Philosophia Perennis

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Le Système du Monde - Tome V - Chapitre V

COMPARAISON ENTRE LA PHILOSOPHIE DE SALOMON BEN GABIROL ET CELLE DE JEAN SCOT ÉRIGENE.

Pierre Duhem

jeudi 11 octobre 2007

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

I - COMPARAISON ENTRE LA PHILOSOPHIE Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
DE SALOMON BEN GABIROL ET CELLE DE JEAN SCOT ÉRIGENE. — L’ESSENCE essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
UNIVERSELLE SELON SCOT ÉRIGÈNE ET LA SUBSTANCE Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
UNIVERSELLE SUIVANT AVICÉBRON Avicébron Salomon ibn Gabirol (héb.שלמה בן יהודה אבן גבירול, Shelomo ben Yehouda ibn Gabirol ; ar.أبو أيوب سليمان بن يحيى بن جبيرول, Abou Ayyoūb Souleiman ibn Yahya ibn Jabirūl ; lat. Avicebron, une corruption d’Ibn Gabirol[1]) (1020-1058), rabbin andalou, poète, théologien et philosophe. .

La théorie du désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
mutuel qui meut la Matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
et la Forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
l’une vers l’autre a été visiblement empruntée par Salomon ben Gabirol à la Théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
d’Aristote Aristote Aristote (Ἀριστοτέλης) on n’en saurait dire autant de la théorie qui, par la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
du Verbe créateur, la vient couronner ; cette nouvelle doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
découle assurément d’une autre source, et cette source, cela va de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, était chrétienne. Il est naturel alors de jeter un regard sur les métaphysiques à la fois néoplatoniciennes et chrétiennes qui ont précédé celle d’Avicébron et de noter soigneusement les analogies qu’elles peuvent présenter avec cette dernière.

Or, parmi les philosophies chrétiennes soumises à cet examen Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
rapide, il en est une qui, tout aussitôt, attire l’attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
par l’extrême ressemblance ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
qu’elle présente avec la doctrine du Philosophe juif ; c’est celle de Jean Scot Erigène.

La ressemblance entre les théories d’Avicébron et les théories de l’Érigène est d’autant plus saisissante qu’elle se marque surtout en ce par quoi Ibn Gabirol s’écarte le plus de ses précurseurs hellènes ou arabes ; c’est par les doctrines darshana
doctrines
points de vue
qui les séparent des autres Néo-platoniciens, par celles qui semblent leur être plus particulières, que les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
philosophes se rapprochent.

Cette analogie analogia
analogie
analogy
analogía
, d’ailleurs, ne fait pas disparaître toute différence entre les propositions du philosophe de Charles le Chauve et les propositions du rabbin de Malaga ; mais ces différences paraissent distinguer les formes sous lesquelles ces propositions sont présentées bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
plutôt qu’elles n’en atteignent le fond. Des doctrines métaphysiques d’Aristote, le Chrétien n’a perçu qu’un reflet reflet
reflexo
reflex
indirect, extrêmement pâle et affaibli ; aussi sa pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
s’éclaire-t-elle de préférence des lumières du Platonisme. Le Juif, au contraire, a reçu dans toute leur splendeur les rayons Rayonnement
rayonnement
irradiação
irradiación
irradiation
rayons
raios
rays
du Péripatétisme ; ils ont teint de leurs couleurs la surface des idées qu’il conçoit ; mais ils n’en ont pas pénétré l’intimité. Ainsi, l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
essentielle des deux philosophies se dissimule sous des nuances différentes ; mais ce sont nuances d’emprunt.

Selon Jean Scot, toutes les substances de la création Création
Criação
criação
creation
creación
dérivent d’une première Substance créée universelle qu’il nomme, en général, Essence universelle ; dans sa terminologie mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
assurée, en effet, les deux mots Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
essence et substance sont souvent pris l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
pour l’autre ; quelle différence il établit parfois entre eux, nous le verrons plus loin. Comment donc conçoit-il cette Substance universelle ?

Il est trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
choses (Joannis Scoti Erigera De divisione naturae Liber primus, cap. 62 - Patrologia latina. Accurante Migne, t. CXXIL coll. 505-507) qu’on ne peut séparer, qui sont intimement et indissolublement liées entre elles, qui sont essentiellement trois choses différentes en une seule chose ; elles se nomment en grec ousia, dynamis acte
puissance
energeia
dynamis
, energeia. Ces trois termes, la Scolastique les traduira plus tard par les mots substantia, potentia, actus ; Jean Scot les traduit par essentiel, virtus ou potestas et operatio.

Or « cette trinité essentielle que composent l’essentia, la virtum et l’operatio, elle existe, inaltérable et incorruptible, en toutes choses et, particulièrement, au sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
des natures raisonnables et intellectuelles... Cette trinité qui subsiste en toutes choses ne peut y être ni augmentée ni diminuée.

 » Toute trinité subséquente doit être considérée comme un effet de la trinité précédente...

 » L’Essentia qui a été créée une et universelle en toutes choses, qui est commune à toutes choses, ne peut être regardée comme particulière à aucune chose, car elle appartient à tout ce qui participe d’elle ; c’est de cette Essentia universalis qu’émane, pour chacune des choses qui y participent, une substantia propria qui n’est la substance d’aucune autre chose, qui l’est de celle-là seulement dont elle est la substance.

 » En cette substance-ci, existe une possibilitas propria ; elle ne peut venir que de la Virtus universelle contenue dans l’Essentia universalis dont nous venons de parler.

 » On en peut dire autant de la propria operatio de la substantia très spéciale ; elle descend de l’Opération universelle qui est en l’Essence universelle.

« Qu’on ne s’étonne pas si ces trois choses, lorsqu’on les considère dans les substances singulières, puissent être regardées comme des sortes d’accidents de la susdite Trinité universelle .... Cette Trinité, toutefois, est, par elle-même, une chose unique ; en tout ce qui vient d’elle et existe par elle, elle demeure soustraite à tout changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
 ; elle ne s’y peut augmenter ni diminuer, corrompre ni périr. Au contraire, les trinités très particulières que l’on considère dans les êtres singuliers peuvent croître ou décroître et varier de multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
façon ; en effet, ces êtres ne participent pas tous d’une manière semblable à l’Essence universelle, à la Vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
universelle, à l’Opération universelle ; ils y participent les uns plus et les autres moins ; mais aucun d’entre eux n’est entièrement privé de cette participation participation
participação
participación
metoche
métochè
.

 » Quant à la Trinité universelle, elle demeure une et toujours la même en tous les êtres qui participent d’elle ; à aucun d’entre eux, elle ne se présente d’une manière différente, offrant une participation plus ou moins grande. Elle est pour eux comme la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
pour les yeux ; elle est toute en tous et elle demeure en elle-même. »

Cette Trinité universelle, d’ailleurs, Jean Scot lui donne le nom d’Intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
 : « Admettons donc, que cette triple Intelligence des choses, formée par l’Essence, la Vertu et l’Opération, est l’immuable support, le ferme fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
que le Créateur a donné à toutes choses. »

Si l’on remplaçait, dans cette description de l’Essentia universalis, le mot virtus par le mot materia et le mot operatio par le mot forma, on se conformerait au langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
des Péripatéticiens latins, langage qui fait correspondre la matière à la dynamis et la forme à l’energeia ; mais ne semblerait-il pas, alors, que les précédents passages de Jean Scot sont destinés à décrire la Matière universelle et la Forme universelle considérées par Ibn Gabirol ?

Examinons de plus près la méthode que suit l’Erigène pour définir et décrire cette Matière première.

« Je vois, dit le Disciple (J. Scoti Erigenae Op. laud., Lib. I, cap. 26 ; éd. Cit Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
., col : 472), presque toutes les catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
si bien enchaînées les unes aux autres que c’est à peine si une raison très précise parvient à les distinguer les unes des autres ; toutes, nie semble-t-il, sont insérées en toutes ; montre-moi donc, je te prie, en quelle propriété chacune d’elles peut se rencontrer isolément ? »

C’est à ce désir que le Maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
va s’efforcer de donner satisfaction joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
ānanda
béatitude
. A cet effet, il va passer en revue les dix catégories qu’Aristote a déterminées. Il commencera naturellement par la première, la catégorie de la substance, ousia.

« Je ne vois rien, dit le Disciple, cédant aux suggestions de son Maître, en quoi l’Ousia puisse naturellement subsister, sinon les genres et les espèces, considérés dans leur gradation descendante, c’est-à-dire depuis les plus généraux^ jusqu’aux plus spéciaux qui sont les individus ; ou bien inversement, dans ces espèces et dans ces genres, considérés de bas en haut, depuis les individus jusqu’aux genres les plus généraux. C’est dans ces espèces et dans ces genres, en effet, que l’Ousia universelle subsiste, comme en ses parties naturelles. »

L’analyse des autres catégories se poursuit alors ; comme il a découvert une Ousia universelle qui réside en toutes les substances particulières, Jean Scot découvre, en chaque catégorie, un Prédicament universel qui comprend tous les prédicaments particuliers de la même catégorie, un Lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
universel qui comprend tous les lieux, un Temps universel qui comprend tous les temps et ainsi de suite.

Ces Prédicaments universels sont des attributs de l’Universalité des choses créées. « L’Essence de toutes les choses qui existent est locale et temporelle (J. Scoti Erigenae Op. laud., Lib. I, cap. 39 ; éd. cit., coll. 481-482) ; elle ne peut être connue que dans le Lieu et dans le Temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, sous le Lieu et sous le Temps... Le Lieu, c’est la limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
extérieure de l’Universalité... Toutes choses sont contenues dans le Temps... Donc tout ce qui subsiste d’une manière quelconque, excepté Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
, toute chose qui a commencé d’exister Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
par création, est nécessairement enfermée dans le Dieu et dans le Temps. »

« Tout ce qu’on attribue par la pensée (J. Scoti Erigenae Op. laud., Lib. I, cap. 40 ; éd. cit., col. 483) au Lieu général et au Temps général de la Créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
universelle, on le doit aussi comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
, du haut en bas, de tous les lieux et de tous les temps spéciaux et particuliers relatifs aux parties de cette Universalité Pour l’intelligence, le Lieu général et le Temps général précèdent toutes les choses qui existent en eux... On conclut de là que le Lieu n’est pas autre chose que la définition naturelle, la manière d’être et la position de toute créature, soit générale, soit spéciale ; de même, le Temps n’est pas autre chose que le changement qui, par génération génération
geração
generación
generation
gerar
générer
generate
generar
, fait passer les choses du non être a l’être, et la mesure exacte du mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
des choses changeantes. »

Il est clair que ces Prédicaments universels, tels que le Lieu général ou le Temps général, sont, dans la pensée de Scot, des attributs de l’Ousia universelle ; lorsqu’il décrit, en effet, les relations de l’Ousia aux autres catégories, il ne distingue jamais entre l’Essentia universelle et les substances particulières ; les termes entre lesquels ces relations sont établies peuvent être plus ou moins généraux ; les relations demeurent les mêmes.

Le Disciple d’Ibn Gabirol lui disait (Avencebrolis Fons vitae, Tract. V, cap. 22, p. 298) : « Ce qui précède m’a montré avec évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
qu’il existe une Matière universelle et une Forme universelle ; mais dis-moi, maintenant, quelle est la définition de chacune d’elles ? »

« Ni l’une ni l’autre ne peut être définie, répondait le Maître, car au-dessus d’elles, il n’existe aucun genre qui puisse servir de principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
à leur définition ; mais on peut les décrire à l’aide des propriétés qui les accompagnent.

 » La description de la Matière première, tirée de ses propriétés, est la suivante : c’est une substance qui existe par soi, qui est numériquement une et qui est le support de la diversité. On peut encore la décrire ainsi : Elle peut recevoir toutes les formes.

 » Quant à la description de la Forme universelle, la voici : C’est la substance qui constitue l’essence de toutes les formes. »

De ce dialogue, rapprochons celui qui se tient entre Jean Scot et son disciple, et dont voici des fragments (J. Scoti Erigenae Op. laud., Lib. I,, cap. 24 col. 470) :

« Le Disciple. — Que dirons-nous donc du lieu, de la quantité, de la situation, que tu as mis au nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
des choses immobiles ? Car de l’ouata, c’est-à-dire de l’essence, personne ne doute qu’elle n’ait besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
dé rien pour subsister ; on admet, en effet, que c’est par elle que les autres choses dont j’ai parlées sont soutenues. Mais ces choses, je veux dire le lieu, la quantité, la situation, sont mises au nombre des accidents de la substance. La substance est le sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
dans lequel ils existent et sans lequel ils ne sauraient être.......

Faut-il donc dire que ces trois choses, la quantité, la situation, le lieu sont des accidents de l’ouata, ou bien faut-il leur attribuer une subsistance propre ?

 » Le Maître (J. Scoti Erigenae Op. laud., Lib. I, cap. 25, coll. 470-471). — Cela vaut là peine d’être demandé. Selon l’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
des dialecticiens, tout ce qui existe est ou bien un sujet, ou bien chose qui concerne un sujet (de subjecto), ou bien chose qui réside dans un sujet. Mais une raison avertie nous enseigne que le sujet et ce qui concerne le sujet ne sont qu’une seule et même chose et que rien ne les sépare.

 » Ils disent, par exemple que Cicéron est un sujet et une substance première, tandis que l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
est de subjecto et constitue une substance seconde. Mais, en nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, quelle différence y a-t-il là, sinon que l’un est considéré dans son unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
numérique et l’autre dans son espèce ? Or l’espèce n’est pas autre chose que l’unité des choses singulières multiples (imitas numerorum) et le nombre [des individus] n’est pas autre chose que la pluralité de l’espèce. Si donc l’espèce est une, tout entière et indivise au sein des choses singulières multiples (in numeris), et si celles-ci ne sont plus qu’un seul individu dans l’espèce, je ne vois plus ce qui, selon la nature, sépare le sujet de ce qui est relatif au sujet (de subjecto)....... Il ne reste que le sujet et ce qui est dans le sujet.

 » Si, suivant les traces du grand théologien Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Grégoire, et de Maxime, son très savant commentateur, tu te livres à un examen approfondi, tu trouveras que l’ousia est absolument en toutes choses, et qu’elle y subsiste insaisissable, non seulement aux sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
, mais même à l’intelligence. Si l’on en comprend l’existence, c’est par ces choses qui en sont comme l’entourage, le lieu, la quantité, la situation, auxquelles il faut joindre le temps.....Parmi les catégories, en effet, il en est qui sont conçues comme des choses qui existent autour de l’ousia ; on les nomme periokai, c’est-à-dire les compagnes qui forment l’entourage ; elles paraissent se tenir autour de l’ousia. Il en est d’autres qui sont dans l’ousia même ; les Grec les nomment symbamata, c’est-à-dire accidents. »

« On ne peut pas (J. Scoti Erigenae Op. laud., Lib. I, cap. 25 ; éd. cit., col. 471), de l’ousia, définir ce qu’elle est [quid est, to dioti d’Aristote] mais seulement qu’elle est [quia est, to oti péripatéticien]. Comme nous l’avons dit, en effet, la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
du lieu, du temps et des autres accidents qui subsistent soit en elle-même, soit hors d’elle, nous donne qu’elle est, mais ne nous donne pas ce qu’elle est (non quid sit, sed quia est). Et cela, on le peut redire avec justesse, d’une manière générale, de toute ousia, de la plus universelle comme de la plus spéciale, et aussi de toute ousia intermédiaire. »

N’est-il pas clair, maintenant, que l’analyse de Scot pourrait fort exactement se conclure par cette formule : L’Ousia universelle est la substance qui supporte les neuf Prédicaments généraux ? N’est-il pas évident que si son Disciple lui posait la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
que pose le Disciple d’ibn Gabirol (Avencebrolis Fons vitae, Tract. II, cap. 13, p. 45) : « Dis-moi quelle est la qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
de cette substance ? » Il répondrait, comme le Philosophe juif : « Ne sais-tu pas que la qualité de cette substance, ce sont les neuf prédicaments, car ce sont eux qui la dépeignent (quia sunt depictiones ejus) ? »

Selon Ibn Gabirol, la Forme universelle, qui est l’ensemble des neuf prédicaments pris dans leur absolue généralité, est le principe d’unité et d’union déification
theosis
deificação
deificación
union
união
unión
, puisqu’en elle, les formes particulières différentes trouvent leur commune raison d’être : « Les formes inférieures (Avencebrolis Fons vitae, Tract. III, cap. 26, pp. 142-143) sont comprises au sein des formes supérieures, jusqu’à ce que toutes les formes se trouvent réduites à la Forme universelle, qui unit en elle-même toutes les formes et dans laquelle toutes les formes se trouvent embrassées. »

Si l’on voulait, de cette proposition générale, donner un exemple, pourrait-on mieux faire que d’emprunter celui-ci à l’Erigène (J. Scoti Erigenae Op. laud., Lib. II, cap. 31 ; éd, cit., coll, 603-607) ?

« Toute substance découle de l’Essence générale, tandis que toute qualité dérive de la Qualité générale.... Le feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
, qui est une substance, ne peut descendre d’une autre cause causa
cause
aitia
aitía
aition
que de l’Essence généralissime ; de même, la chaleur, qui est une qualité, ne peut procéder d’une autre cause que de la Qualité généralissime ».

Les corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
sujets à la destruction qui nous entourent sont composés de corps spirituels qui sont simples simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
, permanents et incorruptibles. « Ces corps incorruptibles et insolubles sont conçus par la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
en quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
éléments universels (catholica) principaux, absolument purs et simples.... Mais, à leur tour, ces quatre éléments du Monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
, qui sont parfaitement simples, parfaitement purs, et qui échappent aux sens corporels, se ramènent à une cause simple et indivisible que l’intelligence des sages les plus parfaits connaît seule. Cette cause, c’est l’Essence, absolument universelle et toujours permanente en elle-même, de toutes les substances productrices d’effets visibles.

 » Il est juste de concevoir begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
semblable pensée au sujet des quatre qualités propres et primordiales. Elles semblent contraires les unes aux autres, car le chaud s’oppose au froid et la sécheresse à l’humidité. Mais elles se ramènent à une cause unique, très secrète, soumise à la seule raison, je veux dire <ï la Qualité la plus générale d’entre toutes les qualités. C’est de cette Qualité générale qu’elles procèdent toutes quatre pour produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
, par une admirable opération de la nature, les corps corruptibles et sujets à la dissolution ; c’est en cette Qualité générale que, par une concorde ineffable et pacifique de la Nature universelle, elles s’accordent entre elles, laissant à l’écart toutes les contrariétés qui les divisaient ».

On pourrait poursuivre jusque dans le détail cette comparaison entre les enseignements des deux métaphysiciens touchant la Substance universelle ; on pourrait montrer, en particulier, qu’entre l’Ousia universelle et la matière corporelle, Jean Scot établit une relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
fort analogue à celle qu’admet Avicébron entre la Matière universelle et la matière sensible.

Mais délaissons ces rapprochements de détail ; nous en allons saisir un, qui est plus important. La Matière universelle d’Avicébron existe en puissance, de toute éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, dans la Sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
du Créateur ; l’Ousia universelle du Fils fils
filho
de l’Érin a, de toute éternité, une existence idéale au sein du Verbe de Dieu ; elle est le Verbe même de Dieu. Nous sommes ainsi conduits à étudier ce qu’est le Verbe selon Jean Scot, ce que sont les raisons ou essences produites par le Père dans son Verbe, et à rapprocher ce que nous aurons appris de ce que nous enseigne Ibn Gabirol.

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