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Vie et règne de l’amour

Kierkegaard : LA VIE SECRÈTE DE L’AMOUR COMMENT ON LA RECONNAIT A SES FRUITS

Trad. Pierre Villadsen

mardi 25 novembre 2008

Extrait de « Vie et règne de l’amour », Soren Kierkegaard. Trad. Trad. Pierre Villadsen. Aubier, 1947

Luc (VI, 44.,) « Tout arbre se reconnaît aux fruits qu’il porte. Car on ne récolte pas de figues sur les épines ni de raisins dans les haies. »

Si la prétendue sagesse, qui se targue de ne pas se laisser induire en erreur, avait raison d’affirmer que l’on ne doit rien croire de ce qu’on ne peut percevoir avec les yeux du corps, la première chose à laquelle il devrait être interdit dé croire, c’est l’amour ! Et si l’on s’en tenait à cette, opinion, par peur d’être trompé, n’est-ce pas alors qu’on le serait véritablement ? Il existe en effet différentes manières de se tromper : on peut se tromper en croyant le faux et on peut se tromper également en ne croyant pas le vrai ; on peut être induit en erreur par un faux-semblant, lequel peut justement être un faux-semblant de sagesse, cette présomption flatteuse qui se croit à l’abri de toute tromperie. Or de ces formes de tromperie, quelle est la plus pernicieuse ? La plus irrémédiable ? Celle qui ne voit pas ou celle qui voit sans voir ? Quel est le plus difficile : éveiller qui dort ou éveiller qui rêve, les yeux ouverts, qu’il ne dort pas ? Quel spectacle est le plus affligeant : le spectacle immédiatement et indiscutablement pénible de l’homme malencontreusement trompé dans son amour ? ou le spectacle, en un certain sens ridicule, de l’homme qui s’est trompé lui-même ? Car sa stupide prétention de n’être pas trompé pourrait bien nous porter à rire, mais dans ce rire il y aurait la constatation plus triste encore que cet individu ne vaut pas une larme.

Se tromper et se frustrer d’amour, c’est ce qu’il y a de plus terrible : c’est là une perte éternelle que ni le temps ni l’éternité ne peuvent compenser. Lorsqu’on parle ordinairement de tromperie et d’illusion à propos des choses de l’amour, celui qui est trompé a au moins quelque chose à voir avec l’amour et la tromperie consiste simplement en ce que l’amour ne demeure pas là où il paraît demeurer ; tandis que celui qui se trompe s’exclut lui-même de l’amour. On parle également de gens trompés par la vie ou dans la vie ; mais celui qui se prive de vivre parce qu’il se dupe lui-même, celui-là fait une perte irréparable. L’homme qui, sa vie durant, fut trompé par la vie, celui-là même peut découvrir dans l’éternité une généreuse compensation ; tandis que celui qui s’est trompé s’interdit de gagner l’éternel ! Lorsqu’un homme, précisément du fait de son amour, fut victime de la tromperie des hommes, qu’aura-t-il perdu au fond s’il se révèle dans l’éternité que l’amour survit, tandis que la tromperie s’évanouit ? Au contraire celui qui, se croyant fort avisé, est tombé à force de sagesse dans les pièges de la sagesse — hélas ! même si, tout au long de ses jours, il célébra sa félicité illusoire, quels trésors n’aura-t-il pas gaspillés s’il est démontré dans l’éternité qu’il s’est dupé lui-même ! Dans le siècle il se peut qu’un homme éprouve du bonheur s’il parvient à vivre sans amour, il se peut qu’il se complaise à gaspiller son temps sans découvrir la tromperie dont il se rend coupable envers lui-même ; il se peut également qu’il réussisse-cette chose terrible : s’illusionner au point d’être fier de persister dans son illusion. Mais il n’en reste pas moins que, dans l’éternité, il ne peut se dispenser d’aimer : et là il ne pourra s’empêcher qu’on ne lui révèle qu’il a misé toute son existence sur un mauvais numéro. C’est que l’existence est chose si grave ! Et le plus effrayant n’est-il pas justement que, pour sa punition, l’homme conserve sa volonté, si bien qu’il peut continuer tout droit sa route, fier d’être trompé, jusqu’au jour où on lui fait sentir qu’il s’est trompé pour l’éternité ! En vérité, l’éternité n’entend pas raillerie ; dans son omnipotence elle a plutôt recours, non pas certes à la violence — oh, non ! mais seulement à une légère ironie — et voici que le présomptueux se voit affreusement Châtié.

Existe-t-il, en effet, entre le temps et l’éternité, d’autre lien que l’amour qui, précisément pour cette raison, domine toutes choses et survit à toutes choses ? C’est justement parce que l’amour se trouve ainsi être un lien valable pour l’éternité, précisément parce que temps et éternité sont hétérogènes, que l’amour risque d’apparaître comme un fardeau à la sagesse terrestre de ce siècle ; et c’est pourquoi en ce siècle il peut sembler d’une immense facilité à l’homme qui n’obéit qu’aux sens de rejeter ce lien qui appartient à l’éternité.

L’homme qui s’est trompé lui-même pense, à vrai dire, qu’il peut se consoler du fait qu’il est plus que vainqueur ; dans sa présomption insensée il ne devine pas à quel point sa vie est misérable. Qu’il ait « renoncé à pleurer », nous ne désirons pas le lui contester ; mais à quoi tout cela lui sert-il, puisque le premier pas vers la guérison exigerait précisément que son état lui inspirât la plus vive tristesse ! Son illusion va si loin qu’il s’estime qualifié pour consoler la victime de quelque noire infidélité ; mais quelle absurdité qu’un homme perdu pour l’éternité se mêle d’en guérir un autre qui souffre tout au plus d’une assez grave maladie ! L’homme qui s’est trompé lui-même pousse peut-être l’inconscience jusqu’à se figurer (entrant ainsi bizarrement en contradiction avec lui-même !) qu’il éprouve de la sympathie à l’égard de qui fut privé de son bonheur du fait de la tromperie des autres. Or examine attentivement cette « sagesse » qui prétend te réconforter et te guérir, et tu reconnaîtras cet amour à ses fruits : amère raillerie, rationalisme tranchant, venimeux esprit de méfiance, froid mordant, endurcissement du cœur, tels sont les fruits qui démontrent qu’il n’y a pas ici d’amour !

C’est aux fruits qu’on reconnaît l’arbre : « Peut-on d’ailleurs cueillir des raisins sur les épines et des figues sur les chardons ? » (Matth., VII, 10). Si c’est là que tu cherches non seulement tu chercheras en vain mais les épines se chargeront bien de t’apprendre que tu cherches en vain ! « Car on reconnaît tout arbre à ses propres fruits ! » En effet deux fruits peuvent se ressembler de manière frappante : mais l’un sera sain et savoureux, l’autre acide et vénéneux. Parfois aussi le fruit vénéneux est fort savoureux, tandis que le fruit sain est fort amer. De même l’amour se reconnaît à ses propres fruits. Si l’on cueille le mauvais fruit, c’est ou bien qu’on ne connaît pas les fruits ou bien que, dans ce cas particulier, on n’a pas su les distinguer. Il n’en va pas autrement lorsque quelqu’un décore à tort du nom d’amour ce qui n’est au juste qu’amour-propre, lorsqu’un homme proteste et se récrie, disant qu’il ne lui est pas possible de se passer de l’être aimé, tout en faisant la sourde oreille quand on lui représente que l’amour ressenti pour ce dernier lui impose et exige de lui qu’il s’oublie et renonce à ce qu’il y a de personnel dans son amour. Ou bien quand un être appelle à tort « amour » ce qui n’est qu’abandon et faiblesse, compassion attendrie ou exaltation passagère ; ou bien encore quand on parle d’amour, là où deux amours-propres s’allient pour se prêter main-forte en toutes sortes d’entreprises vaines et méchantes. Toutefois on reconnaît un arbre à ses propres fruits ; de même on reconnaît un amour à ses propres fruits et c’est encore à ses propres fruits qu’on reconnaît l’amour dont parle le christianisme : car cet amour préserve sa pureté pour l’éternité. Tout autre amour pourra, comme disent les hommes, se faner et s’altérer rapidement, voire maintenir son charme durant l’existence temporelle de ses sujets : il n’en passera pas moins comme l’herbe des champs. C’est précisément ce qu’il y a de morbide, de mélancolique en lui : il ne reste qu’une fleur, — qu’il dure une heure ou soixante-dix ans, tandis que l’amour chrétien est éternel. Aussi nul de ceux qui y entendent quelque chose ne peut dire de lui qu’il « fleurit ». Aucun poète qui y connaît quelque chose ne songera à le chanter. Car tout ce que chantera le poète doit posséder la mélancolie,-qui est l’énigme de sa propre existence, il doit fleurir — hélas ! — puis doit passer. Alors que l’amour chrétien demeure, — et c’est précisément pourquoi il est. Tout ce qui passe fleurit et tout ce qui fleurit passe : alors que tout ce qui est ne peut être chanté, mais cru, mais vécu. Toutefois, lorsqu’on dit de l’amour qu’on le reconnaît à ses fruits, on suppose que l’amour lui-même est caché en quelque mesure et que c’est précisément pour ce motif qu’on ne peut le reconnaître qu’aux fruits qui le révèlent. C’est d’ailleurs ce qui se produit effectivement. Toute vie — par conséquent aussi celle de l’amour — est cachée en tant que telle mais se révèle en quelque chose d’autre. La vie de la plante est cachée, le fruit en est la manifestation. La vie de la pensée est cachée, son expression verbale la révèle. Les paroles précitées de l’Écriture évoquent donc deux choses, alors que (masquant cette vérité) elles ne semblent parler que d’une seule et même chose : dans cette expression une seule pensée se trouve ouvertement énoncée, tandis qu’une autre, qui l’accompagne, reste cachée.

Nous allons donc dégager et considérer ces deux pensées en parlant maintenant

DE LA VIE SECRÈTE DE L’AMOUR : COMMENT ON LA RECONNAIT A SES FRUITS

D’où provient l’amour ? Où sont son principe et son origine ? Où réside-t-il, d’où s’exhale-t-il ? Ou bien ce lieu est caché ou bien il est dans le mystère. Il existe un lieu au plus profond de l’homme d’où rayonne la vie de l’amour ; en effet, c’est du cœur « que provient la vie ». Mais nul ne peut apercevoir ce lieu ; si loin que tu pénètres, l’origine recule dans le lointain et le mystère ; penétrerais-tu jusqu’au fond que l’origine serait encore pour ainsi dire quelques pas plus à l’intérieur : de même que ce qu’on nomme la source n’est que l’endroit où l’eau apparaît au jour. C’est de là que s’exhale l’amour, empruntant maintes voies ; mais aucune d’elles ne te mènera jamais au point mystérieux où il commence son existence. Dieu trône en une gloire lumineuse d’où tous les rayons s’échappent pour illuminer le monde mais il n’est pas d’homme qui puisse remonter ces rayons pour s’enfoncer jusqu’à Dieu, étant donné que toutes les voies de la lumière, dès qu’on les retourne vers la lumière, deviennent autant de vaines ténèbres ; de même l’amour demeure caché au plus secret ou.au plus intime de nous-mêmes. Le ruissellement de la source nous attire par son babil bavard et enjôleur, il semble presque nous inviter à le suivre, sans nous préoccuper de chercher curieusement son origine à la trace, sans traîner son mystère sous une lumière crue de ses rayons, le soleil invite l’homme à contempler les splendeurs du monde mais, à titre d’avertissement, il frappe de cécité le présomptueux qui s’apprête, dans son insolente curiosité, à approfondir l’origine de la lumière ; la foi s’offre à l’homme pour lui indiquer la route de sa vie mais pétrifie le téméraire qui pousse l’insolence jusqu’à la vouloir saisir ; de même l’amour désire et demande que son origine secrète et sa vie au tréfonds de nous-mêmes restent un mystère, que l’insolente curiosité humaine ne pénètre pas jusqu’à lui pour voir ce qui, en tout état de cause, n’est pas fait pour être vu ; car cette importunité, qui va à rencontre de son but, l’empêche de répandre joie et bénédictions. Ce qui cause toujours les plus vives douleurs, c’est quand le médecin se voit contraint de recourir à la chirurgie pour pénétrer dans les parties nobles, donc cachées de notre corps ; il est de même extrêmement douloureux, et en même temps funeste, qu’un homme recherche un plaisir, une jouissance à sonder, c’est-à-dire à détruire, l’amour, aulieu de profiter de ses manifestations.

La vie secrète de l’amour se déroule au plus intime de nous-mêmes, insondable, et par là en une insondable harmonie avec la totalité de l’existence. De même que le lac immobile a sa cause première dans une source cachée à l’œil des hommes, de même l’amour de l’honVne a sa cause première dans l’amour de Dieu et Celui-ci est une cause plus profonde encore. S’il n’existait pas de source dans les profondeurs, si Dieu n’était pas amour, il n’existerait pas plus de lac immobile que d’amour en l’homme. De même que le lac immobile t’invite bien à le contempler mais que ses profondeurs ténébreuses, en se réfléchis : ant à la surface, se cachent en même temps à l’œil, de même l’origine mystérieuse de notre amour dais l’amour de Dieu nous interdit .de pénétrer en ses profondeurs : quand tu t’imagines les voir, c’est que la surface miroitante des eaux t’abuse en te faisant croire qu’elle est le fond, alors qu’elle recouvre au contraire le fond, lequel est situé bien au-dessous. Figure-toi un tiroir secret dans une cassette : pour empêcher qu’on ne le découvre, on l’a muni d’un couvercle ingénieux qui possède exactement même apparence que le fond de la cassette ; il en est de même du fond primitif qui reste subjacent à toutes choses. Ce qui nous donne l’illusion trompeuse d’être le fond de la profondeur ne fait que masquer le plus profond de la profondeur. Ainsi la vie de l’amour est cachée ; mais sa vie cachée est en elle-même mouvement et recèle en elle l’éternité. De même que le lac immobile, quelque paisible que soit son aspect, est au juste de l’eau courante qui monte de la source jaillissante cachée dans ses entrailles, de même l’amour, quoiqu’immobile en sa retraite, est pourtant impliqué dans un mouvement perpétuel. Mais le lac immobile risque de se dessécher, s’il arrive à la source de tarir ; tandis que la vie de l’amour découle inépuisablement d’une source éternelle. Il n’existe pas de froid qui la puisse congeler car elle possède en elle-même trop de chaleur pour cela, il n’existe pas de chaleur qui la puisse affadir car elle possède en elle-même trop de vivacité et de fraîcheur. Mais cachée elle reste ; et nous devons la laisser à elle-même, sans la troubler dans son mystère. -Seuls ses fruits doivent la révéler ; nous devons nous interdire de la mettre en pleine lumière, en nous contemplant et en nous mirant ; ce qui n’aurait comme résultat que de troubler l’esprit et d’arrêter la croissance de la vie.

Mais c’est aux fruits qu’on reconnaît cette vie cachée de l’amour ; et c’est pour l’amour un besoin de se faire reconnaître à ses fruits. Qu’il est donc beau qu’un seul et même terme serve simultanément à désigner la plus profonde misère et la plus extrême richesse ! En effet le besoin provient de l’absence, de la misère ; et pourtant nous ne saurions trouver pour un poète ou un orateur louange plus belle que de dire que c’est pour eux un véritable « besoin » d’écrire des vers ou de parler ; de celui qui aime nous ne saurions faire plus magnifique éloge que de dire que c’est pour lui un « besoin » d’aimer. Qu’il est pauvre et misérable l’homme qui ignore ce besoin ! La plus belle richesse de la vierge n’est-elle pas d’avoir besoin de l’homme aimé ? celle de l’homme pieux d’avoir besoin de Dieu ? Interroge-les ; interroge la vierge : se sentirait-elle aussi heureuse, si l’absence de l’aimé lui était indifférente ? Demande à l’homme pieux s’il comprend ou désire n’éprouver aucune souffrance du fait de la privation de Dieu ! Ainsi la richesse interne de l’amour lui fait un besoin de se manifester en fruits d’amour. Ce serait en effet la plus douloureuse des contradictions que l’amour s’infligerait à lui-même, s’il exigeait que celui qui aime dissimulât l’abondance de son amour ! Ce serait exactement comme si la plante, qui ressent en elle-même les dons d’une vie joyeuse, n’avait pas le droit de manifester son bonheur, voire même devait taire ce bonheur comme uie malédiction, hélas ! comme un secret dans son inexplicable vieillesse ! Par bonheur cela n’est pas et ne saurait être. Car même si telle manifestation donnée de l’amour, fût-ce une manifestation où le cœur voudrait se mettre tout entier, se trouve refoulée par amour en un pénible silence, il n’en reste pas moins que l’amour trouvera un autre moyen d’expression, aussi propre à le faire reconnaître à ses fruits. O silencieux martyrs d’un amour malheureux, certes ce que vous avez souffert en taisant cet amour par amour est resté un mystère ; vos tortures restèrent ignorées, tant fut grand précisément l’amour qui rendit possible un pareil sacrifice ; pourtant on reconnut votre amour à ses fruits ! Bien plus, ces fruits furent peut-être les plus précieux, justement du fait qu’ils mûrirent dans l’ardeur silencieuse d’une douleur secrète.

On reconnaît l’arbre à ses fruits ; car assurément on reconnaît aussi l’arbre à ses feuilles mais le fruit n’en reste pas moins la caractéristique essentielle. Si tu reconnaissais un arbre à ses feuilles, tu découvrirais à l’époque des fruits qu’il ne porte pas de fruits et tu reconnaîtrais à ce signe qu’il n’est pas l’arbre pour lequel ses,feuilles le font passer. Il n’en va pas autrement de l’amour. L’apôtre Jean dit (Ière Ép., III, 18) : « Mes enfants, ne nous aimons pas en paroles et en mots mais en actes et en vérité. » Or quels mots et quelles phrases nous permettraient de trouver pour cet amour comparaison plus pertinente que les feuilles de l’arbre ? Car l’expression et le langage que se forge l’amour peuvent être également des signes d’amour ; mais ils restent équivoques. Le même terme peut être dans la bouche de l’un riche d’une signification pleine et sûre et ressembler dans la bouche de l’autre au bruissement incertain des feuilles. Le même terme peut ressembler au « grain nourrissant et béni » ou à la grâce stérile de la feuille. Inversement il ne faut pas renfermer un mot en toi-même, non plus que celer les mouvements de ton cœur quand ils sont sincères ; car tu risquerais ainsi de causer par froideur le même tort que tu causes à un homme en lui ménageant l’approbation à laquelle il a droit. Ton ami, ton aimée, ton enfant ou quelqu’autre objet de ton amour ont droit à une expression de cet amour, même en paroles, si cet amour remue véritablement tes fibres les plus profondes. Ton émotion n’est pas ta propriété mais celle de l’autre ; l’expression de cette émotion est son bien car, dans ton émotion, tu appartiens à celui qui en est la cause et tu prends conscience de ce que tu lui appartiens. Lorsque ton cœur déborde tu n’as pas le droit, par jalousie ou par affectation, de retenir la part de l’autre ou de le blesser en serrant les lèvres pour que rien n’en puisse sortir : non, tu dois laisser parler ta bouche et dire ce dont ton cœur est plein ;tu ne dois pas rougir de ton sentiment —encore moins de l’honnêteté avec laquelle tu donnes à chacun ce qui lui revient.. Mais l’amour ne s’arrête pas aux paroles ni aux tournures et ce n’est pas à cela qu’on le doit reconnaître. En revanche, il est assurément fort possible de reconnaître à de tels fruits (je veux dire au fait qu’il ne porte que des feuilles) que l’amour n’a point encore eu le loisir de se fortifier. Sirach nous en avertit (VI, 5) : « Si tu dévores tes feuilles, tu perdras tes fruits et seras semblable à un arbre desséché. » Car c’est précisément aux paroles et aux phrases (je veux dire quand elles sont l’unique fruit de l’amour) qu’on reconnaît qu’un homme a arraché les feuilles avant le terme, en sorte qu’il ne peut plus porter de fruits, pour ne rien dire du fait — plus terrible encore — que c’est aux paroles et aux phrases qu’on reconnaît souvent le trompeur. L’amour infirme et menteur se reconnaît donc au fait qu’il porte uniquement pour fruits des paroles et des phrases.

On dit à propos de certains végétaux qu’ils doivent « y mettre du cœur » ; cela s’applique également à l’amour de l’homme ; s’il veut véritablement porter des fruits — donc se faire connaître à ses fruits —, il faut qu’il y mette tout d’abord du cœur. Car s’il est bien vrai que l’amour provient du cœur, cette assertion ne doit pas nous faire oublier trop facilement cette vérité éternelle que l’amour doit mettre du cœur. Des tressaillements vagues et passagers, tout un chacun en a certes déjà éprouvé. Mais avoir du cœur, au sens de la nature, est infiniment différent du fait de mettre tout son cœur, au sens de l’éternité. Combien rare est peut-être cette domination de l’éternité sur l’homme, au point qu’en lui l’amour puisse s’affermir et mettre tout son cœur pour l’éternité ! Toutefois c’est une condition essentielle si l’on veut que l’amour porte des fruits propres qui permettent de le reconnaître. En effet, de même que l’amour reste par lui-même invisible — donc objet de foi —, de. même il est impossible de le reconnaître sans équivoque ni hésitation, d’après une de ses expressions en tant que telle. Il n’existe point de mot dans la langue humaine, pas un seul — voire le plus sacré —, dont nous puissions affirmer que, lorsqu’un homme le prononce, il est prouvé sans conteste que l’amour demeure en lui. La vérité est au contraire que dans la bouche de tel homme c’est un mot, dans la bouche de tel autre un autre mot qui peuvent nous convaincre que l’amour demeure en eux ; en sorte qu’un seul mot peut nous convaincre de ce qu’en celui-ci demeure l’amour mais non en l’autre, qui pourtant prononce le même mot : Il n’y a pas une action — pas une seule —, voire la meilleure ; dont nous ayons le droit d’affirmer : celui qui fait cela prouve indubitablement son amour. Tout dépend de la manière dont l’acte est accompli. Il existe assurément des œuvres qu’on nomme en un sens particulier « œuvres d’amour » [1]. Mais, en vérité, de ce qu’un homme distribue des aumônes, visite les veuves et vêt ceux qui sont nus, il ne ressort nullement qu’il aime ; car on peut s’acquitter de ces œuvres d’amour sans amour, voire de manière égoïste ; dans ces conditions l’œuvre d’amour est bel et bien une œuvre sans amour. Tu as certainement déjà assisté fréquemment à cette triste chose —peut-être, même t’en es-tu toi-même rendu coupable : ce que tout homme de bonne foi reconnaîtra de lui-même, précisément du fait qu’il n’est pas assez froid ni endurci pour méconnaître que ce qu’il accomplit ne doit pas faire oublier la manière dont on l’accomplit. Hélas ! on dit que Luther affirma ne pas avoir prié une seule fois sans être distrait par une idée étrangère ; c’est ainsi que l’homme de bonne foi n’hésitera pas à reconnaître que, si fréquemment et de si bon gré qu’il ait distribué ses aumônes, il les a chaque fois distribuées dans un accès de faiblesse : peut-être fut-il influencé par une impression fortuite, peut-être par une préférence issue d’un caprice, peut-être pour se débarrasser de l’importun, peut-être en détournant son visage —mais pas au sens biblique—, peut-être la main gauche ignora-t-elle bien ce que donna la main droite mais par simple distraction ; peut-être pensait-il à sa souffrance personnelle et non à celle du pauvre ; peut-être cherchait-il, avec sa distribution d’aumônes, son propre apaisement et non l’apaisement de la pauvreté ; ainsi « l’œuvre d’amour » ne se trouva pas être une œuvre de l’amour, au sens le plus élevé du mot. La manière dont on dit et surtout dont on pense les mots, la manière dont on accomplit les actes : tel est le facteur décisif sur lequel doit porter notre attention, si l’on veut reconnaître l’amour à ses fruits. Mais il convient ici encore d’insister sur le fait qu’il n’existe absolument aucun critérium dont on puisse dire en toute certitude qu’il prouve incontestablement ou dément incontestablement la présence de l’amour.

Il est néanmoins acquis qu’on reconnaît l’amour à ses fruits. Mais les paroles de l’Écriture ne doivent pas nous inciter à passer notre temps à nous juger les uns les autres ; elles s’adressent plutôt, comme une exhortation, à chacun d’entre nous, à toi et à moi ; elles prétendent dire à chacun qu’il n’a pas le droit de laisser son amour en jachère, qu’il doit s’appliquer à ce qu’on le reconnaisse à ses fruits, que ceux-ci soient ou non reconnus effectivement par autrui, peu importe. Ce faisant, il doit veiller à cé que la reconnaissance de son amour ne devienne pas à ses yeux plus importante que la seule chose réellement importante, à savoir, que ce dernier porte des fruits et puisse ainsi être reconnu. Ce sont en effet deux choses différentes que de donner à l’homme un conseil avisé, afin qu’il évite prudemment d’être trompé et dupé par autrui — et, comme le fait l’Évangile (ce qui est beaucoup plus essentiel), d’exhorter chacun à méditer sur la manière de reconnaître un arbre à ses fruits et de le comparer, lui et son amour, à cet arbre. L’Évangile se garde de dire (comme on l’attendrait de la bouche du bon sens) : « On doit reconnaître l’arbre à ses fruits » mais « on reconnaît l’arbre-à ses fruits ». En d’autres termes : Toi qui lis cette Parole, tu es l’arbre. Ce que le prophète Nathan ajoute à la parabole : « Tues l’arbre », l’Évangile n’a nul besoin de l’ajouter car cela est déjà impliqué dans la forme du discours et dans le fait qu’il s’agit d’une parole de l’Évangile. Or, dans son autorité divine, l’Évangile ne parle pas à un homme d’un autre homme ; il ne te parle pas de moi, ni à toi de moi ; non, quand l’Évangile parle, il s’adresse à l’individu ; il ne parle pas de nous autres, hommes, de toi et de moi, mais il nous parle, à toi et à moi et il nous dit qu’on reconnaît l’amour à ses fruits.

C’est pourquoi, si un homme, par surexcitation, exaltation ou hypocrisie, se mettait à enseigner que l’amour est un sentiment caché, trop noble pour porter des fruits ou encore un sentiment si mystérieux que les fruits ne prouvent rien, nous nous rappellerons pour notre part que l’Évangile nous dit : « On reconnaît un arbre à ses fruits ». Nous nous rappellerons, non pour attaquer mais pour nous défendre, que, sur ce point comme à l’égard de toute autre parole de l’Évangile, le précepte selon lequel « Quiconque y conforme son action est semblable à l’homme qui bâtirait sur un rocher » garde toute sa force. Quand vient l’orage qui détruit cet amour raffiné, distingué, chétif, quand se déchaînent les tempêtes qui mettent en lambeaux ce tissu d’hypocrisie : c’est alors qu’on reconnaît à ses fruits le véritable amour. Car assurément l’amour doit être reconnu à ses fruits, d’où il ne s’ensuit pas en revanche que tu te doives targuer d’être connaisseur. L’on, reconnaît l’arbre à ses fruits, d’où il ne s’ensuit nullement qu’un arbre doive s’occuper de juger ses voisins ; au contraire c’est toujours chaque arbre pris isolément qui doit porter des fruits. Mais l’homme ne doit pas craindre celui qui peut tuer le corps, pas plus que l’hypocrite. Il n’y a qu’un être qui doive inspirer à un homme de l’inquiétude — et c’est lui-même. Sans aucun doute, l’homme qui, dans la crainte et les tremblements, a ressenti pour lui-même de l’inquiétude devant la Face de Dieu, celui-là ne fut jamais trompé du fait d’un hypocrite. Mais celui qui fait profession de déceler les hypocrites, qu’il enregistre ou non quelques succès, que celui-là prenne donc plutôt garde à ne pas commettre par là une hypocrisie de plus : car des découvertes de cette nature peuvent être difficilement comptées comme fruits "de l’amour. En revanche, celui dont l’amour porte en toute vérité ses propres fruits démasquera de lui-même et automatiquement tout hypocrite qui s’approchera de lui ou tout au moins le confondra ; cela, sans en être vraisemblablement jamais conscient lui-même. Le moyen le plus insuffisant de se défendre contre l’hypocrisie est la prudence ; bien plus, on peut à peine la considérer comme un moyen de défense ; la meilleure des défenses contre l’hypocrisie est l’amour ; loin même d’être une simple défense, l’amour ressemble à un abîme béant : de toute éternité l’amour n’a rien à voir avec l’hypocrisie. C’est également un fruit auquel on reconnaît l’amour qu’il préserve celui qui aime des embûches de l’hypocrite.

Mais si c’est un fait bien établi que l’on reconnaît l’amour à ses fruits, nous nous refuserons à vouloir toujours voir des fruits, par impatience, méfiance ou esprit critique, clans toutes les manifestations de l’amour. Le premier point que nous ayons développé dans ce discours était précisément qu’il faut croire à l’amour, sinon l’on risquera de méconnaître sa présence. Notre discours en revient donc à son point de départ et répète : « Crois à l’amour ! » C’est donc la première et la dernière chose qu’il soit licite de dire sur la manière de reconnaître l’amour. Mais la première fois nous l’avons fait valoir par opposition au rationalisme insolent qui tente de nier purement et simplement l’existence de l’amour ; maintenant, au contraire, que nous avons démontré qu’il est possible de reconnaître l’amour à ses fruits, nous faisons front contre l’étroitesse de cœur morbide, anxieuse et pointilleuse qui, dans sa méfiance mesquine et médiocre, exige de voir des fruits. N’oublie pas que ce serait même un beau, un noble, un sain fruit de ton amour si, à l’égard d’un autre homme dont l’amour porte peut-être des fruits médiocres, ton amour était suffisamment vigoureux poulie voir plus beau qu’il n’est. La méfiance peut apercevoir une chose plus petite qu’elle n’est. N’oublie pas, même si tu jouis des fruits de l’amour qui te prouvent qu’en cet autre homme demeure l’amour, n’oublie pas que c’est encore un bonheur plus grand que de croire à l’amour. Cela représente justement une expression nouvelle de la profondeur de l’amour que de ne pas s’être borné à reconnaître l’amour à ses fruits mais d’être retourné au principe premier pour y trouver la suprême félicité. Et ce principe est la foi en l’amour. Car s’il est vrai que la vie de l’amour se manifeste en ses fruits, la vie elle-même représente tout de même davantage que les fruits pris isolément, — voire que tous les fruits pris ensemble, s’il t’était possible de les dénombrer en un instant. Le signe ultime, le signe le plus enivrant, le signe incontestablement convaincant de l’amour reste donc l’amour lui-même, tel qu’il est connu et reconnu par l’amour en un autre être. Le semblable n’est connu que du semblable : seul celui qui demeure en l’amour peut se convaincre de l’amour d’autrui ; seul celui qui demeure en l’amour peut convaincre autrui de son amour :


[1Nous dirions en français « œuvres pies » (NDT)