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La présence totale

Lavelle : La conscience est un dialogue avec l’être.

Louis Lavelle

mercredi 24 décembre 2008

Extrait de « La présence totale », par Louis Lavelle. Aubier, 1934.

Première partie. La découverte de l’être.

VIII La conscience est un dialogue avec l’être.

L’être doit être défini comme la présence absolue. En niant la présence absolue, on engagerait dans le temps l’être total aussi bien que l’être fini, ce qui serait sans doute une démarche illégitime, du moins si le temps est une détermination de l’être et si l’on consent à admettre par conséquent que le temps est intérieur à l’être et non pas l’être intérieur au temps : le temps est seulement la condition sans laquelle l’être fini ne pourrait pas dégager son indépendance, fixer ses limites et devenir lui-même l’artisan de sa nature.

De plus, la présence totale de l’être est déjà impliquée dans la simple expérience que le moi fait de sa propre existence. Car, malgré l’échelonnement de ses états dans le temps, le moi est toujours présent à lui même, ou, en d’autres termes, il n’acquiert l’existence qu’en s’inscrivant pour ainsi dire à chaque instant dans une présence identique.

Mais on alléguera que toute présence est mutuelle et qu’elle suppose par conséquent une distinction entre deux formes de l’existence déjà données qu’elle réunit ensuite par une relation. Que l’on essaie pourtant de concevoir chacune de ces formes de l’existence isolément et antérieurement à l’idée d’une présence absolue, il sera impossible d’y parvenir. La présence absolue consiste précisément dans le fondement universel de toutes ces existences séparées qui deviendront en elle des présences mutuelles, actuelles et possibles. C’est parce que l’être fini ne peut se représenter les choses que sous la forme de la diversité que la présence absolue doit nécessairement devenir pour lui l’omniprésence, ou la présence unanime, beau mot par lequel s’exprime la collaboration spirituelle de tous les êtres particuliers au maintien de l’être total, bien que l’activité qu’ils mettent en jeu pour cela, loin d’émaner de chacun d’eux, se borne à remonter vers la source qui lui a donné naissance. Puisque la dualité est la forme sous laquelle la présence se manifeste, nous pourrons dire du moi qu’il est présent à lui-même, c’est-à-dire que ses états doivent lui être présents. Ainsi la vie du moi ne cesse de l’opposer et de le réunir à lui-même. Mais on peut établir entre l’être et ses différentes formes le même rapport qu’entre le moi et ses différents états. Alors, nous pourrons dire aussi en un certain sens de l’être tout entier qu’il est présent à lui-même, c’est-à-dire, en considérant cet être comme formé de parties, que les parties sont toujours présentes au tout et que le tout, bien que toujours présent aux parties, ne peut l’être qu’en puissance à la conscience de chacune d’elles. Quiconque méditera le sens de ces formules verra concorder en elles les exigences de la logique avec les données de l’expérience psychologique.

Si l’on garde quelque inquiétude en prétendant que la présence toute pure, et sans déterminer davantage la nature de l’être qui est présent, ne peut être qu’une simple relation, nous répondrons que le sujet fini se constitue en effet grâce à la relation qui doit mettre à sa portée la nature d’un être qu’il ne peut pas connaître autrement : mais c’est la présence de celui-ci qui donne à la relation son véritable fondement. Si l’on insiste en soutenant que l’idée de la présence absolue ne peut pas différer de l’idée de l’universelle relation, nous concéderons en effet que l’être se confond avec la somme de toutes les relations qui pourront jamais s’établir en lui : mais, poser sa présence absolue, c’est soutenir que les actes vivants par lesquels toutes ces relations sont créées doivent lui demander, d’une part, le principe de leur efficacité et de leur accord, d’autre part, la condition qui les rend possibles et qui exige qu’ils ne restent jamais à l’état de simples possibles.

Dès lors, au lieu de définir la conscience par l’opposition de l’objet et du sujet, — ce qui risque de nous inviter tantôt, avec le réalisme, à faire contradictoirement de l’objet une réalité extérieure à la conscience, tantôt avec l’idéalisme à en faire paradoxalement un simple état du moi, — il faut la définir comme un débat, un dialogue constant et pourtant infiniment varié entre la partie individuelle et la partie universelle de notre nature. Non seulement c’est par ce dialogue que l’être révèle au moi sa présence, mais c’est le dialogue lui-même qui fait naître en les opposant et en les unissant à la fois les deux interlocuteurs ; ils n’existent pas avant lui, mais seulement en lui et par lui. Et, bien qu’il y ait entre eux inégalité et que l’un soit comme un maître et l’autre comme un disciple, la science du disciple n’est pas différente de celle du maître : elle est à la fois empruntée et personnelle. Elle ne s’oppose à celle du maître que par sa moindre étendue. C’est même le disciple qui en un sens crée le maître et c’est l’infinité des disciples réels et possibles qui fait de cette science une science universelle : celle-ci ne se réalise que dans la totalité des esprits, bien que chaque esprit lui soit en quelque sorte intérieur.


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