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Accueil > Philosophia > Ananda Coomaraswamy (1877-1947) > Coomaraswamy : LA BEAUTE EST UN ÉTAT DE L’AME

La Danse de Shiva

Coomaraswamy : LA BEAUTE EST UN ÉTAT DE L’AME

Trad. Madeleine Rolland

mardi 25 novembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

On estime habituellement que les objets naturels, hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, animaux, paysages, et les objets artificiels, usines, tissus, œuvres faites dans une intention d’art Kunst
arte
art
, peuvent être classés en deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
 : ils sont beaux ou laids. Et pourtant, nul principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
général de classification n’a jamais été découvert, et ce qui semble beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
à l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
est jugé laid par un autre. Comme le dit Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, « chacun choisit ce qu’il aime parmi les objets de beauté, selon son goût propre ».

Prenons, par exemple, le type humain ; chaque race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
et, jusqu’à un certain point, chaque individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
a son idéal unique. Et nous ne pouvons jamais espérer être d’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
 ; nous n’allons pas attendre de l’Européen qu’il préfère les traits mongols, ni du Mongol qu’il préfère les traits européens. Sans doute, il est aisé à chacun d’affirmer la valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
absolue de son goût et de mépriser les autres types ; comme le héros de la chevalerie, soutenant par la force des armes que la beauté de la dame de ses pensées surpassait toutes les autres. Les différentes sectes défendent également la valeur absolue de leur éthique propre. Mais il est clair que ces prétentions ne sont que des préventions ; comment décider quel idéal racial ou moral « vaut le mieux » ? Il serait trop facile d’affirmer que le nôtre est le meilleur ; tout au plus, avons-nous le droit de croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
qu’il est le meilleur pour nous. Cette relativité n’est nulle part mieux exprimée que dans la réponse classique attribuée à Majnoun quand on lui disait que sa Lailâ n’était rien moins que belle aux yeux du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
 : « Pour voir la beauté de Lailâ, il est nécessaire d’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
les yeux de Majnûn. »

Il en est de même pour les œuvres d’art. Des artistes différents sont inspirés par des objets différents ; ce qui attire ou stimule l’un, déprime ou repousse l’autre, et le choix varie de racé à race et d’époque à époque. De même aussi pour l’appréciation, caries hommes n’admirent généralement que les œuvres auxquelles ils ont été prédisposés par leur éducation éducation
educação
education
educación
apprentissage
aprendizagem
aprendizado
paideia
ou leur tempérament. Entrer dans l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
d’un art qui ne vous est pas familier exige un effort que, pour la plupart, nous ne sommes pas disposés à faire ; l’humaniste commence ses études, convaincu que l’art de la Grèce n’a jamais été surpassé ni égalé et qu’il ne le sera jamais ; beaucoup pensent, comme Michel-Ange anjo
anjos
ange
anges
angel
angeles
arcanjo
arcanjos
archange
archanges
deva
devas
, parce que la peinture italienne est bonne, que toute bonne peinture est italienne. Beaucoup n’ont jamais senti la beauté de la sculpture égyptienne, de la peinture et de la musique musique
música
music
mousike
indienne ou chinoise ; mais qu’ils aient aussi la hardiesse de nier cette beauté, cela ne prouve rien.

Il est possible aussi d’oublier que certaines œuvres sont belles, ce qui arriva au xvme siècle pour la sculpture gothique et la peinture des Primitifs italiens ; le souvenir de leur beauté n’a été retrouvé que par un grand effort dans le courant du xrxe siècle. Il peut se faire encore que, pour maints objets naturels et pour maintes œuvres d’art, l’humanité apprenne très lentement à leur découvrir de la beauté ; l’Occident n’a pas su apprécier esthétiquement le désert et la montagne avant le XIXe siècle, et les plus grands artistes ne sont compris souvent que longtemps après leur mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
. Ainsi, plus nous considérons la variété du choix humain, plus nous sommes forcés d’admettre la relativité du goût.

Pourtant, il reste des philosophes fermement convaincus de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
d’une Beauté (rasa rasa
saveur
sabor
taste
flavor
parfum
perfume
) absolue, comme d’autres soutiennent la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
d’une Vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
et d’un Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
absolus. Ceux qui aiment Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, identifient ces Absolus avec Lui, et affirment qu’il ne peut être connu que comme Beauté, Vérité et Amour amour
eros
éros
amor
love
parfaits. En général on estime également que le vrai critique (rasika) est capable de décider quelles œuvres d’art sont belles (rasavant) ou non, ou plus simplement de distinguer les œuvres de génie de celles qui n’ont pas droit à ce titre. Et cependant, nous sommes obligés de reconnaître la relativité du goût et le fait que tous les dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
(devas et Içvaras) sont modelés à la ressemblance ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
de l’homme.

Il nous faut donc résoudre cette contradiction apparente. Nous n’y parviendrons qu’en employant une terminologie plus exacte. Jusqu’ici j’ai parlé de « beauté » sans définir ce que j’entendais par là et me suis servi d’un seul mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
pour exprimer des idées multiples. Nous ne voulons pas dire la même chose quand nous parlons d’une belle femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
et d’un beau poème ; et la différence de sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
est encore plus évidente si nous parlons de beau temps et de beau tableau. En réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, la conception de la beauté et l’adjectif « beau » appartiennent exclusivement à l’esthétique et ne devraient être employés que quand il s’agit de jugement esthétique. Nous faisons rarement un jugement pareil quand nous disons des objets naturels qu’ils sont beaux ; généralement, nous entendons par là que ces objets nous plaisent, pratiquement ou éthiquement. Trop souvent, nous préférons juger une œuvre d’art de la même façon : la trouvant belle, si elle représente un objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
ou une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
qui excite vraiment notre sympathie, ou si elle nous séduit par la délicatesse ou l’éclat du coloris, la suavité des sons, ou le charme des mouvements. Mais quand nous énonçons ainsi un jugement sur la danse d’après notre penchant pour le charme ou l’adresse du danseur, ou le sens de la danse, nous n’avons pas le droit de nous servir du langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
de l’esthétique dans une œuvre d’art les éléments utiles, stimulants et moraux. N’oublions pas que l’acteur qui joue le traître dans la pièce est peut-être un plus grand artiste que celui qui joue le héros. Car la beauté, selon le mot profond de Millet, ne naît pas du sujet de l’œuvre d’art, mais de la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
qu’a éprouvée l’artiste de représenter ce sujet.

Une œuvre d’art ne devrait être traitée de bonne ou de mauvaise que par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à sa qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
esthétique ; le sujet et les matériaux seuls sont pris dans les mailles de la relativité. En d’autres termes, dire qu’une œuvre est plus ou moins belle ou rasavant, c’est définir jusqu’à quel point elle est œuvre d’art et non simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
illustration. Quelle que soit l’importance en elle de l’élément séduction ou de ses applications pratiques praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
, en cela ne consiste point sa beauté.

Qu’est-ce donc que la Beauté, qu’est-ce que le rasa, et qu’est-ce qui nous donne le droit de dire d’œuvres diverses qu’elles sont belles ou rasavant ? Quelle est la seule et unique qualité que les œuvres d’art les plus dissemblables possèdent en commun ?

Rappelons l’historique d’une œuvre d’art.

Il faut d’abord : 1) une intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
esthétique de la part de l’artiste original : poète ou créateur ; puis, 2) l’expression intérieure de cette intuition, —la vraie création Création
Criação
criação
creation
creación
ou vision delà beauté ; 3) l’indication de cette beauté par des signes extérieurs (langage), avec l’intention de la communiquer, — c’est l’activité technique techne
tékhnê
technique
técnica
 ;

pure, C’est seulement en jugeant esthétiquement l’œuvre d’art que nous pouvons parler de la présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
ou de l’absence de beauté dans cette œuvre, que nous pouvons l’appeler ou non rasavant ; quand nous la jugeons du point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de son action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
pratique ou éthique, nous devrions faire usage de la terminologie correspondante et dire, du tableau, du chant, ou de l’acteur, qu’ils sont ou non séduisants, de l’action qu’elle a de la noblesse, la couleur couleur
cor
color
de l’éclat, le geste de la grâce, et ainsi de suite ; on verrait ainsi que nous ne parlons point de l’œuvre d’art, mais que nous jugeons seulement les parties séparées, les matériaux qui la composent, les formes d’activité qu’ils représentent ou les sentiments Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
qu’ils expriment.

Il va de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
que rien ne nous empêche de nous laisser influencer par des considérations d’éthique ou de sympathie, quand nous choisissons des œuvres d’art pour notre agrément particulier. Pourquoi l’ascète s’exposerait-il au tourment en suspendant dans sa cellule une figure nue, pourquoi le général ferait-il exécuter une berceuse la veille d’une bataille ? Quand tous les ascètes et tous les généraux seront devenus artistes, nous n’aurons plus besoin d’œuvres d’art ; en attendant, une sélection éthique quelconque est permise et nécessaire. Mais en opérant cette sélection, nous devons savoir Wissen
saber
savoir
exactement ce que nous faisons, si nous voulons éviter une infinité Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
d’erreurs dont la plus néfaste est cette forme de la sentimentalité qui trouve essentiels enfin, 4) le stimulant qui en résulte pour le rasika ou critique, et le pousse à reproduire l’intuition originale ou ce qui en approche.

La source de l’intuition originale peut, nous l’avons vu, se trouver dans n’importe quel aspect de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
. Ainsi, à l’un des créateurs, les écailles d’un poisson suggéreront un dessin rythmique ; un autre est ému par certains paysages ; un troisième choisit comme sujet de misérables masures ; un quatrième chantera des palais ; un cinquième exprimera l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
que toutes choses s’enchaînent, s’enlacent, énamourées, sous forme de Danse Universelle, ou bien il rendra cette même idée, avec une égale intensité, en disant qu’ « un seul passereau ne tombe point sur le sol sans que notre Père le sache ». Chaque artiste découvre la beauté et chaque critique la retrouve quand il goûte la même révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
par l’intermédiaire des signes extérieurs. Mais où est cette beauté ? Nous l’avons vu, on ne peut prétendre qu’elle existe dans certaines choses à l’exclusion d’autres ; il est donc permis d’affirmer que la beauté est partout ; et je ne le nie point, mais il me paraît préférable et plus clair de dire qu’il est possible de la découvrir partout. Si on pouvait déclarer qu’elle existe partout dans un sens matériel matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
et intrinsèque, nous n’aurions qu’à la poursuivre avec des appareils photographiques et des balances, comme on fait en psychologie expérimentale. Mais alors, nous n’acquérerions qu’une certaine connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
du goût moyen ; nous ne découvririons pas la façon de distinguer les belles formes de celles qui ne le sont point. La Beauté ne se peut ainsi mesurer, car elle n’existe pas hors de l’artiste lui-même et du fasika qui parvient à la même révélation [1].

Toute architecture est ce que vous y faites quand
vous la regardez,
(Pensiez-vous qu’elle était dans la pierre Manche ou
grise ? Ou les lignes des arceaux et corniches ?)
Toute musique est ce qui s’éveille en vous quand les
instruments vous remémorent,
Ce ne sont pas les violons ni les cornets.....ni la partie
du baryton.....
C’est plus proche et plus loin que cela.
Walt Whitman, Un Chant pour les Emplois.

Une fois les considérations de sympathie mises de côté, il reste encore une valeur pragmatique à la classification des œuvres d’art en belles ou laides. Mais que voulons-nous dire exactement par ces termes appliqués à des objets ? Dans les œuvres d’art que nous appelons belles, nous reconnaissons une correspondance entre le thème et l’expression, entre le fond et la forme ; tandis que dans celles que nous traitons de laides, nous trouvons que le fond et la forme sont en désaccord. Cependant, cette correspondance ne va jamais, dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
et dans l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
, jusqu’à l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
 ; c’est notre propre activité qui, en présence d’une œuvre d’art, complète la relation idéale et en ce sens, la beauté d’une œuvre est « ce que nous y faisons », plutôt qu’une qualité qui y serait présente. Par rapport à cet objet, « plus » ou « moins » beau sont des mots impliquant une correspondance plus ou moins grande entre le fond et la forme ; et c’est tout ce que nous pouvons dire de l’objet comme tel ; en d’autres termes, cet art est bon, qui est bon dans son genre. Dans le sens le plus strict d’activité esthétique intérieure et achevée, la beauté cependant est absolue et ne peut avoir de degrés.

La vision de la beauté est spontanée, comme la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
intime de l’amant (bhakta). C’est un état de grâce qui ne peut être atteint par un effort conscient Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
 ; mais il est peut-être possible d’écarter les obstacles qui s’opposent à sa manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
, et maints témoignages prouvent que le secret de tout art se trouve dans l’oubli du moi [2]. Nous savons que l’on ne parvient pas à cet état de grâce par la poursuite du plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
 ; les hédonistes ont leur récompense, mais ils restent esclaves de la forme séduisante ; tandis que l’artiste est libre, dans la beauté.

Remarquons en outre que, quand nous parlons sérieusement de la beauté d’une œuvre d’art, la considérant en vérité comme telle, en dehors de toute association, du sujet, ou du charme technique, nous employons encore une formule elliptique. Nous entendons par là que les signes extérieurs : poèmes, peintures, danses, etc., nous aident d’une façon effective à nous « remémorer ». Nous pouvons dire que leur forme est significative. Mais c’est indiquer simplement qu’ils possèdent cette sorte de forme qui nous remémore la beauté, éveille en nous l’émotion esthétique, celle qui expose les relations intimes des choses, et d’après Hsieh Ho, « qui révèle le rythme de l’esprit dans les gestes des choses vivantes ». Toutes les œuvres qui la possèdent sont linguistiques ; rappelons-nous le, et nous ne tomberons pas dans l’erreur de ceux qui veulent employer le langage pour le langage, et nous ne confondrons pas ces formes significatives, ou leur sens logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
, ou leur valeur morale, avec la beauté quelles nous remémorent.

Insistons cependant sur ce fait, que le concept de beauté a pris naissance chez le philosophe, non chez l’artiste ; lui s’est toujours occupé de dire clairement ce qu’il avait à dire. A toutes les époques de création l’artiste a été amoureux du sujet qu’il a choisi (sinon, son œuvre n’est pas « sentie ») ; il n’a jamais entrepris d’atteindre au Beau dans le sens strictement esthétique, car viser à ce but, c’est aller au-devant d’un échec, c’est vouloir voler sans ailes.

A l’artiste il ne faut point dire que le sujet ne compte pas ; mais le philosophe le doit dire au philistin, a qui déplaît une œuvre d’art pour la seule raison qu’elle lui déplaît.

Le vrai critique (rasika) perçoit la beauté dont l’artiste a montré les signes. Il n’est pas nécessaire que le critique apprécie tout ce qu’a voulu dire l’artiste (une œuvre d’art est kâma-dhenu, elle offre plusieurs sens), car il sait, sans raisonnement, si l’œuvre est belle ou non, avant même que l’esprit se soit demandé « ce qu’elle représente ». Les écrivains hindous prétendent que la capacité de sentir la beauté (de goûter le rasa) ne peut s’acquérir par l’étude, mais qu’elle est la récompense du mérite acquis dans une vie antérieure ; car beaucoup de braves gens et de ceux qui croient faire de l’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
de l’art ne l’ont jamais perçue. On naît poète, on ne le devient pas ; il en est de même du rasika, dont le génie diffère, en degré seulement, de celui de l’artiste original. Disons, pour nous exprimer à l’occidentale, que l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
s’achète par l’expérience et que les opinions ne doivent pas s’accepter toutes faites. Nous ne gagnons rien, nous ne sentons rien, si nous croyons sur parole que des œuvres sont belles. Plutôt mille fois être franc, avouer que nous ne pouvons peut-être en voir la beauté. Un jour viendra, qui sait, où nous serons mieux préparés à la comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
.

Le critique, dès qu’il veut expliquer la beauté, doit prouver ce qu’il avance, et il ne peut le faire par aucune argumentation, mais seulement en créant une nouvelle œuvre d’art, sa critique. Le public, saisissant la lueur réfléchie, mais toujours la même lueur, car il n’y en a qu’une, aura ainsi une chance, la seconde fois, d’approcher de l’œuvre avec plus de respect.

Quand je dis que les œuvres d’art nous aident à nous remémorer et que l’activité du critique consiste à reproduire, je veux faire entendre que la vision de l’artiste original peut, elle-même, être une découverte plutôt qu’une création. Si la beauté attend partout que nous la découvrions, cela revient à dire qu’elle est aux ordres de notre souvenir (dans le sens soûfi et celui de Wordsworth) ; dans la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
esthétique comme dans l’amour et dans la connaissance, nous recouvrons momentanément l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
de notre être, affranchi de l’individualité.

Il n’y a pas différents degrés de beauté ; l’expression la plus simple, comme la plus complexe, nous remémore un seul et même état. La sonate n’est pas supérieure en beauté à la courte pièce lyrique, ni le tableau au dessin, seulement parce que sonate et tableau demandent une exécution plus compliquée. La beauté de l’art civilisé n’est pas supérieure à celle de l’art du sauvage, uniquement parce que son ethos peut être plus sympathique. Supposons des cercles, grands et petits ; ils diffèrent de contenance, mais ce sont tous des cercles. De même, il ne peut y avoir de progrès continu en art. Dès qu’une intuition donnée a atteint son expression parfaitement claire, il ne reste plus qu’à multiplier et répéter cette expression. La répétition peut être souhaitable pour plusieurs raisons, mais elle entraîne presque invariablement une décadence graduelle, car nous finissons bientôt par ne plus prêter attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
à la révélation. La vitalité d’une tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
ne persiste qu’autant qu’elle est alimentée par l’intensité de l’imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
. Ce que nous entendons par art créateur n’a cependant pas de rapport nécessaire avec la nouveauté du sujet, bien que celle-ci ne soit pas exclue. L’art créateur est l’art qui nous révèle la beauté là où, sans cela, elle nous aurait échappé, ou qui nous en donne une révélation plus claire. La beauté nous échappe parce que certaines expressions deviennent, comme on dit, « rebattues » ; alors, l’artiste créateur, traitant le même sujet, réveille notre mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
. La mission de l’artiste est de montrer la beauté de toutes expériences, les nouvelles comme les anciennes.

Beaucoup ont avec raison insisté particulièrement sur ce que la beauté d’une œuvre d’art est indépendante du sujet, et il est vrai que l’humilité humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
humildade
humilidad
Reconnaître la grandeur du Soi, du "Je Suis".
de l’A rt, trouvant son inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
partout, est identique à l’humilité de l’Amour, qui ne distingue pas entre un chien et un Brahmane, et à celle de la Science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
, pour qui la forme la plus vile est aussi chargée de sens que la plus noble. Et cela est possible parce que, partout et toujours, est le même Tout indivisé.

Si nous contemplons une forme de beauté,
C’est Son reflet reflet
reflexo
reflex
qui luit au travers.

On comprend maintenant dans quel sens nous avons le droit de parler de Beauté Absolue et d’identifier cette beauté avec Dieu. Nous n’impliquons point par là que Dieu (qui n’a point de parties) ait une forme gracieuse qui puisse devenir un objet de connaissance ; mais en tant que nous voyons et sentons la beauté, nous Le voyons, Lui, et ne faisons qu’un avec Lui. Que Dieu soit le premier artiste ne veut pas dire qu’il a créé des formes dont le charme aurait été moindre si la main du potier avait fait un faux mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
 ; mais tout objet naturel est une réalisation immédiate de Son être. Cette activité créatrice est comparable à l’expression esthétique dans son caractère involontaire ; nul élément de choix n’entre en ce monde d’imagination et d’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, mais il existe toujours une parfaite identité d’expression-intuition, d’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
et de corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
. L’artiste humain qui découvre la beauté ici ou là, est le guru guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
idéal de Kabîr « qui révèle l’Ame Suprême partout où s’attache l’esprit ».


[1« En écoutant, vous ne pouvez en entendre le son ; et en contemplant, vous ne pouvez en voir la forme »(Tchouang-Tseu. Cf. « Le secret de l’art repose en l’artiste lui-même », Kouo Jo Hsû (XIIe siècle), cité dans The Kokka, n° 244.

[2Cf. Riciotto Canudo : « Il est certain que le secret de tout art est dans la faculté de s’oublier soi-même. » La Musique, Religion de l’Avenir.

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