Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Platon > Robin : Platon - bonheur et vertu

La morale antique

Robin : Platon - bonheur et vertu

Léon Robin

mardi 2 décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Extrait de « La morale antique », par Léon Robin. PUF, 1947.

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

La connexion traditionnelle du bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
, comme résultat, avec la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
des moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
, ou « vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
 », Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, observons-le tout Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
d’abord, n’a aucune velléité, au moins apparente, de la contester : « L’erreur supprimée, la rectitude prise pour guide, alors, dit-il dans Charmide, nécessairement les hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
ainsi disposés agissent de façon belle et bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
réussie, et ils ne peuvent, leur action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
étant bien réussie, manquer d’être heureux. » Mais, si rien n’est une meilleure chance de succès que de connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
comment s’y prendre pour agir, il importe toutefois de faire de cette connaissance un bon usage ; et tout d’abord d’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
prouvé que ce savoir Wissen
saber
savoir
qui, s’exerçant raisonnablement, contient en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
le bonheur, est objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
d’enseignement et ne provient pas du hasard (Euthydème). En d’autres termes, le complexe bonheur-vertu est légitime, à condition que la vertu ne soit pas pure contingence. Le problème est donc de trouver la méthode pour arriver au bonheur par la vertu. C’est ce que cherchent tous les Socratiques : pour eux, au fond sinon toujours ouvertement, la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
est une protreptique, encouragement à une conversion résorption
ressorção
conversion
conversão
conversión
strophe
qui donnera le bonheur au converti.

Mais, tandis que pour les Cyniques la protreptique est un sermon tendant à provoquer une vocation totale, pour Platon elle est dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
et procède par étapes.

Il est impossible ici de suivre Platon dans le détail des analyses par lesquelles ses premiers dialogues s’attachent à définir diverses « excellences ». Il y aurait pourtant un intérêt particulier à considérer celle dont il est le plus difficile à un moderne de se représenter le contenu : cette énigmatique sôphrosynê, sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
 ; tempérance sophrosyne
modération
moderação
moderation
moderación
temperantia
tempérance
temperança
comesuração
patientia
patience
paciência
, au sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
étymologique, ou modération, dans la conduite comme dans la tenue ; souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
constant de conserver sa dignité d’homme. Les caractères essentiels de la conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
platonicienne sur l’ensemble de la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
présente se dégageront peut-être suffisamment de l’examen Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
des trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
problèmes que Platon avait hérités de la Sophistique et que, contre elle, Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
avait sans doute déjà débattus : en quoi consiste la « vertu » ? comment s’acquiert-elle ? est-elle une ou multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
 ?

Il n’y a rien, je crois, dans tout Platon qui reflète mieux l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
qu’il se fait de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de la « vertu », qu’un morceau du Phédon dans lequel il distingue de l’illusoire vertu de la morale traditionnelle une vertu qui ne l’est pas de nom seulement, mais en réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
. La première consiste, tantôt à se priver d’une chose pour en obtenir une semblable et qui ne vaut pas plus, des plaisirs par exemple pour obtenir le plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
de la bonne santé ; tantôt à faire une chose pour en éviter une autre toute pareille, ainsi risquer la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
pour éviter d’être tué par l’ennemi ou réduit par lui en esclavage. Marché de dupe, où en effet on ne gagne rien, puisque l’objet de l’échange anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
est toujours le même et de valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
pareillement incertaine ; tour à tour, ou même simultanément, estimé ou mésestimé. La vertu vraie consiste au contraire à échanger plaisirs et peines, valeurs individuelles, équivoques, instables, contre une chose dont la valeur est universelle, certaine, permanente : la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
(phrônêsis), en tant qu’elle est liée à l’immuable réalité des Idées éternelles. Si la vertu populaire a parfois son prix, vertu « sociale et civique », c’est relativement à des conditions politiques sujettes à changer, ou sous la dépendance d’habitudes accidentelles et qui, faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
d’exercice, peuvent se perdre. La vertu philosophique au contraire est libératrice, parce que l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
en est le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
et qu’en elle l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
retrouve sa nature essentielle. Une conception analogue reparaît, comme on l’a vu, dans le Théétète, avec le thème des deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
modèles : l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, l’autre privé de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
 : la Vertu est de nous affranchir de l’imitation mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
de ce dernier, à laquelle, par l’éducation éducation
educação
education
educación
apprentissage
aprendizagem
aprendizado
paideia
, la société nous a plies, et pour nous faire dans notre vie Leben
vie
vida
life
zoe
autant que possible semblables à l’autre : « assimilation qui consiste en justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
et sainteté sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
, réalisées avec accompagnement de la pensée » ; perfection morale que Platon peut même sembler assez près de personnaliser : « Dieu, dit-il, en aucun sens ni d’aucune manière, n’est injuste, mais au contraire le plus juste qu’il soit possible d’être, et il n’y a rien qui lui ressemble plus que celui de nous qui, de son côté, se sera rendu tout ce qu’il y a de plus juste. » Quand on sait cela, on possède sagesse et vertu authentiques, on vaut quelque chose comme homme ; quand on l’ignore, on ne compte pas, on est vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
d’humanité. Voilà donc définis, semble-t-il, la pensée et le savoir qui constituent la vertu vraie : c’est la détermination par l’intelligence des attributs moraux de la personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
.

Le point le point
ponto
punto
center
centro
de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de la République est différent, comme l’objet que Platon se propose alors. Il s’agit en effet d’organiser et d’administrer. Le bonheur qu’on aura en vue ne doit pas être isolément celui d’une élite, capable de « se tourner vers le lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
où réside la suprême béatitude joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
 », mais celui de l’ensemble des hommes qui composent le groupe social : « La loi... travaille à le réaliser en opérant entre les citoyens une harmonie Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
, dont les moyens sont, aussi bien, la persuasion et la contrainte, et dont l’objet est qu’ils se fassent mutuellement part du genre de service dont les uns et les autres sont individuellement capables de servir la communauté. » Ceci suppose, et que le philosophe, au lieu de se complaire dans « l’évasion » que lui conseille le Théétète, accepte de rentrer dans « la Caverne », et que les services soient effectivement distribués dans le groupe. En dehors par conséquent de la vertu des philosophes et de leur bonheur, il y a d’autres vertus et d’autres bonheurs, que le philosophe assignera aux non-philosophes, selon les services qu’attend d’eux la communauté qu’il s’est chargé d’ordonner en vue d’y faire régner la justice. Le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
« vertu » ne perd rien du sens qui a été déterminé plus haut : certaines vertus sont de commandement, certaines, d’obéissance. C’est l’application du principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
dont on fait généralement honneur à Socrate, de l’ « appropriation de l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
 » d’une chose, d’un organe, d’un être, à sa fonction Funktion
fonction
função
function
función
et à sa fin. Ce principe est à la base de cette organisation politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
de la morale qu’est la République : le philosophe est le « Démiurge » de la Cité future : il est donc naturel que par lui soient déterminées la nature, la « vertu », la fonction de chacun de ces organes que sont pour la Cité les classes sociales ou, dans chacune, les individus. Au surplus, tout comme le Démiurge du Timée copie le Monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
qu’il fabrique sur les rapports qu’offre à son regard le Monde idéel, le Philosophe-Magistrat a les yeux tournés dans la direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
du Bien, quand il fixe à chacun sa vertu selon la hiérarchie de sa fonction. Qu’on ne s’y trompe pas pourtant : la moralité individuelle est, tout entière, incluse dans cette organisation ; si celle-ci est bonne, elle se reproduira en miniature dans l’âme de l’individu. Elle ne réglera donc pas uniquement « l’activité du dehors », mais bien « celle du dedans » (Rép., IV, 443 cd), en telle sorte que jamais aucune fonction de celle-ci ne s’applique à une œuvre qui n’est pas la sienne.

Ainsi, dès qu’on envisage, dans la société ou dans l’individu, une composition de fonctions, la primordiale « excellence » est de mettre de l’ordre entre leurs « excellences » et d’assigner à chacune son rang. On reviendra là-dessus à propos de la distinction des diverses vertus. Notons du moins ceci : puisqu’il s’agit de faire « un avec plusieurs », il faudra ici, comme en musique musique
música
music
mousike
ou en médecine, une science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
de l’accord (harmonia), tandis que le désaccord, manifesté par les jugements hasardeux de la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
individuelle, atteste une ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
. « Produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
de la santé, dit Platon, c’est se conformer à la nature, en instituant entre les éléments du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, dominateurs et subordonnés, un ordre réciproque ; produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
fazer
fazimento
doer
la maladie, c’est contrarier cet ordre des dominateurs et des subordonnés les uns par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
aux autres. » D’où cette conclusion, dans laquelle habituellement on résume toute la morale de Platon : « La vertu serait donc... en quelque sorte la santé, la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
d’une âme bien portante, .tandis que le vice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
est la maladie et la laideur d’une âme mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
portante. »

La deuxième question, celle de l’acquisition de la vertu, avec le bonheur pour résultat, a besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
d’être bien déterminée. Il ne s’agit pas de savoir si la valeur morale de l’action dépend de notre libre arbitre, ou de la qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
essentielle de notre intellect noûs
Vermeinen
notar
intellect
intelecto
νούς
buddhi
buddhih
VIDE intelligence
 : on se le demandera plus tard (chap. III). La présente question est celle-ci : la vertu est-elle un accident heureux, un don naturel, un privilège de certains individus ? ou bien y a-t-il des moyens de l’acquérir ? Pour Platon, ce qui n’était pas le cas pour les Sophistes sophistes
sofistas
sophists
sophiste
sofista
sophist
, le problème est double, selon qu’on envisage la vertu philosophique ou celle qui ne l’est pas.

Cette dernière « vertu », là où elle se constate (noblesse et dignité d’une vie tempérante, génie politique, talents militaires ou artistiques), ne peut être qu’une « dispensation divine » (theïa moïra). Le bonheur qui en résulte a donc tous les caractères que la pensée commune attribue à l’eudémonie : c’est quelque chose de précaire, une grâce, que Je donateur peut à son gré révoquer. Le problème est envisagé dans le Ménon. Puisqu’il n’existe, ni professeurs de vertu, ni gens capables de discerner et de cultiver une aptitude innée à la vertu, l’unique ressource ne sera-t-elle pas d’imiter les exemples laissés par les « hommes distingués », les caloï cagathoï, dont s’honore la Cité ? Mais le fait qu’ils ont été incapables de transmettre à d’autres, et notamment à leurs enfants, l’ « excellence » qui les distinguait, prouve suffisamment que chez eux elle n’avait d’autre fondement qu’une opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
, dont la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
est due à une heureuse fortune, comme quand, sans savoir le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
, on arrive néanmoins où on voulait aller. Certes, ces « opinions correctes » sont salutaires. Mais comment, tant qu’on ne les aura pas rattachées rationnellement à un savoir, serait-on sûr de les trouver ou de les retrouver au moment du besoin ? A ces esclaves fuyards il faut mettre les fers.

A côté de ces bienfaisantes, mais chanceuses « inspirations », Platon ne manque pas d’examiner le rôle ordinairement attribué à l’éducation dans l’acquisition de la moralité. Or ce rôle peut être, selon lui, conçu de deux façons opposées. Ou bien l’éducation sera, peut-on dire, critique, consistant à « purifier » l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
de ses préjugés, afin qu’il se tourne du côté de ce qu’il lui est naturel de regarder et de bien voir : « conversion véritable », comme eût dit Pascal, en ce sens que l’âme tout entière s’y est employée. L’autre sorte d’éducation agit du dehors ; elle travaille à conformer les âmes, par l’exercice et la discipline, au modèle qu’offrent les maximes et les pratiques en faveur dans le groupe social. La valeur relative qu’aux vertus ainsi produites a paru accorder le Phédon ne saurait faire illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
sur leur réalité. Comment en effet pourrait-on, tant que l’État n’est pas un État de droit, fondé sur la justice, appuyer sur le conformisme social « une réalité de vertu » ? Celui-ci ne représente en effet que le résultat codifié d’un long dragon
dragão
dragón
long
nāga
passé, où la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
n’a point eu de part, de croyances et d’événements politiques. L’éducateur s’avise-t-il de le combattre ? On le traite de révolutionnaire, on le retranche du corps Social : sa tentative meurt avec lui (Socrate). En accepte-t-il au contraire l’autorité avec toutes sortes de flatteries déférentes ? Il s’attache alors (les Sophistes) à justifier cette autorité par des raisons frelatées et en se référant à ce qui, s’étant toujours fait, s’est cristallisé en une maxime de conduite. La corruption morale semble donc (et Platon n’hésite pas à le reconnaître au cours de l’admirable morceau de la République [VI, 492 a sqq.] que je viens de résumer) être fatale et sans remède. On en peut entrevoir un cependant : peut-être une faveur divine préservera-t-elle un homme exceptionnel, qui, accomplissant la réforme sociale nécessaire, mettant le gouvernement et l’éducation aux mains des philosophes, réalisera du coup intégralement la conversion morale.

Il la réalisera administrativement. Mais par quels moyens aura-t-il en lui-même fécondé le secours divin ? par quels moyens, dans la cité régénérée, conduira-t-il au but un de ces « naturels philosophes », dont Platon s’est appliqué à tracer minutieusement le portrait ? Un de ces moyens est l’amour amour
eros
éros
amor
love
. Il y a dans le Banquet quelques pages significatives, où Platon développe avec une force et un éclat incomparables sa conception de l’amour éducateur : entre le maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
, pénétré de la grandeur grandeur
grandeza
greatness
de sa mission, et la jeunesse dont il s’est fait le guide, une sorte de commerce spirituel s’établit ; le dévouement qu’il donne à son oeuvre, on le lui rend en active fidélité dans la collaboration. Ce sont des conditions de la fécondité, de la procréation, de l’enfantement selon l’âme ; quant à ce dont il appartient à l’âme d’être féconde pour l’engendrer et le produire, « c’est la pensée (phronêsis) », aussi bien que, sous sa dépendance immédiate, toute autre excellence, et notamment la sagesse pratique et la justice. Ce que produit cet amour spirituel, « ce sont- des considérations sur la vertu, sur ce à quoi doit penser l’homme de bien et de quoi il doit s’occuper » ; c’est un effort pour en découvrir de nouvelles « qui rendront la jeunesse meilleure ». Dans l’ascension ascensão
ascension
anabasis
de l’amour vers le beau absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
, l’universalisation de la beauté relativement aux occupations et aux lois qui les règlent, vient à la suite de celle qui concerne la beauté plastique ; mais, ce qui est important, elle est subordonnée au concept du « beau savoir ». L’autre moyen est de nature plus strictement intellectuelle : c’est la dialectique. Le philosophe ou le dialecticien, c’est tout un pour Platon ; être philosophe en ce sens est donc la meilleure voie pour parvenir à une « excellence » qui est elle-même philosophique. Si toutefois dés prédispositions naturelles n’étaient pas nécessaires, quel intérêt aurait la sélection opérée par les magistrats philosophes parmi les enfants de la Cité idéale ? A ces élus sera donnée l’éducation qui les mettra en état de prouver, au cours d’épreuves graduées, qu’ils sont dignes de s’élever jusqu’au « philosophisme » achevé, donc jusqu’à une assiette morale que rien désormais ne peut plus ébranler. L’importance attribuée, dans la préparation dialectique de la moralité, à une culture spécifiquement mathématique Mathematik
mathématique
matemática
mathematics
de l’exactitude d’esprit, mérite une particulière attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
. Aussi serait-on tenté, si l’on oubliait d’autre part le rôle réservé à l’amour, de juger purement intellectualiste la morale platonicienne. La vérité est qu’elle est plutôt une de ces synthèses d’opposés où se complaît le génie de Platon. Mieux que la dialectique réfutative des premiers dialogues, la dialectique constructive du Philèbe en illustrerait le caractère essentiel, on le verra tout à l’heure.

Le problème que nous abordons maintenant est de beaucoup le plus difficile. Il a occupé Platon jusqu’à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
de sa vie : c’est en effet dans les Lois qu’il a donné de la question de l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
de la vertu la solution la plus élabor travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
ée, sans la prétendre pourtant entière ni définitive.

L’examen auquel il l’avait tout d’abord soumise dans Protagoras et Ménon est à la vérité trop exclusivement et même trop laborieusement critique pour qu’il soit possible de s’y arrêter. En gros, l’opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
de sa thèse négative à celle de ses adversaires réside en ceci. Les mêmes choses, disent-ils, ne sont bonnes, ni pour toutes les espèces, ni dans chacune pour tous les individus ; l’homme et la femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
ont leurs vertus propres et distinctes ; de même l’enfant, l’adulte et le vieillard. Mais on n’apprend rien ainsi sur ce qu’il y a de commun entre ces diverses utilités ou ces diverses excellences, sur ce qui fait qu’elles reçoivent une même dénomination. En somme, la protestation de Platon vise l’empirisme relativiste, qui recueille des faits avec leurs conséquences et se contente d’en dresser des catalogues. On ne nous instruit ainsi, ni sur l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de la vertu, ni sur l’essence de chaque vertu spécifiée, ni sur le rapport de ces essences entre elles. A vrai dire, le problème n’est même pas posé.

La première tentative de Platon pour en donner une solution positive est, semble-t-il, celle du IVe livre de la République. Elle suppose l’État constitué, gouverné par les hommes de pensée à qui leur savoir a permis d’y faire régner la justice et de l’y conserver. Manifestement, la Sagesse est donc la vertu primordiale de cet État, et en vue d’une autre vertu, qui est la Justice. Quelle est la nature de cette dernière et quel en est le rapport à la vertu fondamentale ? N’y a-t-il pas d’autres « excellences » de l’État juste et quel en sera le rapport, et à la Justice, et à la Sagesse ? Peu importe que le problème soit posé sur le terrain politique : une âme bien constituée ne doit-elle pas être une image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
d’un État bien constitué, et, comme lui, un cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
 ? De part et d’autre le problème est le même : faire une unité avec de la diversité. Ce qui s’oppose à la Sagesse, dont c’est là l’œuvre propre, ce sera donc une Non-Sagesse, qui a pour elle l’infinité Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
des forces de la passion Leidenschaft
passion
paixão
pathos
passión
rāga
rajas
. Aussi la Sagesse ne gardera-t-elle sa maîtrise, légitime et indispensable, que si une force, qui n’est pas en elle, est mise, hors d’elle, à sa disposition Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
. Voilà donc une nouvelle vertu dont la nécessité se déduit de l’existence des deux premières. C’est le Courage. Mais, pour qu’il soit une « excellence » humaine et non bestiale, d’homme libre et non pas servile, il faut que cette « excellence » soit au service de la pensée et réglée par elle : les « opinions » qu’elle se fait sur son objet doivent ne lui être dictées, ni par l’instinct, ni par la contrainte, mais par la pensée du philosophe. Une hiérarchie nous apparaît donc. Grâce à elle sera réalisé un « accord » (harmonia) ; bien plus, un « concert » (symphonia), et même une « unanimité » (homonoïa). A la réalisation de cet équilibre paisible, de cet ordre calme et digne, répond une troisième vertu qui est essentiellement mesure, puisque, une fois trouvés les intermédiaires, elle unit selon les proportions qu’il faut et dans l’ordre qu’il faut des éléments différents ou même opposés. L’essence de la sôphrosynê s’éclaire : elle apparaît bien ici comme tempérance, modération intelligente et active, sens aigu de l’équilibre. Quant à la Justice, on n’a plus à la chercher : son rôle est de mettre chacun à sa place, au poste de commandement ce qui est propre à occuper ce poste : l’intelligence de la Cité ou celle de l’âme ; dans la condition d’obéissance ce qui, étant à l’opposé de l’intelligence, n’est pas fait pour commander ; dans une position moyenne enfin ce dont la fonction est pareillement moyenne, étant à la fois d’obéir et de commander. La conclusion est qu’il y a une morale des chefs philosophes ; une morale encore des gens d’armes, à un niveau inférieur et dans la mesure où leur force a été préparée à comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
les décisions de l’intelligence. Mais pour la classe la plus étendue, pour les producteurs, il n’y a plus du tout de morale : ils n’ont rien à comprendre, ils ne doivent pas réfléchir ; ils n’ont qu’à écouter Hören 
l’entendre
escutar
escuta
oír
hearing
Hinhören
écoute
écouter
et à obéir.

Platon s’est-il rendu compte de l’insuffisance de cette solution ? Peut-être est-ce à un nouvel examen du problème qu’il a voulu procéder dans un des dialogues de sa vieillesse, le Politique, sans réussir d’ailleurs à rien de plus qu’à mieux marquer le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
qu’il a de la difficulté à surmonter. Pour y réussir, en effet, on ne peut compter, pense-t-il alors, sur une législation massive et sans nuances. Il y faut au contraire une appréciation équitable des sujets et des circonstances, un sens exceptionnel de l’opportunité. A la raideur brutale de la mesure tout court, il faut substituer la délicate souplesse acceptation
aceitação
acceptación
douceur
mansidão
souplesse
mou
flexibilité
de la « juste mesure », à l’esprit de géométrie Geometrie
geometria
géométrie
geometry
, dirait-on, un esprit de finesse. Cette idée, qui tient dans le dialogue en question une place considérable, domine aussi la façon dont y est repris le problème. Le but de cet homme providentiel qu’est « le Politique » et dont la décision va tenir lieu de toutes les lois, est de constituer ce que Platon lui-même nous invite à appeler « le tissu social », un « entrelacement des caractères ». Car il faut éviter que les froids ne prédominent par exemple sur les bouillants, ou inversement, ce qui risquerait de compromettre dangereusement l’avenir de l’État lui-même par le manque ou l’excès d’énergie. Le « politique » s’efforcera donc de combiner les caractères par des mariages convenablement réglés. Mais le souci de l’ « eugénisme » ne se borne pas là : comme le tisserand qui carde la laine en élimine les brins qui nuiraient au tissu, le « Politique » de Platon, par la déportation ou la mort, retranche de la matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
humaine, qu’il emploie à fabriquer son tissu, tout individu qui en compromettrait la qualité. Cette fois donc le point de vue social conduit Platon à sacrifier délibérément cette personne humaine en laquelle il avait, à d’autres moments, aperçu la possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
du divin. Étrange faillite du plus bel idéalisme Idealismus
idéalisme
idealismo
idealism
moral qu’ait connu l’Antiquité ! L’ancien conformisme était dominé par une tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
irrationnelle et inconséquente ; mais le nouveau, tel que déjà le souhaitait la République, ne sera pas moins tyrannique ; dans les États corrompus la masse avait sur le bien et le mal ses préjugés (nomima), la philosophie va lui en imposer d’autres, la pourvoir d’un credo moral auquel elle devra sou- . scrire aveuglément.

L’ultime écrit de Platon dont, on a dit parfois que la dialectique en est absente, contient au contraire l’exemple le mieux défini d’une application de cette méthode au problème de l’unité de la vertu. Le XIIe et dernier livre des Lois pose en effet très clairement la question. D’une part, on reconnaît que la vertu est l’unique objet de toute législation civile ; d’autre part, on convient, et que les vertus sont quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
, et que toutes les quatre ont normalement un unique principe « directeur » qui est l’intelligence (phronêsis ou noos), vertu à laquelle par conséquent doivent se référer les trois autres. Mais comment cela se fera-t-il ? Or il est relativement facile de voir en quoi deux d’entre elles se distinguent : ainsi, dans la frayeur Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
panique, l’intelligence est visiblement absente de l’âme ; mais, corrélativement, comme chez des êtres capables de telles frayeurs, ainsi chez les bêtes et les enfants, se rencontre néanmoins le courage, il est possible aussi de voir en celui-ci une qualité purement physique et sans intelligence. La difficulté réelle est bien plutôt de dire, et comment elles sont une, et pourquoi cette unité s’est morcelée en quatre. Une première tâche s’impose, qui est de déterminer la « notion » de chacune de ces quatre vertus : tâche réservée à de hauts magistrats, les « Gardiens des lois », qu’une éducation spéciale aura préparés à s’en bien acquitter. Or l’essentiel de cette éducation est d’avoir appris à ne pas accepter le multiple tel quel, mais, à partir de ce multiple, à tendre son regard « vers une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
[ou Idée] unique » ; puis, quand on l’a aperçue, à disposer toutes choses hiérarchiquement, en rapportant « d’une vue d’ensemble » tout le détail à cette unité. Autrement dit, de celle-ci à la multiplicité, chacun des moyens termes sera mis à sa place ; sans quoi la moralité serait isolée de son principe et, par conséquent arbitraire et instable. Mais, étant donnée la condition, il est clair que seule, encore une fois, la moralité des philosophes peut être ainsi fondée. Tout ce qu’on demande en effet au reste des hommes, c’est de « se conformer seulement à la parole des lois ». Le philosophe lui-même, cependant, a-t-il lieu d’être satisfait ? La question principale reste posée, et on envisage à son sujet trois hypothèses : le principe posséde-t-il une unité réelle ? ou bien est-il un tout, en tant que simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
collection de parties ? ou bien est-il l’un et l’autre, c’est-à-dire sans doute une réelle diversité, mais dont la solidarité est infrangible ? « Si ce point nous échappe, ajoute Platon, penserons-nous être jamais en bonne posture quant aux questions relatives à la vertu ? » Ni dans les Lois restées inachevées, ni dans le Supplément aux Lois (Épinomis), que ce dernier écrit soit ou non de Platon, la question n’a reçu de réponse. Quoi qu’il en soit, voici la « mise en ordre » proposée : au premier rang la Prudence phronesis
prudence
prudência
sabedoria prática
circunvisão
φρόνησις
(phronêsis) ; au second, « un sage état, avec accompagnement de réflexion » (la sôphrosynê), autrement dit une modération qui n’est pas pure apathie ; au troisième rang vient la Justice, qui résulte, avec le concours du Courage, d’une « combinaison » des deux premières vertus ; au quatrième, enfin, le Courage, auxiliaire, on le voit, à l’égard d’une vertu qui est elle-même un composé de deux vertus, dont une seule est simple. Ainsi, nous serions en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
d’une synthèse progressive, dont les termes ne se laissent isoler que par abstraction. Les préférences de Platon seraient donc favorables à la troisième hypothèse.

Il nous reste maintenant, pour finir, à envisager les résultats que Platon a obtenus de sa dialectique, en vue de la constitution systématique d’une conduite capable de donner le bonheur à l’agent moral. C’est dans le Philêbe, je l’ai déjà dit, qu’il faut les chercher.

Le problème est d’examiner une théorie (vraisemblablement défendue par Eudoxe de Cnide), suivant laquelle, le bonheur se manifestant par le plaisir, la moralité doit consister en une organisation discriminative de nos plaisirs, telle que ceux-ci soient toujours des signes authentiques de notre bonheur Platon, tout en repoussant cette théorie, estime, on se le rappelle, que pas davantage la moralité ne sera constituée par la pensée pure, vide de plaisir. Le bien sera dans une vie où se mêleront le plaisir et la pensée, mais en telle sorte que le plaisir, qui veut toujours aller à l’infini, reçoive au contraire de la pensée sa juste limitation Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
. La constitution de cette vie mixte, vertueuse pour être heureuse, est la tâche pratique qui s’offre au philosophe. Qu’il ne puisse l’accomplir que par la dialectique, l’insistance mise par Platon à définir celle-ci, immédiatement après avoir posé le problème moral, en est une preuve suffisante. Une limite qui n’aurait rien à limiter est inintelligible ; un infini que rien ne limiterait l’est tout autant ; il y a donc là des termes solidaires. Impossible toutefois de sauter d’un bond de l’un à l’autre sans s’être assuré, par la détermination des termes de passage, quelle limitation a été exactement apportée à l’infini ; ou, en d’autres termes, de l’infini que reste-t-il en dehors de la limite ?

C’est dans cet esprit que Platon soumet les plaisirs à un examen de leur valeur. Une première limitation est évidemment imposée au plaisir du fait qu’il est dans un sujet, qui est lui-même un système de déterminations réciproques : du corps par rapport à l’âme, de la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
par rapport au plaisir, des gains physiologiques par rapport aux pertes qu’ils compensent. Même si l’on se bornait à envisager les plaisirs propres de l’âme, on aboutirait à la même conclusion : ne trouve-t-on pas du plaisir à espérer l’impossible ou ce qui n’arrivera pas ? à imaginer en rêve sonho
rêve
dream
Morphée
songe
ou dans le délire des plaisirs inexistants ? à se leurrer soi-même sur son plaisir ? Or si ces plaisirs sont sans valeur, ce n’est pas seulement en tant qu’un faux jugement les accompagne : c’est en tant que faux plaisirs, et à part de ce jugement. Une autre cause causa
cause
aitia
aitía
aition
, pour le plaisir, de fausseté intrinsèque est le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
même de celui-ci dans le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
où le corps souffre : le plaisir, en effet, que nous souhaitons retrouver, nous risquons fort d’en mal mesurer l’intensité, du fait que, remémoré, il est mis en balance avec une douleur présente, et qu’inversement celle-ci, par contraste, a bien des chances de s’exagérer. Autre chance de fausseté : être, plaisir ou douleur, atténués au point d’être pris l’un pour l’autre. La possibilité d’un tel passage de l’un à l’autre fait dire à certains que le plaisir est seulement la cessation de la douleur. Mais il n’en est vraiemnt ainsi que lorsqu’ils se mêlent, ainsi par exemple quand on trouve agréable de calmer en se grattant des démangeaisons douloureuses. Or, s’ils se mêlent, un effet de contraste est inévitable, éminemment propre à fausser le sentiment en lui-même.

Ce serait pourtant une erreur de croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que tous les plaisirs sont mélangés et condamnés ainsi à une fausseté intrinsèque. Platon va en effet montrer maintenant qu’il existe des plaisirs « purs » : par quoi il n’entend pas du tout une qualité morale ou esthétique de ces plaisirs, mais le fait simplement qu’aucun élément de douleur ne s’y mêle. Souffrait-on par exemple de ne pas voir telle couleur couleur
cor
color
ou entendre tel son, qu’on a eu du plaisir ensuite à voir ou à entendre ? Certes les plaisirs de la découverte et de l’instruction supposent la curiosité, donc un besoin ; mais ce besoin n’est pas une douleur, étant l’effet d’un jugement, tout intellectuel, sur le niveau de notre savoir ou du savoir en général. Tous les plaisirs de cette sorte ont un caractère important : ils ont « en eux-mêmes leur mesure » : ce qui les prédispose à une limitation à laquelle résistent au contraire ceux qui sont mêlés de douleur et « non purifiés » ; du fait même de l’opposition, ces derniers acquièrent en effet une vivacité « sans mesure », manifestant ainsi que le plaisir est du côté de l’infini ; mais la qualité vaut mieux que la quantité ou que l’intensité ! Admettrait-on d’ailleurs la thèse d’après laquelle le plaisir est toujours un devenir, encore faut-il reconnaître que, à ce titre, il est un relatif, une tendance vers un bien, et qu’il devient justement par rapport à cette fin existante. Les plaisirs de l’esprit n’échappent pas à cette loi ; seulement l’infinité de leur devenir n’a, comme on l’a vu, rien d’étranger ni d’hostile à la mesure.

De l’examen parallèle des connaissances, il n’y a évidemment rien à dire ici : toutes en effet méritent d’être facteurs de la vie heureuse, pourvu que chacune soit mise à son rang et subordonnée à celle dont elle dépend. Quant aux plaisirs, avides assurément de cohabiter avec les connaissances les plus capables de les mieux organiser, la pensée refusera le voisinage de ceux qui sont vifs et pourraient la troubler, à plus forte raison de ceux qui « font cortège à la déraison » (aphrosynê, opposé à sôphrosynê) ; elle accueillera au contraire ceux qui auront été reconnus « vrais » et « purs ». Elle y joindra « ceux qui accompagnent une bonne santé et la vie raisonnable ; naturellement aussi tous ceux qui, pareils aux suivants d’un Dieu, font en toute occasion cortège à toute excellence en général ». Quand Platon parle ensuite du mélange ainsi constitué comme d’un « arrangement incorporel, destiné à exercer une belle autorité sur un corps doué d’âme », ceci peut s’appliquer (cf. chap. I) aussi bien au monde qu’à l’homme. Bien réglée la conduite de ce dernier est une dialectique de l’action, imitant celle de la pensée, qui elle-même cherche à être une fidèle image de la dialectique de l’Être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
. Dans la composition d’une telle conduite, que le bonheur récompense, le plaisir admis par la pensée est au dernier rang. Au-dessous, la dialectique ne joue plus. Avec les plaisirs qui ne sont ni vrais ni purs, nous tombons en effet dans un « infini » qui se dérobe à la mesure, dans tout le désordre de l’individualisme, avec le dérèglement de ses prétentions au bonheur : « C’est au contraire, il est vrai, le premier rang, écrit Platon, que lui donnerait la totalité des boeufs, des chevaux, de toutes les bêtes sauvages aussi, du fait qu’elles poursuivent le plaisir ! Avec une confiance en eux, pareille à celle des devins au vol des oiseaux, la plupart des hommes jugent que les plaisirs sont pour nous le plus puissant facteur d’une vie heureuse ; ils tiennent les inclinations des bêtes pour un témoignage plus autorisé que celui des raisons qu’il appartient à une Muse philosophe de proclamer dans chaque cas en manière d’oracles ! »

Une métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
morale, dans laquelle s’encadrent les enseignements du Phédon, du Théétète, de la République, voilà ce qu’apporte en somme le Philèbe. Pour l’individu la vertu et le bonheur, c’est, selon la loi, statut universel ou décision singulière du « Politique », de s’intégrer à la société d’abord, à l’Univers Univers
Universo
Universe
ensuite, images à des degrés divers du monde des purs Intelligibles intelligible
intelligibles
noeton
kosmos noetos
inteligível
inteligíveis
inteligible
inteligibles
. Vouloir orgueilleusement être soi-même pour vivre à sa guise, voilà le pire des maux. C’est sur ce terrain que va s’établir, comme un compromis, la morale d’Aristote Aristote Aristote (Ἀριστοτέλης) . On voit en outre s’y dessiner une réfutation anticipée, sinon de toute la morale épicurienne, du moins de cet empirisme qui, chez les Stoïciens aussi, en appelle au témoignage des bêtes ; mais encore une préfiguration de l’éthique stoïcienne puisque la moralité est accord avec l’ordre universel en ce qu’il a de profond et de divin.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?