Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Socrate > Meunier : SOCRATE ET LES SOPHISTES

La légende de Socrate

Meunier : SOCRATE ET LES SOPHISTES

Mario Meunier

samedi 22 novembre 2008

Extrait de « La légende de Socrate », par Mario Meunier. L’Édition d’Art, 1926.

Lorsque Socrate, après avoir pensé que le plus divin des arts n’était pas de laisser des œuvres que le temps pourrait effriter, mais de se créer soi-même à l’image de la plus parfaite vertu, eut passé sa jeunesse à modeler son âme, il sentit, comme il entrait en sa maturité, le besoin d’éveiller chez les autres l’intelligence endormie et de leur enseigner le bonheur de vivre selon les lois de la divine sagesse. A ce moment, la ville d’Athènes était encore sous l’impression de la glorieuse victoire que les Grecs venaient de remporter sur les Perses. Le brillant souvenir de Marathon, de Salamine et de Platées était présent aux yeux de tous. Eschyle avait porté sur la scène ces événements mémorables, et le génie de Phidias, dans un défilé lumineux de belles formes, éternisait dans le marbre toute l’ardeur sereine du songe heureux et subtil de l’Hellade affranchie. Dans son désir de faire d’Athènes le centre de la civilisation hellénique et d’obtenir pour sa ville natale la gloire et le prestige d’une haute culture, Périclès, admirablement inspiré par sa femme Aspasie, accordait le droit de cité à tout esprit supérieur, entourait de sa protection les talents les plus divers et méritait de devenir l’ami des plus beaux génies de ce temps. Malgré sa pauvreté, non seulement le fils de Sophronisque fréquenta Périclès, mais il connut aussi le charme et la douceur de vivre dans l’intimité de cette divine Aspasie de Milet en qui semblait s’être incarnée l’âme intelligente, sensible, résolue et réfléchie d’Athèna. Elle avait, par Alcibiade sans doute, entendu parler d’un certain vagabond, vrai satyre aux yeux à fleur de tête, au nez camus et aux oreilles allongées, autour duquel se pressaient, enchantés par sa verve alerte et malicieuse, les jeunes gens de la plus haute naissance.

— Amenez-moi, lui dit-elle un jour, cet original. »

Introduit, cet homme singulier, dont la distinction native de l’esprit faisait un si étrange contraste avec la rudesse de son aspect extérieur, plut, intéressa, charma. Depuis lors, à l’exemple de Périclès et de tant d’autres nobles esprits de ce siècle, Socrate vint chercher auprès de cette inspiratrice non point peut-être de pures leçons de rhétorique, mais bien plutôt le secret de cet art de plaisanter avec grâce, d’écouter avec délicatesse, d’interroger avec confiance, de stimuler et d’exalter les âmes que possédait Aspasie.

Attirées par le rayonnement du génie de Périclès et par l’auréole de consécration que promettait Athènes, des notoriétés de tout ordre et de toute origine se coudoyaient, pour s’y perfectionner ou s’y mettre en lumière, dans la cité frémissante aux rues irrégulières qui s’étendait aux pieds de l’Acropole embelli. Si l’arrivée dans Athènes, vers le commencement de la guerre du Péloponèse, de ces hommes fameux qu’on désignait sous le nom de « sophistes » ou de « sages », ne permet pas de supposer qu’ils eurent sur l’éducation de Socrate, alors âgé de près de quarante ans, une influence directe, on ne peut nier toutefois qu’en se mettant à leur école dans « a maturité, ne fût-ce que pour combattre leurs dissolvantes doctrines en retournant contre eux leurs procédés dialectiques, Socrate n’ait assoupli, développé et aguerri ce don de polémique qui lui était naturel.

Plus ou moins théâtralement entretenue, la réputation de ces sophistes attirait auprès d’eux tous les adolescents avides de s’instruire. De tous les coins de la Grèce, cette jeunesse dorée se rendait à Athènes, poussée par le désir de les entendre, de jouir de leur si savante et si persuasive élocution, et de prendre part avec eux aux joutes serrées de leurs intelligences. Vêtus, comme les anciens rhapsodes, d’un long manteau de pourpre, ils paraissaient partout où s’assemblait le peuple, et récitaient devant lui non point des poèmes épiques, mais les discours les plus propres à faire valoir la subtilité de leur esprit, leur savoir universel et la puissance redoutable d’une éloquence tour à tour flatteuse, ironiquement agressive ou tragiquement émouvante. Les applaudissements ne leur étaient point ménagés. Les jeunes gens surtout, très sensibles à la beauté*du verbe, à la culture de l’esprit et à la musique des phrases cadencées avec art, se prenaient pour eux d’un délirant enthousiasme et s’attachaient à leurs pas. Ils les entouraient dans leurs promenades, les escortaient dans leurs déplacements et n’hésitaient point quelquefois à les suivre jusque dans les villes ou les îles lointaines. Bien plus, les parents eux-mêmes ne craignaient pas de donner de tels hommes pour précepteurs à leurs fils. Leurs leçons étaient payantes. Par elles, l’adolescent était initié aux éléments des sciences positives, à l’interprétation et à la critique des œuvres poétiques et des doctrines philosophiques, aux subtilités grammaticales, aux artifices variés d’un impeccable langage et aux savantes distinctions d’une ingénieuse logique. Toutefois le caractère spécifique de leur enseignement était de ne viser avant tout qu’à l’action positive, à l’intérêt immédiat, au résultat matériel et tangible. Ils enseignaient donc une théorie de l’action, mais le seul but qu’ils assignaient à cette action était d’ordre pratique et ne dépassait pas les limites d’un intérêt strictement personnel. Pour satisfaire à ce programme, c’était surtout à l’exposé des sciences économiques, morales et politiques qu’ils s’appliquaient.

— Qu’elle vienne à moi, la jeunesse, s’écriait le plus grand de ces vendeurs de sagesse, elle apprendra tout ce qu’elle cherche à savoir : l’art de gérer avec prudence ses affaires dote mestiques et de bien gouverner sa maison, l’art de discuter avec intelligence des affaires de l’État et de les diriger aussi bien que possible ! »

Or, dans la démocratie de ce temps, l’âme de la vie civique dépendait de l’art oratoire. Dans un pays libre, en effet, l’action politique et l’influence morale ne s’exercent que par la parole. Pour s’emparer du pouvoir, parvenir aux honneurs, faire prévaloir son sentiment sur la foule, donner, suivant les circonstances, à une mauvaise cause l’apparence d’une bonne, inspirer confiance, asseoir son ascendant et se défendre quand on est attaqué, la rhétorique est indispensable. Sans l’art de bien parler pour arriver à convaincre, la science politique devient inefficace.

Les plus célèbres sophistes que Socrate put voir, interroger ou tout au moins entendre, furent Protagoras d’Abdère, Gorgias de Léontini et Prodicos de Céos.


Voir en ligne : Platonisme