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Discours chrétiens

Kierkegaard : Les Soucis des Païens - Le Souci de l’Abondance

Trad. P.-H. Tisseau

mardi 9 décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Extrait de « Discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
chrétiens », par Søren Kierkegaard. Trad. P.-H. Tisseau. Delachaux & Niestlé, 1952.

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Ne Vous mettez donc point en souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? — Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent.

L’oiseau n’a pas ce souci. L’abondance richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
est-elle donc un souci ? Peut-être est-ce une simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
façon de parler, piquante et badine, que de mettre la pauvreté pauvreté
ptocheia
pauvre
pauvres
et l’abondance, si différentes, sur un pied d’égalité comme le fait l’Evangile, quand, hélas ! l’abondance semble bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
plutôt la surabondance de soucis. L’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
croit que la richesse et l’abondance devraient l’en délivrer : l’affranchiraient-elles aussi du souci de la richesse ? Car elles viennent hypocritement revêtues de peaux de brebis sous prétexte de préserver des soucis, et elles deviennent elles-mêmes ainsi objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de souci, « le souci » ; elles gardent l’homme des soucis à peu près comme le loup berger des moutons les garde — du loup.

Pourtant, l’oiseau n’a pas ce souci. Est-il pauvre ? Non ; nous l’avons vu dans le discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
précédent. Est-il donc riche ? Certes, s’il l’est, il ne saurait en avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
 ; s’il l’est, il l’ignore. Sinon, où a-t-il caché ses provisions ? Si tous les propriétaires et tous les paysans surveillaient chacun son grenier et disaient à l’oiseau : « Halte ! C’est mon grenier ! » où serait alors celui de l’oiseau ? Il n’a donc pas le souci de posséder de riches provisions, le souci de l’abondance, le souci de voir certains posséder plus, d’autres moins pu rien du tout.

Comment vit donc l’oiseau ? Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
lui mesure chaque jour son exacte pitance : juste assez ; mais l’oiseau ne songe sonho
rêve
dream
Morphée
songe
pas non plus qu’il a davantage et il ne s’avise pas de vouloir plus, en abondance. Dieu lui donne chaque jour sa pitance, juste assez ; mais l’oiseau ne désire aussi ni plus, ni moins que : juste assez. Il a dans son bec, si j’ose dire, la mesure avec laquelle Dieu lui fournit sa pitance ; il se sert de la mesure même de Dieu ; quand Dieu lui donne « assez », l’oiseau mesure et dit : « c’est assez ». Qu’il apaise sa soif de la goutte de rosée juste suffisante ou se désaltère à l’onde du plus grand lac, il prend exactement la même quantité ; il ne demande pas tout ce qu’il voit, ne convoite pas tout le lac où il se désaltère, ne songe pas à l’emporter pour être préservé de la soif le reste de sa vie Leben
vie
vida
life
zoe
 ; et si à la moisson il vient au plus opulent gerbier, il ne sait pas ce qu’est l’abondance, il ignore ce savoir Wissen
saber
savoir
superflu ; si la forêt où il bâtit son nid et vit avec ses petits offre en surabondance tout ce dont il a besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
avec les siens et pour longtemps, il ignore ce qu’est l’abondance, et sa compagne et ses petits comme lui : mais lorsque, au sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
de l’abondance, on ne sait ce qu’elle est, il est alors impossible qu’elle devienne un souci. Quand l’oiseau a mangé et bu BU
Brhadaranyaka Upanishad
The Thirteen Principal Upanishads, ed. R. E. Hume, 2nd ed., London, 1931.
, il ne dit jamais : où m’approvisionnerai-je la prochaine fois ? Il est ainsi dans la pauvreté sans la connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
 ; mais il ne se demande jamais non plus : Et maintenant, que ferai-je du reste de tout le lac, de l’énorme provision de grain qui demeure ; quand il a pris les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
grains qui pour lui sont « assez », il ne possède pas l’abondance et n’en a pas le souci. Et quand s’éveille en lui la nostalgie d’autres cieux ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
, il émigré, il quitte demeure et pays, tout ce qu’il possède, le nid bâti avec tant d’art Kunst
arte
art
et de soin, le site fortuné peut-être si heureusement choisi qu’il ne trouvera jamais le pareil. « Inutile de se mettre en souci », pense-t-il, et il s’envole vers les pays lointains. Car l’oiseau est un voyageur, même s’il n’émigre pas, et c’est pourquoi il ne veut rien savoir de l’abondance et du souci qu’elle apporte.

Il est donc dans la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
de l’oiseau d’ignorer l’abondance et le souci qui lui est propre. Le premier sac d’or, disent les marchands, est le plus difficile à gagner ; mais alors, le reste vient tout seul. Mais le premier sou qu’on amasse en songeant à la future abondance en est en quelque sorte les arrhres — et l’oiseau ne veut rien posséder, pas même un sou, en vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de l’abondance afin d’éviter le reste qui vient tout seul : le souci. Avec la plus scrupuleuse exactitude, chaque fois il prend exactement « assez » et rien de plus, pour éviter le plus lointain contact avec l’équivoque connaissance de l’abondance. Dans la pauvreté, l’oiseau n’en a pas le souci ; et il s’est prudemment mis à l’abri du souci de l’abondance.

Mais comment est-il le maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
qui nous instruit ; en quoi son enseignement nous concerne-t-il ? Eh ! naturellement, il nous apprend le moyen le plus sûr d’éviter le souci de la richesse et de l’abondance, . qui est de ne pas amasser, en pensant que l’on est voyageur ; puis, il nous apprend, et c’est l’objet de ce discours, à rester ignorant de son abondance, en pensant que l’on est voyageur. Car, semblable à Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
, le simple sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
de l’antiquité, l’oiseau est maître en ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
. Quand on a simplement reçu de la nature la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
en partage, il est déjà difficile de l’ignorer (le lis et l’oiseau le peuvent) ; et quand on jouit de l’abondance, il l’est bien plus encore de n’en rien savoir ! Mais l’oiseau qui jouit de l’abondance et l’ignore est comme s’il ne la possédait pas.

Le chrétien n’a pas le souci de l’abondance. Est-il donc pauvre ; chaque chrétien l’est-il ? Certes, il y a des chrétiens pauvres ; nous ne parlons pas d’eux, mais bien du chrétien riche qui possède fortune et abondance, et nous disons qu’il n’en a pourtant pas le souci. Quand en effet on est dans l’abondance sans en avoir le souci — grâce à l’ignorance, ou bien on est un oiseau, ou bien, si l’on est homme, et pourtant comme l’oiseau, on est un chrétien.

Le chrétien riche a ainsi l’abondance, mais il en est ignorant ; il faut donc qu’il le soit devenu. Il n’est pas difficile d’être ignorant, mais le devenir et le rester quand on l’est devenu, voilà le difficile. Le chrétien diffère pour autant de l’oiseau qui est ignorant, tandis que le chrétien le devient ; l’oiseau commence et finit avec l’ignorance où finit le chrétien — et, au point de vue chrétien, il n’est non plus jamais question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
de savoir ce qu’un homme a été, mais ce qu’il est devenu ; comment il était, mais comment il est devenu ; quel a été le début, mais quelle a été la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
. Mais l’acquisition de cette ignorance est lente et difficile avant d’y demeurer sans retomber, captif, dans le piège du savoir. Le chrétien dans l’abondance est comme celui qui ne la possède pas ; il l’ignore, si d’ailleurs il est comme celui qui n’a pas. Mais, homme par sa nature, le chrétien n’est pas dans cette ignorance ; il l’acquiert comme chrétien et plus il devient chrétien, plus aussi, quand il a, il est comme celui qui n’a pas.

Qu’est-ce, en effet, qui peut retirer à l’homme la richesse et l’abondance ? La misère et la nécessité, ou encore, le Dieu qui a donné. Alors, l’ancien riche devient réellement pauvre. Mais nous ne parlons pas de cela et nous ne disons pas davantage que le riche peut distribuer toute sa fortune et toute son abondance, car il n’est plus alors qu’un ancien riche. Mais n’y a-t-il pas quelque chose qui peut retirer à l’homme richesse et abondance de telle sorte qu’il ne devient pas un ancien riche, et reste encore le riche ? Si. Quelle est cette puissance acte
puissance
energeia
dynamis
 ? C’est la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
et la puissance de la pensée. Peut-elle donc retirer au riche son abondance de quelque manière extérieure ? Non. Appliquée à l’abondance, la pensée peut retirer au riche l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de la possession, l’idée de cette richesse et de cette abondance comme siennes. Mais elle lui en laisse toute la possession extérieure ; nul autre ne les reçoit et ne peut dire que ce sont celles de ce riche. Ainsi opère la pensée ; y réussit-elle, le riche s’y prête-t-il, s’en remet-il entièrement avec son abondance au pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de la pensée, alors, tout en ayant, il est comme celui qui n’a pas. Et c’est ce que fait le chrétien.

Vraiment, c’est une puissance rusée que celle de la pensée ! Nul voleur ne peut dérober, nul agresseur ne peut ravir, Dieu lui-même ne peut prendre comme elle, pas même quand il retire au riche la puissance de la pensée et de la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
 ; et pourtant, nul voleur, nul brigand ne peuvent dépouiller le riche aussi totalement que la pensée quand elle dispose. Et comment cela ? Quand j’ignore de quoi je vivrai demain, alors, n’est-ce pas, je ne possède rien. Mais quand je pense que je peux mourir Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
cette nuit tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
, « cette nuit même », alors, si riche que je sois, je ne possède rien non plus. Pour que je sois riche, il faut que je possède quelque chose pour demain, etc., il faut que je sois assuré pour le lendemain, mais il faut encore que je sois sûr du lendemain. La richesse envolée, on ne peut plus me dire riche ; mais le lendemain supprimé, hélas ! on ne peut davantage m’appeler riche. Pour que je sois riche, il faut que je possède quelque chose, mais encore que j’existe. Et le riche chrétien ignore s’il vivra demain, ou il sait qu’il ne le sait pas. Tout homme, au fond, le sait ; mais le chrétien pense à « aujourd’hui même », et chaque jour qu’il ne le sait pas, il ignore s’il ne mourra peut-être pas « cette nuit même ».

Poursuivons. Ne possédant rien et ne pouvant rien perdre, je ne suis donc pas riche. Mais possédant des biens toujours périssables, suis-je donc riche ? Quand je n’ai rien dans ma main, je ne tiens rien non plus ; mais quand je tiens ce qui me glisse entre les doigts et se perd, que tiens-je alors ? Etre riche, c’est posséder ; mais posséder réellement ou essentiellement ce dont le propre est de se perdre, est chose aussi impossible que d’être assis tout en marchant : la pensée, du moins, ne peut voir là qu’une illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
. Si en effet la richesse a pour propriété essentielle de se perdre, aucun changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
essentiel ne se produit en elle quand elle se perd ; elle reste essentiellement la même chose ; mais elle est alors aussi essentiellement la même chose quand je la détiens : elle est perdue ; car elle doit être essentiellement la même chose en tout temps. Perdue, elle est essentiellement la même chose ; possédée, elle est essentiellement la même chose, elle est perdue, c’est-à-dire qu’au fond elle se refuse à la possession et que celle-ci est une illusion. De tout bien illicite, la pensée de la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
peut à sa façon retirer l’idée de possession, et cela, bon gré mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
gré ; mais de la richesse et de l’abondance même possédées de façon licite, la pensée de l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
retire l’idée de possession — bon gré, sans recourir à d’autre puissance qu’à celle de la pensée, et à condition que l’homme se soumette à cette puissance ou qu’il veuille son propre bien.

Vraiment, c’est une puissance rusée que celle de la pensée ; si les hommes n’étaient pas de tant de manières assurés, ou ne s’étaient pas assurés contre cette puissance, ils avoueraient qu’elle est rusée, mais vraie aussi, et qu’elle est ainsi rusée au service de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
. Le regard de l’oiseau de proie le plus perspicace découvre moins vite et moins sûrement sa victime que la pensée salutaire l’objet sur lequel elle va se jeter. Elle ne vise pas de façon fausse une dispute de mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
, ce qu’il faut appeler richesse, bien-être, aisance, etc. ; elle vise l’idée de possession. Et le chrétien ne se dérobe pas en se voyant ainsi visé ; il contribue à recevoir aussi profonde que possible la blessure salutaire.

La pensée vise encore d’une autre manière l’idée de possession. Pour que je sois riche, je dois dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
posséder quelque chose qui est donc à moi. Mais si je possédais quelque chose qui ne fût pas à moi ? On a ici une contradiction dont le débat ne peut se vider sur le plan des rapports inter-individuels. Si la chose n’est pas à moi, je ne la possède pas ; cependant, comme nul autre ne la possède, elle est, humainement parlant, à moi ; et si elle est à moi, c’est que je la possède. Mais il n’y a aucun sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
à tout cela. Il faut donc, si l’on veut respecter le sens et la pensée, qu’il y ait un tiers partout présent lorsque, dans ces innombrables rapports inter-individuels, il est question du « mien », un tiers qui puisse dire : « C’est à moi ». Il en est ici comme de l’écho ; chaque fois que l’homme dit : « C’est à moi », l’écho répète : « A moi ». « C’est à moi », dis-tu ; « c’est à moi », dit ce tiers ; « tout est à moi », dit Celui qui est tout. A vrai dire, tout le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
sait bien qu’en définitive nul ne possède rien, sinon ce qui lui est donné ; au fond, chacun le sait. Mais le riche chrétien pense qu’il le sait ; chaque jour il se rend compte qu’il le sait et reconnaît sa responsabilité Überantwortung 
remis à
responsabilidade
being delivered over
entrega a sí mismo
responsability
responsabilité
, s’il ne le sait pas, cela fait partie de sa comptabilité sur le tien et le mien ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
. II pense qu’il ne possède rien, sinon ce qui lui est donné, et non pour le garder, mais à titre d’emprunt ou de dépôt. Au fond, chacun sait qu’en définitive nul ne peut garder la richesse qu’il détient ; mais le chrétien riche pense qu’il ne l’a pas reçue pour la garder, mais comme un bien en dépôt. Il l’administre ainsi au mieux pour le compte du propriétaire, tremblant à la pensée de quelque faux concernant le tien et le mien. Mais le propriétaire est Dieu. Et Dieu n’est pas un homme d’argent qui désire voir sa fortune s’accroître par d’habiles transactions ; il désire la voir gérée d’une tout autre façon capable de le satisfaire. Le chrétien riche, intendant de cette fortune, le comprend parfaitement, et c’est pourquoi il ne peut saisir que les exégètes se soient donné tant de mal pour expliquer la parabole de l’économe infidèle. Car, dit-il, si l’on admet qu’il s’agit de la propriété légale de cet économe, Dieu n’a rien à redire à ce qu’il écrive de fausses reconnaissances de dettes les réduisant de moitié ; en d’autres termes, Dieu n’a rien à redire à ce que tu fasses à tes débiteurs remise de la moitié de leur dette Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
 ; tu peux fort bien la leur remettre tout entière, te faisant ainsi des amis qui pourront t’accueilîir là-haut. L’économe était infidèle parce qu’il agissait ainsi avec le bien d’autrui. D’où sa prudence phronesis
prudence
prudência
sabedoria prática
circunvisão
φρόνησις
, louée par les enfants du. siècle qui s’entendent aux choses de ce monde. S’il n’avait pas été l’économe, mais le maître, et s’il avait alors fait de son bien ce que l’économe fit de celui du maître, il aurait agi avec noblesse et magnanimité, en chrétien — et dans ce cas, non seulement les enfants du siècle n’auraient pas trouvé sa conduite prudente, ils l’auraient trouvée sotte et bornée et se seraient moqués de lui. La parabole veut proprement nous apprendre qu’ici-bas, une noble conduite passe pour sottise, et une mauvaise, pour sagesse. Car remettre la dette, c’est voler à sa propre poche, et quelle sottise ! Mais voler adroitement à la poche d’un autre, quelle habileté ! La parabole loue cependant la noble conduite de l’économe... mais quand il s’agit de son propre bien. Pourtant, que dis-je ? « Son propre bien » ? Le chrétien riche comprend justement que la richesse, au sens le plus élevé du mot, n’est pas son propre bien. En sommes-nous donc au même point ? Que non pas ; car le propriétaire est Dieu et il veut que la fortune soit ainsi gérée. Tant s’en faut que le chrétien riche dise de la richesse terrestre qu’elle est « à lui » qu’il déclare au contraire qu’elle est la propriété de Dieu ; et, suivant le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
du propriétaire, elle doit autant que possible être administrée avec l’indifférence de celui-ci pour l’argent et ce qu’il représente ; elle doit être administrée en la dépensant en temps et lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
voulus.

Mais si lés biens terrestres doivent être administrés ainsi, ils le sont de la meilleure façon par un voyageur ; aussi l’économe, dès qu’il eut tenu la conduite la plus avisée, s’avisa-t-il non moins prudemment de plier bagage. Et si nous n’avons pas à l’imiter, son exemple doit nous instruire. Et tout chrétien est, comme l’oiseau, un voyageur ; et de même le chrétien riche. Il est comme voyageur un chrétien ; et comme chrétien, un voyageur qui sait exactement ce qu’il doit prendre et laisser, ce qui est à lui ou non. Dans la vie courante, on détient parfois des objets empruntés ; quand on envisage un voyage, on trie minutieusement le bien d’autrui du sien propre. Et le chrétien riche, toujours voyageur, pense et parle ainsi de sa fortune terrestre ; quand il a tant d’autres choses à penser, il ne veut pas qu’on lui rappelle juste au dernier moment ce dont il ne doit pas se charger, ce qui n’est pas à lui. Peut-être comprends-tu difficilement sa conduite ? Mais il sait ce qu’il fait et se comprend ; peut-être lui aussi a-t-il un jour trouvé cela difficile ; mais maintenant, il le comprend. La femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
et les enfants du chrétien riche trouvent peut-être aussi parfois difficile de le comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
 ; ils voudraient bien lui imposer un savoir de sa richesse, lui faire croire croyance
croire
crença
crer
belief
believe
qu’il possède l’abondance ; mais il dit alors d’un ton de réprimande : « • Je ne veux rien savoir dé ces choses, je ne veux pas vous en entendre parler, et surtout maintenant, au dernier moment ! » Et nul encore, hélas ! sinon un chrétien, ne peut le comprendre, puisqu’il n’est pas malade et ne doit pas partir demain, au dire de l’agent des passeports. Tellement il est ignorant de sa richesse terrestre, comme il l’est devenu et le devient en s’instruisant de tout autre chose (car on devient ainsi ignorant de ce que l’on savait), en apprenant qu’il peut mourir cette nuit même, que toute richesse terrestre ne saurait essentiellement être possédée, qu’elle est un bien en dépôt et qu’il est lui-même un voyageur ; tellement le chrétien riche est ignorant de sa richesse terrestre et ressemble à un distrait.

Si donc un chrétien riche est de la sorte ignorant de l’abondance qu’il possède, il est impossible qu’il en ait le souci. Et il ne l’a pas non plus ; il est dans l’abondance sans en avoir le souci ; il n’a pas la préoccupation de ce que, d’ordinaire, selon une sage parole, l’on amasse, possède, perd et abandonne dans l’inquiétude — et pourtant, il a l’abondance. Il n’a aucun souci en l’amassant, car il ne se soucie pas de l’amasser ; aucun souci en la gardant, car il est assez facile de garder ce que l’on n’a pas, et il est comme celui qui n’a pas ; aucun souci quand il la perd, c’est-à-dire perd ce qu’il n’a pas, car il est comme celui qui n’a pas ; aucun souci de voir les autres posséder davantage, car il est comme celui qui ne possède rien ; aucun souci enfin de ce qu’il laissera aux siens. Il n’a ainsi aucun souci de son abondance ; par contre, chaque fois qu’il en emploie une partie à un bon usage, il a la surprise de trouver quelque chose ; en effet, comme, tout en ayant, il est comme celui qui n’a pas, il trouve ce qu’il n’a pas.

Ainsi, au fond, le chrétien riche n’est-il pas exactement aussi pauvre que le chrétien pauvre ? Oui, certes, mais il est riche comme chrétien. Exactement comme le chrétien pauvre est ignorant de sa pauvreté terrestre, le chrétien riche l’est aussi de sa richesse terrestre dont il ne parle pas plus que l’autre de sa pauvreté matérielle ; l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
et l’autre parlent d’une seule et même chose, de la richesse céleste, d’être devant Dieu comme celui qui demande le pain douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
quotidien et en rend grâces, et comme celui qui est l’intendant de Dieu.

C’est ainsi, et ainsi seulement que le chrétien riche a joie joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
de sa richesse terrestre. Mais il est remarquable de voir que l’on parvient bien plus vite et bien moins difficilement à la joie en partant de la pauvreté que de la richesse terrestre, et sans qu’on puisse pourtant nous accuser d’avoir soulevé pour celle-ci d’inutiles complications. Comme chrétien, le chrétien riche a joie de sa richesse terrestre. Il croit en un Père céleste qui la lui donne ; cependant, le donateur est pour lui infiniment plus que le don ; il ne recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
donc pas le don, mais celui qui le dispense ; il ne reçoit pas le don sans plus, il le reçoit de la main du dispensateur. Il croit comme chaque chrétien, mais cette foi
foi
faith
pistis
lui est surtout nécessaire dans sa fortune, que la richesse du chrétien est au ciel ; aussi son cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
aspire-t-il où doit être son trésor Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
. Il pense toujours que Celui qui possédait toute la richesse du monde y a renoncé pour vivre dans la pauvreté, qu une vie de sainteté sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
s’exerce ainsi dans la pauvreté et donc, dans l’ignorance de la richesse que l’on possède. C’est pourquoi le chrétien riche peut avoir1 de la joie de sa fortune chaque fois qu’il a l’occasion d’en faire un bon usage, de rendre service à autrui tout en servant Dieu. Il doit être difficile de faire deux choses à la fois ; mais il serait certes malaisé de trouver une double occupation simultanée plus remplie de félicité que de rendre service à quelqu’un tout en servant Dieu ! Il doit être difficile de se rappeler deux choses à la fois, et assez difficile pour beaucoup de se rappeler le mot : « N’oubliez pas la bienfaisance et la libéralité » (Héb. 13, 16) ; mais le chrétien riche se rappelle encore en même temps : « N’oublie pas Dieu, quand tu exerces la bienfaisance et la libéralité. » Et il a double joie de faire le bien, car il pense en même temps à Dieu. Il croit (et cela semble surtout concerner celui qui reçoit, mais, au point de vue chrétien, à un égal degré celui qui donne), que « toute joie excellente et tout don parfait viennent d’en haut » (Jacques, 1, 17), de sorte que, pour être excellent et parfait, le don qu’il distribue doit être donné par Dieu par son entremise. Il a joie de sa richesse, occasion pour lui d’apprendre à connaître Dieu, le bienfaiteur véritable et caché, le confident du riche chrétien utilisé en ces missions bénies ; il a joie de sa richesse terrestre, joie d’aider les autres à rendre grâces à Dieu et à le louer, alors que, de son côté, il se fait des amis qui, s’ils ne peuvent lui rendre le bienfait (et ce serait presque pratiquer l’usure), peuvent en revanche le recevoir là-haut.

Ainsi, le chrétien riche est dans l’abondance sans en avoir le souci qu il ignore comme l’oiseau ; par suite, il est pauvre comme le chrétien pauvre, et riche comme chrétien, et il a enfin joie de sa richesse terrestre. Il a sur l’oiseau l’avantage d’être riche comme chrétien et, par là encore, l’avantage d’avoir joie de sa richesse terrestre ; il n’est pas purement et simplement insouciant comme l’oiseau.,.

Ne vous mettez donc point en souci, disant : Que mangerons-nous ? Que boirons-nous ? — Car toutes ces choses, ce sont les païens qui les recherchent. Car le riche païen a ce souci.

Il s’en faut du tout au tout qu’il soit ignorant de sa richesse et de son abondance. Car celui qui les possède ne peut en devenir ignorant qu en apprenant autre chose ; mais le païen riche ne sait ni ne veut rien savoir d’autre. Certes, il est difficile pour un homme dans la richesse et l’abondance de devenir ignorant de ce qui, jour après jour, à maintes reprises et de tant de manières, mais toujours plein de séduction, s impose à lui. Mais la chose est possible quand on prend une connaissance chrétienne de Dieu. Car ce savoir occupe entièrement l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
et la pensée du chrétien ; il efface dé sa mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
tout le reste, il captive son cœur pour toujours, de sorte qu’il devient complètement ignorant du reste. Par contre, le païen riche ne songe qu’à la richesse, unique objet de ses pensées ; et pourtant, il est tout autre chose qu’un penseur. Non seulement il est sans Dieu dans le monde, mais la richesse est encore son Dieu qui accapare chacune de ses pensées. Pour lui, une seule chose est nécessaire : la richesse, de sorte qu’il n’a même pas besoin de Dieu. Mais là où est le trésor, là aussi est le cœur, et le cœur du païen riche s’attache à la richesse, à la terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
 ; il n’est pas un voyageur, mais un serf attaché à la glèbe. Si le riche chrétien qui possède la fortune est comme celui qui n’a pas, le riche païen est comme celui qui n’a rien autre chose — rien d’autre à penser, rien d’autre dont se réjouir, rien d’autre dont se soucier, rien d’autre dont parler. Il est capable de faire abstraction de tout le reste, de tout ce qui est noble et sublime, aimable et sacré, mais il lui est devenu impossible de jamais pouvoir se détacher de sa richesse.

Oui, le riche païen connaît sa richesse et son abondance dont le savoir accru augmente son souci ; il sait ce qui cause causa
cause
aitia
aitía
aition
le souci et comme il ne connaît pas autre chose, il n’a que du souci. On le voit à sa personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
quand on l’observe, lui, ce blême thésauriseur qui amasse sans cesse, le souci en personne ; lui, le goinfre insatiable affairé dans l’abondance et disant aussi : que mangerai-je, que boirai-je ; comment trouver pour demain (car, pour aujourd’hui, cela va encore) le mets alléchant qui me flatte ; lui, cet avare rongé d’insomnie et que l’argent, plus cruel que le plus cruel bourreau, a privé de sommeil sommeil
sono
sleep
état de sommeil
estado de sono
sleep state
plus que le plus abominable criminel ; lui, cette âme mercenaire dont le regard torve ne se détourne jamais de son argent que pour voir avec jalousie qu’un autre possède davantage ; et lui enfin, ce lésineur desséché qui, chose inouïe, se laisse mourir de faim à cause de l’argent. Observe-les et prête l’oreille à leurs propos : au fond, ils disent tous, et c’est leur unique sujet de conversation : que mangerons-nous, que boirons-nous ? Car plus ils obtiennent abondance et richesse, plus ils en acquièrent le souci ; et ce savoir, qui est le souci, ne rassasie pas la faim et n’apaise pas la soif ; il ne fait que les exciter.

En vérité, ceux qui recherchent la richesse tombent en nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
de tentations et de pièges qui corrompent l’homme ; et quel est le souci de la richesse, sinon de vouloir être riche, de le rester en toute assurance, de l’être toujours plus ? C’est une illusion de croire que ce souci, quand il n’est pas guéri par Dieu (et la guérison peut alors commencer soit que l’on possède un peu moins ou un peu plus) trouverait une condition dont il se contenterait ; de même que jamais oiseau n’a pris plus que sa suffisance, de même aussi jamais riche païen n’a reçu assez. Non, aucune faim n’est aussi insatiable que l’appétit contre nature de l’abondance ; aucun savoir n’est plus impossible à assouvir que le savoir corrompu de l’abondance et de la richesse.

Et quelle est alors la tentation qui résume toutes les autres ? Elle consiste, quand on abolit Dieu, à cesser d’être homme ; au lieu d’être plus pur que l’oiseau innocent, à être abandonné de Dieu, à se ravaler au niveau de la bête et à tomber plus bas encore ; elle consiste, pour l’âme d’esclave plus pauvre que celle du païen le plus pauvre, à subir le plus triste des esclavages, celui de la démence où, dans l’abondance, on est esclave de la nourriture et de la boisson amrita
amrit
nectar
ambroisie
boisson
néctar
ambrosia
bebida
jus
élixir
elixir
et, dans la richesse, de l’argent, en malédiction pour soi-même Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, en nausée pour la nature, en infection pour le genre humain.

Revenons pour terminer à l’oiseau qui doit paraître Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
dans ce discours comme dans l’Evangile. S’il est riche, il l’ignore ; le riche chrétien a acquis cette ignorance : il est riche, pauvre, riche ; le riche païen est pauvre, pauvre, pauvre. L’oiseau se tait et c’est naturel ; il ne parle pas de ce qu’il ignore ; le riche chrétien ne parle pas de sa richesse terrestre, mais simplement de la richesse ; le riche païen ne parle que de son Mammon. Comparé à l’oiseau ignorant, le riche chrétien est un sage dans l’ignorance ; mais le païen est un insensé très versé dans le savoir qui est folie. Par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
au chrétien, l’oiseau ignorant est un petit sot et, par rapport au païen, il est une sorte de sage. Dans son innocente ignorance, l’oiseau ne sait rien ; dans son savoir coupable, le riche païen n’est instruit que de ce qui souille. L’oiseau ignorant est comme un somnambule ; sous l’empire du sommeil, il ne voit rien ; le riche chrétien devenu ignorant de sa fortune terrestre est capable, comme en un jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
, de ne rien voir, car l’éternité l’aveugle ; il ne peut voir à la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
du jour terrestre ; le riche païen ne voit que dans les ténèbres, confusément ; il ne peut pas voir à la lumière de l’éternité. L’oiseau est le voyageur léger et fugitif ; le riche chrétien devenu ignorant est parti pour toujours et bien loin ; le riche païen s’attache pesamment au sol, comme la pierre, alourdi encore par la contamination. Pour le riche il n’est qu’un moyen de devenir riche : c’est de devenir ignorant de sa richesse, de devenir pauvre ; la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
que suit l’oiseau est la plus courte, celle que suit le chrétien est plus remplie de félicité. Suivant la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
chrétienne, il n’y a qu’un seul riche : le chrétien ; tout autre est pauvre, qu’il soit d’ailleurs pauvre ou riche. Un homme est en excellente santé quand il ne remarque ou ne sait en rien qu’il a un corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
 ; le riche est en bonne santé quand, frais et dispos comme l’oiseau, il ne sait rien de sa richesse terrestre ; mais quand il en est instruit et ne sait rien d’autre, il est alors perdu. Quand le riche chrétien est devenu complètement ignorant de sa richesse terrestre, il a gagné plus que l’oiseau qui prend son essor vers le ciel, car il a gagné le ciel ; quand le riche païen s’est uniquement instruit de sa richesse, il a perdu ce que nul oiseau ne perd quand il tombe à terre, car il a perdu le ciel !


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