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La légende de Socrate

Meunier : NAISSANCE ET ÉDUCATION DE SOCRATE

Mario Meunier

samedi 22 novembre 2008

Extrait de « La légende de Socrate », par Mario Meunier. L’Édition d’Art, 1926.

Ne sais-tu pas, disait un jour Socrate à « l’un de ces jeunes et brillants Athéniens qui, attirés par le charme et le rayonnement de sa puissante originalité, venaient apprendre auprès de lui l’art de voir clair en leur âme et de se rendre meilleurs, que ce je suis le fils d’une accoucheuse habile et de ce renom, et que mon destin est d’accoucher ce les âmes qui se sentent grosses des fruits de ce la sagesse ? »

Cette accoucheuse, dont le fils devait sauver le nom de l’oubli, se nommait Phénarète. Austère et digne femme, elle avait épousé un sculpteur, obscur mais honnête, qui répondait au nom de Sophronisque. Ce fut au sein de cet humble ménage, dans le dème d’Alopèce, situé près d’Athènes sur la route de Marathon, que Socrate naquit, vers l’an 469, et le jour même, dit-on, de la naissance d’Ar-témis, déesse des accoucheuses.

Issu d’une famille qui n’avait pour vivre que les durs bénéfices que lui procuraient le métier du père et les fonctions plus ou moins bien rétribuées de la mère, Socrate se familiarisa de bonne heure avec les privations et la gêne attachées à un ménage laborieux et pauvre. Nous ne savons rien de son enfance. Peut-être faut-il trouver, dans les paroles que Socrate devait un jour employer pour ramener Lamproclès au respect de sa mère, quelque souvenir de ce que fut pour lui le foyer familial ?

— Où donc, disait Socrate à son fils qui se plaignait du caractère difficile de Xantippe, où donc trouverons-nous des êtres plus comblés de bienfaits que ne le sont les enfants par leurs générateurs ? En leur donnant la vie, ils leur permettent la jouissance de tous les biens que les Dieux ont départis aux mortels. Mais, pour leur donner l’existence et les mettre en état d’en goûter le bonheur, que de peines, que de soucis il leur en coûte ! Les hommes, en effet, ne se marient pas uniquement pour satisfaire aux plaisirs d’Aphrodite, mais pour assurer leur perpétuité. Avant d’entrer en ménage, ils examinent quelles femmes leur donneront de beaux enfants, et c’est à celles-là qu’ils unissent leur destinée. L’époux nourrit l’épouse qui doit le rendre père. Même avant leur naissance, il amasse pour les descendants qu’il attend ce qu’il croit être utile, et il en amasse le plus qu’il peut. La mère, de son côté, porte avec peine le fardeau qui expose sa vie, le nourrit de sa propre substance et le met au jour avec de cruelles douleurs. Elle allaite ensuite son nouveau-né, se dépense pour lui et lui donne des soins, sans qu’aucun bienfait la rémunère et sans que l’enfant puisse même connaître celle qui lui voue tant de sollicitude. Elle cherche à deviner ce qui convient et ce qui peut faire plaisir au petit être qui ne peut pas encore indiquer ses besoins. Jour et nuit elle se tourmente pour lui, et cette mère se sacrifie sans prévoir quelle reconnaissance elle recevra de ses peines. Bien plus, dès que l’âge permet aux enfants de s’instruire, les parents leur enseignent ce qu’ils savent, et ce qu’ils croient nécessaire au bonheur de leur vie. Ils leur choisissent des maîtres et ne regrettent ni dépenses, ni soins pour leur donner l’éducation la meilleure. Il faut donc aimer, Lamproclès, une mère qui t’aime. Souviens-toi qu’elle a eu soin dans ton jeune âge que rien ne t’ait manqué, qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu pour te conserver la santé et faire descendre sur toi, par ses a prières, tous les bienfaits qui nous viennent des Dieux. Aime-la ; car, si tu ne peux supporter ta mère, c’est que le bonheur lui même t’est insupportable. »

De son père, Socrate paraît aussi avoir gardé un souvenir non moins reconnaissant. N’y a-t-il pas, en effet, dans les paroles suivantes, comme un écho de ce que fut pour son fils, dans son foyer laborieux, le sculpteur Sophronisque ?

— Les pères, disait Socrate, qui se tourmentent pour laisser de grandes richesses à leurs enfants, sans se mettre en peine de leur apprendre à pratiquer la vertu, ressemblent à ceux qui élèvent des chevaux en les gavant de nourriture. Leurs chevaux deviennent fort gras ; mais ils ne sont aptes à rendre aucun service. Aussi, même en lui laissant peu, un père qui s’est appliqué à donner des vertus à son fils lui a beaucoup laissé, car c’est dans l’âme que sont les vraies richesses. Avec une âme riche, on se contente de peu ; mais on trouve toujours que l’on n’a point assez quand on est pauvre d’âme. »

Ainsi donc, malgré l’indigence de ses parents, Socrate dut être, dès son bas âge, le cher objet de leurs soins. Tout en lui formant un corps sain, leur sollicitude avisée prépara son âme à pouvoir un jour se doter par elle-même de la seule richesse qui soit impérissable : la richesse d’une âme en qui s’est éveillée l’heureuse intelligence de la vie intérieure. Puis, quand il parvint à l’âge requis, comme le gouvernement exigeait que tous les enfants des citoyens fréquentassent les écoles et reçussent une éducation commune, le fils de Sophronisque fut instruit et formé à la manière dont l’étaient les jeunes Athéniens de son temps. Comme eux, il apprit à lire dans Homère et Hésiode ; il s’initia avec eux à la gymnastique, à la musique, à la poésie et aux premiers éléments de la géométrie. Avec eux, enfin, il fit partie de ces bataillons scolaires qui, organisés par quartiers, se rendaient presque nus chez leurs maîtres, en rangs serrés et en silence, même quand la neige tombait à gros flocons. A Athènes, en effet, pour être un homme accompli, il fallait avoir j oint à la discipline de l’esprit les exercices du gymnase, et s’être appliqué à se former un corps solide et sain autant qu’à rendre son âme belle et forte.

Sa première éducation terminée, ou pendant même qu’elle durait encore, Socrate apprit le métier de son père. Il l’exerça quelque temps et non sans habileté, puisqu’il eut l’honneur de sculpter, dans le siècle de Phidias, un ouvrage public. En effet, c’était à son ciseau, nous dit-on, qu’étaient dues les trois Grâces vêtues, que l’on voyait taillées sur l’enceinte de l’Acropole, derrière la statue d’Athèna. Socrate néanmoins ne paraît pas s’être adonné longtemps à l’art de la sculpture. Un jour, comme il cherchait à faire revivre en la pierre tous les attraits d’un modèle, une voix divine et secrète lui dit :

— Comment se fait-il, ô Socrate, que tu te donnes tant de peines pour exécuter dans la pierre la copie sans âme d’un modèle étranger, et que tu ne songes pas à sculpter ta propre âme et à te rendre sur terre la statue vivante de ce que sont les Dieux ? »

Pour répondre à cet appel impérieux et précis, Socrate depuis ce jour délaissa le marteau et le ciseau du sculpteur. Mais comment fit-il, puisqu’il était sans fortune, dit-on, ou tout au moins sans grande aisance, pour s’assurer ce strict nécessaire à la vie, même méditative ? Suivant les uns, Socrate se contenta du peu que lui procurait son léger patrimoine ; selon les autres, ce fut un de ses disciples, Criton, qui, par ses générosités aussi assidues qu’abondantes, lui permit de vivre, dès sa sortie de l’atelier paternel, sans aucune autre préoccupation que celle de se vouer corps et âme à sa divine vocation, et qui, jusqu’à la fui tragique de son maître, prit toujours un soin particulier de soulager sa pauvreté et de lui donner du loisir. Ne cherchant désormais qu’à façonner son âme, Socrate se mit à fréquenter Athènes, à rechercher les sages et à les écouter. Ayant eu l’heur de naître dans le plus beau siècle de l’histoire de sa patrie, et dans une cité qui rayonnait d’une atmosphère intellectuelle et morale incomparable, jamais, dans ce foyer où se donnaient rendez-vous tous les artistes et tous les philosophes, plus noble esprit ne se trouva respirer dans une ambiance plus noble. Sachant ce qu’il voulait et possédant la claire intelligence des moyens qui pouvaient le conduire à son but, le fils de Sophronisque, pour mieux apprendre et comprendre, non seulement allait se renseigner chez les doctes, mais, poussé par une curiosité ardente de connaître et par un amour jaloux de tout ce qui était vérité, il se plaisait encore à interroger les plus simples. Dès le matin, se mettant à l’école de la vie et des réalités permanentes, il se promenait sur la place publique. Toute occasion lui était bonne pour arrêter les gens et converser avec eux. Artisans ou marchands, hommes politiques ou sophistes, jeunes garçons ou hommes faits, tous devaient s’attendre à être interrogés et happés par cet enquêteur infatigable et tenace, qui savait se mettre à la portée des esprits les plus humbles. Son humeur enjouée, sa grâce insinuante, son astuce indiscrète et capricieuse de faune, son ironie insidieuse et mordante retenaient l’attention et captivaient tous ceux qui lui prêtaient l’oreille.

Toutefois ce zèle pour la sagesse, que Socrate manifesta dès sa première adolescence, s’il favorisait le perfectionnement de son âme, ne contribuait point à accroître le bien-être et l’aisance d’un modeste foyer. Au lieu de concourir en effet à sortir de la gêne et son père et sa mère, Socrate passait ses journées à errer dans les rues enchevêtrées d’Athènes et à s’y attarder, soit en d’interminables causeries chez les boutiquiers de la ville, soit e>i de longues et immobiles songeries sous l’abri des portiques. Il négligeait le soin de ses affaires domestiques pour s’adonner tout entier à la quête des vertus et en éveiller le goût chez ses concitoyens. Une telle conduite n’était pas pour être agréable à son père. Obligé de travailler pour vivre, Sophronisque exigeait que son fils restât à l’atelier et le secondât. Mais Socrate, suivant aveuglément la voix qui l’inspirait, ne pouvait se résoudre à manier le ciseau.

— J’aime à m’instruire, dis ait-il. Or, si belles qu’elles soient, les œuvres d’art, quand on les interroge, ne vous répondent que par un vénérable silence. Mais les hommes savent parler dans la ville, et j’ai besoin de les entendre. »

Pour mettre fin à ses anxiétés, Sophronisque, un jour, se rendit consulter un oracle.

— Quelle conduite, demanda-t-il au dieu, dois-je tenir vis-à-vis de mon fils ? »

— Ne t’inquiète pas de Socrate, répondit l’oracle ; laisse-le faire tout ce que bon lui semble. Ne le violente pas, ne le détourne pas, donne toute liberté à ses inclinations. Prie seulement pour lui les Muses et le grand Zeus, car il possède un guide qui l’emporte sur tous les maîtres les plus sages du monde. »

Ce guide, communément appelé le Génie de Socrate, était une voix mystérieuse et précise qu’il entendait parfois au fond de sa conscience. Ce Génie divin se communiquait à lui par une sorte de langage intérieur, qui pénétrait son âme, l’avertissait comme un signal, lui indiquait la vérité, et lui conseillait tantôt de s’abstenir au moment même d’agir, tantôt d’agir au lieu de s’abstenir. Ce fut cette voix qui le détourna du métier de sculpteur, comme elle devait l’écarter plus tard de la carrière politique. Tant qu’il vécut, en effet, tout l’effort de cet étrange inspiré ne chercha qu’à vérifier dans la vie et qu’à soumettre à l’examen de son intelligence ce que lui dictaient la science et la lumière du Génie intérieur qui instruisait son âme, et qui lui prescrivait cette éminente occupation : régénérer les hommes par l’étude du vrai et par la pratique du bien, donner un sens à la vie, un but à l’existence, et orienter vers ce but notre conduite morale. Cette grandiose et bienfaisante mission apparut toujours à Socrate comme un ordre émanant de la volonté du ciel.

D’autre part, ce Génie tutélaire, qui continuellement assistait, informait et guidait le fils de Sophronisque, le conseillait aussi quand il s’agissait de diriger, d’inspirer et de servir ses amis. Jamais personne, dit-on, n’avait négligé, sans avoir à s’en repentir, les avertissements qu’il suggérait à Socrate. Un jour, raconte-t-on, le fils de Sophronisque rencontra Criton, son riche et généreux ami, avec un bandeau sur l’œil.

— Qu’as-tu, lui demanda Socrate ?

— En me promenant l’autre jour avec toi, lui répondit Criton, tu sais bien que je me suis un instant écarté du chemin. Or, à ce moment, comme je passais sous un arbre, j’ai voulu faire plier une branche ; elle m’a échappé ; et, en se redressant, elle m’a frappé dans l’œil.

— Pourquoi, lui dit alors Socrate, ne m’as-tu pas obéi, quand, averti selon ma coutume par un instinct divin, je t’ai prié de ne point me quitter ? »

Une autre fois, Socrate se trouva être invité à souper en compagnie de Timarque. Or ce Timarque avait projeté de se défaire traîtreusement d’un de ses ennemis, le soir même du jour fixé pour ce repas. Comme ce convive aux noirs desseins sentait l’heure qui le pressait, il se leva de table, et s’excusa de s’absenter en disant qu’il reviendrait sous peu. Socrate, comme tout le monde d’ailleurs, ignorait ce misérable projet. S’adressant à Timarque, il le pria de ne point sortir, et ce malheureux se remit à sa place. Peu après cependant, il se leva de table pour la seconde fois, et redit à Socrate qu’il était forcé de s’en aller un instant. Mais, obéissant à la voix d’un mystérieux pressentiment, le fils de Sophronisque lui conseilla derechef et avec insistance de rester avec lui. Timarque se rassit. Enfin, pour la troisième fois et sans rien dire à Socrate, il se leva, et, sans attirer l’attention de personne, se déroba. Quelques jours après, Timarque fut arrêté et condamné pour meurtre. Comme on le traînait au supplice :

— Je meurs, dit-il tout haut à son frère, pour n’avoir point voulu obéir à Socrate ! ».


Voir en ligne : Platonisme