants qu’il est d’usage d’instruire en religion Religion
religion
religião
religión
, je dirais qu’on trouve fort peu de chose dans l’Ecriture en réponse à la question capitale, et fort peu de données vraiment utiles, sauf une magnifique sentence de ci, de là. On y trouve des renseignements sur Christ et les apôtres ; mais pour la question vitale proprement dite, pas le moindre brin de réponse : de quoi ont-ils vécu ; comment ont-ils fait pour payer partout, régler redevances et impôts. C’est répondre de bien misérable façon au problème de la cherté de la vie que de le résoudre par un miracle semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
 ; et celui-ci fût-il vrai, que prouve-t-il ? On ne songe d’avance absolument à aucun moyen de se tirer d’affaire ; le moment venu de payer l’impôt, on dit à un disciple de tirer de l’eau eau
água
water
hydro
un poisson dans la bouche duquel se trouve un statère pour le régler : si c’est vrai, qu’est-ce que cela prouve ? Je ne trouve pas de sérieux dans l’Ecriture, pas de réponse sérieuse à la sérieuse question ; un homme sérieux n’aime pas qu’on se moque de lui, comme si l’on était à la comédie. Libre aux prêtres de prôner ces choses aux femmes et aux enfants ; mais au fond, tout homme sérieux et éclairé est d’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
avec moi ; et dans les réunions publiques où se rencontrent les gens sérieux, on ne vénère que la sage prudence phronesis
prudence
prudência
sabedoria prática
circunvisão
φρόνησις
avertie de la réalité ».

Ainsi parle le païen ; car le paganisme était sans Dieu dans le monde ; mais le christianisme révèle l’impiété du paganisme. Elle ne consiste pas à se mettre en souci, bien qu’il ne soit pas chrétien de le faire ; elle consiste à ne vouloir s’instruire de rien autre chose, à refuser d’entendre que ce souci est coupable ; aussi l’Ecriture dit-elle que l’homme peut appesantir son cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
par le souci de sa subsistance exactement comme par les excès et par l’ivresse (Luc, 21, 34). La vie offre partout des bifurcations. Tout homme, à l’entrée de la vie, se trouve devant l’une d’elles : c’est sa perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
, et non son mérite ; l’endroit où il est à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
dépend de son choix et de sa responsabilité Überantwortung 
remis à
responsabilidade
being delivered over
entrega a sí mismo
responsability
responsabilité
(car à la fin, il est impossible d’être à une bifurcation). Pour celui qui vit dans la pauvreté et qui, par suite, ne peut s’en départir, la bifurcation consiste, ou bien à se départir chrétiennement du souci en levant les yeux vers « le Chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
 », ou bien à s’y abandonner en s’engageant dans la fausse voie ; car vu de l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, il n’y a jamais deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
voies, malgré la bifurcation : il n’en est qu’une seule, l’autre est la fausse. Plus l’homme s’enfonce dans le souci, plus aussi il s’éloigne de Dieu et du christianisme ; et il est au plus bas degré de la chute chute
queda
decadência
caída
fall
quand il ne veut rien savoir de plus relevé que son souci dont il prétend faire non seulement le plus écrasant (ce qu’il n’est pas, le plus accablant étant la douleur du repentir), mais encore le souci suprême.

Mais ceux qui veulent être riches tombent dans nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
de tentations et de pièges ; et qu’est-ce que le souci de la pauvreté, sinon celui de vouloir être riche ! Peut-être le souci ne demande-t-il pas tout de suite la richesse ; contraint par la dure nécessité et réduit à l’impuissance, il se contente provisoirement de moins. Mais si ce même souci voyait comblé son désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
actuel, et si de plus hautes perspectives s’offraient, il convoiterait sans cesse davantage. On se trompe si l’on croit que le souci de la pauvreté, lorsqu’il a refusé la guérison divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
(et s’il l’accepte, elle peut tout aussi bien débuter par un peu moins que par un peu plus), se contenterait d’une certaine condition avant d’atteindre la richesse dont il ne se contenterait pas davantage. Quelle immense route s’offre au souci de la pauvreté ; et le plus terrible, c’est que cette route est partout croisée de tentations ! Car où que nous allions, nous encourons tous les dangers ; mais celui qui recherche la fortune va partout au devant de ces tentations ; et il est inévitable qu’il succombe dans ces pièges que Dieu ne lui a pas tendus, mais où il se jette lui-même. L’homme qui vit dans la pauvreté est déjà dans une situation difficile, mais il n’est nullement abandonné de Dieu ; le salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
, qui est un ordre, consiste à ne pas se mettre en souci ; car on reconnaît que le salut offert par Dieu est le seul vrai au fait qu’il est « commandé ». II est difficile de suivre sa route sans se mettre en souci, presque aussi difficile que de marcher sur la mer ; mais si tu peux croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
, la chose est pourtant possible. En tout danger, il importe avant tout d’en libérer sa pensée. Si tu ne peux te libérer de la pauvreté, tu peux du moins en libérer ta pensée en songeant sans cesse à Dieu ; c’est ainsi que le chrétien suit sa route ; il tourne ses regards en haut, il écarte sa vue du danger, il est dans la pauvreté sans en avoir le souci. Mais celui qui veut être riche, attache constamment sa pensée à la terre où le retient son souci ; il marche courbé et regarde sans cesse devant lui — pour voir si la fortune ne va pas lui sourire. Il regarde sans cesse devant lui : c’est bien, d’ordinaire, le meilleur moyen d’éviter la tentation ; mais il l’ignore : regarder devant soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, c’est justement tomber dans le piège, c’est le moyen de découvrir des tentations toujours plus grandes et d’y tomber toujours plus bas. Il est déjà à la merci de la tentation dont le souci est le plus rusé serviteur ; et la tentation séjourne ici-bas où sont « toutes ces choses que les païens recherchent » ; elle est ici-bas, et plus elle amène l’homme à baisser les yeux vers elle, plus aussi elle rend sa chute certaine. Qu’est-ce en effet que la tentation, en elle-même multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
 ? Elle ne consiste pas, comme pour le gourmand, à vivre pour manger, mais, par une révolte contre l’ordre divin, à vivre pour peiner en esclave ; elle consiste à se perdre soi-même, à perdre son âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
, à cesser d’être homme et à vivre en tant qu’homme non pas plus libre que l’oiseau, mais abandonné de Dieu : bref, à être un esclave plus misérable que la bête. Elle consiste à travailler comme un esclave ! Au lieu de travailler pour le pain quotidien, comme il est commandé à tout homme, on peine en esclave pour l’obtenir — sans être rassasié, parce qu’on a le souci de devenir riche. Au lieu de demander dans sa prière le pain quotidien, on peine en esclave pour se le procurer, parce qu’on est devenu l’esclave des hommes et de son propre souci en oubliant qu’on doit le demander à Dieu. Au lieu d’accepter sa condition, la pauvreté où l’on est cependant aimé de Dieu, on ne connaît jamais la joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
béatitude
intérieure, la joie en Dieu ; on livre et soi-même et sa vie à la malédiction de cet esclavage, nuit et jour l’âme chagrine, l’humeur Stimmung 
tonalité
humeur
estado-de-ânimo
humor
mood
estado de ánimo
sombre et morose, tout à une agitation sans spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
, le cœur alourdi par le souci de la subsistance, le cœur entaché d’avarice avarice
philargyria
avareza
avarícia
apego
attachment
attachement
malgré la pauvreté où l’on est.

Songe pour conclure à l’oiseau qui doit intervenir dans notre discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
comme dans l’Evangile. Comparé au païen sans Dieu et dans la tristesse tristesse
lype
tristeza
sadness
grief
sorrow
, l’oiseau, dans la pauvreté sans en avoir le souci, est tout insouciance ; comparée à la pieuse foi
foi
faith
pistis
du chrétien, l’insouciance de l’oiseau est légèreté. Comparé à l’oiseau dans sa légèreté, le païen est lourd et pesant comme une pierre ; comparé au chrétien dans sa liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
, l’oiseau est pourtant également soumis à la loi de la pesanteur. Comparé à l’oiseau qui vit, le païen est mort ; comparé au chrétien, l’oiseau ne peut cependant pas être dit vivant. Comparé à l’oiseau qui se tait, le païen est bavard ; comparé au chrétien, le païen est cependant privé de parole : il ne prie ni ne rend grâces, ce qui, au sens profond, est le langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
humain ; tout le reste, tout ce que dit le païen est à cet égard ce que la parole d’un perroquet est à celle de l’homme. L’oiseau est pauvre sans l’être ; le chrétien est pauvre, mais riche en sa pauvreté ; le païen est pauvre, pauvre sans cesse, plus pauvre que l’oiseau le plus pauvre. Qui est le pauvre, tellement pauvre que l’on n’a rien d autre à dire de lui, comme il ne sait lui-même parler d’autre chose ? C’est le païen. Suivant la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
chrétienne, il n’y a absolument aucun pauvre, ni l’oiseau, ni le chrétien. La route est longue pour qui, dans la pauvreté, veut être riche ; le raccourci de l’oiseau est le plus bref, celui du chrétien, plus rempli de félicité.