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Esprit et réalité

Berdiaeff : Le sens de l’ascèse (I)

Nicolas Berdiaeff

vendredi 19 décembre 2008

Extrait de « Esprit et réalité », par Nicolas Berdiaeff. Aubier, 1953.

CHAPITRE IV Le sens de l’ascèse

I

Ce n’est pas seulement la conscience chrétienne, c’est la conscience religieuse universelle qui conçoit la voie de la vie spirituelle comme semée d’obstacles et de difficultés qu’il faut tout d’abord vaincre. Selon les temps l’homme a pris diversement conscience de son état de péché, de son accablement sous le poids d’une faute ancienne, de son appartenance à un monde déchu. De cette conscience dépend la profondeur de son sentiment de la vie, et si l’homme contemporain a perdu le sens du péché et de son état de déchéance, il a également perdu la spiritualité et il se trouve ainsi rejeté à la surface de la vie, déchiqueté par le monde. L’homme contemporain est profondément malheureux, et c’est pour cela sans doute qu’il se laisse séduire par l’idée absurde d’organiser le bonheur. En cela il est infiniment inférieur aux anciens sages, à Confucius, à Bouddha, aux Stoïciens. L’épicurisme a toujours été une doctrine superficielle et frivole, bien qu’Épicure ait été un penseur intéressant, en tous cas plus intéressant que les matérialistes modernes. Les passions et la concupiscence attirent non seulement l’homme vers les bas-fonds, mais dénaturent encore la vie spirituelle. Les passions peuvent tout défigurer — les rapports de l’homme avec Dieu, l’amour du prochain, la connaissance de la vérité et la réalisation de l’équité. La croissance dans la vie spirituelle présuppose une purification, le détachement d’un monde d’où naissent concupiscence et désir. L’austérité de l’ascétisme chrétien fut provoqué par le désir de se séparer du paganisme, par la nécessité de vaincre le déchaînement des éléments grossiers et barbares. C’est le problème de l’ascétisme physique, appliqué au corps. Le mot ascétisme peut correspondre à des sens différents, et concerner des domaines différents. On peut tout d’abord employer le mot ascétisme dans un sens très large et formel. L’ascétisme en soi ne tranche pas le problème religieux du mal et du péché. Littéralement ascétisme signifie exercice ; on peut le pratiquer dans différents domaines et pour des buts divers. L’ascétisme est une concentration dés forces intérieures, une prise en mains de soi-même. Pour devenir maître de lui-même l’homme a besoin d’un exercice, d’un détachement de soi qui lui permettent de concentrer le maximum de ses forces pour atteindre à un but donné, fût-ce un but sportif. En ce sens un certain ascétisme est nécessaire en tous les domaines. La dignité de l’homme en dépend. L’homme ne doit, pas être son propre esclave, l’esclave de ses instincts les plus bas, comme il ne doit pas être esclave du monde qui l’entoure. L’ascétisme signifie la libération de l’homme.

Ce n’est pas seulement le christianisme ou une renaissance spirituelle quelconque qui exigent de l’homme une limitation de ses besoins, mais tout homme conscient de la vie, tout homme qui prétend atteindre à un but est forcé de s’imposer des limitations. Épicure lui aussi l’exigeait. L’ascétisme n’est pas uniquement spirituel, il peut être sportif. Il est même probable que c’est la seule forme d’ascétisme qu’admette l’homme contemporain, et il le pratique plus facilement et plus arolontiers que l’ascétisme subordonné à la vie spirituelle. Le sportif court des dangers qui exigent un sérieux entraînement, physique et même spirituel. Il se trouve parfois face à face avec la mort et doit être prêt à la subir. Les découvertes techniques exigent de l’ascétisme et parfois même un ascétisme héroïque, lorsque l’homme, par exemple, s’envole vers la stratosphère ou descend dans les profondeurs de l’océan. Il existe aussi un ascétisme révolutionnaire. Tant qu’il n’est pas victorieux, tout mouvement révolutionnaire suppose une ascèse. Sans ascétisme les hommes n’auraient jamais pu vaincre ni réaliser une œuvre révolutionnaire. Le héros du roman utopiste de Tchernichevski, Rakhmetov, dort sur des clous pour s’habituer à la souffrance et même aux tortures. Le Catéchisme de la Révolution de Netchaeff [1] nous offre un intérêt tout particulier, du point de vue de l’ascétisme révolutionnaire. Netchaeff représente simultanément le type d’un fanatique exalté admettant des moyens immoraux et inhumains et le type du héros-ascète. Le Catéchisme de la Révolution donne l’impression d’un traité d’ascétisme, d’une doctrine sur la vie spirituelle écrite par un révolutionnaire qui exige un renoncement complet au monde. Il impose au révolutionnaire de se détacher du monde, de n’aimer rien de ce qui appartient à ce monde. Le principe fondamental est le même que celui de l’ascétisme de la vie spirituelle et mystique. Il faut se détourner du monde multiple, sacrifier tout ce qui lie à ce monde, et se tourner vers l’Un, s’attacher uniquement à l’Un et Lui offrir toute sa vie. Cet Un est la révolution. Le monde multiple, l’ancien monde est considéré comme entièrement mauvais, pécheur. Le révolutionnaire est un homme sacrifié. Il doit renoncer à tout intérêt personnel, aux affaires, aux sentiments, aux amitiés, aux biens, même à son nom. Tout s’oriente en lui vers un intérêt unique, une pensée unique, une passion unique : la révolution. Le révolutionnaire rompt avec la vie sociale et le monde civilisé, avec la morale de ce monde. Celui qui tient à quelque chose dans ce monde n’est pas un révolutionnaire. L’ascétisme révolutionnaire est une des transformations et des déformations de l’ascétisme religieux. Le but change, mais la psychologie de l’homme reste presque identique. On voit par là qu’on peut définir l’ascétisme de façon purement formelle indépendemment des conceptions religieuses et métaphysiques. On peut trouver une ressemblance formelle entre Netchaeff et Isaac le Syrien ou Ignace de Loyola, bien que leurs contenus et leurs buts soient opposés. Tout ascétisme tend à fortifier la volonté.

Mais on entend également par ascétisme un principe religieux et métaphysique, et c’est là un sens qui convient mieux à ce mot. La métaphysique ascétique se propose de résoudre le problème du mal. Il existe deux formes fondamentales de la métaphysique ascétique. La première conçoit la vie et le monde comme un mal. Telle est tout d’abord la position de la métaphysique hindoue en tant qu’elle considère le monde comme illusoire et mauvais. Le bouddhisme est la forme extrême de cette métaphysique ascétique. En Grèce, on trouve une métaphysique ascétique, mais sous une autre forme. Celle-ci est principalement propre à l’orphisme. La source du mal réside dans la matière qui est non-être. Le pessimisme grec tardif imprégné d’angoisse et du désir de l’oubli reconnaît définitivement comme mauvais tout le monde matériel. Le néoplatonisme est une forme de métaphysique ascétique et il enseigne la délivrance du monde matériel. Chez Plotin le monde multiple se confond avec la matière, c’est-à-dire avec le non-être, et il est par conséquent mauvais. Il faut se libérer de ce monde multiple par l’ascèse et chercher une délivrance dans l’Un. Nous aurons l’occasion d’y revenir. La pensée grecque a toujours vu le mal dans la matière, bien qu’elle ait compris celle-ci autrement que Descartes et que les penseurs des XIXe et XXe siècles. Le dualisme d’origine persane admet un dieu mauvais à côté du Dieu bon. Le mal est substantiel, il existe un être mauvais. Dans le manichéisme le dualisme atteint à des formes extrêmes. Le gnosticisme est également imprégné de dualisme et abhorre la matière. Dans ce genre de métaphysique le principe matériel ne peut être transfiguré et éclairé, on ne peut que le retrancher du principe spirituel, l’inférieur ne peut être élevé vers le supérieur. L’ascétisme signifie ici la séparation, le retranchement et l’envol de l’esprit hors de la matière. Le spirituel rejoint sa patrie spirituelle, et le matériel retourne à son état de non-être. Le problème du mal n’est pas rattaché au problème de la liberté. Avec la délivrance, rien n’est changé au fond, il est simplement mis un terme au mélange et tout revient à son état primitif. On ne peut vaincre la matière mauvaise, on peut seulement se séparer d’elle. C’est pourquoi l’ascétisme signifie l’abandon de ce monde multiple, le renoncement à toute promiscuité avec la matière. L’esprit ne saurait spiritualiser la matière ; comme elle le gâte et le matérialise, il ne lui reste d’autre issue que d’échapper à ses prises. L’élévation de l’homme vers le spirituel idéal est un pur détachement du monde matériel. L’esprit ne pénètre pas dans le monde comme une force bienfaisante et transfigurante. Ce type de métaphysique ascétique ignore l’incarnation de Dieu dans l’homme. L’homme est le produit du mélange de l’esprit avec la matière. Ascétisme signifie ici désincarnation et déshumanisation. Mais l’homme alors perd son caractère spécifique et original.

Au dualisme absolu s’oppose le monisme absolu. Cette alternance se répète indéfiniment. Une telle métaphysique ascétique ignore l’amour et la charité, ignore le mystère de la personnalité comme elle ignore celui de la liberté. Schopenhauer, représentant d’une des formes extrêmes de la métaphysique ascétique du type bouddhique qui considère l’être comme un mal, connaît au moins la compassion. Dans l’ascétisme néoplatonicien, dans le gnosticisme avec son opposition absolue entre les spirituels, les psychiques et les matériels, il n’y a place ni pour l’amour, ni pour la compassion, c’est un ascétisme froid. Il est curieux de noter que dans les tendances gnostiques la lutte contre la matière se traduit aussi bien par une négation ascétique de la chair que par la luxure, par l’extermination de la chair au moyen de la débauche, c’est-à-dire par un mauvais traitement. Cette remarque ne vaut évidemment pas pour Plotin qui n’aimait pas les gnostiques.

La métaphysique chrétienne a un tout autre caractère et par suite l’ascétisme chrétien prend également un autre sens. Car il résout bien autrement le problème métaphysique et religieux du mal. La métaphysique chrétienne dans sa pureté ne considère pas que le monde soit foncièrement mauvais, mais elle le considère comme déchu, pécheur. La source du mal n’est pas dans la matière ou dans une quelconque « nature », mais dans la liberté, dans la volonté. Ce n’est pas le monde multiple ni une quelconque substance matérielle qui constituent le mal, mais bien les rapports du monde qui découlent de l’orientation de la volonté et qui revêtent une forme matériellement alourdie et enchaînée. Ni le néoplatonisme, ni le gnosticisme, ni le manichéisme n’ont compris le problème de la liberté. Cette ignorance , de la liberté aboutit fatalement à un ascétisme qui ne conçoit pas que l’inférieur puisse être éclairé et transformé en supérieur. Ici ascétisme signifie retranchement ou destruction de l’inférieur. Le christianisme au contraire n’est pas forcé de nier le monde et l’homme, comme le fait la métaphysique moniste de l’identité. Le christianisme est divino-humain. Il est vrai que le christianisme nous propose de ne pas aimer le « monde », ni ce qui est dans le « monde ». Seulement le « .monde » ne signifie pas ici la création de Dieu, ni la multiplicité de la vie cosmique et humaine, mais seulement l’état pécheur du monde, la déchéance du monde. Dans la littérature patristique, le mot « monde » s’applique aux passions pécheresses. Nous vivons, en effet, dans un monde mensonger qui n’est pas le monde authentique, qui n’est pas notre patrie, et nous ne devons pas nous attacher à ce monde, mais tendre vers un autre.

J’appelle objectivation ce monde déchu pris dans son interprétation philosophique et gnoséologique. La détermination et la lourdeur matérielle y régnent. C’est le monde de la quotidienneté sociale. Mais une tendance différente de la volonté, la pénétration de l’esprit, c’est-à-dire de la liberté, peut changer l’état du monde. En soi la multiplicité du monde, la multiplicité humaine dans son sens existentiel n’est pas le mal et ne doit pas être retranchée et détruite, elle doit seulement être éclairée et transfigurée. Le pluralisme est plus près de la vérité que le monisme. Dans ce cas la spiritualisation peut signifier une victoire sur le monde matériel objectivé, elle ne signifie pas une désincarnation. Le « corps » appartient au plan existentiel et non pas seulement au plan de l’objectivation. L’ascétisme chrétien, qui exige une purification dés éléments hétérogènes, libère le corps du pouvoir des forces inférieures et le soumet au principe spirituel, c’est dire qu’il le spi-ritualise. On voit que l’ascétisme doit fournir des forces au corps en tant qu’instrument de l’esprit, et qu’il n’est pas une extermination ou un abandon du corps.

Mais des éléments néoplatoniciens, stoïciens et manichéens ont contaminé l’ascétisme chrétien. On comprit alors l’ascétisme comme une indifférence, une inimitié envers la créature. On crut que pour se tourner vers l’Un, pour aimer l’Un, il fallait à tout prix se détourner du monde multiple, y renoncer, c’est-à-dire renoncer au monde entier des créatures, à toute la multiplicité humaine. Ainsi fut rompue l’unité du double précepte évangélique : l’amour de Dieu et, l’amour du prochain. On assista ainsi à une transformation, à une dégénérescence de l’ascèse. Elle devint un but au lieu de rester un moyen, une méthode. Il en résulta une concentration de l’attention, une méditation exclusive sur le péché, qui n’allèrent pas sans conséquences fatales. L’ascétisme monastique impliquait souvent non seulement de l’indifférence, mais même de l’hostilité envers la créature, envers le prochain. La créature apparut comme un péché, comme une tentation. On peut comprendre l’ascétisme d’une façon positive et d’une façon négative. On peut lutter contre les passions pécheresses en éveillant chez l’homme des forces spirituelles créatrices positives, en dirigeant sa volonté vers des valeurs supérieures. Même les passions qui se trouvent sous un signe négatif ou destructeur peuvent, en tant que matière du processus vital, se transformer en vertus positives, en passions créatrices au service de l’esprit. Les Pères de l’Église le savent bien. L’ascétisme positif est une lutte menée à l’aide de l’esprit créateur, de l’amour créateur, contre le péché, contre l’esclavage pécheur. L’ascétisme négatif veut écraser, détruire les passions pécheresses sans les diriger vers des actes créateurs positifs, sans susciter l’amour pour des valeurs créatrices positives. Il en résulte alors un refoulement des passions dont les conséquences ont été étudiées par Freud et les psychanalystes. La nature humaine est mutilée. On doute ainsi de la possibilité d’éveiller chez l’homme des forces spirituelles positives. L’homme concentre son attention uniquement sur le péché, il voit le péché partout, aussi bien en lui-même que chez les autres, et il se transforme en un être négatif hostile à la vie. Mais l’expérience nous apprend qu’on arrive mieux à bout du péché par des moyens positifs que par des moyens négatifs, en éveillant l’amour, le désir de la connaissance, de l’acte créateur, en dirigeant l’attention vers la beauté et la magnanimité, vers le sublime.

L’Évangile n’est pas un livre ascétique au sens où le sont les livres d’ascétisme chrétien qui ont paru plus tard, et qui sont des introductions ascétiques à la vie spirituelle. Il suffit de comparer l’Évangile à la Philocalia [2] et à l’Imitation de Jésus-Christ pour voir l’énorme différence de style qui correspond à une différence spirituelle fondamentale. Dans l’Évangile, c’est Dieu qui parle ; dans les livres ascétiques ce sont des hommes. Dans l’Évangile on trouve bien des éléments qu’on peut appeler formellement ascétiques, mais nullement une métaphysique voisine, par exemple, du néoplatonisme. L’Évangile est un livre messianique, un livre messianique révolutionnaire, si l’on veut, nullement un livre ascétique. Ni dans la Bible, ni dans le Judaïsme l’ascétisme ne prend le sens qu’il possède dans la spiritualité hindoue, dans l’orphisme, dans le néopythagorisme, dans le néoplatonisme. L’ascétisme n’apparaît que beaucoup plus tard, par exemple chez les Esséniens, mais il est déjà d’origine hellénistique. La voie de l’inspiration prophétique n’est nullement une voie ascétique. Le prophète ne se détache pas, ne se détourne pas du monde, de son peuple et de l’humanité, il se dirige au contraire vers eux, il se met à leur service. Le prophétisme n’est pas Une école et une méthode d’ascension spirituelle progressive. Le prophète vainc le monde d’une tout autre manière. Le messianisme se distingue profondément de l’ascétisme. L’Évangile plonge humainement dans une atmosphère judaïque, et les voies et méthodes ascétiques et mystiques des écoles hindoues et grecques lui sont étrangères. Sous sa forme humaine, Jésus-Christ ne fait nullement penser à un ascète. On fait valoir qu’il a passé quarante jours dans le désert. Mais il n’aurait pas été aussi un homme s’il n’avait connu la lutte contre la tentation. Toute voie religieuse et héroïque de l’homme passe obligatoirement par là. Jésus-Christ n’a jamais pensé à quitter le monde multiple, ce monde qui reste humain jusque dans ses manifestations les plus basses ; il ne se séparait pas du monde pécheur, il y descendait au contraire et s’y mêlait, Il vécut parmi les hommes, parmi les pécheurs et les publicains, il assista à des banquets. Les Pharisiens lui reprochaient de ne pas observer les règles de la pureté, d’entrer en contact avec les impurs. L’Évangile est la bienheureuse nouvelle de la venue du royaume de Dieu, non pas la révélation de méthodes ascétiques propres à sauver l’âme. L’Évangile par lui-même ne peut être la base d’une école ascétique. L’ascétisme est une école et une méthode, un long chemin de perfectionnement et de développement. L’Évangile parle seulement d’une naissance nouvelle, d’une bienheureuse renaissance spirituelle. Tout en lui figure l’invasion du monde par l’esprit, tout y est conversion brusque et non progressive évolution. Le brigand se convertit instantanément au Christ et hérite le royaume de Dieu. Les publicains et les pécheurs sont les premiers à entrer dans le royaume céleste. L’Évangile n’enseigne pas une méthode pour le salut individuel de l’âme. Il est messianique et tout orienté vers le royaume de Dieu. C’est en cela qu’il diffère avant tout de l’ascétisme. La négation de ce « monde » dans l’Évangile est une négation messiano-eschatologique, non une négation ascétique. L’ascétisme est individuel, l’Évangile est social, au sens religieux de ce mot comme l’avait été le pro-phétisme. On peut cependant jeûner, vivre dans la pauvreté, sacrifier tous les biens de ce monde. Mais il ne s’agit pas d’un exercice ascétique en vue de sauver une âme individuelle. Le sacrifice ne signifie pas encore ascétisme, il a un tout autre sens. L’Évangile n’exige pas l’ascétisme, mais le sacrifice fait par amour. L’ascétisme était ignoré de l’Église apostolique, du christianisme primitif. Les martyrs chrétiens n’étaient pas des ascètes, l’ascétisme apparut plus tard. Le principe de l’ascétisme ne se définit aucunement par la continence, la limitation des besoins, le renoncement aux biens de ce monde, par le sacrifice de soi-même au nom de Dieu, il se définit dans ses rapports avec le monde et l’homme, avec le multiple en tant que celui-ci s’oppose à l’Un. Un homme qui n’est pas Un ascète de principe peut mener une « vie plus ascétique » que l’ascète, tout en n’étant pas un ascète, c’est-à-dire prendre sur lui la souffrance du monde multiple, et partager le sort de la créature. Le principe de l’ascétisme s’oppose au principe de l’amour. L’Évangile n’enseigne nullement la verbosité dans la prière, le salut de l’âme par la prière solitaire, et ce n’est pas du tout de cela que le Christ demandera des comptes au jugement dernier.

Dans l’histoire du christianisme, l’ascétisme a connu d’importantes transformations sous des influences d’origines non-chrétiennes.. L’ascétisme monastique apparut à l’époque où d’énormes masses païennes se rallièrent à l’Église, où l’empire devint chrétien et où le niveau spirituel du christianisme s’abaissa de façon dangereuse. Auparavant les chrétiens formaient une élite spirituelle qui s’opposait au monde païen, à l’État païen. La persécution suscitait chez eux une concentration et une tension spirituelle. Après Constantin le Grand, les chrétiens devinrent des privilégiés, ils n’avaient plus d’ennemi extérieur pour les persécuter. Alors apparut un ennemi intérieur contre lequel il fallut engager la lutte. Il fallut organiser une sorte d’aristocratie au sein du christianisme qui se diluait et se vulgarisait. C’est ainsi que se créèrent les monastères et l’ascétisme monastique, centres d’une vie spirituelle plus intense. L’ascétisme monastique choisit la voie de la plus grande résistance, la lutte héroïque contre la nature avec ses passions pécheresses. Dans cette voie furent réalisés d’énormes gains. L’ascétisme eut une période de jeunesse et d’épanouissement, ainsi l’ascétisme du désert, l’ascétisme syrien et égyptien. Le désert connut ses mirages et ses mystifications, des visions démoniaques. Dans l’ascétisme syrien on trouve des éléments du dualisme manichéen. Tout n’y présentait pas Un caractère évangélique. Maison ne peut lui refuser une certaine grandeur. Il fut une des manifestations les plus remarquables de l’esprit humain. L’ascétisme n’était pas encore soumis à des lois, on y trouve un élan héroïque vers la lutte et vers une victoire sur le monde plongé dans le mal. L’ascétisme modéré de saint Jean Cassien tendait à la pureté du cœur. Le mot chair signifiait chez lui non pas la substance corporelle, mais la volonté charnelle, les mauvais désirs. La conscience de chacun est juge des limites qu’il faut imposer à ses désirs. L’orgueil est reconnu comme une passion universelle. On ne peut être sauvé que par la grâce et la liberté. L’homme est libre et accepte librement l’influence de la grâce. C’est ce qu’enseignait Cassien qui fut également apprécié en Orient et en Occident. L’ascétisme oriental considère la sobriété comme essentielle, celle-ci précisément est la lutte contre les passions. La sobriété est la pureté du cœur. Est moine celui qui renonce à toute pensée passionnelle. Saint Isichie de Jérusalem enseigne que le royaume de Dieu n’est pas une récompense pour les bonnes œuvres, mais un don de la grâce divine. A cette époque le principe utilitaire ne s’était pas encore introduit dans l’ascétisme. Saint Nil du Sinaï conseille de ne pas transformer en passion la lutte contre les passions. Il faut aborder l’immatériel immatérielle-ment. Le « monde », ce sont les passions suscitées par l’essor de la pensée.

Mais l’ascétisme du désert, du type syrien, enseigne dès le début l’impassibilité. Saint Grégoire le Sinaïte considère que l’impassibilité est l’état suprême sur terre. Dans la mystique occidentale catholique c’est la compassion qui dominera. Selon l’enseignement des écrivains ascétiques de la Philo-alia, est moine celui qui, tout en se séparant de tous, reste uni à tous. Mais cette union est impassible et ne signifie jamais un attachement à la créature. Voici comment ces auteurs expriment les résultats de l’impassibilité : quiconque aime le monde est voué à d’innombrables tristesses, quiconque dédaigne tout ce qu’offre le monde demeure toujours gai. Cette impassibilité, cette indifférence envers la créature est surtout exigée à l’égard de la femme. Nous la trouvons chez le plus profond des écrivains ascétiques, Isaac le Syrien. La vertu de l’éloignement dù monde, dit saint Isaac le Syrien, consiste à ne pas encombrer son intelligence par le monde. Tout ce qui est créature doit être éloigné de l’intelligence, qui peut alors se tourner vers le divin. Sois ami avec tous les hommes, mais reste seul dans ta pensée. Cette amitié impassible exclut tout élément personnel, toute chaleur. Il s’agit toujours de la même impassibilité envers la créature. Saint Maxime le Confesseur, qui unit mystique ascétique et mystique spéculative, dit : Bienheureux celui qui peut aimer également tous les hommes. Il affirme également que l’amour naît de l’impassibilité. Celui qui règle ses rapports envers les hommes selon leurs caractères en aimant l’un et en détestant l’autre pour tel ou tel motif, est loin de connaître le parfait amour. On retrouve toujours l’exigence d’une impassibilité absolue, l’absence de tout amour individualisé pour la créature, un amour indifférent, sans aucun élément sentimental même spiritualise. On sent ici l’influence de l’abstraction néoplatonicienne du multiple et de l’apatheia stoïcienne. Mais l’ascétisme pratique l’emporte alors sur la philosophie mystique.

Saint Jean Climaque, la plus grande autorité en matière d’ascétisme, dit dans un passage de l’Échelle : « Celui qui est enclin à la luxure est compatissant et miséricordieux, ceux qui sont enclins à la pureté ne le sont pas. » Ce passage est étonnant. Il en résulte que les personnes enclines à la pureté ne sont ni compatissantes ni miséricordieuses. Les personnes enclines à la luxure seraient plus humaines. On voit clairement l’opposition entre le principe de l’ascétisme et le principe de l’amour, de la compassion et de la miséricorde. À un autre endroit le même saint Jean Climaque dit : « Pour éviter la tristesse il faut prendre le monde entier en haine ; l’amour pour Dieu éteint l’amour pour ses proches et pour la créature en général. » L’ascétisme, la pureté ascétique entraîne l’extinction de l’élément humain, l’homme se trouve vidé de tout contenu humain. Poussé à l’extrême, l’ascétisme est antihumain. Les ascètes se soucient uniquement d’eux-mêmes, de leur pureté et de leur salut, et ils deviennent indifférents et implacables pour les autres. L’amour spirituel sans aucune trace sentimentale ou humaine est l’ultime résultat de la voie ascétique, que du reste presque personne n’a atteint. L’amour naît de la peur. L’important n’est plus l’amour, la miséricorde, mais le renoncement à la volonté, l’obéissance. Saint Jean Climaque dit qu’il n’y a que l’humilité que les démons ne puissent imiter. Il faut croire qu’ils peuvent imiter l’amour pour le prochain, la miséricorde, la compassion. De par son principe même la métaphysique ascétique est hostile à l’homme et s’insurge contre l’amour de Dieu pour l’homme. Sous une forme idéalisée, l’instinct sadique et masochiste a joué un rôle énorme dans la vie spirituelle et a souvent conditionné l’ascétisme. La lutte contre le péché se transforme alors en lutte contre « l’humain ». L’humanisme s’est révolté avec raison contre cette conception. L’ascétisme monastique n’a pas seulement substitué l’obéissance au commandement évangélique de l’amour, mais il a encore faussé la conception même de l’obéissance. A la soumission envers Dieu, au service de Dieu, on a substitué l’obéissance aux hommes. Même saint Siméon le Nouveau Théologien, le plus grand mystique de l’Orient orthodoxe, chez lequel on trouve des pensées d’une grande hardiesse, dit : « Ne demande pas une gorgée d’eau, même si tu es brûlé par la soif, tant que ton père spirituel, par son propre mouvement intérieur, ne t’aura pas commandé de le faire. » Le plus important est de retrancher de soi la volonté humaine. Tout est adapté à la lutte contre le péché. Mais les formes extrêmes de l’obéissance et du repentir amènent l’homme à la perte de sa conscience et de sa dignité. L’ascétisme peut aboutir à l’endurcissement du cœur ët peut inspirer à l’homme la crainte de toute manifestation sentimentale. La fierté devient un moyen d’intimidation constante qui provoque une fausse humilité et une fausse obéissance. Celte humilité et cette obéissance, liées au sentiment du pèche qui pèse sur l’homme, mènent facilement à un orgueil inconscient — l’orgueil des humbles —, à la malveillance et même à la méchanceté. Telle est la dialectique de la vie spirituelle. Lorsqu’on propose de considérer tout ce qui est visible comme poussière et fumée, on est facilement conduit à considérer son prochain, l’homme, toute créature, comme poussière et fumée, à lui refuser toute autre valeur. Le souci de détruire en soi toute passion pour les choses de ce monde peut se muer en indifférence, en froideur, en malveillance et en cruauté envers toutes les créatures, envers tout ce qui vit. Il faut cultiver en soi la crainte, la crainte de Dieu, l’intrépidité spirituelle passe pour une déchéance. L’ascétisme en tant qu’il conçoit le christianisme comme hostile à la vie et au monde, en tant qu’il est une constante conscience de l’état de péché et de l’impuissance de l’homme, est une erreur de direction, une tentation sur la voie spirituelle, une trahison de l’esprit ; l’ascétisme ainsi compris a quelque chose de sadique, de masochiste. Toute création humaine devient impossible. L’apathie qu’enseignait déjà Clément d’Alexandrie, écrivain proche du stoïcisme et du néoplatonisme et qui conserve le sens de la mesure antique, a pris dans les formes ultérieures de l’ascétisme un caractère hostile au monde et à l’homme. L’impassibilité devient obéissance. L’ermite pratique un ascétisme physique qui rappelle celui de l’Inde. Car l’ascétisme physique s’accompagne d’un mépris du corps allant jusqu’au refus de se laver. Dans l’ascétisme monastique l’obéissance a pris la première place parmi les trois commandements — pauvreté, obéissance, chasteté. La pauvreté et la chasteté sont parfaitement possibles même en dehors de la vie monastique’. On a dirigé la conscience du péché contre la dignité humaine, en voulant humilier l’homme. On a défini l’humilité comme la conscience de la bassesse et de la nullité de l’homme, au lieu de la définir comme la victoire sur l’égocentrisme et ses fantasmes.


[1Netchaeff, révolutionnaire russe de tendance extrémiste qui s’est illustré après 1870.

[2Anthologie des ascètes et des mystiques orientaux.