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Discours chrétiens

Kierkegaard : Les Soucis des Païens - Le Souci de l’Abondance

Trad. P.-H. Tisseau

mardi 9 décembre 2008

Extrait de « Discours chrétiens », par Søren Kierkegaard. Trad. P.-H. Tisseau. Delachaux & Niestlé, 1952.

Ne Vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? — Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent.

L’oiseau n’a pas ce souci. L’abondance est-elle donc un souci ? Peut-être est-ce une simple façon de parler, piquante et badine, que de mettre la pauvreté et l’abondance, si différentes, sur un pied d’égalité comme le fait l’Evangile, quand, hélas ! l’abondance semble bien plutôt la surabondance de soucis. L’homme croit que la richesse et l’abondance devraient l’en délivrer : l’affranchiraient-elles aussi du souci de la richesse ? Car elles viennent hypocritement revêtues de peaux de brebis sous prétexte de préserver des soucis, et elles deviennent elles-mêmes ainsi objet de souci, « le souci » ; elles gardent l’homme des soucis à peu près comme le loup berger des moutons les garde — du loup.

Pourtant, l’oiseau n’a pas ce souci. Est-il pauvre ? Non ; nous l’avons vu dans le discours précédent. Est-il donc riche ? Certes, s’il l’est, il ne saurait en avoir conscience ; s’il l’est, il l’ignore. Sinon, où a-t-il caché ses provisions ? Si tous les propriétaires et tous les paysans surveillaient chacun son grenier et disaient à l’oiseau : « Halte ! C’est mon grenier ! » où serait alors celui de l’oiseau ? Il n’a donc pas le souci de posséder de riches provisions, le souci de l’abondance, le souci de voir certains posséder plus, d’autres moins pu rien du tout.

Comment vit donc l’oiseau ? Dieu lui mesure chaque jour son exacte pitance : juste assez ; mais l’oiseau ne songe pas non plus qu’il a davantage et il ne s’avise pas de vouloir plus, en abondance. Dieu lui donne chaque jour sa pitance, juste assez ; mais l’oiseau ne désire aussi ni plus, ni moins que : juste assez. Il a dans son bec, si j’ose dire, la mesure avec laquelle Dieu lui fournit sa pitance ; il se sert de la mesure même de Dieu ; quand Dieu lui donne « assez », l’oiseau mesure et dit : « c’est assez ». Qu’il apaise sa soif de la goutte de rosée juste suffisante ou se désaltère à l’onde du plus grand lac, il prend exactement la même quantité ; il ne demande pas tout ce qu’il voit, ne convoite pas tout le lac où il se désaltère, ne songe pas à l’emporter pour être préservé de la soif le reste de sa vie ; et si à la moisson il vient au plus opulent gerbier, il ne sait pas ce qu’est l’abondance, il ignore ce savoir superflu ; si la forêt où il bâtit son nid et vit avec ses petits offre en surabondance tout ce dont il a besoin avec les siens et pour longtemps, il ignore ce qu’est l’abondance, et sa compagne et ses petits comme lui : mais lorsque, au sein de l’abondance, on ne sait ce qu’elle est, il est alors impossible qu’elle devienne un souci. Quand l’oiseau a mangé et bu, il ne dit jamais : où m’approvisionnerai-je la prochaine fois ? Il est ainsi dans la pauvreté sans la connaître ; mais il ne se demande jamais non plus : Et maintenant, que ferai-je du reste de tout le lac, de l’énorme provision de grain qui demeure ; quand il a pris les trois grains qui pour lui sont « assez », il ne possède pas l’abondance et n’en a pas le souci. Et quand s’éveille en lui la nostalgie d’autres cieux, il émigré, il quitte demeure et pays, tout ce qu’il possède, le nid bâti avec tant d’art et de soin, le site fortuné peut-être si heureusement choisi qu’il ne trouvera jamais le pareil. « Inutile de se mettre en souci », pense-t-il, et il s’envole vers les pays lointains. Car l’oiseau est un voyageur, même s’il n’émigre pas, et c’est pourquoi il ne veut rien savoir de l’abondance et du souci qu’elle apporte.

Il est donc dans la nature de l’oiseau d’ignorer l’abondance et le souci qui lui est propre. Le premier sac d’or, disent les marchands, est le plus difficile à gagner ; mais alors, le reste vient tout seul. Mais le premier sou qu’on amasse en songeant à la future abondance en est en quelque sorte les arrhres — et l’oiseau ne veut rien posséder, pas même un sou, en vue de l’abondance afin d’éviter le reste qui vient tout seul : le souci. Avec la plus scrupuleuse exactitude, chaque fois il prend exactement « assez » et rien de plus, pour éviter le plus lointain contact avec l’équivoque connaissance de l’abondance. Dans la pauvreté, l’oiseau n’en a pas le souci ; et il s’est prudemment mis à l’abri du souci de l’abondance.

Mais comment est-il le maître qui nous instruit ; en quoi son enseignement nous concerne-t-il ? Eh ! naturellement, il nous apprend le moyen le plus sûr d’éviter le souci de la richesse et de l’abondance, . qui est de ne pas amasser, en pensant que l’on est voyageur ; puis, il nous apprend, et c’est l’objet de ce discours, à rester ignorant de son abondance, en pensant que l’on est voyageur. Car, semblable à Socrate, le simple sage de l’antiquité, l’oiseau est maître en ignorance. Quand on a simplement reçu de la nature la beauté en partage, il est déjà difficile de l’ignorer (le lis et l’oiseau le peuvent) ; et quand on jouit de l’abondance, il l’est bien plus encore de n’en rien savoir ! Mais l’oiseau qui jouit de l’abondance et l’ignore est comme s’il ne la possédait pas.

Le chrétien n’a pas le souci de l’abondance. Est-il donc pauvre ; chaque chrétien l’est-il ? Certes, il y a des chrétiens pauvres ; nous ne parlons pas d’eux, mais bien du chrétien riche qui possède fortune et abondance, et nous disons qu’il n’en a pourtant pas le souci. Quand en effet on est dans l’abondance sans en avoir le souci — grâce à l’ignorance, ou bien on est un oiseau, ou bien, si l’on est homme, et pourtant comme l’oiseau, on est un chrétien.

Le chrétien riche a ainsi l’abondance, mais il en est ignorant ; il faut donc qu’il le soit devenu. Il n’est pas difficile d’être ignorant, mais le devenir et le rester quand on l’est devenu, voilà le difficile. Le chrétien diffère pour autant de l’oiseau qui est ignorant, tandis que le chrétien le devient ; l’oiseau commence et finit avec l’ignorance où finit le chrétien — et, au point de vue chrétien, il n’est non plus jamais question de savoir ce qu’un homme a été, mais ce qu’il est devenu ; comment il était, mais comment il est devenu ; quel a été le début, mais quelle a été la fin. Mais l’acquisition de cette ignorance est lente et difficile avant d’y demeurer sans retomber, captif, dans le piège du savoir. Le chrétien dans l’abondance est comme celui qui ne la possède pas ; il l’ignore, si d’ailleurs il est comme celui qui n’a pas. Mais, homme par sa nature, le chrétien n’est pas dans cette ignorance ; il l’acquiert comme chrétien et plus il devient chrétien, plus aussi, quand il a, il est comme celui qui n’a pas.

Qu’est-ce, en effet, qui peut retirer à l’homme la richesse et l’abondance ? La misère et la nécessité, ou encore, le Dieu qui a donné. Alors, l’ancien riche devient réellement pauvre. Mais nous ne parlons pas de cela et nous ne disons pas davantage que le riche peut distribuer toute sa fortune et toute son abondance, car il n’est plus alors qu’un ancien riche. Mais n’y a-t-il pas quelque chose qui peut retirer à l’homme richesse et abondance de telle sorte qu’il ne devient pas un ancien riche, et reste encore le riche ? Si. Quelle est cette puissance ? C’est la pensée et la puissance de la pensée. Peut-elle donc retirer au riche son abondance de quelque manière extérieure ? Non. Appliquée à l’abondance, la pensée peut retirer au riche l’idée de la possession, l’idée de cette richesse et de cette abondance comme siennes. Mais elle lui en laisse toute la possession extérieure ; nul autre ne les reçoit et ne peut dire que ce sont celles de ce riche. Ainsi opère la pensée ; y réussit-elle, le riche s’y prête-t-il, s’en remet-il entièrement avec son abondance au pouvoir de la pensée, alors, tout en ayant, il est comme celui qui n’a pas. Et c’est ce que fait le chrétien.

Vraiment, c’est une puissance rusée que celle de la pensée ! Nul voleur ne peut dérober, nul agresseur ne peut ravir, Dieu lui-même ne peut prendre comme elle, pas même quand il retire au riche la puissance de la pensée et de la raison ; et pourtant, nul voleur, nul brigand ne peuvent dépouiller le riche aussi totalement que la pensée quand elle dispose. Et comment cela ? Quand j’ignore de quoi je vivrai demain, alors, n’est-ce pas, je ne possède rien. Mais quand je pense que je peux mourir cette nuit, « cette nuit même », alors, si riche que je sois, je ne possède rien non plus. Pour que je sois riche, il faut que je possède quelque chose pour demain, etc., il faut que je sois assuré pour le lendemain, mais il faut encore que je sois sûr du lendemain. La richesse envolée, on ne peut plus me dire riche ; mais le lendemain supprimé, hélas ! on ne peut davantage m’appeler riche. Pour que je sois riche, il faut que je possède quelque chose, mais encore que j’existe. Et le riche chrétien ignore s’il vivra demain, ou il sait qu’il ne le sait pas. Tout homme, au fond, le sait ; mais le chrétien pense à « aujourd’hui même », et chaque jour qu’il ne le sait pas, il ignore s’il ne mourra peut-être pas « cette nuit même ».

Poursuivons. Ne possédant rien et ne pouvant rien perdre, je ne suis donc pas riche. Mais possédant des biens toujours périssables, suis-je donc riche ? Quand je n’ai rien dans ma main, je ne tiens rien non plus ; mais quand je tiens ce qui me glisse entre les doigts et se perd, que tiens-je alors ? Etre riche, c’est posséder ; mais posséder réellement ou essentiellement ce dont le propre est de se perdre, est chose aussi impossible que d’être assis tout en marchant : la pensée, du moins, ne peut voir là qu’une illusion. Si en effet la richesse a pour propriété essentielle de se perdre, aucun changement essentiel ne se produit en elle quand elle se perd ; elle reste essentiellement la même chose ; mais elle est alors aussi essentiellement la même chose quand je la détiens : elle est perdue ; car elle doit être essentiellement la même chose en tout temps. Perdue, elle est essentiellement la même chose ; possédée, elle est essentiellement la même chose, elle est perdue, c’est-à-dire qu’au fond elle se refuse à la possession et que celle-ci est une illusion. De tout bien illicite, la pensée de la justice peut à sa façon retirer l’idée de possession, et cela, bon gré mal gré ; mais de la richesse et de l’abondance même possédées de façon licite, la pensée de l’éternité retire l’idée de possession — bon gré, sans recourir à d’autre puissance qu’à celle de la pensée, et à condition que l’homme se soumette à cette puissance ou qu’il veuille son propre bien.

Vraiment, c’est une puissance rusée que celle de la pensée ; si les hommes n’étaient pas de tant de manières assurés, ou ne s’étaient pas assurés contre cette puissance, ils avoueraient qu’elle est rusée, mais vraie aussi, et qu’elle est ainsi rusée au service de la vérité. Le regard de l’oiseau de proie le plus perspicace découvre moins vite et moins sûrement sa victime que la pensée salutaire l’objet sur lequel elle va se jeter. Elle ne vise pas de façon fausse une dispute de mots, ce qu’il faut appeler richesse, bien-être, aisance, etc. ; elle vise l’idée de possession. Et le chrétien ne se dérobe pas en se voyant ainsi visé ; il contribue à recevoir aussi profonde que possible la blessure salutaire.

La pensée vise encore d’une autre manière l’idée de possession. Pour que je sois riche, je dois posséder quelque chose qui est donc à moi. Mais si je possédais quelque chose qui ne fût pas à moi ? On a ici une contradiction dont le débat ne peut se vider sur le plan des rapports inter-individuels. Si la chose n’est pas à moi, je ne la possède pas ; cependant, comme nul autre ne la possède, elle est, humainement parlant, à moi ; et si elle est à moi, c’est que je la possède. Mais il n’y a aucun sens à tout cela. Il faut donc, si l’on veut respecter le sens et la pensée, qu’il y ait un tiers partout présent lorsque, dans ces innombrables rapports inter-individuels, il est question du « mien », un tiers qui puisse dire : « C’est à moi ». Il en est ici comme de l’écho ; chaque fois que l’homme dit : « C’est à moi », l’écho répète : « A moi ». « C’est à moi », dis-tu ; « c’est à moi », dit ce tiers ; « tout est à moi », dit Celui qui est tout. A vrai dire, tout le monde sait bien qu’en définitive nul ne possède rien, sinon ce qui lui est donné ; au fond, chacun le sait. Mais le riche chrétien pense qu’il le sait ; chaque jour il se rend compte qu’il le sait et reconnaît sa responsabilité, s’il ne le sait pas, cela fait partie de sa comptabilité sur le tien et le mien. II pense qu’il ne possède rien, sinon ce qui lui est donné, et non pour le garder, mais à titre d’emprunt ou de dépôt. Au fond, chacun sait qu’en définitive nul ne peut garder la richesse qu’il détient ; mais le chrétien riche pense qu’il ne l’a pas reçue pour la garder, mais comme un bien en dépôt. Il l’administre ainsi au mieux pour le compte du propriétaire, tremblant à la pensée de quelque faux concernant le tien et le mien. Mais le propriétaire est Dieu. Et Dieu n’est pas un homme d’argent qui désire voir sa fortune s’accroître par d’habiles transactions ; il désire la voir gérée d’une tout autre façon capable de le satisfaire. Le chrétien riche, intendant de cette fortune, le comprend parfaitement, et c’est pourquoi il ne peut saisir que les exégètes se soient donné tant de mal pour expliquer la parabole de l’économe infidèle. Car, dit-il, si l’on admet qu’il s’agit de la propriété légale de cet économe, Dieu n’a rien à redire à ce qu’il écrive de fausses reconnaissances de dettes les réduisant de moitié ; en d’autres termes, Dieu n’a rien à redire à ce que tu fasses à tes débiteurs remise de la moitié de leur dette ; tu peux fort bien la leur remettre tout entière, te faisant ainsi des amis qui pourront t’accueilîir là-haut. L’économe était infidèle parce qu’il agissait ainsi avec le bien d’autrui. D’où sa prudence, louée par les enfants du. siècle qui s’entendent aux choses de ce monde. S’il n’avait pas été l’économe, mais le maître, et s’il avait alors fait de son bien ce que l’économe fit de celui du maître, il aurait agi avec noblesse et magnanimité, en chrétien — et dans ce cas, non seulement les enfants du siècle n’auraient pas trouvé sa conduite prudente, ils l’auraient trouvée sotte et bornée et se seraient moqués de lui. La parabole veut proprement nous apprendre qu’ici-bas, une noble conduite passe pour sottise, et une mauvaise, pour sagesse. Car remettre la dette, c’est voler à sa propre poche, et quelle sottise ! Mais voler adroitement à la poche d’un autre, quelle habileté ! La parabole loue cependant la noble conduite de l’économe... mais quand il s’agit de son propre bien. Pourtant, que dis-je ? « Son propre bien » ? Le chrétien riche comprend justement que la richesse, au sens le plus élevé du mot, n’est pas son propre bien. En sommes-nous donc au même point ? Que non pas ; car le propriétaire est Dieu et il veut que la fortune soit ainsi gérée. Tant s’en faut que le chrétien riche dise de la richesse terrestre qu’elle est « à lui » qu’il déclare au contraire qu’elle est la propriété de Dieu ; et, suivant le désir du propriétaire, elle doit autant que possible être administrée avec l’indifférence de celui-ci pour l’argent et ce qu’il représente ; elle doit être administrée en la dépensant en temps et lieu voulus.

Mais si lés biens terrestres doivent être administrés ainsi, ils le sont de la meilleure façon par un voyageur ; aussi l’économe, dès qu’il eut tenu la conduite la plus avisée, s’avisa-t-il non moins prudemment de plier bagage. Et si nous n’avons pas à l’imiter, son exemple doit nous instruire. Et tout chrétien est, comme l’oiseau, un voyageur ; et de même le chrétien riche. Il est comme voyageur un chrétien ; et comme chrétien, un voyageur qui sait exactement ce qu’il doit prendre et laisser, ce qui est à lui ou non. Dans la vie courante, on détient parfois des objets empruntés ; quand on envisage un voyage, on trie minutieusement le bien d’autrui du sien propre. Et le chrétien riche, toujours voyageur, pense et parle ainsi de sa fortune terrestre ; quand il a tant d’autres choses à penser, il ne veut pas qu’on lui rappelle juste au dernier moment ce dont il ne doit pas se charger, ce qui n’est pas à lui. Peut-être comprends-tu difficilement sa conduite ? Mais il sait ce qu’il fait et se comprend ; peut-être lui aussi a-t-il un jour trouvé cela difficile ; mais maintenant, il le comprend. La femme et les enfants du chrétien riche trouvent peut-être aussi parfois difficile de le comprendre ; ils voudraient bien lui imposer un savoir de sa richesse, lui faire croire qu’il possède l’abondance ; mais il dit alors d’un ton de réprimande : « • Je ne veux rien savoir dé ces choses, je ne veux pas vous en entendre parler, et surtout maintenant, au dernier moment ! » Et nul encore, hélas ! sinon un chrétien, ne peut le comprendre, puisqu’il n’est pas malade et ne doit pas partir demain, au dire de l’agent des passeports. Tellement il est ignorant de sa richesse terrestre, comme il l’est devenu et le devient en s’instruisant de tout autre chose (car on devient ainsi ignorant de ce que l’on savait), en apprenant qu’il peut mourir cette nuit même, que toute richesse terrestre ne saurait essentiellement être possédée, qu’elle est un bien en dépôt et qu’il est lui-même un voyageur ; tellement le chrétien riche est ignorant de sa richesse terrestre et ressemble à un distrait.

Si donc un chrétien riche est de la sorte ignorant de l’abondance qu’il possède, il est impossible qu’il en ait le souci. Et il ne l’a pas non plus ; il est dans l’abondance sans en avoir le souci ; il n’a pas la préoccupation de ce que, d’ordinaire, selon une sage parole, l’on amasse, possède, perd et abandonne dans l’inquiétude — et pourtant, il a l’abondance. Il n’a aucun souci en l’amassant, car il ne se soucie pas de l’amasser ; aucun souci en la gardant, car il est assez facile de garder ce que l’on n’a pas, et il est comme celui qui n’a pas ; aucun souci quand il la perd, c’est-à-dire perd ce qu’il n’a pas, car il est comme celui qui n’a pas ; aucun souci de voir les autres posséder davantage, car il est comme celui qui ne possède rien ; aucun souci enfin de ce qu’il laissera aux siens. Il n’a ainsi aucun souci de son abondance ; par contre, chaque fois qu’il en emploie une partie à un bon usage, il a la surprise de trouver quelque chose ; en effet, comme, tout en ayant, il est comme celui qui n’a pas, il trouve ce qu’il n’a pas.

Ainsi, au fond, le chrétien riche n’est-il pas exactement aussi pauvre que le chrétien pauvre ? Oui, certes, mais il est riche comme chrétien. Exactement comme le chrétien pauvre est ignorant de sa pauvreté terrestre, le chrétien riche l’est aussi de sa richesse terrestre dont il ne parle pas plus que l’autre de sa pauvreté matérielle ; l’un et l’autre parlent d’une seule et même chose, de la richesse céleste, d’être devant Dieu comme celui qui demande le pain quotidien et en rend grâces, et comme celui qui est l’intendant de Dieu.

C’est ainsi, et ainsi seulement que le chrétien riche a joie de sa richesse terrestre. Mais il est remarquable de voir que l’on parvient bien plus vite et bien moins difficilement à la joie en partant de la pauvreté que de la richesse terrestre, et sans qu’on puisse pourtant nous accuser d’avoir soulevé pour celle-ci d’inutiles complications. Comme chrétien, le chrétien riche a joie de sa richesse terrestre. Il croit en un Père céleste qui la lui donne ; cependant, le donateur est pour lui infiniment plus que le don ; il ne recherche donc pas le don, mais celui qui le dispense ; il ne reçoit pas le don sans plus, il le reçoit de la main du dispensateur. Il croit comme chaque chrétien, mais cette foi lui est surtout nécessaire dans sa fortune, que la richesse du chrétien est au ciel ; aussi son cœur aspire-t-il où doit être son trésor. Il pense toujours que Celui qui possédait toute la richesse du monde y a renoncé pour vivre dans la pauvreté, qu une vie de sainteté s’exerce ainsi dans la pauvreté et donc, dans l’ignorance de la richesse que l’on possède. C’est pourquoi le chrétien riche peut avoir1 de la joie de sa fortune chaque fois qu’il a l’occasion d’en faire un bon usage, de rendre service à autrui tout en servant Dieu. Il doit être difficile de faire deux choses à la fois ; mais il serait certes malaisé de trouver une double occupation simultanée plus remplie de félicité que de rendre service à quelqu’un tout en servant Dieu ! Il doit être difficile de se rappeler deux choses à la fois, et assez difficile pour beaucoup de se rappeler le mot : « N’oubliez pas la bienfaisance et la libéralité » (Héb. 13, 16) ; mais le chrétien riche se rappelle encore en même temps : « N’oublie pas Dieu, quand tu exerces la bienfaisance et la libéralité. » Et il a double joie de faire le bien, car il pense en même temps à Dieu. Il croit (et cela semble surtout concerner celui qui reçoit, mais, au point de vue chrétien, à un égal degré celui qui donne), que « toute joie excellente et tout don parfait viennent d’en haut » (Jacques, 1, 17), de sorte que, pour être excellent et parfait, le don qu’il distribue doit être donné par Dieu par son entremise. Il a joie de sa richesse, occasion pour lui d’apprendre à connaître Dieu, le bienfaiteur véritable et caché, le confident du riche chrétien utilisé en ces missions bénies ; il a joie de sa richesse terrestre, joie d’aider les autres à rendre grâces à Dieu et à le louer, alors que, de son côté, il se fait des amis qui, s’ils ne peuvent lui rendre le bienfait (et ce serait presque pratiquer l’usure), peuvent en revanche le recevoir là-haut.

Ainsi, le chrétien riche est dans l’abondance sans en avoir le souci qu il ignore comme l’oiseau ; par suite, il est pauvre comme le chrétien pauvre, et riche comme chrétien, et il a enfin joie de sa richesse terrestre. Il a sur l’oiseau l’avantage d’être riche comme chrétien et, par là encore, l’avantage d’avoir joie de sa richesse terrestre ; il n’est pas purement et simplement insouciant comme l’oiseau.,.

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? — Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Car le riche païen a ce souci.

Il s’en faut du tout au tout qu’il soit ignorant de sa richesse et de son abondance. Car celui qui les possède ne peut en devenir ignorant qu en apprenant autre chose ; mais le païen riche ne sait ni ne veut rien savoir d’autre. Certes, il est difficile pour un homme dans la richesse et l’abondance de devenir ignorant de ce qui, jour après jour, à maintes reprises et de tant de manières, mais toujours plein de séduction, s impose à lui. Mais la chose est possible quand on prend une connaissance chrétienne de Dieu. Car ce savoir occupe entièrement l’âme et la pensée du chrétien ; il efface dé sa mémoire tout le reste, il captive son cœur pour toujours, de sorte qu’il devient complètement ignorant du reste. Par contre, le païen riche ne songe qu’à la richesse, unique objet de ses pensées ; et pourtant, il est tout autre chose qu’un penseur. Non seulement il est sans Dieu dans le monde, mais la richesse est encore son Dieu qui accapare chacune de ses pensées. Pour lui, une seule chose est nécessaire : la richesse, de sorte qu’il n’a même pas besoin de Dieu. Mais là où est le trésor, là aussi est le cœur, et le cœur du païen riche s’attache à la richesse, à la terre ; il n’est pas un voyageur, mais un serf attaché à la glèbe. Si le riche chrétien qui possède la fortune est comme celui qui n’a pas, le riche païen est comme celui qui n’a rien autre chose — rien d’autre à penser, rien d’autre dont se réjouir, rien d’autre dont se soucier, rien d’autre dont parler. Il est capable de faire abstraction de tout le reste, de tout ce qui est noble et sublime, aimable et sacré, mais il lui est devenu impossible de jamais pouvoir se détacher de sa richesse.

Oui, le riche païen connaît sa richesse et son abondance dont le savoir accru augmente son souci ; il sait ce qui cause le souci et comme il ne connaît pas autre chose, il n’a que du souci. On le voit à sa personne quand on l’observe, lui, ce blême thésauriseur qui amasse sans cesse, le souci en personne ; lui, le goinfre insatiable affairé dans l’abondance et disant aussi : que mangerai-je, que boirai-je ; comment trouver pour demain (car, pour aujourd’hui, cela va encore) le mets alléchant qui me flatte ; lui, cet avare rongé d’insomnie et que l’argent, plus cruel que le plus cruel bourreau, a privé de sommeil plus que le plus abominable criminel ; lui, cette âme mercenaire dont le regard torve ne se détourne jamais de son argent que pour voir avec jalousie qu’un autre possède davantage ; et lui enfin, ce lésineur desséché qui, chose inouïe, se laisse mourir de faim à cause de l’argent. Observe-les et prête l’oreille à leurs propos : au fond, ils disent tous, et c’est leur unique sujet de conversation : que mangerons-nous, que boirons-nous ? Car plus ils obtiennent abondance et richesse, plus ils en acquièrent le souci ; et ce savoir, qui est le souci, ne rassasie pas la faim et n’apaise pas la soif ; il ne fait que les exciter.

En vérité, ceux qui recherchent la richesse tombent en nombre de tentations et de pièges qui corrompent l’homme ; et quel est le souci de la richesse, sinon de vouloir être riche, de le rester en toute assurance, de l’être toujours plus ? C’est une illusion de croire que ce souci, quand il n’est pas guéri par Dieu (et la guérison peut alors commencer soit que l’on possède un peu moins ou un peu plus) trouverait une condition dont il se contenterait ; de même que jamais oiseau n’a pris plus que sa suffisance, de même aussi jamais riche païen n’a reçu assez. Non, aucune faim n’est aussi insatiable que l’appétit contre nature de l’abondance ; aucun savoir n’est plus impossible à assouvir que le savoir corrompu de l’abondance et de la richesse.

Et quelle est alors la tentation qui résume toutes les autres ? Elle consiste, quand on abolit Dieu, à cesser d’être homme ; au lieu d’être plus pur que l’oiseau innocent, à être abandonné de Dieu, à se ravaler au niveau de la bête et à tomber plus bas encore ; elle consiste, pour l’âme d’esclave plus pauvre que celle du païen le plus pauvre, à subir le plus triste des esclavages, celui de la démence où, dans l’abondance, on est esclave de la nourriture et de la boisson et, dans la richesse, de l’argent, en malédiction pour soi-même, en nausée pour la nature, en infection pour le genre humain.

Revenons pour terminer à l’oiseau qui doit paraître dans ce discours comme dans l’Evangile. S’il est riche, il l’ignore ; le riche chrétien a acquis cette ignorance : il est riche, pauvre, riche ; le riche païen est pauvre, pauvre, pauvre. L’oiseau se tait et c’est naturel ; il ne parle pas de ce qu’il ignore ; le riche chrétien ne parle pas de sa richesse terrestre, mais simplement de la richesse ; le riche païen ne parle que de son Mammon. Comparé à l’oiseau ignorant, le riche chrétien est un sage dans l’ignorance ; mais le païen est un insensé très versé dans le savoir qui est folie. Par rapport au chrétien, l’oiseau ignorant est un petit sot et, par rapport au païen, il est une sorte de sage. Dans son innocente ignorance, l’oiseau ne sait rien ; dans son savoir coupable, le riche païen n’est instruit que de ce qui souille. L’oiseau ignorant est comme un somnambule ; sous l’empire du sommeil, il ne voit rien ; le riche chrétien devenu ignorant de sa fortune terrestre est capable, comme en un jeu, de ne rien voir, car l’éternité l’aveugle ; il ne peut voir à la lumière du jour terrestre ; le riche païen ne voit que dans les ténèbres, confusément ; il ne peut pas voir à la lumière de l’éternité. L’oiseau est le voyageur léger et fugitif ; le riche chrétien devenu ignorant est parti pour toujours et bien loin ; le riche païen s’attache pesamment au sol, comme la pierre, alourdi encore par la contamination. Pour le riche il n’est qu’un moyen de devenir riche : c’est de devenir ignorant de sa richesse, de devenir pauvre ; la voie que suit l’oiseau est la plus courte, celle que suit le chrétien est plus remplie de félicité. Suivant la doctrine chrétienne, il n’y a qu’un seul riche : le chrétien ; tout autre est pauvre, qu’il soit d’ailleurs pauvre ou riche. Un homme est en excellente santé quand il ne remarque ou ne sait en rien qu’il a un corps ; le riche est en bonne santé quand, frais et dispos comme l’oiseau, il ne sait rien de sa richesse terrestre ; mais quand il en est instruit et ne sait rien d’autre, il est alors perdu. Quand le riche chrétien est devenu complètement ignorant de sa richesse terrestre, il a gagné plus que l’oiseau qui prend son essor vers le ciel, car il a gagné le ciel ; quand le riche païen s’est uniquement instruit de sa richesse, il a perdu ce que nul oiseau ne perd quand il tombe à terre, car il a perdu le ciel !


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