Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Socrate > Meunier : I. — SOCRATE ET ALCIBIADE

La légende de Socrate

Meunier : I. — SOCRATE ET ALCIBIADE

Mario Meunier

vendredi 5 décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Ainsi donc, Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
se cultiva, d’une part, en fréquentant les sophistes sophistes
sofistas
sophists
sophiste
sofista
sophist
, et de l’autre, en étudiant de très près les théories des anciens philosophes. Toutefois l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
de son esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
ne paraît pas s’être exclusivement cantonnée dans le domaine des sciences philosophiques. Désireux de ne rester étranger à aucune des connaissances de son temps, non seulement il apprit l’art Kunst
arte
art
de discuter et de bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
dire, la géométrie Geometrie
geometria
géométrie
geometry
, l’astronomie et la musique musique
música
music
mousike
, mais il voulut encore se rendre compte de tout ce que l’on savait autour de lui en matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
d’économie domestique et d’institution politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
. S’étant ainsi rendu apte à discuter sur tout, il se servait de tout pour enseigner la vraie science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
et la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
. Pour conquérir les humbles, son enseignement devint comme une prédication familière. Il ne faisait point, dit Plutarque, apporter des bancs ; il ne montait point en chaire ; il n’observait point de temps pour lire en public ; il n’assignait point à ses amis certaines heures pour la causerie ou pour la promenade ; mais il exerçait sa philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
en buvant, en mangeant, en se divertissant, tant dans la vie Leben
vie
vida
life
zoe
des camps que dans les assemblées de la ville. Le premier de tous, il fit voir que la philosophie n’était point une science inutile, mais un moyen pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
de se conduire avec intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
, et d’embellir son âme, à toute heure et en toute occasion, d’un céleste reflet reflet
reflexo
reflex
de la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
. »

Tout à la joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
d’accomplir sa mission d’éducateur des âmes, Socrate, malgré sa pauvreté pauvreté
ptocheia
pauvre
pauvres
, refusa toujours de prostituer la science en exigeant un salaire pour rémunérer ses leçons.

— Je ne conçois pas, se plaisait-il à répéter, qu’un homme qui fait profession d’enseigner la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
puisse sxmger à exiger un payement. S’acquérir un honnête homme, se faire un bon ami de son disciple, n’est-ce pas le plus riche avantage et le gain le plus solide qu’on puisse retirer d’une telle application ? »

A l’inverse des sophistes et des rhéteurs qui passaient leur vie à voyager de ville en ville, Socrate, si ce n’est pour les camps, ne quitta guère Athènes. Rarement il en passait les portes ; et quand il se trouvait en dehors des remparts, il ressemblait alors à un étranger que l’on guide. Quel besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
d’ailleurs de s’éloigner de cette ville admirable ? Sa cité natale n’était-elle point le centre centre
centro
center
où affluaient tous les talents, où se rencontraient, sans qu’il fût nécessaire d’aller au loin les chercher, tous ceux dont il pouvait apprendre quelque chose ? En peu de temps, dès lors, et malgré sa condition modeste, cet inlassable chasseur d’hommes fut en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec la plupart des intelligences marquantes de son illustre époque. La surprenante vivacité de son esprit lui avait gagné la faveur des plus hauts personnages et ouvert les portes des plus riches demeures.

Entre tous les fils fils
filho
de famille que son génie sut s’attacher, le plus fameux fut sans contredit Alcibiade. Fils de Clinias et pupille de Périclès, Alcibiade, le plus beau de tous les Grecs, prétendait descendre d’Ajax et possédait l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
des plus vastes patrimoines d’Athènes. Cette antique noblesse, que servait encore une immense fortune, cette grâce native qu’embellissait une élégance d’attitude et de mise avide de beaux gestes et de somptuosité, firent de lui l’enfant gâté de sa ville natale. Parasites et flatteurs se pressaient sur ses pas et applaudissaient à ses plus folles audaces. Assuré d’une large impunité, Alcibiade ne craignit pas de donner libre jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
à son esprit d’aventures et à la fougue de toutes ses passions. Son ardeur, dit-on, était si véhémente qu’il tombait amoureux rien qu’à entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
le simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
portrait qu’on lui faisait d’une femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
. Aussi, dès son adolescence, il se crut tout permis. Son caractère violent et emporté se porta porte
porta
puerta
gate
door
sans retenue, mais avec une allure qui attirait l’indulgence, à tous les caprices d’une imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
qui, pour étonner et faire feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
de toutes ses fantaisies, ne reculait devant rien. Prodigue et fastueux, il fit à Olympie courir sept sept
sete
seven
siete
chars à la fois, éclipsant ainsi la magnificence des rois de Syracuse et de Cyrène. Amoureux effréné de la popularité, il acheta un jour un chien superbe et de grand prix. Quand toute la ville eut admiré cette magnifique bête, il lui coupa la queue. Ce qu’il attendait arriva :

— Tant que les Athéniens, dit-il, s’occuperont de mon chien, ils ne diront rien de pis sur mon compte. »

Malgré sa turbulence, ce beau jeune homme se signalait par une intelligence déliée et pénétrante, et par un goût très vif pour la culture de l’esprit. Il se rendit un jour dans la maison d’un pédagogue, fouilla dans ses livres et n’y trouvant point l’Iliade d’Homère : — Comment se fait-il, lui dit alors Alcibiade, que tu oses enseigner sans même avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
chez toi ce glorieux poème ? Voici donc, ignare et prétentieux, tout ce que tu mérites. »

Et, tout en parlant, il le souffleta.

Il se fit élever une somptueuse demeure. Puis, quand il fallut la décorer, l’artiste qui s’en était chargé, froissé des exigences d’un maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
qui ne supportait pas qu’on pût le contredire, refusa de travailler. Furieux, Alci-biade l’enferma et le retint prisonnier jusqu’à ce que la décoration qu’il avait projetée fût achevée et conduite selon son propre goût. Quand tout fut terminé, le fils de Clinias congédia le peintre et le combla de présents.

Dès que Socrate eut aperçu Alcibiade, il fut séduit. Quelle belle âme, pensa-t-il aussitôt, nous promet ce beau corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
 ! Exalté par le trouble divin qui s’empara de lui, le fils de Sophronisque conçut alors un grand rêve sonho
rêve
dream
Morphée
songe
 : ajouter à la beauté du corps de cet éphèbe la beauté infiniment plus importante et plus précieuse de l’âme, éduquer une si ardente promesse en lui apprenant à transposer ses passions et à les faire servir au plus grand bien de son intelligence et à la sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
conduite des affaires de l’État. De si brillantes qualités, en effet, se faisaient jour à travers tant de défauts, que Socrate, en poursuivant la réalisation de son rêve, espérait concourir au salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
de l’Hellade. En s’appliquant ainsi à instruire et à former la jeunesse, en choisissant de préférence, comme devant être les meilleurs, ceux que la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
avait ornés des grâces corporelles, et surtout en jetant son dévolu sur Alcibiade, Socrate, uniquement préoccupé de rendre ses concitoyens plus justes et plus heureux, se proposait de créer une aristocratie intellectuelle qui pût prendre en mains les affaires de l’État. Persuadé que tous les maux d’Athènes venaient de l’incapacité de ses chefs, il voulait substituer à la politique de hasard une politique basée sur la science de l’homme et de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
des choses, et donner à l’élite une sage direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
.

Réprouvant tout ce que ne ratifie point la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
, et convaincu que les hommes ne se peuvent améliorer que par un effort strictement personnel, ce grand sage détestait autant la tyrannie d’un seul que celle de la multitude.

— La tyrannie engendre tous les crimes, pensait-il, et un ordre, de quelque part qu’il vienne, qu’il soit écrit ou qu’il ne le soit pas, dès qu’il n’est fondé que sur la force et non point sur l’assentiment éclairé de ceux dont le devoir est de l’exécuter, cet ordre n’est pas une loi, mais un acte acte
puissance
energeia
dynamis
de violence répréhensible et nuisible. »

Toutefois, comme les hommes ne sont pas tous capables de se gouverner par eux-mêmes, et qu’une foule sans maître est un aveugle sans chien, Socrate n’entrevoyait le salut d’un État que dans le choix éclairé d’un bon chef. Or, pensait-il, les rois et les chefs ne sont pas ceux qui portent un sceptre, ceux que le sort ou l’élection de la multitude, que la violence ou la force ont favorisés, mais ceux-là seuls qui savent commander. Cette science du commandement, ce n’est point le résultat d’un vote qui peut la donner à celui qui ne l’a point et qui ne fait rien pour l’avoir. Difficile, en effet, délicat et complexe est l’art de gouverner les hommes et les choses. Peu nombreux sont ceux qui le possèdent, et les impudences des gouvernants sans sagesse, s’ils font le malheur de tous les gouvernés, n’arrivent point cependant à convaincre ceux qui parviennent au pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
à leur suite de la nécessité de s’appliquer à étudier les hommes avant de pouvoir efficacement s’employer à les gouverner, ce qui est proprement les conduire au bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
.

— Je m’étonne, disait un jour Socrate, que ceux qui veulent jouer de la cithare ou de la flûte, monter à cheval ou posséder quelque autre talent semblable, ne prétendent pas être habiles sur-le-champ et uniquement par leurs propres efforts. Je les vois tous cher-ce cher les maîtres les plus célèbres, se confier entièrement à eux et se comporter comme s’il n’y avait pas d’autre moyen d’acquérir habileté et renom. Par contre, ceux qui se proposent de devenir de grands orateurs, de grands hommes d’État, croient pouvoir par eux-mêmes, sans préparation, sans étude, acquérir d’un seul coup le talent et la science qu’il faut pour éduquer et gouverner les hommes. Ne faut-il pas être fou pour croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
que, sans apprentissage éducation
educação
education
educación
apprentissage
aprendizagem
aprendizado
paideia
et sans maître, on ne puisse se rendre habile dans les arts mécaniques, et que la plus délicate et la plus importante des sciences, celle de conduire un État, s’apprenne sans rien faire et sans rien étudier ? Un ignorant qui brigue le pouvoir est semblable à un autre ignorant qui dirait : Athéniens, je n’ai jamais étudié la médecine ; jamais je ne me suis mis à l’école d’un maître. Non seulement j’ai évité d’apprendre, mais encore j’ai tout fait pour ne point être soupçonné même d’avoir appris. Cependant, accordez-moi votre confiance ; prenez-moi comme médecin. Je tâcherai de m’instruire en faisant des expériences sur vous. »

C’était donc dans l’espoir de donner un bon chef à la démocratie athénienne que Socrate projeta de former Alcibiader. Le fils de Clinias, en effet, n’était pas seulement le prince de la jeunesse. Neveu de Périclès, il semblait aussi destiné à recueillir l’héritage de la gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
et du génie de son oncle. La dictature intelligente et souple de ce grand homme n’était pas éternelle ; ses fils paraissaient incapables de lui succéder, et les yeux d’Athènes se tournaient volontiers vers ce jeune homme de haute et belle naissance qui, tout en étant à même de protéger comme son oncle les lettres et les arts, se plaisait en outre aux faveurs de la foule, était prisé par elle, et paraissait, par l’ascendant qu’il avait conquis, être apte à la conduire et à en être écouté.