Philosophia perennis

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ÉMILE BOUTROUX

LE PHILOSOPHE ALLEMAND JACOB BOEHME (1575-1624)

jeudi 11 octobre 2007, par Murilo Cardoso de Castro

Ce n’est pas l’usage, même en Allemagne, d’assigner au cordonnier théosophe de la Renaissance, Jacob Boehme, une place importante dans l’histoire de la philosophie. On reconnaît en lui, avec Hegel, un esprit puissant ; mais, quand on accorde que de son oeuvre obscure et confuse se dégagent un certain nombre de doctrines à peu prés saisis­sables pour l’intelligence, on range ces doctrines du côte de la théologie et de l’édification chrétienne, plutôt qu’on n’y voit des monuments de la science profane et rationnelle. Une telle appréciation est naturelle en France où la philo­sophie, selon l’esprit de Descartes, relève surtout de l’en­tendement et se défie de tout ce qui ressemble au mysti­cisme. Mais en Allemagne la philosophie n’a pas revêtu d’une façon aussi constante la forme rationaliste. A côté de la lignée des Leibniz, des Kant, des Fichte et des Hegel, qui sont comme les scolastiques de l’Allemagne moderne, il y a la série des philosophes de la croyance, de la religion ou du sentiment : les Hamann, les Herder, les Jacobi, le Schelling théosophe, et l’illustre philosophe chrétien, Franz von Baader. Ceux-ci sont, en face de ceux-là, les dissidents mystiques, comme jadis les Eckhart et les Tauler en face du rationalisme thomiste. Et même les philosophes alle­mands de la réflexion et du concept, les Kant et les Hegel, si l’on considère le fond et l’esprit de leur doctrine, et non la forme sous laquelle ils l’exposent, sont moins exempts de mysticisme et de théosophie qu’il ne semble et qu’ils ne le disent. Car eux aussi placent l’absolu véritable, non dans l’étendue ou dans la pensée, mais dans l’esprit conçu comme supérieur aux catégories de l’entendement, et eux aussi cherchent à fonder la nature sur cet absolu. Or, si l’on a égard à cette forte empreinte de mysticisme et de théosophie que présentent en Allemagne non seulement tout une série d’importants systèmes philosophiques, mais même les systèmes classiques par excellence, on ne pourra man­quer, recherchant les origines de la philosophie allemande, de donner une grande attention au cordonnier théosophe ; et l’on se demandera s’il ne ’mérite pas le nom de philo­sophe allemand qui lui fut donné, de son vivant même, par son admirateur et ami le docteur Walther.

A première vue, il est vrai, ce nom ne semble guèré lui convenir. Boehme n’est pas un savant, un, dialecticien, ni même un chercheur désintéressé. Fils de paysans, Il a com­mencé par garder les bestiaux, puis il est devenu cordon­nier a Goerlitz, ville voisine de son lieu de naissance, et il a consciencieusement exercé son métier dans la crainte du Seigneur. Il a épousé la fille d’un honorable boucher de la ville, Catharina Kuntzschmann, dont il a eu quatre fils, et, dit-on, deux filles. Il a élevé ses fils selon sa condition et en a fait des ouvriers. Il a vécu dans la piété, la simplicité et l’humilité chrétienne. Il ne cessait, il est vrai, de méditer sur les choses religieuses. Mais tout son souci était, nous dit-il, de chercher dans le coeur de Dieu un abri contre la colère divine et contre la méchanceté du diable. Il a écrit : son oeuvre est même considérable. Mais à quel source a-t-il puisée ? Il n’a lu ni les classiques ni les scolastiques, il ne connaît que les mystiques et les théosophes. Et même ce qu’il sait, il le doit avant tout, nous dit-il, à des révélations personnelles et surnaturelles. Quatre fois la lumière céleste lui est apparue ; il a vu, tantôt le Christ, tantôt la Vierge éternelle ; et, en quelques instants, il en a plus appris que s’il avait pendant des années fréquenté les écoles. En tête de chacun de ses ouvrages on lit : geschrieben nach gœttlicher Erleuchtung ; écrit en vertu d’une illumination divine.

L’oeuvre répond aux conditions dans lesquelles elle a été composée. C’est un mélange confus de théologie abstruse, d’alchimie, de spéculations sur l’insaisissable et l’incompré­hensible, de poésie fantastique et d’effusions mystiques : c’est un chaos étincelant. Le premier ouvrage composé par Boehme s’appelle : « L’aurore à son lever, ou la racine et la mêre de la philosophie, de l’astrologie et de ta théologie considérées dans leur véritable principe ; description de la nature, où d’on voit comment toutes choses ont été à l’origine, etc. ». Boehme y expose la genèse de la sainte Trinité, la création et la chute des Anges, la création et la chute de l’homme, la rédemption et les fins dernières du monde. Il voit et veut faire voir bien plus qu’il ne démontre : sa science est une hallucination métaphysique. Aussi fait-il constamment violence à la langue : il lui demande d’expri­mer l’inexprimable. Les termes de l’ancienne mystique, de l’alchimie, de la philosophie sont mis par lui à contribution : il leur impose des sens d’une subtilité inouïe, il veut qu’au fond de toute pensée il y ait de l’infini et du mystérieux. Est-il possible qu’en une telle couvre il y ait matière à récolte pour l’historien de la philosophie, à moins que, par une interprétation arbitraire, il ne transforme en concepts ce qui chez l’auteur n’est qu’intuition et imagination ?

Il serait malséant, pour juger cet homme qui ne visait qu’à dégager l’esprit de la lettre, de s’en tenir aux appa­rences. Boehme, en réalité, n’est pas l’homme simple et ignorant qu’il nous dit être. Il est doué d’une intelligence vive et ouverte, ainsi que l’ont tout de suite remarqué ses premiers maîtres. Or il vit dans un temps et dâns un pays oû s’agitent les plus grands problèmes. L’ancienne mystique fleurit encore en Allemagne avec Schwenckfeld et Sébastien Franck. En même temps s’y développe, depuis Nicolas de Cusa et sous l’influence du naturalisme italien, une théoso­phie brillante et profonde, représentée par Agrippa de Nettesheim et Paracelse, réhabilitation et divinisation de cette nature qu’anéantissaient les mystiques du moyen age, D’un autre côté, à l’optimisme moral d’Eckharrt et de ses disciples, Luther avait opposé la doctrine du mal radical et positif, qui se dresse contre Dieu, et qu’on ne saurait ramener à une simple diminution ou privation, Et, de bonne heure, les principes nouveaux étaient entrés en rapport ou en conflit avec le principe de l’ancienne mystique. Le pro­testantisme essayait déjà cette réconciliation de ses origines mystiques et de ses origines pauliniennes, de son monisme spiritualiste et de son dualisme moral, de son principe de liberté et de son principe de discipline, qu’il poursuit aujourd’hui encore. La théosophie s’unissait à la mystique dans Valentin Weigel, qui donnait pour matière à la réflexion subjective d’Eckhart l’homme de Paracelse, résu­me, et perfection des trois natures, terrestre, sidérale et divine, de 1’univers créé.

A ce mouvement des idées, Boehme, dès sa jeunesse, prend avidement part. Dans les voyages qu’il fait comme compa­gnon cordonnier afin de devenir maître, il s’entretient des choses religieuses et théosophiques ; il observe, il lit et il réfléchit. Ses lectures, peu nombreuses, portent sur des livres importants et sont très approfondies. Le livre des livres est pour lui la Bible, cette parole vivante et profonde a qui, surtout depuis Luther, est l’aiguillon le plus puissant de la réflexion. Mais Boehme a lu en autre les écrits de beaucoup de maîtres. Il a lu Schwenckfeld, et il a remarqué ses objections contre cette doctrine de la satisfaction vicaire, qui tend à remplacer par une action extérieure et acciden­telle l’opération interne de la grâce, seule source possible de la conversion essentielle. Il a lu Paracelse, et il a goûté en lui l’apôtre enthousiaste de la vie, le révélateur de la puissance magique de l’imagination, le voyant qui retrouve dans le monde et dans l’homme naturel cette image de Dieu que les mystiques ne savaient plus y voir. Il a étudié l’alchimie, et il en a cherché le sens spirituel et vrai. La transmutation a été pour lui le symbole de la nouvelle naissance à laquelle l’homme est appelé ; la pierre des phi­losophes s’est réalisée a ses yeux dans la puissance de la foi et de l’abandon à Dieu. Il a lu Valentin Weigel, et il s’est imprégné du mysticisme spiritualiste que ce pieux pasteur a hérité do Tauler, de la théologie allemande, de Schwenck­feld et de Sébastien Franck ; et en même temps il a conçu, grâce à lui, l’idée d’une combinaison de la mystique et de la théosophie.

Boehme n’a pas lu seulement dans les livres, mais encore dans la nature. Tout ce qu’elle offre à nos yeux est pour lui un enseignement ; car la matière n’est pas un être à part, étranger à l’esprit : elle est l’esprit lui-même, révélé et visible. Les étoiles, le soleil, les éléments de la terre, la vie surtout, dans son origine et ses phases, l’arbre avec sa croissance, l’animal avec son désir et son instinct désintéressé ; l’homme avec sa vie intérieure, sa lutte contre le mal, ses défaites et ses triomphes : Bœhme contemple avec recueillement toutes ces choses ; et, dans sa communi­cation immédiate et religieuse avec la nature, il espère que celle-ci lui infusera son esprit et lui révélera les mystères de l’être. Car c’est l’être éternel, intérieur et vivant qu’il cherche en tout et partout. Aussi les phénomènes de la nature, comme les doctrines exposées dans les livres, sont­-ils pour lui des signes à déchiffrer, non l’objet même qu’il s’agit de connaître. Et s’il lit et observe, c’est pour avoir une matière où son esprit s’appuie pour réfléchir. Dégager l’esprit de la lettre, saisir la force agissante au sein du phé­nomène inerte, pénétrer jusqu’aux sources premières de toute réalité, voilà l’effort de Boehme. Aussi l’expérience intérieure et la réflexion sont-elles, en définitive, mes vrais moyens d’investigation. Il est vrai qu’il est illuminé, que sa méditation est une prière et ses découvertes des révéla­tions divines. Mais qu’importe l’explication que l’homme se donne à lui-même de la voie par où les Idées sont entrées dans sa conscience ? La géométrie analytique de Descartes en est-elle moins vraie, parce qu’il en rapportait l’inven­tion à l’assistance de la Sainte-Vierge ? C’est peut-être une suite de la constitution de l’esprit humain d’attribuer d’abord à une révélation surnaturelle et de considérer comme entrant du dehors dans son esprit les idées nouvelles qui surgissent en lui et qui lui imposent par leur lumière et par leur beauté. Les essences platoniciennes, le nous d’Aristote, l’idéal chrétien, les principes suprêmes de la connaissance et de l’action ont été reçus pour des êtres et des choses en soi avant d’être expliqués par les lois de l’esprit humain. Le naturel a d’abord été surnaturel ; car le génie ne sait comment il procède, et il s’apparaît à lui-même comme un dieu qui visite la créature. Boehme, il est vrai, ne se con­tente pas de recevoir dans son intelligence des révélations de l’intelligence divine : il est visionnaire. La sagesse incréée, la Vierge éternelle lui est plusieurs fois apparue. Mais un enthousiasme, même quelque peu maladif, peut aussi bien accroître qu’affaiblir les forces de l’esprit humain ; et il arrive que l’ébranlement de l’organisme est justement l’effet de la tension excessive à laquelle l’esprit a dû le soumettre pour réaliser ses créations. Le roseau pensant plie sous l’effort de la pensée encore plus que sous l’effort de la nature. Il n’est en définitive qu’une clef et qu’une mesure de l’oeuvre d’un penseur comme d’un artiste, c’est cette oeuvre même. L’auteur est le moule qui disparait devant la statue.

Que trouvons-nous donc dans l’oeuvre de Boehme si nous la considérons en elle-même, tant dans son esprit et sa signification interne, comme le veut l’auteur, que dans son contenu réel et objectif, comme le veut l’histoire ?

Et d’abord quel est le mobile des réflexions du cordonnier théosophe ? « Depuis ma jeunesse, nous dit-il, je n’ai cher­ché qu’une chose : le salut de mon âme, le moyen de con­quérir et de posséder le royaume de Dieu. » Il n’y a là, en apparence qu’un objet tout pratique et religieux ; mais dans l’esprit de Boehme cet objet va provoquer de profondes spé­culations métaphysiques.

Il a appris des mystiques ce que c’est que posséder Dieu. Il faut se garder, enseignent ces maîtres, d’assimiler la possession de Dieu à la possession d’une chose matérielle. Dieu est esprit, c’est-à-dire, pour qui comprend la valeur de ce terme, puissance génératrice antérieure à toute es­sence, même à l’essence divine. Dieu est esprit, c’est-à-dire volonté pure, infinie et libre, se donnant pour objet la réa­lisation de sa propre personnalité. Dés lors on ne peut rece­voir Dieu par une opération passive. On ne le possède que s’il se crée en nous. Posséder Dieu, c’est vivre de la vie de Dieu.

D’autre part, Boehme a appris de Luther que l’homme naturel n’est pas simplement un fils éloigné de son père, qu’entre Dieu et sa créature il n’y a pas seulement un es­pace inerte, un non-être sans résistance. L’homme naturel est révolté contre son créateur : entre lui et Dieu se dresse le péché comme une puissance réelle et positive, qui fait effort pour surmonter l’action divine. Le mal n’est pas un non-être : c’est un être véritable qui est en lutte avec le bon principe. Et Boehme retrouve partout dans la nature cette lutte effective que Luther lui a fait voir dans la conscience humaine. Qu’il regarde le soleil et les étoiles, ou les nuages, la pluie et la neige, les créatures raisonnables ou les créa­tures sans raison, telles que le bois, les pierres, la terre et les éléments ; de quelque coté qu’il se tourne, partout il voit le mal vis-à-vis du bien, la colère en face de l’amour, l’op­position du oui et du non. La justice même est ici-bas aux prises avec son contraire. Car les impies prospèrent comme les fidèles, les peuples barbares sont en possession des plus riches contrées et jouissent plus que les serviteurs de Dieu des biens de la terre. En observant ces choses, nous dit Boehme, je suis tombé dans une profonde mélancolie et mon esprit s’est troublé. Aucun livre de ceux que je con­naissais ne m’apporta de consolation. Et le diable était là qui me guettait et qui me soufflait des pensées païennes que j’aurais honte d’exprimer ici. Est-il bien vrai que Dieu est amour, comme l’enseigne le christianisme, que Dieu est tout-puissant, que rien n’a de réalité devant lui ? telles sont sans doute les questions que Boehme sentait poindre au fond de sa conscience. Le diable aurait bien voulu qu’il renonça à pénétrer le mystère et s’endormit dans l’indifférence, mais Boehme a pénétré ses desseins et a résolu de les déjouer.

Comment donc concilier la fin de l’activité humaine, si noblement conçue par les mystiques, avec la réalité des choses, si exactement constatée par le fondateur du protestantisme ? Comment, si l’homme et toute la nature sont ra­dicalement révoltés contre Dieu, maintenir la possibilité de la naissance de Dieu au sein de l’âme humaine ? Si l’homme, semblable à un arbre pourri, ne peut vouloir et faire que le mal NOTE : selon l’expression de Luther, il n’y a pas de milieu, semble-t-il, entre abandonner cet arbre à sa pourriture, et le déraciner et jeter au feu. Si la nature est eu opposition absolue avec Dieu, ou Dieu ne peut rien sur elle, ou il doit la détruire.

Maintenir l’idéal spiritualiste et optimiste des mystiques tout en envisageant la nature au point de vue pessimiste de Luther et, plus généralement, à un point de vue réa­liste : telle est la tache que Boehme s’est imposée. Cette tâche se détermina dans son esprit de la manière suivante : Tandis que pour les mystiques il s’agissait de savoir comment Dieu pouvait naître en ce qui n’est pas lui, Bœhme se demande comment il peut renaître en ce qui violemment s’est séparé de lui. Or, il estime qu’il pourra résoudre ce problème s’il peut découvrir, et la source de l’existence divine, et l’origine du monde et du péché. Et cette science sera la régénération même. Car, lorsqu’elle pénètre jusqu’aux sources, la connaissance se confond avec l’action et la réalité. Voir les choses du point de vue de Dieu, c’est renaître à la vie divine.

Telle sera donc la division fondamental du système de Boehme :1) Comment Dieu s’engendre-t-il lui-même ? 2) Pour­quoi et comment Dieu a-t-il créé le monde, et comment le mal s’y est-il introduit ? 3) Comment Dieu peut-il renaître au sein de la créature corrompue, et quelles sont les fins dernières des êtres ?

C’est, on le voit, la question de l’origine et de la fin posée dans toute sa généralité et dominant toutes les autres. Tan­dis que les anciens cherchaient a posteriori quels principes stables et déterminés se cachent sous le mouvement et l’indétermination des phénomènes, et ne connaissaient pas de milieu entre un absolu indéterminé tout illusoire, tel que le hasard, et un absolu plein et achevé, tel que l’intel­ligence, notre philosophe, pour qui toute nature est le ré­sultat d’une action, cherche comment s’est fait l’absolu lui­-même, en tant qu’il est ceci et non cela, et descend, en ce qui concerne Dieu lui-même, de la puissance infinie à la production de l’être déterminé. La philosophie des anciens était surtout une classification : celle de Boehme sera une construction, Le problème de la genèse s’est substitué à celui de l’essence des choses. Et comme l’être dont on cherche la genèse et dont le mouvement interne doit expli­quer la nature est expressément la personne consciente, libre et agissante, le système que nous allons étudier nous apparaît comme l’aurore d’une philosophie nouvelle, qu’on peut appeler la philosophie de la personnalité, considérée en elle-même et dans ses rapports avec la nature.

Quelle méthode Boehme préconise-t-il pour cette recherche ?

Il s’agit, ne l’oublions pas, de voir découler l’être de sa source première, c’est-à-dire de saisir le passage de rien à quelque chose or, pour un tel objet, les moyens dont dis­pose la philosophie ordinaire sont impuissants. Que nous donnera l’érudition, sinon des opinions, des idées abstraites ? La Bible même, si l’on y cherche la lumière sans remonter au delà, n’est qu’une lettre morte, un symbole qui ne s’ex­plique pas. Il en est des sens et de la raison comme de l’érudition. Les sens ne nous font connaître que les dehors figés et les produits des choses, non leur fond et leur vie interne. La raison extérieure, ou élaboration naturelle des données de l’expérience, est morte comme les matériaux qu’elle assemble. Elle analyse, elle sépare ; et les objets qu’elle considère, ainsi arrachés au tout vivant dont ils fai­saient partie, ne sont plus que des êtres fictifs, incapables de nous instruire sur leur nature vraie et sur leur origine.. C’est la raison extérieure qui, voyant en ce monde les méchants prospérer à l’égal des bons, insinue à l’homme que, le mal est l’égal du bien, et qu’ainsi l’existence du Dieu de la religion est problématique.

Toutes ces méthodes ont le même vice ; elles sont passives et mortes, Elles supposent un objet. réalisé et donné, et elles mettent l’esprit, comme un miroir inerte, en face de cet objet. Seule, une méthode vivante peut nous faire pénétrer dans les mystères de la vie. L’être seul connait l’être, et il faut engendrer avec Dieu pour comprendre la génération. La vraie méthode consiste donc à assister ou plutôt à prendre part à l’opération divine qui a pour terme l’épanouissement et le régne de la personnalité ; c’est la connaissance comme conscience de l’action : méthode qui, vraiment, va de la cause à l’effet, tandis que toute méthode purement logique, bornée à l’élaboration des données de l’expérience, n’est et ne saurait être qu’un vain effort pour s’élever de l’effet à la cause.

Mais comment l’homme pourra-t-il se placer ainsi au point de vue de Dieu ? Monter jusqu’à Dieu lui est impos­sible : il n’y a point de transmutation de la créature dans le créateur. Du moins, si l’homme ne peut monter en Dieu, Dieu peut descendre en l’homme. Non que Dieu puisse être évoqué et comme contraint matériellement par les pra­tiques d’une fausse magie ou par les pauvres d’une dévo­tion extérieure. Mais Dieu descend dans l’homme, si l’homme meurt à sa nature innée et corrompue, pour s’abandonner à l’action divine. Le Christ l’a dit : « Il vous faut naître de nouveau, si vous voulez voir le royaume de Dieu. » La conversion du coeur dessille l’oeil de l’âme. Comme l’homme extérieur voit le monde extérieur, ainsi l’homme nouveau voit le monde divin où il habite. Et ce retour vers Dieu est possible à l’homme, puisqu’il a été créé à l’image de Dieu. Il n’a qu’à rentrer au plus profond de lui-même, à dégager l’homme intérieur de l’homme exté­rieur pour participer à la vie divine. « Considère-toi toi-­même, cherche-toi, trouve-toi : voilà la clef de la sagesse. Tu es l’image et l’enfant de Dieu. Tel est le développement de ton être, telle est en Dieu l’éternelle naissance. Car Dieu est esprit ; et, de même, en toi, ce qui commande est esprit, et a été créé de la souveraineté divine. »

Quand une fois l’homme est ainsi placé au point do vue interne de la genèse universelle, tout ce qui d’abord n’était que voile et fumée interposée entre lui et la lumière, devient symbole transparent et expression fidéle. L’érudition, la Bible, la tradition, les concepts, les phénomènes de la nature, toutes ces choses, mortes en elles-mêmes, s’animent et vivent quand on les regarde avec l’oeil de l’esprit. La parole éternelle qui parle au fond de nous-mêine nous dit le sens vrai de la parole écrite et sensible. Ce n’est pas tout. Il y a, entre le dedans et le dehors, réciprocité d’action. Certes, la vue des choses extérieures ne nous eût jamais, à elle seule, révélé le principe que ces choses manifestent : ce principe veut être saisi en lui-même, Mais le premier être n’est tout d’abord, pour nous, qu’une forme vide ; et c’est par la juste interprétation des phénomènes qu’il prend corps et se détermine. Il ne saurait, toutefois, trouver jamais dans les phénomènes son expression adé­quate. Infini, l’esprit ne peut être entièrement manifesté, car toute manifestation se fait au moyen du fini. L’esprit est par essence éternel mystère. Nous devons donc, et nous servir des phénomènes pour entrevoir le détail des perfec­tions divines, et nous rappeler que les phénomènes n’en sont jamais qu’une manifestation imparfaite. Et dans les discours que nous faisons sur l’origine de Dieu et des choses, nous devons à la fois faire appel à toutes les images que nous fournissent les sens et la raison, et ne voir dans ces images que des métaphores toujours grossières qui doivent être entendues en esprit et en vérité. La sagesse de Dieu ne se laisse pas décrire.

Cette maxime trouve son application dés le premier pas qu’essaie de faire la théosophie. Nous avons, pour commen­cer, à exposer la naissance de Dieu, la manière dont Dieu s’engendre lui-même. Mais parler de naissance de Dieu en prenant ces mots à la lettre, c’est parler le langage du diable ; car c’est dire que la lumière éternelle a jailli des tenèbres, et que Dieu a eu un commencement. Pourtant je suis obligé d’employer ce terme de naissance de Dieu : autre­ment tu ne pourrais me comprendre. Êtres bornés, nous ne parlons qu’en morcelant les choses, en brisant l’unité du tout. Il n’y a en Dieu ni alpha ni omega, ni naissance ni déve­loppement. Mais je suis obligé de ranger les choses l’une après l’autre. C’est au lecteur à ne point me lire avec les yeux de la chair.

La nature éternelle s’engendre elle-même sans commen­cement. Comment se fait cette génération ?

Boehme se pose ici le problème classique de l’aséité. Mais tandis que par ce terme les scolatiques entendent une simple, propriété de l’être parfait et une propriété surtout négative, Boehme veut que cette expression étrange : « Dieu cause de soi » prenne un sens précis, concret et positif. Sonder le mystère qu’elle renferme est pour lui la question première et capitale, dont la solution éclairera toutes les autres. Et il ne croit pas devoir s’arrêter dans ses recherches tant qu’il n’aura pas reconstruit par la pensée la suite logique des opérations par lesquelles Dieu s’élève du néant à la pleine existence.

Qu’y avait-il donc au commencement, et de quel germe Dieu s’est-il engendré ?

Au commencement était l’être qui ne suppose rien avant lui, en qui, par conséquent, rien n’est essence, nature, forme finie et déterminée : car tout ce qui existe comme chose déterminée exige une cause et une raison. Nous ne pouvons, quant à nous, concevoir cet être que comme le rien éternel, l’infini, l’abîme, le mystère. Boehme se sert du : mot Ungrund pour désigner cette source première des choses, voulant dire par là qu’au-dessous de Dieu il n’y a rien qui lui serve de base, et aussi que dans le premier être le fondement ou la raison des choses n’est pas encore mani­festé. L’infini primordial n’est ainsi en lui-même rien que silence, repos sans commencement ni fin, paix, éternité, unité et identité absolues. En lui nul but, nul lieu, nul mouvement pour chercher et trouver. Il est exempt de la soufrance, compagne du désir et de la qualité. Il n’est ni lumière ni ténèbres. Il est, pour lui-même, mystère impé­nétrable.

Telle est la condition initiale de la divinité, En est-ce aussi l’achèvement ? Si l’on dit oui, on réduit Dieu à n’être qu’une propriété abstraite, dénuée de force, d’intelligence et de science ; et on le rend incapable de créer le monde où se rencontrent ces perfections dont il est privé. Mais il est impossible que Dieu soit cet être inerte habitant par delà les cieux. Le Père est tout-puissant, tout-connaissant ; il est la douceur, l’amour, la miséricorde, la béatitude elle-­même. Et le monde tient de lui toutes les perfections qui s’y rencontrent, Comment donc se fera le passage du Dieu néant au Dieu personne et Créateur ?

C’est ici le point capital du système de Boehme. La solution que notre théosophe adonnée du problème de la génération éternelle est son oeuvre propre, et ouvre une voie nouvelle ou marcheront de nombreux philosophes.

Les anciens mystiques, il est vrai, s’étaient déjà engagés dans cet ordre de recherches, Eckhart se demandait comment la divinité purement potentielle, immobile et inactive, qui est le premier être, devient le Dieu vivant et personnel, qui seul est le vrai Dieu. Et il expliquait le passage de l’une à l’autre par le rôle de l’image ou idée de Dieu, laquelle émanait spontanément de la puissance primordiale, comme de chacune de nos tendances sort une idée qui l’objective et la manifeste En se contemplant dans son image, la substance absolue prenait conscience d’elle-­même et se posait comme personne.

Boehme, à coup sûr, s’inspire de cette doctrine, mais il fait tout autre chose que de la reprendre et de la continuer. Avec ce sens de l’existence concrète, de la vie et de la nature qui le caractérise, il ne peut se contenter du Dieu encore abstrait des anciens mystiques, Eckhart avait à peu près expliqué comment Dieu prend conscience de lui-même. Mais la conscience de soi n’est que l’ombre de l’existence pour que Dieu soit vraiment personne et pour que la nature trouve en lui les éléments d’une existence positive, il faut que la génération divine soit autre que ne l’enseigne Eckhart.

Boehme part de ce principe que Dieu, qui est mystère, veut se révéler dans la plénitude de son être, c’est-à-dire se manifester comme personne vivante et capable de créer. En tant qu’il poursuit la révélation de lui-même, Dieu veut et pose toutes les conditions de cette révélation. Or il y a, selon Bcehme, une loi suprême qui régit les choses divines comme les choses humaines, c’est que tout révélation exige une oposition. Comme la lumière n’est visible que réfléchie par un corps obscur, ainsi une chose quelconque ne se pose qu’en s’opposant à son contraire. Ce qui ne rencontre pas d’obstacle va toujours devant soi et jamais ne rentre en soi, jamais n’existe manifestement, pour soi ni pour autrui. Et l’on peut, dans la relation du principe donné avec son con­traire, distinguer deux moments. La simple présence du principe négatif en face du principe positif ne manifeste celui-ci que comme puissance - ou possibilité. Si l’on veut que cette puissance devienne réalité, il faut qu’elle agisse sur le principe négatif, qu’elle le discipline et en fasse son instrument et son expression. Cette loi d’opposition et de conciliation gouverne la genèse divine. Si l’esprit divin doit se révéler, il ne restera pas en soi, mais il suscitera son contraire. Ce n’est pas tout : agissant ensuite sur ce contraire, il se l’assimilera et le spiritualisera. Boehme va donc engager Dieu dans une série d’oppositions. A mesure que se produiront les contradictions et les conciliations, à mesure se réalisera la personnalité divine. Et quant à l’es­sence contraire ou nature sur laquelle Dieu s’appuiera pour se personnifier, elle constituera, en Dieu même, le fondement éternel de notre nature créée.

Telles sont les idées qui dominent le système de Boehme et lui impriment son caractère propre. Elles ont leur centre dans un principe que l’on peut formuler en ces termes : l’être se pose comme puissance en s’opposant, et comme réalité en se conciliant ce qui lui est opposé.

Mais ces idées générales sont moins formulées à une place spéciale qu’elles no sont mises en oeuvre dans le dévelop­pement du système.

Au commencement était le rien. Ce rien n’est pas l’absolu néant. Tout au contraire, c’est l’être même, c’est le Bien éternel, l’éternelle douceur et l’éternel amour ; mais c’est l’être en soi, c’est-a-dire non manifesté. Dans ce rien réside ainsi une opposition interne. II n’est rien ot il est tout ; il est l’indifférence et il est l’excellence. C’est pourquoi ce rien doit nous apparaître comme instable et vivant. Il va se mouvoir pour se concilier avec lui-même.

Le premier effet de l’opposition que nous venons de remarquer est la scission de l’infini primordial en deux contraires : le désir (Sucht) et la volonté (Wille). Le rien est désir, car il est mystère et le mystère tend à se mani­fester : le rien est le désir de devenir quelque chose. Mats l’objet où il tend n’est pas indéterminé : c’est la manifesta­tion et la possession de soi-même. Ainsi, désir par un côté, l’infini est, par un autre, ce qu’on nomme volonté. Le désir inconscient et inassouvi engendre la volonté, mais la volonté, à laquelle appartient la connaissance et l’entende­ment, règle et fixe le désir. A l’un le mouvement et la vie, à l’autre l’indépendance et le commandement. La volonté est plus grande que la puissance dont elle est née. Cette, dualité est l’origine de toutes les oppositions que suscitera le progrès de la révélation divine. La volonté est le germe de la personnalité divine et le fondement de toute personnalité ; le désir, essence et corps de la volonté, est le germe de la nature éternelle et le fondement de la nature sen­sible.

Ainsi, grâce à la présence du désir qui fait contraste avec elle, la volonté se manifeste. Mais le oui et le non ne sont pas deux choses en dehors l’une do l’autre. C’est une seule et même chose, laquelle ne s’est divisée que pour per­mettre au oui de se révéler. C’est pourquoi la séparation, à son tour, est un état instable. Le oui, qui dans cette séparation est, en lui-même, dépourvu d’essence et ténu comme un rien, fait effort se rendre concret en absorbant le non et en reconstient l’unité à son profit. Aux deux termes opposés, désir et volonté, se superpose ainsi un troisiéme terme, qui est l’idée d’une conciliation du premier avec le second. La production de ce troisième terme est l’oeuvre de l’imagination. Cette faculté est, d’une manière générale, le désir s’appliquant à une image et tendant à l’absorber, comme la faim absorbe l’aliment, pour la produire ensuite au dehors, transformée en réalité vivante par l’action du sujet lui-même. Or la volonté, qui est esprit, et dont l’objet est la révélation de soi-même, s’unit au désir pour imaginer cette révélation et devenir, par là même, capable de la réaliser. L’imagination fait de la volonté une magicienne. Ce que veut la volonté se détermine dans l’ef­fort même qu’elle fait pour se le représenter. Elle veut se trouver et se saisir : par conséquent, elle veut former en soi un miroir d’elle-même ; et comme le désir est la matière sur laquelle elle travaille, elle veut que le désir infini, en se fixant sur le Bien, devienne ce miroir.

Voici donç, la tâche qui s’offre maintenant à Dieu ou à la volonté : régler le désir selon la loi du Bien, et, par là, former un objet, qui soit un miroir de la volonté, et où elle puisse se contempler et se reconnaître. En accomplissant cette tache, la volonté divine va sortir du néant et conquérir la réalité.

Dieu veut se manifester, se former un miroir de lui-même. Il ne peut y parvenir que par une triple action. Il faut d’abord qu’il se pose comme volonté indéterminée, capable de vouloir le bien ou le mal. Mais une telle volonté n’est ni bonne ni mauvaise, Dieu doit sortir de cette indif­férence. Il en sort en engendrant en soi le Bien unique et éternel, ou la volonté déterminée. Ce bien, qui est Dieu, n’est pas un objet ou une chose, c’est encore la volonté, mais c’est la volonté ferme et infaillible. Avec la génération de cette volonté un commencement s’est posé dans l’infini, un fond s’est formé dans l’abîme, et une déraison des choses s’est superposée au mystère éternel. Cependant la volonté première ne s’est pas épuisée dans la génération de la volonté déterminée. Elle conserve son infinie fécondité. Aussi du concours de la volonté infinie et de la volonté déterminée naît une troisième volonté, à savoir la volonté sortant d’elle-même pour produire un objet. Et l’objet qui est le résultat de cette triple action n’est autre que le miroir de la volonté même, la sagesse éternelle. Cette sagesse n’est pas Dieu : elle n’en est que l’image. Mais gràce à elle Dieu désormais se révèle à lui-même : il se voit comme une volonté à la fois triple et une. On peut caractériser par les noms de volonté proprement dite, de raison et de force ces trois moménts de l’activité divine. On peut aussi les nommer Père, Fils et Esprit. Ce ne sont pas là trois dieux, parce que chacun des trois est un être spirituel et que la séparation des substances n’existe que dans le monde matériel. Ce ne sont pas même trois personnes. Car la volonté en face de son image ou idée n’est que connaissance et conscience d’elle­-même. Elle n’exerce pas encore cet empire sur un être­-chose qui est la condition de la personnalité. Dieu, à vrai dire, n’est personne que dans le Christ, Il n’y a autre chose dans la génération que nous avons considéré qu’une triple action de la volonté une.

Quant à la sagesse éternelle dont la production est le résultat de cette action, et où se voit et se trouve la Trinité agissante, elle n’est pas une quatrième volonté : mais elle est située en face de la Trinité comme sa représentation ou son objet. Elle est cette conciliation du désir avec la volonté que celle-ci s’était proposé d’accomplir. Comme tout miroir, elle est passive et n’engendre point. Elle est la vierge éter­nelle. En elle sont toutes les perfections divines, mais comme idées et paradigmes, non comme forces et êtres vivants. Car ces perfections sont objets de volonté, non volontés elles-mêmes ; et sans la volonté, sur laquelle elle se fonde, la vie ne saurait exister. La vie et la fécondité n’appartiennent pas aux idées ou généralités, mais aux personnes seulement, en tant qu’elles agissent d’après les idées.

Telle est la genèse divine qui suit de l’apparition du désir et de la volonté au sein de l’infini primordial. Dieu, certes, est déjà loin du néant. Il se connaît comme volonté et comme volonté bonne. Mais est-il le Dieu père, tout puis­sant et tout connaissant, amour et miséricorde, lumière et joie, que nous pressentons et que nous cherchons ?

Ce Dieu, si l’on y prend garde, ne réalise point encore la personnalité. Il se connaît, il est l’intelligence, Mais l’in­telligence, comme nous le voyons en nous, n’est pas quelque chose de concret et de saisissable. Ce n’est pas une essence, mais la puissance ou le germe d’une essence. Le Dieu dont l’action tout intérieure n’a d’autre objet que lui-même est encore un Dieu caché, incomplètement révélé. C’est Dieu en tant que possible, c’est l’idéal divin. Pour que cet idéal se réalise et que Dieu soit la personne vivante, il faut que la volonté continue l’oeuvre de génération éternelle qui n’est encore que commencée, il faut à Dieu une seconde naissance.

C’est ici surtout qua la loi des contraires va trouver son application. Considérons toutes les choses de ce monde qui existent véritablement : elles sont faites du oui et du non. « In Ja und Nein bestehen alle Dinge. » Le jour ne serait pas sans la nuit, ni la nuit sans le jour, le froid est la con­dition de la chaleur et la chaleur du froid. Supprimez l’op­position et la lutte, et tout va rentrer dans le silence et l’immobilité, tout va retourner au néant. L’un en tant qu’on n’a rien qu’il puisse vouloir. Pour qu’il veuille et qu’il vive, il faut qu’il se dédouble. De même l’unité ne peut se sentir, mais dans la dualité la sensation est possible. Il faut donc, pour qu’un être soit posé comme réel, qu’il soit opposé à son contraire ; et le degré de l’opposition mesure le degré de la réalisation.

Or, dans le développement de l’activité divine que nous avons considéré, Dieu n’a pas été opposé à quelque chose qu’on puisse à bon droit appeler son contraire. La puissance d’objectivation en présence de laquelle il s’est trouvé et qu’il a déterminée de manière à en former sa fidèle imago ne digérait de lui que comme l’idée diffère de l’intelligence. Rien, dans ce principe passif, qui fasse obstacle à l’action divine : un miroir réfléchit sans résistance les rayons qui viennent le frapper. Dans cette opposition tout idéale, Dieu, ne pouvait acquérir qu’une existence idéale. Pour qu’il prenne corps comme personne, il faut qu’il soit engagé dans une lutte avec un contraire véritable, c’est-à-dire avec une puissance positive et active, dont l’action soit opposée à la sienne. Il faut donc que Dieu suscite un tel contraire, qu’il entre en rapport avec lui, lui tienne tête, et finale­ment le discipline et le pénètre : ainsi seulement s’achèvera l’oeuvre de la génération divine. Comment va s’opérer ce nouveau développement ?

La volonté qui s’est réalisée dans l’évolution à laquelle’ nous avous assisté, et qu’on peut appeler la raison, est encore un pur esprit, un infini, un mystère. Mais le mystére, tant qu’il subsiste, appelle la révélation qui seule le déter­mine comme mystère. Mystère et révélation, comme tous les contraires, se supposent mutuellement. La volonté ne saurait donc rester la puissance obscure et ténébreuse qu’elle est encore (Finsterniss). Au sein de sa nuit s’allume un désir nouveau, celui d’exister d’une manière réelle et concrète, c’est-à-dire corporelle. Mais ce n’est pas par elle-même que la nuit s’embrase et devient feu, que la raison immobile se change en désir de vivre. Le terme où tend la volonté divine est la réalisation de la personnalité ou forme excellente de la vie. Au fond de la raison il y avait donc la lumière aussi bien que les ténèbres, l’aurore de la vie par­faite aussi bien que le désir obscur de la vie en général ; et c’est au contact de la lumière naissante que l’obscur s’est allumé et est devenu le fou. Le désir de vivre est, au fond, la volonté de bien vivre. Le Dieu possible se dédouble ainsi en désir de la vie en général, et en volonté de réaliser la vie parfaite. Ce ne sont plus là deux entités abstraites et idéales, mais deux forces, positives et vivantes l’une comme l’autre. Et ces forces se présentent tout d’abord comme deux éner­gies rivales prêtes à entrer en lutte l’une contre l’autre. Car l’amour de la vie, livré à lui même, pousse l’être à exister de toutes les manières possibles : il ne fait nulle diffé­rence entre le bien et le mal, entre le beau et le laid, entre le divin et le diabolique. Au contraire, la volonté de bien vivre et d’être une personne commande un choix parmi les formes possibles de la vie, et exclut celles qui ne sont pas conformes à l’idéal. Le dédoublement du rien éternel en passivité et activité, désir et volonté, n’avait produit que l’opposition toute logique d’un sujet et d’un objet. Le dédoublement de la volonté en volonté négative et en volonté afirmative, en feu et en lumière, en force et en amour a pour résultat une opposition réelle, et un commencement de guerre intestine au sein de la divinité. Des deux puis­sances rivales, la première, la force ou la vie en général, est le principe et la mère ; la seconde, l’amour ou la lumière, est la loi et la fin, L’une est le fond de la nature réelle, l’autre le fond de la personnalité divine.

Dans cette seconde opposition, Dieu s’éveille à la vie per­sonnelle ; mais, placé en face de la nature comme en face d’une puissance ennemie, il n’est d’abord qu’une énergie latente, une pure capacité d’amour et de lumière. Il faut, pour que cette énergie se déploie et se réalise, que l’amour entre en rapport avec la force et lui impose sa loi. Le progrès de la révélation divine appelle ainsi une conciliation des deux contraires qui ont surgi au sein de la volonté. Or, pour que cette conciliation s’opère, il faut premièrement qu’elle soit posée comme idée et comme but : il faut ensuite que la volonté divine travaille à réaliser cette idée, Mais la conciliation de la force avec l’amour ou du feu avec la lumière n’est autre que la réalisation de cette sagesse éter­nelle que la divinité a formée comme un miroir pour s’y contempler et s’y connaître. Il s’agit donc de faire descendre l’idée des hauteurs vides d’un ciel transcendant, pour la mêler aux forces vivantes et la manifester dans une nature corporelle. La sagesse idéale comme objet à réaliser : tel est le troisième terme qui se superpose aux deux contraires dans lesquels s’est dédoublée la volonté divine.

Comment s’accomplira la tâche nouvelle qui résulte de la position de ces trois termes. Nous sommes ici sur le terrain de la vie : matière, agent et fin sont chacun des êtres doués de force et d’activité. C’est par la coopération de ces trois principes que la conciliation va s’opérer. Si l’amour est une action qui tend, à adoucir la force, la force est un mouve­ment inconscient vers l’amour ; et l’idée elle-même, la sagesse idéale, saisie du désir de vivre, tend pour sa part à sa propre réalisation : la vierge, la compagne de Dieu, aspire à mettre au jour les merveilles divines qui som­meillent en elle. De ces éléments la magie éternelle forme le Dieu personne. La volonté s’attache par l’imagination à l’idée qu’elle se propose de réaliser ; elle la contemple, s’en éprend, brûle de s’unir à elle, la saisit et l’absorbe : elle l’absorbe pour l’engendrer en soi et la produire sous forme de réalité. De son côté l’idée est active et désire l’existence c’est une âme qui se cherche un corps. Elle va au-devant de la volonté qui l’appelle. L’idée se réalise donc, sous l’action génératrice de l’imagination et du désir : l’esprit, par une opération tout intérieure, sans réalité corporelle préexistante, se donne une nature, une essence et un corps.

Cette réalisation de la sagesse éternelle est une oeuvre complexe et merveilleuse qu’il importe de considérer dans ses détails.

Dieu l’accomplit au moyen de sept esprits organisateurs qu’il engendre en vue de ce travail. Ces esprits sont les forces qui naissent au sein de l’élément obscur, sous l’in­fluence de l’élément lumineux, et qui ont pour mission de transformer la volonté qui dit « non » en la volonté qui dit « oui », de discipliner et diviniser la nature. Boehme reprend ici et adapte à son système l’antique doctrine cabalistique des sept essences naturelles dont la dernière est le royaume divin. Les sept esprits, selon Boehme, naissent successive­ment les uns des autres ; et leur succession marque le progrès de la nature vers Dieu. Les trois premiers amènent la nature ou l’élément obscur jusqu’au point où un contact sera possible entre elle et l’élément lumineux. Le quatrième réalise ce contact, et les trois derniers font régner la lumière et l’amour sur la nature soumise et persuadée.

Et d’abord naît dans la volonté le désir proprement dit, ou tendance égoïste. La volonté veut être quelque chose. Or elle n’a rien devant elle dont la possession puisse la déterminer. Elle se prend donc elle-même pour objet, et elle veut tout pour soi. Elle s’imagine alors être quelque chose, et pourtant elle n’est toujours rien que faim et que vide. Cette première essence est l’obscur, le solide, la force de contraction, le sel des alchimistes.

A sa suite se produit le mouvement comme seconde essence ou second esprit naturel. Car, à se prendre elle-même pour objet alors qu’elle est infinie et vide, la volonté ne peut se satisfaire. Elle se tourne donc vers le dehors et devient l’aigu, l’amer, la douleur, aiguillon do la sensibilité, la force d’expansion, le mercure des philosophes.

Cependant les deux forces qui se sont ainsi produites sont en conflit l’une avec l’autre. La première dirige l’être vers lui-même, la seconde le dirige vers autre chose. De cette opposition résulte, comme troisième essence, l’inquiétude, ou mouvement incessant d’une âme qui ne trouve pas son bien en soi et qui ne sait où le chercher. Les deux forces qui sont dans l’âme, la force de concentration et la force d’expansion, se contredisent et pourtant ne peuvent se séparer l’une de l’autre. Vide en elle-même, l’âme ne peut se fixer dans l’égoïsme : mue par l’égoïsme alors même qu’elle sort de soi et cherche son bien au dehors, elle ne peut atteindre à l’abnégation et à l’amour. Elle se fuit et se cherche. Ce mouvement inquiet est celui de la roue, mou­vement qui n’arrive à aucun but et qui cependant se pour­suit toujours. La troisième essence a donc pour expression la rotation, ou combinaison de la force centripète et de la force centrifuge. Elle est le fond du soufre des alchi­mistes.

La nature, par elle-même, s’élève jusque-là ; mais là s’ar­rête sa puissance. Elle a secoué le lourd sommeil et la basse quiétude de l’égoïsme, elle a cherché hors d’elle l’objet qu’elle ne trouvait pas au dedans. Mais pour l’oeil du corps l’infini extérieur n’est pas moins vide que l’infini interne ; et l’âme n’a réussi qu’à se livrer à deux impulsions contradictoires et à se mettre au rouet. Cette contradiction inté­rieure d’un être qui cherche le repos par l’agitation est un supplice insupportable ; mais la nature, pair elle-même, ne peut y mettre fin. Elle a épuisé ses ressources : rien de ce qui est en elle ne la tirera de sa condition. Le salut ne peut venir que de ce qui est au-dessus de la nature, à savoir de Dieu ou de la liberté éternelle. Mais comment ces deux puissances contraires parviendront-elles à se réunir ?

L’inquiétude qui tourmente la nature a cet avantage de manifester sa faiblesse, de lui crier qu’elle ne peut se suffire et former un tout. L’homme qui connaît sa misère est moins misérable que celui qui l’ignore. Sous l’influence de l’esprit qui plane au-dessus d’elle, la nature ressent bientôt un anxieux désir de la liberté. Un je ne sais quoi dit à l’âme qu’elle doit se donner à ce qui lui est supérieur, qu’en se sacrifiant elle se trouvera, qu’en mourant à soi-même elle naîtra véritablement. Et d’un autre côté l’esprit, la liberté a besoin de la nature pour se manifester et se réaliser. Si la nature pressent dans l’esprit sa loi et son harmonie, l’esprit cherche dans la nature sa réalité et son corps. L’esprit veut exister, comme la nature tend à s’affranchir de la souffrance. Ainsi poussés l’un vers l’autre l’esprit et la nature se rap­prochent, Mais la nature a son mouvement propre et sa force d’inertie. Le désir nouveau qu’elle a ressenti ne fait que poindre en elle et ne modifie pas son habitude. Elle vient donc se heurter contre l’esprit qu’elle cherche et qui descend à elle ; et de ce choc naît un phénomène nouveau l’éclair. Tel est le quatrième moment du progrès de l’exis­tence, la quatrième essence. Ce moment est la manifestation du contact de la nature et de l’esprit. Dans l’étincelle de l’éclair, l’obscur, le grossier, le violent, tout ce qui constitue la tendance égoïste de la nature, est dévoré et rendu au néant. Les ténèbres s’allument et deviennent le feu vivant et manifeste, foyer de la lumière. La nature désormais est assujettie à l’esprit, et capable de le réaliser. Une loi divine s’est accomplie qui s’appliquera désormais à tous les êtres. Toute vie, selon cette loi, implique une double naissance. La souffrance est la condition de la joie ; c’est en passant par le feu ou par la croix qu’on arrive à la lumière.Per crucem ad lucem . Dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre physique, l’enfantement est précédé par un état de malaise et d’inquiétude. La nature travallie et souffre, et ne se sent pas la force de mettre au jour le fruit qu’elle a conçu. Tout d’un coup cependant, un effort comme surnaturel se produit, la souffrance et la joie s’entrechoquent dans un instant indivisible, l’éclair jaillit, et le nouvel étre passe des ténèbres à la lumière. L’enfant de la chair possède désor­mais sa forme et se développera par lui-même, suivant son idée directrice ; le fruit de l’intelligence n’est plus un chaos d’idées vagues et incohérentes, c’est une pensée consciente et sûre d’elle-même, qui s’engage sans hésiter dans l’expression qui la manifeste.

Avec l’apparition de l’éclair a pris fin la première exis­tence de la nature divine, le développement de la triade négative. En même temps commence le développement d’une triade positive qui représente l’existence seconde et définitive de la nature. Contraction, expansion et rotation vont se retrouver dans le progrès de cette nature régénérée, mais en un sens nouveau et surnaturel.

La concentration nouvelle est l’oeuvre de l’amour ou puissance unifiante de l’esprit. Sous son influence les forces abdiquent leur violence et se complaisent les unes dans les autres. Les passions égoïstes s’éteignenti et l’unité d’indi­vidus prétendant chacun exister seuls se substitue une unité de pénétration, où chacun cherche dans son accord avec le tout la participation à l’unité véritable. L’amour est ainsi le cinquième esprit ou la cinquième essence. Il a son symbole dans l’eau, qui éteint le feu des désirs et qui confère une seconde naissance, la naissance selon l’esprit.

Cependant les êtres ne doivent pas seulement se fondre les uns dans les autres. Leur unification ne peut être une absorption et un anéantissement. Le progrès de la révéla­tion doit rendre perceptible la multiplicité jusque dans cette unité spirituelle et profonde que confère l’amour. Un sixième esprit apparaît donc, qui dégage les éléments de la symphonie divine, et qui les fait entendre dans leur indivi­dualité en même temps que dans leur rapport à l’effet d’ensemble. Ce sixième esprit est la parole intelligente ou le son, grâce auquel les voix cessent d’être des bruits indis­tincts, mais acquièrent la détermination qui les rend sai­sissables en elles-mêmes et discernables. Comme l’amour était l’unification du multiple, ainsi la sixième essence est la perception du multiple au sein de l’unité même.

Il ne reste plus, pour achever l’oeuvre de la réalisation de Dieu, qu’à rassembler et coordonner toutes les forces qu successivement se sont suscitées les unes les autres. Si 1e supérieur doit gouverner l’inférieur, il ne doit pas s’y substituer et l’anéantir, car l’inférieur est sa réalité et son existence même ; et, privé de ce soutien, l’élément supérier de dissipe dans le vide des espaces transcendants. La lumière n’existe que fixée sur l’obscur. C’est pourquoi un septième esprit apparaït qui, gagnant l’inférieur au supérieur par la persuasion, et faisant descendre le supérieur dans l’inférieur par la grâce, appelle la nature entière, grande et petits premiers et derniers, à la manifestation de la volonté divine. Cette essence est le corps ou l’esprit d’harmonie. Sous son action s’achève enfin la révélation de l’Éternel. La sagesse n’est plus maintenant une idée. Elle est un royaume d’êtres vivants, elle est le royaume de Dieu ou dela Gloire.

C’est ainsi que Boehme considère comme une réalité et comme une condition essentielle de la vie divine ce ciel incréé, ce royaume du Père, cette gloire de Dieu, dont l’Écriture parle en tant d’endroits et où l’on ne voit souvent qu’une métaphore. Le lis est vêtu de beauté, et d’une beauté qui surpasse la magnificence de Salomon. L’homme a son vêtoment de gloire : c’est sa richesse, sa maison, sa puissance, ses honneurs, tout ce qui manifeste son invisible personnalité. Dieu lui aussi se révèle dans un phénomène, lequel n’a d’autre contenu que lui-même et qui cependant se distingue de lui. La gloire de Dieu est son vêtement, sa forme extérieure, son corps et sa réalité : c’est Dieu vu du dehors.

Décrire l’harmonie et la beauté de ce royaume de la gloire est chose impossible. Ce royaume est tout ce que nous voyons sur la terre, mais dans un état de perfection et de spiritualité où la créature ne peut atteindre. Plus brillantes sont les couleurs, plus savoureux les fruits, plus mélodieux les sons et plus heureuse la vie toute entière. Avec la pureté de l’esprit les êtres divins ont - la pleine réalité du corps. Leur vie n’est pas un désir incomplète­ment satisfait : c’est l’être dans sa plénitude et dans son achèvement. Surtout c’est l’harmonie, conciliée avec le complet et libre épanouissement de tous les individus, Con­sidérez les oiseaux de nos forêts : ils louent Dieu chacun à sa manière, sur tous les tons et dans tous les modes. Voyons nous que Dieu s’offense do cette diversité et fasse taire les voix discordantes ? Toutes les formes de l’être sont pré­cieuses aux yeux de l’être infini ; et si dans notre monde éclate la mansuétude divine, à plus forte raison dans le royaume de la gloire les êtres sont-ils exempts de toute contrainte, puisque tous, dans ce royaume, chacun selon son caractère, non seulement cherchent Dieu, mais le pos­sèdent et le manifestent.

Telle est, dans son achèvement, la nature éternelle, révé­lation du mystère divin. Elle porte en elle trois principes, qui sont comme les trois raisons ou fondements de déter­mination issus du rien primordial. Le premier principe est la fonds des trois premières qualités, ou de la nature livrée à elle-même. C’est l’obscur ou le feu latent, qui attend l’étincelle pour se manifester. Boehme l’appelle d’ordinaire le feu. Le second principe est le fonds des trois dernières qualités, c’est-à-dire de la forme ou expression de la sagesse idéale. C’est le principe de la lumière. Chacun de ces deux principes est éternel, et en un sens ils s’excluent l’un l’autre. Le feu n’admet aucune borne et dévore tout ce qu’on lui oppose. La lumière est l’absolu de la douceur et de la joie, la négation des ténèbres, le terme de toute aspi­ration. Celui-là est la vie du tout ou de l’infini indéterminé, celle-ci est la vie de Dieu ou de l’un excellent et déterminé. Cependant ni l’un ni l’autre de cey deux principes ne peut se suffire. En vain le feu veut-il être le tout : il n’est qu’une partie. En vain la lumière dédaigne-t-elle les ténèbres, elle ne se réalise qu’en se détachant sur l’obscur. C’est pourquoi un troisième principe est nécessaire, qui unisse le premier au second, de manière à produir l’existence véritable. Ce troisième principe est le corps. Par lui l’esprit s’incarne dans la matière et devient réel et vivant. Cette union du premier principe au deuxième n’est d’ailleurs pas une absorption complète, et les trois principes demeurent irré­ductibles. En effet l’opération qui range le feu sous les lois de la lumière n’anéantit pas le fondement même du feu. L’infini de la vie subsiste sous la forme de perfection qui la détermine. Le commandement divin ne s’adresse pas à des esclaves : il veut et trouve des êtres libres. Le feu, la lumière, le corps, c’est-à-dire la vie, le bien, et leur union dans un être réel : tels sont les trois principes de la nature divine.

Gardons-nous maintenant d’identifier cette nature avec le vrai Dieu. Si excellente qu’elle soit, la nature divine n’existe ni par elle-même, ni en vue d’elle-même. Elle est la réali­sation des perfections que comprenait l’idée de la sagesse. Elle est la vierge éternelle descendue, à la voix de Dieu, des limbes du possible dans le paradis de l’existence actuelle. La nature va maintenant rendre grâces à son auteur en lui communiquant sa vie et son existence corporelle. La vierge éternelle, fécondée par l’esprit, enfante désormais ; et le fruit de ses entrailles est le Dieu personne, c’est-à-dire le Dieu qui non seulement se connaît lui-même et se possède, mais se répand en dehors do soi par l’amour et par l’action. Tandis qu’il plaçait devant lui, comme un miroir de sa volonté infinie, la sagesse éternelle ou idée de la divinité, Dieu ne se posait que comme trinité idéale, comme per­sonnalité passible. En se donnant, dans la nature, un contraire vivant, et en pliant ce contraire aux lois de sa volonté bonne, Dieu s’engage dans une différentiation non plus idéale, mais réelle, et par là conquiert la personnalité effective, celle de la trinité chrétienne. La connaissance de soi ne confère que l’existence pour soi : seule l’action engendre l’existence absolue et achève la personnalité.

Or cette action est triple et pose trois personnes, corres­pondant aux trois principes de la nature. Dieu est d’abord la volonté qui préside à la vie en général ou au feu éternel. En ce sens il est le Père, la puissance, la justice, la colère divine : il est comme la conscience de l’infinie activité vitale. Mais Dieu ne désire pas la vie pour la vie elle-même. Il veut la vie comme réalisation de l’idée. Il veut engendrer la parole vivante. C’est pourquoi le Père donne naissance au Fils, lequel est la conscience du deuxième principe ou de la lumière, et veut la subordination de la vie au bien qui en est la raison d’être. Par le Fils, Dieu d’amour et de miséri­corde, le feu de la colère est éternellement apaisé. Aussi le Fils est-il plus grand que le Père. Cependant l’existence de la volonté bonne en face de l’universelle volonté de vivre ne suffit pas à réaliser le bien : il faut que ces deux volontés se rapprochent et se concilient, et c’est ce qui a lieu dans une troisième conscience et une troisième personne d’où découle le troisième principe, et qu’on appelle le Saint-Esprit.

Ainsi, en même temps qu’il forme la nature éternelle et grâce â l’activité même qu’il déploie en la formant, Dieu se pose véritablement comme Père, Fils et Esprit, sans abdi­quer pour cela son unité. Par cela même que les trois réalisations de Dieu sont bien des personnes et nulle­ment des choses, elles ne sont pas soumises à cette loi de l’espace et du temps, qui veut que l’unité soit incompatible avec la multiplicité. La personnalité admet la pénétration mutuelle ; bien plus, elle la suppose. Ce n’est que dans, son union avec d’autres personnes qu’un être personnel peut se poser comme tel. En tant qu’un être se conçoit comme extérieur à d’autres êtres, il se pose dans l’espace et s’attribue l’individualité, cette ennemie de la personnalité véritable. L’égoïsme est la base de l’indivi­dualité : c’est le don de soi-même qui fait la personne.

La génération de Dieu est maintenant accomplie. Dieu est la personnalité parfaite réalisée dans trois personnes dont chacune est à la fois la partie et le tout, Ces trois per­sonnes sont le Père ou conscience de la force, le Fils ou conscience du bien, et l’Esprit ou conscience de l’accord qui s’établit en Dieu entre la force et le bien. Et en face de Dieu, comme son oeuvre et sa gloire, se déploie la nature éternelle, où sont réalisés tous les possibles dans la mesure où ils expriment la perfection divine.

Telle est la doctrine de Boehme sur la naissance de Dieu. A travers les symboles théologiques et alchimiques dont elle s’enveloppe pour se manifester, n’est-il pas visible qu’elle a une sigtiidcation et une portée philosophiques ? L’idée maîtresse de cette doctrine, c’est que la personne est l’être parfait et doit exister, et que, par suite, toutes les conditions de l’existence de la personne doivent elles-mêmes être réalisées. De ce principe tout le reste découle. Personnalité, dit Boehme, suppose pensée et action ; et pour penser et agir il faut être en rapport avec quelque chose d’opposé à soi. A la pensée il faut un objet qu’elle considère et qu’elle s’assimile ; à l’action il faut une matière qu’elle dompte et spiritualise. Cette loi est universelle, et la personnalité absolue elle-même ne saurait s’y soustraire sans contradiction. D’autre part, l’être absolu doit être cause de soi et ne dépendre de rien d’étranger à soi. L’Être absolu doit donc, s’il veut être personne, tirer de soi un objet opposé à lui-même, auquel s’applique son intelligence et que modifie son activité. Il faut que la divinité une et infi­nie se transforme d’elle-même en une dualité, dont l’un des deux termes sera le Dieu véritable, l’autre la nature dont ce Dieu a besoin. Ainsi conçu comme sujet et agent en face d’un objet et d’une matière issus de son propre fond, Dieu a une tâche à remplir, à savoir la résolution de l’antinomie qu’il a créée en lui-même ; et par l’accomplissement de cette tâche il se réalise en tant que personne. Son action, sa pensée, sa vie et son existence sont dès lors autre chose que l’ombre de la vie et de l’activité humaine ce sont les types parfaits dont l’existence des créatures ne nous offre que de pâles images.

Qu’est-ce que maintenant que ce système, où Dieu s’engendre lui-même en posant et surmontant son contraire ? N’est-ce pas cette antique doctrine de la nuit comme premier principe, que déjà Aristote condamnait chez ses devanciers. Le premier être, disait Aristote, n’est pas l’imparfait, mais le parfait : dans l’ordre des phénomènes, le parfait est postérieur à l’imparfait ; mais dans l’ordre de l’être, c’est le parfait qui est le premier et l’absolu. La doctrine de Boehme, jugée de ce point de vue, semble n’être qu’un athropomorphisme ou un naturalisme. Il a observé, peut-on dire, que chez l’homme l’indétermination précède la détermination, que la lutte est la condition de la vie et du progrès, qu’une image est nécessaire à l’entendement et une matière à la volonté, que l’action de nos facultés consiste à s’assimiler des objets extérieurs ; et il a transporté à Dieu cette condition de l’existence humaine.

Lors même que ce jugement serait fondé, on ne saurait en faire une condamnation pure et simple. Le système de Boehme ne s’appliquât-il en réalité qu’aux êtres finis, il ne serait pas pour cela sans importance. Il faut pardonner au théosophe de nous renseigner imparfaitement sur l’histoire de la trinité divine, si, croyant nous parler de Dieu, il nous parle de nous-mêmes et nous en parle exactement. Ce grand, principe, que la volonté est la base de la vie et de l’existence, et que la vie, à son tour, a, dans la liberté, sa fin et sa raison d’être, ne perdra rién de son intérêt pour ne concerner que le monde créé, au lieu de s’appliquer également au Créateur. Il est certain que ce système, dont la richesse est confusion, et dont l’éclat est fulguration aveuglante, recèle mainte observation modeste et fine de psychologue, mainte réflexion sensée et pratique de moraliste. Boehme nous l’a dit : c’est au fond de sa conscience qu’il cherche la divinité ; c’est parce que Dieu s’engendre en l’homme que l’homme peut connaître la génération divine. Quoi d’étonnant si sa connaissance de Dieu est surtout une connaissance de nous-mêmes ?

Il ne s’ensuit pas d’ailleurs que Boehme soit un pur naturaliste. Sans nous complaire avec lui dans des spéculations sans contrôle possible sur la naissance et le développement de Dieu, nous pouvons du moins remarquer la différence qui existe entre sa doctrine et celle que repousse Aristote. Selon l’antique philosophie du chaos et de l’infini, la génération du parfait par l’imparfait était l’absolue réalité des choses. Pour Boehme il n’y a pas en Dieu, en réalité, un avant et un après. C’est notre condition d’être finis, appartenant à la nature, qui nous oblige à considérer Dieu au point de vue de la nature et à nous représenter sa vie comme un progrès. Mais ce n’est pas tout. Le chaos des anciens était une nature donnée, une chose, la plus confuse et indéterminée qui se pût concevoir ; et c’était de cette chose que, par un développement nécessaire, on faisait sortir l’être déterminé et parfait. Le point de vue des anciens était objectif. A la chose entièrement indéterminée, Aristote oppose, sous le nom d’acte pur, la chose entièrement déterminée, tandis que le néo-platonisme, revenant à l’idée de, progrès, pose comme premier être une unité qui, supérieure ou inférieure à l’intelligence et à la vie, innommable et inintelligible, paraît bien n’être encore que la chose, dépouillée, par le dernier effort de l’abstraction, de la dernière de ses qualités. Tout autre est le principe de notre mystique théosophe. Chrétien et spiritualiste, c’est à la personnalité sous sa forme la plus parfaite qu’il assigne le premier rang. Et du point de vue où il est placé, l’indétermination, l’infini, le rien ont un sens tout autre que dans la philosophie antique. Le rien n’est plus le manque de qualité et de perfection d’une chose qui ne peut exister que si elle est déterminée : c’est l’infinie fécondité d’un esprit qui est par sa puissance même et que n’épuise aucune de ses productions. Négatif au point de vue externe de l’objectivité, le principe de Boehme est au contraire absolument positif au point de vue intérieur de la vie et de la génération, En lui-même, ce principe n’est pas l’imparfait, mais le parfait ; et le progrès qu’admet Boehme, en un sens d’ailleurs relatif à l’esprit humain, est un progrès dans la manifestation, non dans la perfection intrinsèque de Dieu. Le système du monde métaphysique a été retourné : ce n’est plus l’intelligence qui est suspendue à l’intelligible, c’est l’intelligible qui est suspendu à l’intelligence. Ce n’est plus le sujet qui tient de l’objet son existence, c’est l’objet qui existe par le sujet. Si cette substitution s’est produite, c’est que l’homme a découvert, dans ce qui fait le fond du sujet, dans l’esprit et la volonté, un je ne sais quoi d’irréductible, qu’il a jugé plus réel dans son indétermination et son néant que toutes les réalités tangibles de la substance donnée. La marche de Boehme n’est donc nullement celle des Pythagoriciens ni même des néo-platoniciens. Le progrès qui va de la volonté à ses opérations ne peut être assimilé au progrès qui va de la chose indéterminée à la chose déterminée. La théologie de Boehme n’est pas un monisme évolutionniste.

Mais n’est-ce pas en revanche un système dualiste ; et ne paraît-il pas que Boehme n’évite un écueil que pour se heurter à l’écueil contraire. Comment Boehme maintient-il la perfection du principe divin, sinon en posant hors de Dieu, comme sujet du mal, un principe ennemi et coéternel ? Et de ce principe Dieu même est solidaire. « Per crucem ad lucem » : c’est la loi divine comme la loi humaine.

Point de lumières sans ténèbres, point d’action sans matière, point de sujet sans objet, point de Dieu sans nature.

Cette coexistence universelle et nécessaire de deux principes, l’un positif, l’autre négatif, n’est-elle pas justement ce qu’on appelle dualisme ? - Il est certes incontestable que Boehme voit dans la matière la condition de la manifestation de l’esprit : c’est même là une pièce essentielle de son système. Mais Boehme n’entend pas pour cela être dualiste. C’est à ses yeux une monstruosité que de faire du mal l’égal du bien, et de la nature l’égale de Dieu. Le principe négatif n’existe pas par soi, mais seulement par l’action du principe positif, qui le suscite pour s’y manifester. Dieu seul est souverain ; et c’est le mouvement interne de la volonté divine qui pose en dehors de Dieu la matière, comme condition de ce mouvement même. La matière est l’aspect extérieur, le phénomène de l’action invisible de l’esprit. Elle fixe dans des formes mortes le jaillissement continu de la lumière vivante. Dépendante de l’esprit quant’ à son origine, la nature lui est soumise quant à sa destination. Elle a pour fin de lui fournir, en le manifestant, l’objet dont il a besoin pour se saisir et se personnifier. Elle ne résiste à l’esprit que pour lui offrir l’occasion de déployer ses forces : son instinct est une intelligence qui s’ignore, sa passion un désir inconscient de la liberté. Loin donc quet la nature soit l’égale de Dieu, c’est à l’appel de Dieu qu’elle commence d’exister ; et le terme de son développement est son exacte adaptation à la volonté de l’esprit.

La théologie de Boehme côtoie ainsi le dualisme comme elle a côtoyé l’évolutionnisme, sans s’y heurter et sans y échouer. C’est qu’au fond Boehme se propose de trouver un moyen terme entre ces deux doctrines. Selon lui, les anciens mystiques ont eu tort de proscrire tout dualisme. Ils n’ont pu, pour cette raison, réaliser la philosophie de la personnalité qu’ils avaient conçue. Leur Dieu manque des conditions de l’existence réelle, et ne dépasse pas l’existence idéale. Ce n’est qu’en empruntant au dualisme l’idée d’une existence éternelle de la matière comme contraire de l’esprit, et en donnant cette matière pour corps à l’esprit divin, que l’on peut concevoir la personnalité divine comme réellement existante. Mais, d’autre part, le Dieu personne doit demeurer l’être infini en dehors duquel rien n’existe par soi. Le dualisme répugne à la pensée religieuse, qui veut que Dieu ne soit pas seulement une forme et un idéal, mais l’être tout-puissant et indépendant. Il faut donc que la matière ne soit pas un premier être au même titre que Dieu, mais que son existence résulte d’une opération de la puissance divine. Comment la matière pourra-t-elle sortir de Dieu et être en même temps le contraire de Dieu. Boehme résout la difficulté en disant que Dieu, pour se révéler, s’objective et se réalise lui-même, et que cet objet et cette réalité extérieure, quoique posée par Dieu, ne se confond pas avec lui, parce que la volonté qui est le fond de son être est infinie et ne peut se perdre dans ses efforts. Ainsi Dieu lui-même a une nature ou un corps qui n’est pas lui et qui forme son existence réelle, mais ce corps est posé par Dieu et n’est autre que sa volonté même, vue du dehors. Dans ce phénomène de Dieu le mystère éternel se révèle, sans que jamais la révélation dissipe le mystère. La nature est de l’essence de Dieu, mais Dieu est indépendant de la nature. Ce système est une sorte de spiritualisme concret ou naturaliste.

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