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La légende de Socrate

Meunier : SOCRATE, PROTAGORAS ET GORGIAS

Mario Meunier

lundi 1er décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

PROTAGORAS naquit en Thrace dans la ville d’Abdère. Tout jeune, il avait dû être en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec Leucippe et Démocrite. Pour ces deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
esprits forts, qui substituaient à la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
d’un principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
ordonnateur et directeur du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
la seule idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
du Hasard, la genèse genèse
genesis
génesis
des êtres et des choses était un pur accident. Tout avait été arrangé et combiné par le jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
fortuit des atomes qui, identiques de nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, ne différaient entre eux que par le volume, le poids et la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
. Entraînés par une chute chute
queda
decadência
caída
fall
incessante, ils s’accrochaient les uns aux autres, s’agrégeaient par fortune, formaient mille combinaisons d’où résultaient tous les corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
qui existaient dans la nature.

Protagoras pourtant ne paraît pas s’être longtemps attardé à la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
des causes tendant à expliquer l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
du monde. Comme Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
, il préféra s’occuper des hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, et s’intéressa non point à tout savoir Wissen
saber
savoir
, mais à bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
ce qui importe à la vie Leben
vie
vida
life
zoe
et au bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
immédiat. Il se mit, avant trente ans, à voyager de ville en ville. Sa magique voix enchantait et charmait tous ceux qui l’écoutaient. Sa réputation devint considérable ; et, la renommée| aidant, son enseignement en arriva à être si recherché, que la jeunesse athénienne était tout en émoi quand lui parvenait la nouvelle de l’arrivée de ce maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
.

Un jour, nous raconte Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, dans la demi-obscurité du petit jour, un jeune homme d’excellente famille, Hippocrate, vint avec son bâton frapper violemment à l’entrée du logis de Socrate. Dès que la porte porte
porta
puerta
gate
door
fut ouverte, il se précipita dans la chambre où reposait le fils fils
filho
de Sophronisque ; et, en lui tapant sur les pieds :

— Socrate, dit-il, dors-tu ? Sais-tu la grande nouvelle ?

— Qu’y a-t-il donc ? demanda quête
busca
demanda
search
quest
Socrate. Pourquoi viens-tu m’éveiller à cette heure ?

— Pour le plus grand des bonheurs. Protagoras est ici. Il est arrivé depuis hier. Lève-toi vite ; allons ensemble le trouver, car j’ai hâte d’être présenté par toi au plus éloquent des hommes. »

Socrate se leva ; et, accompagné d’Hippocrate, il se dirigea vers la maison de Callias, fils de Périclès et hôte fastueux de ce fameux sophiste sophistes
sofistas
sophists
sophiste
sofista
sophist
. Comme ils n’osaient l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
et l’autre se présenter et frapper à pareille heure à la porte, ils attendirent, en se promenant et en conversant, que le jour vînt. Quand le soleil fut levé et que le portier, déjà sollicité par de nombreux et de moins délicats visiteurs, eut consenti à leur ouvrir, ils trouvèrent, accompagné du maître de la maison et des deux autres fils du grand Périclès, Protagoras se promenant et devisant sous le somptueux portique de cette riche demeure. Derrière eux, l’oreille tendue pour écouter Hören 
l’entendre
escutar
escuta
oír
hearing
Hinhören
écoute
écouter
, marchait la troupe de ces étrangers que l’Abdéritain, comme Orphée, entraînait après lui par la magie magie
magia
magic
magía
théurgie
teurgia
theurgy
theourgia
θεουργία
de sa voix. Quelques Athéniens se mêlaient avec eux. Ce qui frappait surtout, c’était de voir avec quelle déférence respectueuse et distante cette foule d’admirateurs marchait toujours derrière le cygne d’Abdère. Evitant avec soin de se trouver devant lui et de gêner sa marche, toute cette suite obséquieuse, dès que le maître, avec sa compagnie, retournait sur ses pas, s’écartait à droite droite
direita
right
et à gauche gauche
esquerda
izquierda
left
 ; puis, dès qu’il avait fait demi-tour, se remettait à le suivre dans un ordre parfait.

Que venait donc chercher près de Protagoras la jeunesse d’Athènes ? Aspirant à tenir un rang illustre dans l’État, la plupart des j fils de famille croyaient que le meilleur moyen d’y parvenir était de se former aux leçons de ce maître. L’enseignement de Protagoras, en effet, comme celui de tous les sophistes, tendait à préparer à la vie pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
et à l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
. Et l’Abdéritain y préparait d’autant mieux que son savoir était universel, sa méthode excellente et son enseignement glein de chaleur et d’intérêt. Son influence fut énorme. Périclès lui demanda des lois pour la ville de Thurium. Euripide lui emprunta des lumières ; et Thucydide lui-même, en écrivant son histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
, se souvint des procédés d’exposition, de discussion Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
et de démonstration Beweis
démonstration
prova
proof
de ce formidable rhéteur. Il gagna, dit-on, en professant l’art Kunst
arte
art
oratoire, la jurisprudence, la morale et la politique, plus d’argent que Phidias et que dix sculpteurs aussi doués que lui. Toutefois sa délicatesse était grande en matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
d’honoraires.

— Voici, dit-il lui-même, comment j’arrive à fixer mon salaire et à le percevoir. Quand un jeune homme a appris près de moi tout ce qu’il désirait, il me donne, s’il le peut, la somme que je lui propose. S’il la trouve trop forte, je le conduis dans un temple, et là, après avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
pris la divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
à témoin spéctateur
espectador
spectator
témoin
testemunha
witness
, je lui demande de fixer lui-même le prix de mes leçons. »

Il ne nous reste rien de tous les écrits de Protagoras. A l’âge de soixante-dix ans, il fit, chez Euripide, la lecture d’un livre qu’il avait composé Sur les Dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
. Un des auditeurs, étonné des audaces de ce sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
, qui prétendait que nous ne pouvons rien savoir que par rapport à nous-mêmes et que la connaissance des Dieux échappe à notre raison, porta contre lui une accusation d’impiété. Son livre fut condamné. Les exemplaires qui en avaient été répandus furent recherchés et brûlés. Protagoras, pour éviter sans doute d’autres peines, quitta le sol de la Grèce et projeta de se rendre en Sicile. Mais, en cours de route, son vaisseau fit naufrage et engloutit ce sage dans les flots.

Vers l’an 427, une députation des villes siciliennes arriva dans Athènes. Elle désirait obtenir de la cité de Pallas aidé et protection contre la riche et inquiétante Syracuse. Le principal orateur de cette délégation était Gorgias de Léontini. Quand ces ambassadeurs eurent exposé leur mission au Conseil des Cinq-Cents, ils furent conduits par les Prytanes à l’assemblée du peuple pour y plaider leur cause causa
cause
aitia
aitía
aition
. Gorgias alors parla avec tant d’art que le secours fut voté. Jamais, depuis Périclès, une parole Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
aussi puissante que celle de cet orateur de Sicile n’avait fait entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
aux oreilles athéniennes une mélodie comparable. Ce grand rhéteur, en effet, avait reçu de la nature une voix harmonieuse, un extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
imposant qu’il savait encore rehausser par une mise brillante. Son éloquence, fleurie et colorée, tantôt enchaînait l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
par la grâce enveloppante de ses périodes rythmées, tantôt la soulevait par la hardiesse imprévue de ses antithèses savamment balancées, de ses métaphores ingénieuses et de ses éblouissantes images. Jouteur intellectuel éclatant, il contribua plus que tout autre à enrichir le vocabulaire oratoire, et à faire entrer la poésie dans ces jeux dialectiques qui visaient à former ces athlètes de l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
destinés à lutter les uns contre les autres dans l’arène de la vie politique. Le triomphe qu’il remporta, lorsqu’il vint pour la première fois dans la cité de Pallas, exerça une influence profonde sur la rhétorique athénienne. Tout au cours de sa longue carrière, Gorgias devait revenir plusieurs fois dans l’Hellade, et les succès qu’il remporta, tant à Delphes qu’à Olympie, lorsque de magnifiques fêtes y amenaient un grand concours de peuples, ne le cédèrent en rien à son premier triomphe. Chaque fois, sa parole agissait comme une musique musique
música
music
mousike
enchanteresse et prenante. Il vécut, dit-on, cent neuf ans. Jusqu’au dernier moment, il ne perdit rien de son incroyable vigueur intellectuelle. Partisan du patriotisme de race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
plutôt que de cité, il ne cessa, au milieu des dissensions intestines des Hellènes, de leur prêcher prêcher
kérygme
kêrugma
kêrygma
κῆρυγμα
κῆρυξ
, pour une cause plus noble, la concorde et la paix paix
paz
peace
shalom
śanti
.

— Visez à conquérir, leur disait-il, non point les villes de l’Hellade, mais les pays des Barbares... Les victoires remportées sur les Barbares appellent des chants de triomphe ; celles que les Grecs gagnent sur des Grecs entraînent des chants de deuil. »

Touchant au terme de sa longue carrière, il fut pris d’une maladie qui lui causait un assoupissement continuel. Un de ses amis vint le voir et lui demanda comment il se trouvait :

— Je sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
, dit en souriant ce grand sage, que déjà le sommeil sommeil
sleep
état de sommeil
estado de sono
sleep state
commence à me remettre à son frère. »