Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Socrate > Meunier : II. — SOCRATE ET ALCIBIADE

La légende de Socrate

Meunier : II. — SOCRATE ET ALCIBIADE

Mario Meunier

vendredi 5 décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Extrait de « La légende de Socrate », par Mario Meunier. L’Édition d’Art Kunst
arte
art
, 1926.

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Fils fils
filho
hijo
son
de Clinias, dit un jour Socrate à Alcibiade, sais-tu pourquoi, tout en ayant et depuis fort longtemps ma pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
près de toi, je n’ai point osé jusqu’à ce jour te parler ? Mon Génie familier me le défendait. Mais aujourd’hui la même voix m’ordonne de t’aborder. Les grâces fleuries de ta jeunesse, en effet, commencent à se faner. Un léger duvet recouvre ton menton ; la foule de tes admirateurs n’est plus auprès de toi aussi tourbillonnante, et il est temps de veiller, puisque va t’échapper la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
de ton corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, à ce que celle de ton âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
puisse s’épanouir. »

Dès qu’il eut entendu la voix de sa conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
et qu’il crut le moment favorable, Socrate se prit à fréquenter ouvertement et assidûment Alcibiade. Pour lui donner le goût et l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
, il l’exhortait souvent à se produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
en public. Mais Alcibiade tremblait de peur Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
toutes les fois qu’il avait à paraître Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
devant le peuple assemblé. Pour l’aguerrir, Socrate lui dit un jour :

— Fais-tu grand cas, Alcibiade, de ce cordonnier ?

— Non, répondit à ces mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
le fils de Clinias.

— Et ce crieur public, poursuivit Socrate, ce faiseur de tentes, ce chaudronnier et ce barbier t’intimident-ils ?

— Aucunement, répondit Alcibiade.

— Eh bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
 ! reprit Socrate, ne sont-ce pas ces gens-là qui composent le public d’Athènes ? Si tu ne redoutes pas chacun d’eux en particulier, pourquoi t’en imposent-ils lorsqu’ils sont assemblés ?

En se liant avec Alcibiade, Socrate n’eut point la prétention de le rendre aussitôt un modèle de sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
. Pour éduquer selon son rêve sonho
rêve
dream
Morphée
songe
ce favori des Dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
, le fils de Sophronisque prit d’abord Alcibiade tel qu’il était par nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
. Il sut faire état de ses goûts, de ses préjugés même, et ne s’efforça que peu à peu, et comme par degrés, de l’élever à la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, à la pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
sagace de la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
et à l’amour amour
eros
éros
amor
love
de tout ce qui est noble et beau. Suivant avec lui son habituelle méthode d’enseignement, Socrate commença par interroger fréquemment et longuement son élève. Tantôt, pour provoquer la réflexion, encourager à l’effort, stimuler la curiosité et piquer l’amour-propre, Socrate feignait d’être ignorant et demandait à son séduisant interlocuteur, sous forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
de questions précises et serrées, d’interrogations ironiques ou d’allusions indirectes, des éclaircissements. Jamais il n’avançait d’un pas dans la discussion Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
sans avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
fait admettre et reconnu lui-même la donnée es gibt
« il y a »
dar-se
haver-se
Gegebenen
la donnée
o dado
dação
given
Gegebenheit
donation
datidade
givenness
gift
précédente. D’autres fois, persuadé que chacun de nous porte porte
porta
puerta
gate
door
en son âme un certain fonds d’idées communes d’où l’on peut dégager, en les analysant, les principales lois de la vie intellectuelle et morale, Socrate se contentait de poser une simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
ou de demander la définition d’une notion générale. La réponse donnée, le fils de Sophronisque s’en emparait, la mettait à l’épreuve et l’examinait à la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
des opinions les plus admises et des idées les plus courantes. Puis, poursuivant son interrogatoire, il s’efforçait alors de mettre Alcibiade en contradiction, opposait les unes aux autres les explications qu’il venait de donner, et finissait par en faire éclater l’illogisme flagrant. Socrate, une fois qu’il avait obtenu de son beau partenaire un aveu d’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
tamas
ou tout au moins d’embarras, profitait de ce trouble pour dégager la vérité, envisageait sous un angle nouveau le problème posé, interrogeait encore et reconstruisait, avec l’aide de celui qu’il venait de confondre et en se servant des idées mêmes de son jeune adversaire diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
asura
asuras
asouras
, ce qu’il avait auparavant détruit.

Cependant le fils de Clinias, dont le caractère cassant et vaniteux ne pouvait supporter ni supérieur, ni égal, s’étonnait de rencontrer Socrate si fréquemment sur son chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
. Cette assiduité le gênait quelquefois. Aussi, lorsque la tête ornée d’une épaisse couronne de lierre et de violettes et soutenu par une joueuse de flûte, Alcibiade fit irruption, après avoir violemment heurté la porte du logis dans la maison d’Agathon, où d’heureux convives s’entretenaient doctement de l’amour, ne put-il s’empêcher, avec l’accent de vérité que peut donner l’ivresse, de s’écrier à la vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de Socrate :

— O Héraclès, qu’est-ce donc ? Socrate même ! T’es-tu mis encore en embuscade ici pour soudain m’apparaître, suivant ton habitude, aux endroits mêmes d’où je te crois le plus absent ? »

Peu à peu, toutefois, le charme de Socrate sut attirer et retenir cet adolescent dissipé.

— Ne crois-tu pas, Alcibiade, lui disait Socrate, au cours des nombreux entretiens par lesquels, pour obéir aux injonctions divines de la voix qu’il entendait, le fils de Sophronisque essayait de faire d’Alcibiade un artisan du bien public, ne crois-tu pas qu’avant d’apprendre à gouverner les autres, il sied d’abord d’apprendre à se gouverner soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
. Or, pour arriver à bien se gouverner, n’est-il pas indispensable d’être parvenu au préalable à parfaitement se ee connaître ? Avant donc de t’occuper des autres, occupe-toi de toi-même ; et, pour t’en occuper avec fruit, apprends, comme ce l’ordre l’exige, à nettement discerner ce qui constitue le meilleur de toi-même. O mon ce cher Alcibiade, ajoutait-il, l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
ne peut se perfectionner, c’est-à-dire se rendre meilleur en vivant selon ce qu’il a de meilleur, s’il ignore ce qu’il est. Il faut donc que tu obéisses avant tout au précepte gravé sur le temple de Delphes : Connais-toi toi-même. Or nul ne se connaît, tant qu’il ne sait pas en quoi consiste sa véritable essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
. Ce ce n’est point ton corps sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
à mille maux et soumis à la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
qui la constitue ; c’est ton âme immortelle. Etudie donc ton âme. Parce ce qu’elle est une parcelle de l’Intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
ordonnatrice du Tout, Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
vit en elle comme il vit dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
. Pour découvrir en toi le reflet reflet
reflexo
reflex
de toutes les vérités et la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
de toutes les vertus, il te suffit de te replier et de te recueillir en toi-même, de te sonder et de t’interroger. Puis, pour te rendre aussi semblable que possible à cette Sagesse qui crée l’ordre du monde, il est nécessaire que tu te dépouilles des erreurs qu’enfantent les passions et que tu arrives à te maîtriser toi-même. La lumière de l’intelligence est toujours obscurcie par le tumulte orageux des passions ; elle n’apparaît qu’aux âmes purifiées. Ainsi donc, en te purifiant par la pratique des vertus, en te rapprochant de l’essence divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
par la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
et par l’amour de la vérité, tu acquerras la vraie science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
du bien. Ce bien acquis te conduira au bonté heur. Tu seras apte alors à être heureux toi-même et à faire des heureux, car la vertu, qui est l’art Kunst
arte
art
de se conduire selon les normes de la raison divine et de se conformer au plan divin qui se reflète en nous, est le seul moyen que la possession de la vérité te fournisse pour te rendre meilleur, te réaliser sous ton plus noble aspect, et faire ainsi de toi l’homme parfait que tu dois dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
être avant de pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
efficacement t’employer au bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
du peuple en devenant un grand homme d’État. »

De telles paroles n’étaient pas sans jeter un grand trouble dans l’âme dévorée d’ambition que portait Alcibiade ; elles lui laissaient, dit-il, comme un aiguillon dans le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
 ». Socrate, d’ailleurs, ne craignait point parfois de donner à son élève, pour l’amener à bien vivre et à penser avant d’agir action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
, de rudes leçons de modestie.

— La pire ignorance, lui disait-il un jour, n’est pas seulement d’ignorer les choses les plus importantes, mais de s’imaginer qu’on les sait tout en les ignorant. C’est ton cas, mon bien cher Alcibiade. Vivant dans le pire état d’ignorance, tu t’es jeté à corps perdu dans la politique avant que d’en être instruit. Et tu n’es pas le seul à qui ce malheur soit arrivé ; il t’est commun avec la plupart de ceux qui se sont mêlés des affaires de la république. Je n’en excepte qu’un petit nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
, peut-être même que le seul Périclès, ton tuteur, parce qu’il a longuement fréquenté et fréquente encore aujourd’hui les philosophes et les sages. »

Quel effet produisaient sur l’âme ardente et fière de ce bel Athénien d’aussi pressantes exhortations, Alcibiade lui-même s’est chargé de nous le dire. En effet, après avoir, dans le panégyrique de Socrate que nous rapporte Platon à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du Banquet, comparé ce sage au satyre Marsyas qui charmait les hommes par les mélodies que sa bouche puissante tirait d’humbles roseaux, le fils de Clinias s’écrie :

— Et la seule différence qu’il y ait entre Marsyas et toi, ô Socrate, c’est que sans instrument, par de simples paroles, tu nous produis des effets analogues. Qu’un autre parle, fût-il même très habile orateur, son discours ne nous intéresse pour ainsi dire en rien. Mais que nous t’écoutions parler ou que nous écoutions un autre, si méchant discoureur qu’il soit, redire tes paroles : hommes, femmes, adolescents, nous sommes tous saisis et transportés. Pour moi, mes chers amis, si je ne craignais de vous sembler tout à fait ivre, je vous attesterais par serment tout ce que ses discours m’ont fait et me font encore actuellement éprouver. Quand je l’entends, mon cœur bondit avec plus de fureur que celui des Corybantes ; ses paroles font déborder mes larmes, et je vois la multitude des auditeurs éprouver les mêmes émotions. En écoutant Périclès et tous nos grands orateurs, je les ai trouvés, certes, bien éloquents. Jamais pourtant ils ne m’ont fait subir quoi que ce fût de pareil. Jamais par eux mon âme n’a été troublée, et jamais elle ne s’est sentie comme indignée de vivre en servitude. Mais en écoutant ce Marsyas, maintes fois la vie que je mène m’a paru intolérable... Cet homme m’oblige de reconnaître qu’il me manque bien des choses, et que je me néglige pour m’occuper des affaires des Athéniens. Contraint et forcé, pour ne point vieillir en me tenant assis à ses côtés, je m’éloigne de lui en me bouchant les oreilles comme pour échapper aux Sirènes. Auprès de ce seul homme, j’ai éprouvé un sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
dont on me croirait incapable : la honte. Oui, auprès de ce seul homme il m’arrive de rougir. Je sens, lorsqu’il me parle, que je ne puis rien opposer aux avis qu’il me donne ; et toutefois, après l’avoir écouté, je cède encore aux faveurs de la foule. Je le fuis donc et je l’évite ; mais, lorsque je le revois, je rougis de mes promesses. Souvent je le verrais volontiers disparaître du nombre même des hommes. Et cependant, si chose pareille arrivait, je sais bien que je serais de beaucoup plus malheureux encore. »

Puis, comparant les discours de Socrate à ces statues de Silènes qui, sous de grossiers dehors, découvrent quand on les ouvre les images des Dieux, Alcibiade ajoute :

— Quand on se met à l’écouter Hören 
l’entendre
escutar
escuta
oír
hearing
Hinhören
écoute
écouter
, il paraît de prime abord ne débiter que choses absolument grotesques. Extérieurement ses mots et ses phrases revêtent la peau d’un insolent satyre. Il ne parle que d’ânes bâtés, de chaudronniers, de cordonniers et de tanneurs ; il a l’air air
ar
aer
d’employer toujours les mêmes termes pour signifier toujours les mêmes choses, et il n’est pas d’ignorant ni de sot qui ne soit tenté d’en rire en l’écoutant parler. Mais, qu’on ouvre ses discours, qu’on en voie Pince térieur, on trouvera d’abord qu’eux seuls sont pleins d’intelligence au dedans ; on reconnaîtra ensuite qu’ils sont les plus divins, qu’ils renferment les plus nobles images de ce la vertu, qu’ils embrassent les plus nom-ce breuses variétés de sujets, et qu’ils s’attachent surtout à tout ce que doit avoir constamment sous les yeux quiconque veut être ce beau et bon. »

Socrate, hélas ! malgré tous ses efforts, ne parvint pas à faire d’Alcibiade une aussi belle âme que la beauté du corps de ce jeune Athénien le lui avait fait augurer. S’il vécut sagement tant qu’il resta près de lui, le fils de Clinias, quand il s’en sépara, se laissa enlaidir et corrompre par les caprices du peuple et par ses propres passions. Ses grands dons naturels ne servirent qu’à mieux infliger à sa patrie une infinité Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
d’irréparables maux, et qu’à faire de son nom le type du plus brillant, sans doute, mais du plus immoral et du plus dangereux et aventureux politique.