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Les doctrines existentialistes

Jolivet : Heidegger - Le problème de l’être et sa méthode

Régis Jolivet

samedi 13 décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Extrait de « Les doctrines darshana
doctrines
points de vue
existentialistes », par Régis Jolivet. Editions de Fontenelle, 1948.

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

I Le problème de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
et sa méthode

1. Dès la première page de Sein und Zeit Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, Heidegger Heidegger Martin Heidegger (1889-1976), philosophe allemand affirme son ambition de reprendre par la base le problème du sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
de l’être, et pour cela de commencer par définir le sens de cette question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
même [1].

Ces premiers propos n’ont rien de surprenant : ce sont ceux qui ouvrent classiquement tous les traités d’Ontologie depuis Aristote Aristote Aristote (Ἀριστοτέλης) et Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
. Cependant, une expression, employée ici par Heidegger, doit être soulignée, à savoir Wissen
saber
savoir
celle d’ « élaboration concrète », par laquelle Heidegger définit à la fois le dessein de son ouvrage, qui est d’élucider le sens de l’être, et sa méthode, qui est de procéder par voie concrète à cette élucidation. Cet appel au concret, est, dans la définition commune de l’Ontologie, le caractère propre de l’existentialisme.

Là-dessus, précisons dès maintenant un point de grande importance. Heidegger vise à constituer une philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
de l’être fondée sur l’analyse de l’être concret et singulier. Cette philosophie, orientée vers une théorie de l’être de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
humaine et, plus encore, vers une théorie de l’être en général [2], Heidegger veut qu’on la nomme existentiale et non existentielle. Le nom de « philosophie existentielle » conviendrait par contre, selon Heidegger, à la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
de Jaspers qui, refusant absolument d’admettre que l’analyse de l’existence concrète puisse conduire à une théorie de l’être. ; s’en tient systématiquement, et conformément à la méthode phénoménologique, à la description des situations existentielles concrètes de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
 [3].

Avant de procéder à cette analytique existentiale, Heidegger s’efforce de définir exactement le sens du problème de l’être. L’antiquité grecque, dit-il, chez Platon et Aristote, fournit de précieux éléments de solution. Mais dans la suite, les spéculations scolastiques sur l’être, non seulement n’ont rien apporté de nouveau, mais ont engagé la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
en de mauvaises voies, si bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que, de nos jours, le problème de l’être est tombé dans l’oubli [4]. Car c’est se détourner irrémédiablement de l’être que de décider que ce concept begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
est à la fois le plus général et le moins clair, — qu’il est impossible à définir, — et évident par soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
. Après cela, on peut estimer que tout est dit ! En réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, tout reste à dire et il est nécessaire, si l’on veut saisir dans sa profondeur la signification de l’être, de reprendre toute la question par le commencement.

Cherchons d’abord le sens de la question ou sa structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
formelle. Toute question, par la manière dont elle est posée, présuppose de quelque façon la réponse. Que l’homme s’interroge sur le sens de l’être, cela implique qu’il sait quelque chose de l’être, sinon la question ne serait pas même possible. Il y a une évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
commune et vague de l’être, qui est le fait dont nous partons. Mais cette évidence devra être soigneusement critiquée et élucidée et pour cela transformée elle-même en problème [5].

Ce problème de l’être ne pourra jamais relever de la démonstration Beweis
démonstration
prova
proof
, car il est impossible de ramener l’être, en tant qu’être, à un autre être, comme si l’être avait le caractère d’un possible. La question sur l’être exige donc qu’on procède par la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
phénoménologique, qui est une sorte de monstration [6]. Mais toute la question est ici de savoir, quel est, parmi tous les existants, celui qui devra retenir d’abord notre attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
comme réalisant au maximum l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de l’être. Or cette question même semble m’engager dans un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
, en tant qu’elle implique une présupposition sur l’être [7].

Cependant, cette difficulté se trouve levée par là-même que nous constatons qu’il n’y a réellement qu’un seul être qui soit capable de s’interroger sur l’être. Cet existant privilégié, c’est l’existant que je suis. L’enquête a ainsi son seul objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
possible, qui est l’être même du sujet existant, que nous appellerons, avec Heidegger, le Dasein Dasein
Da-sein
être-là
être-le-là
ser-aí
estar-aí
pre-sença
being-there
. C’est par l’approfondissement réflexif de cet existant que l’on pourra espérer d’accéder à une notion du sens de l’être en général [8].

De tout cela il résulte que la question sur l’être, qui est la métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
même, devient une manière d’être du questionnant, qui est proprement l’existant s’interrogeant sur l’être de l’existence. Cela revient à dire que le préliminaire de la recherche ontologique sera fondamentalement constitué (sans pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
, de fait, l’être autrement) par l’analyse existentielle (ou ontologique) du Dasein singulier et concret que je suis [9].

2. Il s’agit bien de viser à déterminer le sens de l’être en général. Cette détermination est d’autant plus nécessaire qu’elle se trouve exigée, de fait, par toutes les sciences, lorsque, parvenues à un certain degré de développement, elles subissent l’inévitable « crise des fondements ». Cette crise consiste proprement en un examen des notions fondamentales autour desquelles une science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
s’est d’abord organisée spontanément. Son but est de définir exactement quelle structure particulière de l’être y est impliquée. C’est ainsi que la mathématique Mathematik
mathématique
matemática
mathematics
, qui est apparemment la plus rigoureuse des sciences, a connu de nos jours sa crise de croissance sous la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’un débat entre le formalisme et l’intuitionnisme. La théorie de la relativité a marqué, pour la physique, le même phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
critique. Mais si toutes les sciences sont appelées à s’interroger sur la structure de l’être particulier dont elles s’occupent, il est évident que cette enquête même enveloppe la question plus vaste du sens de l’être en général. Or cette question ne pourra pas être résolue, contrairement à ce qu’on a parfois pensé, par le simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
développement linéaire du donné scientifique. Elle est de droit métaphysique et ne peut être que métaphysique, car sa solution commande celle de tous les autres problèmes. Elle est la question fondamentale, qui fait de l’ontologie la science philosophique par excellence arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
.

Ordonnée à la détermination de l’existentialité, l’ontologie est enracinée dans l’analyse existentielle (ou analyse ontique) de l’être que nous sommes. De là découle la méthode, qui est celle de la phénoménologie phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
 ; qui se propose d’aller, comme on l’a noté plus haut et selon l’expression de Husserl Husserl Edmund Husserl (1859 - 1938), philosophe allemand, fondateur de la phénoménologie transcendantale , « aux choses mêmes ». Toutefois, sur un point capital, Heidegger se sépare de Husserl. Celui-ci, en effet, se propose de mettre l’existence entre parenthèses, pour s’attacher uniquement à déterminer la structure des phénomènes et leur mode d’apparition Erscheinung
apparition
manifestação
aparecimento
apariencia
appearance
Erscheinende
aparição
devant la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
transcendantale. Heidegger, au contraire, oriente toute sa recherche vers la détermination de l’existentialité. Les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
doctrines darshana
doctrines
points de vue
vont donc suivre des voies complètement divergentes [10].

Il s’agit pour Heidegger d’adopter une méthode conforme à l’objet de l’ontologie, qui est de saisir le sens de l’être en général. C’est donc sous l’aspect de l’être que l’analyse phénoménologique devra envisager le donné existentiel existentiell
existentiel
existentivo
existentiell
. Ce donné existentiel est constitué par l’être de l’existant. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait d’abord penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
, cet être est caché, en ce sens que, dans ce qui se manifeste, il n’est pas immédiatement manifesté [11]. Il s’agit donc de le découvrir. On pourrait observer ici qu’un certain kantisme se glisse subrepticement dans les premières démarches de l’ontologie heideggerienne, puisque à la fois elles supposent de l’être au-delà du donné immédiat et qu’elles le supposent gratuitement, s’il est vrai que l’analyse phénoménologique n’en a rien révélé. Nous nous écartons déjà de l’apodicticité requise par la méthode de Husserl. Mais Heidegger opposerait à cette objection, d’une part que l’apodicticité qu’il admet ne saurait exclure les implications de l’analyse (le non-immédiatement manifeste étant impliqué dans le manifeste), et d’autre part qu’il écarte de toute façon de la manière la plus nette toute idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de choses en soi échappant absolument à l’intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
.


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 12-13. Nous citons Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927. directement d’après le texte allemand, - les autres ouvrages d’après la traduction de H. Corbin (Qu’est-ce que la Métaphysique ? par Martin Heidegger. Suivi d’extraits sur l’être et le temps et d’une conférence sur Hölderlin. Traduit de l’allemand avec un avant-propos et des notes par Henry Corbin, Paris, Collection Les Essais, n. VII, Gallimard, 1938).

[2Cf. ce qu’écrivait Heidegger, dans une lettre adressée à la Société française de Philosophie, en 1937 (Bulletin d’Octobre-novembre 1937) : « Je dois redire que mes tendances philosophiques, bien qu’il soit question dans Sein und Zeit d’Existenz et de Kierkegaard, ne peuvent pas être classées comme Existenzphilosophie. Mais cette erreur d’interprétation sera probablement difficile à écarter pour le moment. Mais la question qui me préoccupe n’est pas celle de l’existence de l’homme ; c’est celle de l’être dans son ensemble et en tant que tel ».

[3Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 12-13.

[4Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 1.

[5Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 5-6. - Descartes, observe Heidegger, dans certaines limites du moins, a défini le Cogitare de l’Ego ; mais il a laissé le sum complètement inexpliqué (Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 46).

[6Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 6.

[7Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 7.

[8Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 7 et 13. - Il y a ici une équivoque que plusieurs commentateurs de Heidegger ont signalée (Cf. spécialement A. de Waelhens, La Philosophie de Martin Heidegger, Louvain, Ed. de l’Institut supérieur de Philosophie, 2e éd. 1948, p. 8, note 2). Heidegger précise (Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 42) que le Dasein est essentiellement Jemeinigkeit (le fait d’être quelqu’un, tel individu ou telle personne). Dans ce cas, comment est-il possible d’affirmer du Dasein autre chose que ce qui convient et appartient à tel Dasein, à tel individu ? Or Heidegger prétend affirmer du Dasein en général ce qui constitue le Dasein propre et personnel soumis à l’analyse phénoménologique. Ce passage du singulier au général est sans doute possible (c’est la définition même de la connaissance intellectuelle), mais non dans le contexte heideggerien, qui implique un empirisme radical. Adolf Dyroff (Philosophia perennis, J. Habel, Regensburg, 1930, Band II, p. 782) remarque justement là-dessus que Heidegger passe constamment du sens ontique ou existentiel (= être singulier et concret), au sens ontologique ou existential (= être en général), en supposant gratuitement qu’il y a équivalence et égalité.

[9Nous conserverons le mot Dasein (étymologiquement : être-là : da-sein) pour désigner l’existence singulière concrète. L’expression réalité-humaine, utilisée par H. Corbin et reprise par J.-P. Sartre, ne répond pas parfaitement au sens de Dasein, en tant qu’elle accuse trop fortement (mais non injustement) l’ambiguïté foncière du Dasein heideggerien, qui est tantôt l’existant singulier et concret, tantôt l’être de l’existence humaine en général. Nous venons de souligner cette équivoque. Mais il reste que, pour Heidegger, sa recherche est d’abord une analytique de l’être concret de l’existant. Le terme de Dasein servira à traduire ce dessein. - même s’il dépasse ses bornes.

[10Nous donnons, en Appendice, une vue générale de la Phénoménologie de Husserl, ainsi que la position que Heidegger et Sartre ont prise vis-à-vis d’elle.

[11Sein und Zeit (L’être et le Temps), Max Niemeyer, Verlag, Halle, 1re édition, 1927, p. 35.

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