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Discours chrétiens

Kierkegaard : Les Soucis des Païens - Le Souci de la Pauvreté

Trad. P.-H. Tisseau

mardi 18 novembre 2008

Extrait de « Discours chrétiens », par Søren Kierkegaard. Trad. P.-H. Tisseau. Delachaux & Niestlé, 1952.

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent.

L’oiseau n’a pas ce souci. De quoi vit-il ? Car, pour le moment, nous ne parlons pas du lis qui a la chance de vivre de l’air du temps ; mais l’oiseau ? Le magistrat, nous le savons, doit se soucier de bien des choses ; parfois, il s’agit des indigents sans ressources ; d’autres fois, il ne se contente pas de voir qu’un homme a des moyens ; il le cite devant lui et lui demande de quoi il vit. Mais l’oiseau ? Il ne vit pas de ce qu’il amasse dans des greniers, puisqu’il n’en fait rien et, en réalité, on ne vit jamais de provisions ainsi en réserve. De quoi vit-il ? Il ne peut s’en rendre compte ; si on le lui demandait, il répondrait certainement comme l’aveugle-né à qui l’on demandait qui lui avait donné la vue : « Je ne sais, mais je sais une chose : j’étais aveugle, et je vois » ; l’oiseau dirait de même : Je ne sais ; mais je sais une chose, je vis. De quoi donc ? Du « pain quotidien », cette nourriture céleste qui n’est jamais conservée pour l’hiver, ce stock énorme si bien gardé pourtant que nul ne peut le dérober ; car le voleur peut uniquement soustraire ce que « l’on garde pour la nuit » ; nul ne peut voler ce dont on use le jour.

La subsistance de l’oiseau, c’est donc le pain quotidien, la portion congrue, suffisante sans plus, le peu dont a besoin la pauvreté. L’oiseau est donc pauvre ? Au lieu de répondre, nous demanderons : Pauvre, lui ? Que non pas. Il se montre bien ici le maître qu’il est ; à en juger par ses ressources visibles, sa condition est celle de la pauvreté, et pourtant il n’est pas pauvre ; et nul ne songerait à le qualifier ainsi. Qu’est-ce à dire ? Que sa condition est celle de la pauvreté dont pourtant il n’a cure. Si le magistrat l’interrogeait, sans aucun doute, il le déclarerait indigent ; mais lui rend-on l’usage de ses ailes ? Adieu, la pauvreté ! En vérité, si l’assistance publique s’en mêlait, l’oiseau serait bien pauvre ; on le tourmenterait de tant de questions qu’il finirait par s’apercevoir de sa pauvreté.

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent ; le chrétien, en effet, n’a pas ce souci. Evidemment, il se peut fort bien qu’un chrétien soit riche, mais il ne s’agit pas de cela ; nous parlons d’un chrétien dans la pauvreté. Pauvre, il n’en a pas le souci : il est pauvre sans l’être. Quand en effet on manque de ressources sans en être obsédé, quand on est pauvre sans l’être et que, sans être une linotte, on se comporte comme un oiseau, on est alors un chrétien.

De quoi vit donc le chrétien qui est pauvre ? Du pain quotidien. Il ressemble en cela à l’oiseau. Mais si celui-ci n’est pas païen, il n’est pas davantage chrétien — car le chrétien demande en prière le pain quotidien. Il est donc encore plus pauvre que l’oiseau, puisqu’il doit prier pour sa nourriture que l’oiseau ne demande pas ainsi ? Telle est la pensée du païen. Le chrétien demande en prière le pain quotidien et le reçoit, sans avoir rien à cacher pour la nuit ; il prie pour l’obtenir et, par sa prière, il écarte la nuit le souci et dort d’un bon sommeil pour recevoir le lendemain au réveil le pain quotidien ainsi demandé. Le chrétien ne vit donc pas de pain quotidien comme l’oiseau ou le vagabond qui le prend où il le trouve ; le chrétien le trouve en effet où il le cherche, dans sa prière. C’est aussi pourquoi, si pauvre soit-il, il a pour vivre plus que le pain quotidien qui comporte pour lui un surplus nutritif qu’il ne peut avoir pour l’oiseau ; en effet, le demandant dans sa prière, le chrétien sait que le pain quotidien vient de Dieu : un petit cadeau, un rien venant de la bien-aimée n’a-t-il pas de même une valeur infinie pour l’amant ? Aussi bien, le chrétien songeant à ses besoins et à ses nécessités d’ici-bas ne se contente pas de dire que le pain quotidien lui suffit ; il parle en même temps d’autre chose quand il dit : « Il me suffit qu’il vienne de Dieu » (et nul oiseau, nul païen ne sait de quoi il parle ainsi). Socrate, le sage simple de l’antiquité, parlait avec profondeur des choses suprêmes en causant sans cesse de nourriture et de boisson : de même, le chrétien indigent parlant de nourriture s entretient en toute simplicité de choses suprêmes ; parlant du pain quotidien, il songe moins à la nourriture qu’à sa provenance de la table de Dieu. L’oiseau ne vit pas ainsi du pain quotidien. Certes, il ne vit pas en païen pour manger, il mange pour vivre — mais vit-il au sens propre du terme ?

Le chrétien vit du pain quotidien ; qu’il en vive, cette question ne se pose pas pour lui, pas plus que celle de savoir ce qu’il mangera et boira. Pour ces choses, il se sait compris du Père céleste qui sait qu’il a besoin de tout cela ; pauvre, il ne s’en met pas en quête comme le païen. Il cherche autre chose, et c’est pourquoi il vit (on peut en effet se demander dans quelle mesure l’oiseau « vit » vraiment) ; il vit pour cette autre chose et c’est pourquoi on peut dire qu’il vit. Il croit qu’il a aux cieux un Père qui chaque jour ouvre sa main compatissante et rassasie toute créature, et lui aussi, avec bénédiction ; cependant, il ne cherche pas la satiété, mais le Père céleste. Il croit qu’un homme ne diffère pas de l’oiseau en ce qu’il ne peut vivre d’aussi peu, mais en ce qu’il ne peut vivre « de pain seulement » ; il croit que c’est la bénédiction qui rassasie ; et il ne cherche pas la satiété, mais la bénédiction. Il croit qu’aucun passereau ne tombe à terre sans la volonté du Père céleste (et nul passereau ne le sait, et pour l’oiseau, qu’importe qu’il en soit ainsi !). Il croit que, tout comme il reçoit le pain quotidien chaque jour de sa vie ici-bas, il vivra une fois là-haut dans la félicité. Telle est son explication du mot : « La vie est plus que la nourriture » ; car, certes, elle est plus que cela même dans la temporalité, mais la vie éternelle ne souffre aucune comparaison avec les aliments et la boisson, en quoi la vie de l’homme ne consiste pas, non plus que le royaume de Dieu ! Il se rappelle sans cesse que la vie de sanctification se pratique ici-bas dans la pauvreté, que Christ a eu faim au désert et soif sur la croix ; si bien qu’on peut non seulement vivre dans la pauvreté, mais y vivre vraiment. Et c’est pourquoi il demande en sa prière le pain quotidien et en rend grâces, ce que l’oiseau ne fait pas ; mais prier et rendre grâces sont pour lui choses plus importantes que les aliments ; il en fait sa nourriture comme « la nourriture de Christ est de faire la volonté de son Père ».

Le chrétien pauvre est donc riche ? Certes ; car l’oiseau dans la pauvreté sans en avoir le souci n’est assurément pas un païen et, par suite, il n’est pas pauvre non plus : il est pauvre sans l’être ; mais il n’est pas davantage chrétien et c’est pourquoi il est pauvre pourtant, incroyablement pauvre, le pauvre oiseau ! Quelle pauvreté que de ne pouvoir prier ni rendre grâces, que de tout recevoir dans une sorte d’ingratitude et d’être comme inexistant pour le bienfaiteur auquel on doit la vie ! Car avoir la faculté de prier, de rendre grâces, c’est vivre. La richesse du chrétien pauvre, c’est d’exister pour le Dieu qui ne lui a certes pas donné une fois pour toutes la richesse terrestre, que non pas ! mais qui lui donne chaque jour le pain quotidien. Chaque jour ! Oui, chaque jour il a sujet de penser à son bienfaiteur, de le prier et de lui rendre grâces. Et sa richesse s’accroît chaque jour qu’il le fait et voit plus clairement qu’il existe pour Dieu, comme Dieu pour lui ; la richesse terrestre, au contraire, va toujours diminuant chaque fois que le riche oublie de prier et de rendre grâces. Et quelle pauvreté que d’avoir ainsi reçu une fois pour toutes sa subsistance pour la vie entière ; mais quelle richesse, de la recevoir « chaque jour » ! Quel état douteux que d’être exposé presque chaque jour à oublier que l’on a reçu sa fortune ; mais quelle félicité que de s’en souvenir chaque jour, de se souvenir de son bienfaiteur, de son Dieu, de son créateur, de son dispensateur, de son Père céleste, bref, de l’amour pour lequel seul il vaut la peine de vivre et qui seul est digne qu’on y consacre sa vie !

Mais alors, le chrétien pauvre est donc riche ? Certainement, et tu le reconnaîtras aussi à ce qu’il ne désire pas parler de sa pauvreté terrestre, mais bien de sa richesse céleste. C’est aussi pourquoi ses propos semblent parfois si étranges. Car tandis que tout ce qui l’environne lui rappelle sa pauvreté, il parle de sa richesse ; et nul ne peut le comprendre, sinon un chrétien. Un pieux ermite vécut, dit-on, de longues années mort au monde en observant strictement son vœu de pauvreté, si bien qu’il gagna l’amitié d’un riche qui, à sa mort, légua tous ses biens à ce solitaire vivant depuis longtemps du pain quotidien. On vint l’annoncer à l’ermite qui répondit : « Ce doit être une erreur ; comment a-t-il pu m’instituer son héritier, moi qui suis mort bien avant lui ! » Que la richesse terrestre paraît pauvre à côté de cette autre ! Et elle se révèle toujours ainsi devant la mort. Mais le chrétien qui vit dans la pauvreté sans en avoir le souci est aussi mort pour le monde et au monde. C’est pourquoi il vit. Car l’oiseau cesse de vivre à la mort, mais le chrétien vit en mourant. Et c’est pourquoi la richesse du monde entier dont on peut user sa vie durant semble d’une telle insignifiance, comparée à sa pauvreté, mieux, à sa richesse. Un mort n’a pas besoin d’argent, nous le savons tous ; mais le vivant qui n’en a vraiment pas l’usage doit être, ou bien très riche (et dans ce cas, il se peut fort qu’il lui en faille davantage), ou bien un chrétien pauvre.

Dans la mesure donc où le chrétien pauvre est riche, il ne ressemble pas à l’oiseau, pauvre sans l’être ; lui aussi, pauvre sans l’être, il est riche. L’oiseau n’a pas le souci des petites choses qu’il ne recherche pas, mais il n’a pas non plus celui des grandes ; il ignore le souci, mais pour lui, sa vie est aussi comme si elle n’était pas objet du souci d’un autre. Le chrétien partage pour ainsi dire avec Dieu ; il lui laisse le soin de la nourriture, de la boisson et de toutes ces choses, tandis qu’il recherche le royaume de Dieu et sa justice. L’oiseau, dans sa pauvreté, prend son essor vers les nues sans être accablé par le souci de la pauvreté, mais le chrétien s’élève plus haut encore ; l’oiseau ; semble-t-il, cherche Dieu en s’envolant vers le ciel, mais le chrétien le trouve ; l’oiseau, semble-t-il, s’en va vers Dieu à tire d’ailes, mais c’est le chrétien qui le trouve, et il le trouve (ô céleste félicité) sur la terre ; l’oiseau, semble-t-il, pénètre dans les cieux qui restent pourtant fermés et ne s’ouvrent que pour le chrétien !

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Oui, les païens se soucient de ces choses.

L’oiseau vit dans la pauvreté sans en avoir le souci — il se tait ; le chrétien vit dans la pauvreté sans en avoir le souci ; il ne parle pas de pauvreté, mais de richesse ; le païen a le souci de la pauvreté. Au lieu d’être dans la pauvreté sans en avoir le souci, il est « sans Dieu dans le monde > » (et ceci répond à cela). ’ C’est pourquoi il connaît le souci. Il ne se tait pas comme l’oiseau insouciant ; il ne parle pas comme un chrétien pérorant de sa richesse ; il ne s’entretient et ne peut s’entretenir que de la pauvreté et des soucis qu’elle entraîne. Il demande : Que mangerai-je ; que boirai-je, aujourd’hui, demain, après-demain, cet hiver, le printemps prochain, quand je serai vieux, avec les miens et tout le pays ; que mangerons-nous, que boirons-nous ? Et il ne pose pas cette question dans un moment de préoccupation pour s’en repentir ensuite, ou dans une période de disette pour en demander ensuite pardon à Dieu. Non ; il est sans Dieu dans le monde et il se donne de l’importance par cette question, la question vitale par excellence, suivant son terme ; il se gonfle d’importance en songeant qu’il s’occupe exclusivement de cette question vitale ; il trouve inadmissible que le gouvernement (car il n’a rien à faire avec Dieu) le laisse manquer de quelque chose, lui qui vit exclusivement pour cette question vitale. Il prend pour un rêveur quiconque ne s’en occupe pas, du moins quand on lui en parle ; même les sujets les plus sublimes et les plus sacrés sont à ses yeux des futilités et des chimères, comparés à la réalité de cette question vitale, la plus profonde de toutes. Il trouve misérable d’adresser un homme fait au lis et à l’oiseau : qu’offrent-ils à nos yeux, et que nous apprennent-ils ? Quand on est comme lui un homme qui s’est instruit du sérieux de la vie, époux, père et citoyen, c’est une assez mauvaise plaisanterie et une idée puérile que d’inviter à contempler les lis et les oiseaux, comme si l’on n’avait pas autre chose à observer. « Si ’ », dit-il, « ce n’était pas pour satisfaire au bon ton et par égard pour mes enfants qu’il est d’usage d’instruire en religion, je dirais qu’on trouve fort peu de chose dans l’Ecriture en réponse à la question capitale, et fort peu de données vraiment utiles, sauf une magnifique sentence de ci, de là. On y trouve des renseignements sur Christ et les apôtres ; mais pour la question vitale proprement dite, pas le moindre brin de réponse : de quoi ont-ils vécu ; comment ont-ils fait pour payer partout, régler redevances et impôts. C’est répondre de bien misérable façon au problème de la cherté de la vie que de le résoudre par un miracle ; et celui-ci fût-il vrai, que prouve-t-il ? On ne songe d’avance absolument à aucun moyen de se tirer d’affaire ; le moment venu de payer l’impôt, on dit à un disciple de tirer de l’eau un poisson dans la bouche duquel se trouve un statère pour le régler : si c’est vrai, qu’est-ce que cela prouve ? Je ne trouve pas de sérieux dans l’Ecriture, pas de réponse sérieuse à la sérieuse question ; un homme sérieux n’aime pas qu’on se moque de lui, comme si l’on était à la comédie. Libre aux prêtres de prôner ces choses aux femmes et aux enfants ; mais au fond, tout homme sérieux et éclairé est d’accord avec moi ; et dans les réunions publiques où se rencontrent les gens sérieux, on ne vénère que la sage prudence avertie de la réalité ».

Ainsi parle le païen ; car le paganisme était sans Dieu dans le monde ; mais le christianisme révèle l’impiété du paganisme. Elle ne consiste pas à se mettre en souci, bien qu’il ne soit pas chrétien de le faire ; elle consiste à ne vouloir s’instruire de rien autre chose, à refuser d’entendre que ce souci est coupable ; aussi l’Ecriture dit-elle que l’homme peut appesantir son cœur par le souci de sa subsistance exactement comme par les excès et par l’ivresse (Luc, 21, 34). La vie offre partout des bifurcations. Tout homme, à l’entrée de la vie, se trouve devant l’une d’elles : c’est sa perfection, et non son mérite ; l’endroit où il est à la fin dépend de son choix et de sa responsabilité (car à la fin, il est impossible d’être à une bifurcation). Pour celui qui vit dans la pauvreté et qui, par suite, ne peut s’en départir, la bifurcation consiste, ou bien à se départir chrétiennement du souci en levant les yeux vers « le Chemin », ou bien à s’y abandonner en s’engageant dans la fausse voie ; car vu de l’éternité, il n’y a jamais deux voies, malgré la bifurcation : il n’en est qu’une seule, l’autre est la fausse. Plus l’homme s’enfonce dans le souci, plus aussi il s’éloigne de Dieu et du christianisme ; et il est au plus bas degré de la chute quand il ne veut rien savoir de plus relevé que son souci dont il prétend faire non seulement le plus écrasant (ce qu’il n’est pas, le plus accablant étant la douleur du repentir), mais encore le souci suprême.

Mais ceux qui veulent être riches tombent dans nombre de tentations et de pièges ; et qu’est-ce que le souci de la pauvreté, sinon celui de vouloir être riche ! Peut-être le souci ne demande-t-il pas tout de suite la richesse ; contraint par la dure nécessité et réduit à l’impuissance, il se contente provisoirement de moins. Mais si ce même souci voyait comblé son désir actuel, et si de plus hautes perspectives s’offraient, il convoiterait sans cesse davantage. On se trompe si l’on croit que le souci de la pauvreté, lorsqu’il a refusé la guérison divine (et s’il l’accepte, elle peut tout aussi bien débuter par un peu moins que par un peu plus), se contenterait d’une certaine condition avant d’atteindre la richesse dont il ne se contenterait pas davantage. Quelle immense route s’offre au souci de la pauvreté ; et le plus terrible, c’est que cette route est partout croisée de tentations ! Car où que nous allions, nous encourons tous les dangers ; mais celui qui recherche la fortune va partout au devant de ces tentations ; et il est inévitable qu’il succombe dans ces pièges que Dieu ne lui a pas tendus, mais où il se jette lui-même. L’homme qui vit dans la pauvreté est déjà dans une situation difficile, mais il n’est nullement abandonné de Dieu ; le salut, qui est un ordre, consiste à ne pas se mettre en souci ; car on reconnaît que le salut offert par Dieu est le seul vrai au fait qu’il est « commandé ». II est difficile de suivre sa route sans se mettre en souci, presque aussi difficile que de marcher sur la mer ; mais si tu peux croire, la chose est pourtant possible. En tout danger, il importe avant tout d’en libérer sa pensée. Si tu ne peux te libérer de la pauvreté, tu peux du moins en libérer ta pensée en songeant sans cesse à Dieu ; c’est ainsi que le chrétien suit sa route ; il tourne ses regards en haut, il écarte sa vue du danger, il est dans la pauvreté sans en avoir le souci. Mais celui qui veut être riche, attache constamment sa pensée à la terre où le retient son souci ; il marche courbé et regarde sans cesse devant lui — pour voir si la fortune ne va pas lui sourire. Il regarde sans cesse devant lui : c’est bien, d’ordinaire, le meilleur moyen d’éviter la tentation ; mais il l’ignore : regarder devant soi, c’est justement tomber dans le piège, c’est le moyen de découvrir des tentations toujours plus grandes et d’y tomber toujours plus bas. Il est déjà à la merci de la tentation dont le souci est le plus rusé serviteur ; et la tentation séjourne ici-bas où sont « toutes ces choses que les païens recherchent » ; elle est ici-bas, et plus elle amène l’homme à baisser les yeux vers elle, plus aussi elle rend sa chute certaine. Qu’est-ce en effet que la tentation, en elle-même multiple ? Elle ne consiste pas, comme pour le gourmand, à vivre pour manger, mais, par une révolte contre l’ordre divin, à vivre pour peiner en esclave ; elle consiste à se perdre soi-même, à perdre son âme, à cesser d’être homme et à vivre en tant qu’homme non pas plus libre que l’oiseau, mais abandonné de Dieu : bref, à être un esclave plus misérable que la bête. Elle consiste à travailler comme un esclave ! Au lieu de travailler pour le pain quotidien, comme il est commandé à tout homme, on peine en esclave pour l’obtenir — sans être rassasié, parce qu’on a le souci de devenir riche. Au lieu de demander dans sa prière le pain quotidien, on peine en esclave pour se le procurer, parce qu’on est devenu l’esclave des hommes et de son propre souci en oubliant qu’on doit le demander à Dieu. Au lieu d’accepter sa condition, la pauvreté où l’on est cependant aimé de Dieu, on ne connaît jamais la joie intérieure, la joie en Dieu ; on livre et soi-même et sa vie à la malédiction de cet esclavage, nuit et jour l’âme chagrine, l’humeur sombre et morose, tout à une agitation sans spiritualité, le cœur alourdi par le souci de la subsistance, le cœur entaché d’avarice malgré la pauvreté où l’on est.

Songe pour conclure à l’oiseau qui doit intervenir dans notre discours comme dans l’Evangile. Comparé au païen sans Dieu et dans la tristesse, l’oiseau, dans la pauvreté sans en avoir le souci, est tout insouciance ; comparée à la pieuse foi du chrétien, l’insouciance de l’oiseau est légèreté. Comparé à l’oiseau dans sa légèreté, le païen est lourd et pesant comme une pierre ; comparé au chrétien dans sa liberté, l’oiseau est pourtant également soumis à la loi de la pesanteur. Comparé à l’oiseau qui vit, le païen est mort ; comparé au chrétien, l’oiseau ne peut cependant pas être dit vivant. Comparé à l’oiseau qui se tait, le païen est bavard ; comparé au chrétien, le païen est cependant privé de parole : il ne prie ni ne rend grâces, ce qui, au sens profond, est le langage humain ; tout le reste, tout ce que dit le païen est à cet égard ce que la parole d’un perroquet est à celle de l’homme. L’oiseau est pauvre sans l’être ; le chrétien est pauvre, mais riche en sa pauvreté ; le païen est pauvre, pauvre sans cesse, plus pauvre que l’oiseau le plus pauvre. Qui est le pauvre, tellement pauvre que l’on n’a rien d autre à dire de lui, comme il ne sait lui-même parler d’autre chose ? C’est le païen. Suivant la doctrine chrétienne, il n’y a absolument aucun pauvre, ni l’oiseau, ni le chrétien. La route est longue pour qui, dans la pauvreté, veut être riche ; le raccourci de l’oiseau est le plus bref, celui du chrétien, plus rempli de félicité.