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DE LA NATURE DU CORPS ET DE L’AME

Saint-Thierry : DE LA NATURE DU CORPS ET DE L’AME - Le texte et la traduction.

Guillaume de Saint-Thierry

lundi 22 décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Le Codex 172 de la Bibliothèque municipale de Charleville nous offre le plus ancien et le meilleur manuscrit du traité De la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
et de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
. Ce grand recueil in-folio, sur vélin, qui remonte au XIIIe siècle, provient de l’abbaye de Signy et renferme les opuscules suivants :

1° Liber de Corpore et Sanguine Domini (c’est le traité de Guillaume Sur le Sacrement sacrement
sacramento
sacrements
sacramentos
puja
pūjā
pûjâ
de l’autel. Le début manque cependant) ;

2° Liber sancti Bernardi Clarævallis abbatis de diligendo Deo ;

3° Ejusdem sancti Bernardi liber de præcepto et dispensatione ;

4° Domni Willelmi, abbatis sancti Theodorici, libri duo de natura corporis et animaæ, sub nomine Theophili, id est Deum diligentis, descripti. Theophilus Johanni salutem, etc..

Un manuscrit du XVe, provenant de Clairvaux (actuellement Troyes 1262), in-4o, sur papier, présente le même opuscule, à la suite d’un Tractatus de signis et moribus naturalibus hominis, a Philippo ex arabico in latinum translatus, et sous le même titre. Seule diffère l’orthographe du nom de l’auteur, écrit ici Vuillelmi.

L’édition de Bertrand TISSIER, au tome IV de la Bibliothèque cistercienne, faite vraisemblablement d’après le texte de Charleville, témoigne de beaucoup de soin. La patrologie de Migne l’a reproduite, d’une manière très défectueuse, malheureusement. Les fautes d impression expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
abondent, les coquilles ne se comptent pas : mortuum, pour motuum ; versibilis pour versabilis ; valentia pour volentia ; contractum pour contactum ; legitur pour tegitur ; figurant pour figuram ; electa pour erecta ; assimilons pour assimulans ; magnis pour inanis ; Naïm pour Naïd, etc., etc.. La ponctuation surtout laisse beaucoup à désirer. Elle est en dépit du bons sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
et semble faite à chaque instant pour dérouter le lecteur.

Ces déficiences matérielles sont d’autant plus regrettables que, par lui-même, le texte latin du traité est suffisamment difficile a entendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
. Nous avons eu l’occasion de signaler en passant cette rugosité de forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
qui rend l’ouvrage extérieurement peu sympathique. Il sera bon de revenir sur le fait et de présenter la question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
avec un peu plus dé détails.

1. — Du point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
philologique et grammatical, ce qui frappe au premier coup d’œil, c’est l’allure presque insolite d un latin semi-barbare, dont une foule de locutions et de particularités trahissent assez l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
. Les idiotismes ne peuvent manquer non plus que les néologismes, dans un ouvrage aux trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
quarts traduit du grec et qui, de plus, est moins une traduction qu’une simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
transposition en terminologie latine du texte original. Quelques exemples.

Dans le livre sur le corps : épar (hepar) ; splen (splen) ; cholera (cholera) ; flegma (phlegma) ; melancholia (melancholia) ; crystalleidos (chrystallo eidos) ; phantasia phantasia) ; evagaidos (evages) ; eucrasia (eukraisa) ; eucraticus (eukratos) ; mesaraïcus (mesaraikos) et autres termes de médecine.

Dans le livre sur l’âme : hymen (hymen) ; organum = instumentum (organon) ; plectrum (plektron) ; character (charakter) ; analogia analogia
analogie
analogy
analogía
(analogia) ; principatum (to hegemonikon) , pour désigner l’âme ou la quintessence de l’âme ; physicus (physikos), pour naturalis ; absonus (aphthognos) = sans aucun son, muet ; inactuosus (anenergetos), au sens passif Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
= dont on ne se sert plus ; peritus existens (hempeiros on) ; chaiacterizare (charakterizein) ; instar (diken) avec le génitif ; et ces locutions typiques de la manière de Scot Erigène : principale exemplum (arketypon) ; societas (koinonia) ; animus (nous) ; natura intellectualis (noete physis).

Le corps est tantôt appelé organum anima, organum corporis, ou simplement organum. Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
est dit auctor natura, auctor omnipotente natura, omnipotens natura (Erigène, dans son littéralisme, avait traduit potens omnium natura, he dynasteuouse ton panton physis), supereminens natura, optimus artifex, universitatis rex, principale exemplum, principale. Le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
natura (physis) est d’ailleurs employé sans parcimonie, tantôt absolument, pour désigner effectivement la nature, tantôt accolé à quelque substantif ou adjectif : imaginis natura (= imago) ; natura corporis (= corpus) ; intellectualis natura (= intellectus) ; divina incom-prehensibilitatis natura, etc.

Notons l’emploi du réfléchi pour remplacer l’adjectif possessif à la troisième personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
 : sccundum sui naturam ; l’abondance richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
des mots composés (superrationalis, inintelligibilis, superexcellere, etc.) et enfin la fréquence des participes employés soit comme déterminatifs, soit comme attributs [1]. En revanche, dans la syntaxe, les héllénismes sont rares.

Plus que le vocabulaire, la construction générale des phrases, l’allure gauche gauche
esquerda
izquierda
left
des périodes frappe et déçoit le lecteur. Erigène, ne l’oublions pas, s’est appliqué au mot à mot, et, par un vrai tour de force, il réussit à parler latin en laissant à ses périodes une structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
éminemment grecque [2]. Cela ne va pas, on le conçoit, sans nuire à la clarté de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
. Il s’en faut que les nuances, rendues par les flexions grecques (génitif, accusatif), trouvent leurs équivalents dans les flexions latines correspondantes, et le génie du latin se prête mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
à l’emploi répété des participes ! Les particules de liaison qui, dans le grec, font l’harmonie Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
et l’équilibre du style, sont ici hors de propos et brouillent le fil du discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
. Les igitur, les enim, les idcirco, et surtout les nam... Vero (men... de) ne se comptent pas. Ces charnières, inutiles la plupart du temps, fatiguent le lecteur, quand elles ne le déroutent pas tout à fait [3].

2. — Nous arrivons à une autre cause causa
cause
aitia
aitía
aition
qui rend la lecture du traité laborieuse ou peu agréable : le manque de suite dans les idées, disons plutôt, l’absence de liaison bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
marquée, de ben logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
apparent, — une allure libre et dégagée qui donne parfois l’impression d’une course à l’aventure Geschehen
aventure
provenir
desenlace
acontecer
occurrence
geschehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
avénement
. L’auteur, semble-t-il, accumule constatations et réflexions sans suivre un plan déterminé. Ni chapitres, ni paragraphes. A peine quelques alinéas, et encore bien artificiels !

Un coup d’œil sur le plan analyco-synthétique que nous donnons un peu plus loin, fera revenir sans doute sur cette impression première. En réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, nous avons fait quelque peu violence à la pensée de Guillaume. Il n’est pas sûr que ce dernier approuverait sans réserves nos divisions et subdivisions. Elles serviront le lecteur ; mais celui-ci doit d’abord se faire une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de la manière de penser et d’écrire, propre à Guillaume de Saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
-Thierry et à nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
d’anciens auteurs.

Pour bien comprendre un traité dans le genre de celui qui nous occupe, si faut se le représenter comme une espèce de symphonie, où la pensée se développe, par crescendo successifs, orchestrant un thème unique, jusqu’à l’andante et le finale qui, très simplement d ailleurs, tire les conclusions de l’ensemble. Le thème du livre sur l’âme, par exemple, c’est l’idée d’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
divine divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
. L’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
est à l’image de Dieu : comment, par quoi et pourquoi ? Partant du corps, de l’agencement merveilleux de ses organes, de sa noblesse et de sa beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, Guillaume s’élève jusqu’à l’âme, jusqu’à l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
, dont il souligne avec force, comme on plaque quelques beaux accords, les divers modes de ressemblance ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
avec la transcendance divine. Depuis cette simple analogie qu’est l’ubiquité de l’âme, présente au corps comme Dieu l’est au monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
, jusqu à l’empreinte de la Trinité, qui nous assure une vie Leben
vie
vida
life
zoe
divine, le crescendo est évident, mais il n’apparaît qu’après coup. Nous montons un escalier, nous ne suivons pas une pente uniforme et bien tracée. De-ci de-là, sur une marche, les stations se font plus longues. Un palier, et Guillaume, ouvrant rapidement quelque fenêtre, fait plonger notre regard sur de nouvelles perspectives. A peine d’ailleurs avons-nous le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
de nous reconnaître, que le palier suivant est là... C’est ainsi que nous avançons, par associations d’idées plus que par liaison des idées. D’où raccourcis et digressions, bien faits pour nous dérouter. L’essentiel est de ne pas perdre de vue l’idée centrale, le thème principal, autour duquel tout s’orchestre. L’harmonie de l’ensemble se révèle alors [4].


Nous n’avons rien négligé, dans la présente traduction, pour faciliter au lecteur l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
de l’opuscule et lui permettre de saisir, avec l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
du morceau, les nuances parfois subtiles et plus encore le processus ascendant de la pensée. Les divisions introduites, toutes scolastiques qu’elles puissent paraître Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
, n’enlèvent rien cependant au caractère du traité. Elles en soulignent l’allure montante, le plan dégagé, mais précis, la logique sans contrainte. L’analyse n a été tentée qu’en fonction Funktion
fonction
função
function
función
de la synthèse.

Bien entendu, nous avons cherché à être clair avant tout. Nous n’avons pas hésité, chaque fois que la chose s’est révélée nécessaire ou même simplement utile, à paraphraser très légèrement sans jamais aller jusqu’au commentaire. La méthode s’imposait, vu la nature du travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
— traduction d’une traduction —, et l’abondance des raccourcis, sous-entendus, etc. Pour la première partie du De anima, tirée de De hominis opificio, nous nous sommes souvent reporté au texte grec original, davantage au texte latin d’Erigène (manuscrit de Bamberg) utilisé par Guillaume.

Des notes au bas des pages — un peu plus longues, un peu plus nombreuses que nous ne l’aurions voulu —, des notes prolixes à la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
du volume, achèveront, nous l’espérons, d’initier le lecteur à la pensée de Guillaume.


Plan analyco-synthétique

Prologue.

Premier livre : De la nature du corps.

1° Les éléments et les humeurs ;

2° Forces vives et esprits vitaux ;

3° Les organes des sens organes des sens
órgãos dos sentidos
sense organs
buddhîndrya
indriya
.

Livre second : De la nature de l’âme.

Première partie

L’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
de l’ame démontrée par l’éminente dignité de l’homme et sa supériorité sur le reste’des créatures.

I. L’homme, animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
raisonnable.

1° Le corps et la vie ; 2° L’âme et la vie.

II. L’homme, image du Créateur.

Grandeur grandeur
grandeza
greatness
et dignité de l’homme ; 2° Misère et faiblesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
de l’homme. Conclusion synthèse.

Deuxième partie De la nature de l’ame.

I. Des diverses facultés de l’âme.

1° Des puissances et des passions ; 2° Des sens de l’âme.

II. De l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de l’âme.

1° L’âme, proche de Dieu par sa nature ; 2° L’âme, image de la Trinité.

Troisième partie De la fin de l’âme.

I. Ses degrés d’activité.

II. Ascension ascensão
ascension
anabasis
ou déchéance.


Voir en ligne : Christologie


[1C’est là surtout que le littéralisme d’Erigène s’avère le plus décevant. Nous donnerons quelques exemples au cours de notre traduction.

[2Ce n’est pas là un trait de génie ! Érigène ne possédait pas une connaissance suffisante du grec pour pouvoir taire autre chose que transposer en termes latins, fût-ce au détriment de la syntaxe, les constructions helléniques qu’il avait sous les yeux. « On peut s’étonner, à première vue, écrit D. M. Cappuyns, op. cil., p. 140, qu’en règle générale Jean Scot réussisse à saisir convenablement la tournure et le sens de la phrase grecque. Mais si l’on y regarde avec soin, il faut reconnaître que ce résultat est trop souvent le fruit, tourmenté ou même fortuit, d’une certaine gaucherie tâtonnante. Jean Scot démêle malaisément l’organisation syntaxique du discours qu’il traduit ; et il éprouve une peine sensible à adapter ce qu’il croit être le contenu aux exigences du latin. »

[3Les livres du Nouveau Testament, traduits du grec, présentent la même particularité, avec cette différence que les particules sont rendues de façon moins uniforme et plus rationnelle.

[4On n’oubliera pas non plus le but essentiellement pratique de l’auteur tel que nous l’avons exposé plus haut et dans notre Introduction, p. 11. Pas un instant Guillaume ne songe à nous offrir un traité spéculatif sur l’âme humaine. Il ne vise ni à démontrer son existence, ni à prouver la spiritualité de son essence, mais seulement à nous rappeler, à propos de cette existence et à l’entour de cette essence, que l’âme est à l’image de Dieu, qu’elle est faite par conséquent pour vivre de la vie de Dieu, pour Le connaître, L’aimer, se reposer dès ici-bas dans le souvenir amoureux de Dieu. La conclusion de tout le traité (ascension ou déchéance) est lumineuse à ce sujet.

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