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La philosophie de Martin Heidegger

Waelhens : LA MODALITÉ INAUTHENTIQUE DE L’EXISTENCE.

Alphonse de Waelhens

dimanche 28 décembre 2008

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Nous avons dans les chapitres précédents esquissé une analytique de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
humaine telle qu’elle se présente immédiatement à nous. Nous avons ensuite poussé plus avant en vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
d’expliciter la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
qui sert de base à ces manifestations immédiates. Tel était l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
du chapitre précédent consacré à l’étude de l’eccéité du Dasein Dasein
Da-sein
être-là
être-le-là
ser-aí
estar-aí
pre-sença
being-there
.

Il nous faut maintenant faire un pas en arrière. Nous avons insinué à diverses reprises (et nous demeurons à ce sujet comptables d’une preuve qui sera fournie ultérieurement), que l’existence humaine est une structure susceptible de deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
modalités fondamentales que nous avons appelées authentique et inauthentique.

Il se fait, par la force des choses, que les manifestations immédiates de l’existence, dont il a été antérieurement question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
, correspondent à peu près et quant à leur contenu matériel matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
aux manifestations caractéristiques de l’existence inauthentique. A présent, nous allons passer formellement à l’étude de celle-ci. Plus spécialement, notre examen Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
aura pour but de montrer comment se spécifient, dans l’ordre de l’inauthenticité, les éléments constitutifs de la structure indifférenciée du Dasein qui ont été énumérés au chapitre précédent. Pour résumer, nous répondrons, en principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
descriptivement, aux questions suivantes : qu’est-ce que le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
de la situation (Befindlichkeit Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
) dans l’ordre de l’inauthenticité ? Que devient l’interprétation (Verstehen verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
) dans ce même ordre ? Comment se concrétise inauthentiquement la discursivité (Bede) ?


L’existence humaine est, foncièrement, une existence en commun. Cette thèse absolue est particulièrement manifeste dans la modalité inauthentique de l’exister, puisque celle-ci, nous le savons, est une existence dans le On (Man). Das Man exerce dans toutes les formes de l’existence quotidienne (les adjectifs quotidien et inauthentique sont désormais à considérer comme synonymes) une tyrannie pesante. Celle-ci utilise en vue de sa domination tous les moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
possibles, dont le principal, parce que le plus efficace, est, sans contredit, le langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
. Le On (Man) est surtout un On dit (Man sagt). L’existence quotidienne, même celle du temps de paix paix
paz
peace
shalom
śanti
, est avant tout une existence qui vit dans les « On dit ». Essayons de caractériser ce bavardage quotidien (das Gerede), afin de mettre en lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
le mode d’existence qu’il concrétise et tente d’imposer à chacun.

Le trait fondamental des propos quotidiens consiste à couper toute relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
entre ce qui est dit et la « chose » dont on parle (SZ, p. 168), ce qui d’ailleurs, comme nous l’avons vu, suffit à identifier la conversation quotidienne à la non-vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
.

Originellement, le langage a pour but de nous mettre en contact avec un réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
inaperçu ou inobservé. Le langage est un intermédiaire, théoriquement provisoire, visant à rapprocher celui à qui je parle de l’objet dont je parle. Or, le bavardage journalier tend à constituer le moyen en fin. Il veut être écouté et accepté sans que l’interlocuteur achève de se persuader par une relation immédiate avec l’existant (SZ, p. 168). Le Dasein quotidien tend moins à comprendre la chose qu’à comprendre es qu’on dit au sujet de cette chose (SZ, p. 168). Le mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
, de signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
qu’il était, devient la chose. La conversation quotidienne aboutit promptement à détruire le désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
d’abord, la capacité ensuite, de toute compréhension exacte. L’existant n’est plus interprété qu’approximativement parce qu’entièrement réduit au discours Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
qu’on tient à son propos. L’existence en commun n’est plus qu’un bavardage en commun et la préoccupation de ce bavardage [1].

L’objet du discours n’étant plus saisi dans sa complexité infinie, le discours comme tel devient accessible à tous, étant lui-même le produit spontané d’un bon sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
moyen auquel tous participent. N’ouvrant plus aucun horizon au delà de lui-même, le discours devient de plus en plus prétentieux et prend un caractère autoritaire (SZ, p. 168). C’est ainsi parce qu’on le dit (SZ, p. 168). Argument péremptoire, depuis qu’au delà du mot il n’y a plus rien. Nous nous abandonnons aux énoncés, c’est l’Aufgehen im Gesagten (SZ, p. 224). La conversation quotidienne perd, en fin de compte, toute espèce de fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
, elle tombe dans la Bodenlosigkeit (SZ, pp. 168, 177).

Le bavardage journalier ne se limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
pas, évidemment, à la parole matérielle. Il englobe encore ce qui s’écrit (SZ, p. 168), se lit, se communique de toutes manières dans le cadre et selon la compréhension (Verständigkeit) de l’existence quotidienne.

Aucun homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, même s’il a accès à l’existence authentique, n’est capable de s’affranchir complètement du contenu matériel du discours journalier (SZ, p. 169). Il existera toujours, même poulie plus circonspect et le plus mesuré, une foule de sujets sur lesquels tout ce qu’il sait relève de la conversation quotidienne. C’est au point qu’en réalité toute compréhension véritable se conquiert à partir des propos journaliers et contre eux (SZ, p. 169).

Le discours quotidien apparaît ainsi comme la maniere d’être d’une existence et d’une interprétation de l’existence ¡ f entièrement déracinées [2]. Le Dasein qui se manifeste et s’interprète au travers de la conversation journalière est une existence coupée de toute relation profonde et réelle avec elle-même, avec autrui et avec le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
(SZ, p. 170). Il flotte au milieu d’un brouillard (Schwebe) qui ne le retire pas du monde, qui ne le force pas à nier autrui ou lui-même, mais qui répand sur le monde, sur autrui et sur lui-même les lueurs blafardes de la non-vérité. Seules l’évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
et l’assurance (Selbstverständlichkeit, Selbstsicherheit) du parler quotidien sont capables de lui dissimuler les sentiments de déracinement et d’inquiétude Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
que le vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
de cette manière d’être menace à chaque instant de faire surgir (SZ, p. 170).

Ce vide de la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
quotidienne ne l’empêche pas d’être un phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
très réel, aux manifestations innombrables et apparemment débordantes de « vitalité ». Comme le On qu’il exprime (SZ, p. 252), le discours quotidien est une réalité capitale, la réalité la plus quotidienne et la plus obstinée (die Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
alltäglichste und hartnäckigste Realität) (SZ, p. 170). Réalité que les circonstances extérieures n’imposent pas au Dasein comme un vêtement vêtement
vestimenta
veste
roupa
vestido
clothes
clothing
tout fait, mais qui manifeste ce que celui-ci est lui-même la plupart du temps et qui ne pourra être surmonté qu’au prix d’efforts quasi-héroïques.

Cette réalité est, au surplus, extrêmement générale. Les ravages du discours quotidien ne s’exercent pas seulement dans le domaine des préoccupations les plus immédiates. Ils s’étendent à toutes préoccupations possibles et, donc, à l’existence dans la totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
de ses manifestations. Lorsque notre préoccupation se détache un instant de notre monde de travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
(Werkwelt) (SZ, p. 172) et modifie son champ d’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
, les caractères de cette action demeurent identiques. Qu’il s’agisse des « nécessités du métier », des « délassements et des distractions » ou encore du « désir de s’instruire », le mécanisme de la préoccupation quotidienne fonctionne inchangé. Et puisque se préoccuper veut dire « se rapprocher de... », le Dasein, en ses moments de prétendue libération délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
, va s’élancer vers un monde plus éloigné en vue de le conquérir [3].

Les qualités de cette conquête sont toutefois extrêmement limitées. Ayant perdu le véritable contact avec l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
, le Dasein se borne à assimiler des apparences : il ne veut pas pénétrer ; il se contente de voir (SZ, pp. 172, 346). Il se développe en lui, au fur et à mesure de ses accroissements, une curiosité superficielle qui le fait sauter sans arrêt d’une apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
à l’autre (SZ, p. 172). On recherche le nouveau, non pour le com-prendre, mais pour se distraire au sens pascalien du mot. On veut le nouveau pour le nouveau (SZ, p. 172), parce qu’on veut surtout, pris en un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
infernal, combler le vide des conquêtes obtenues par des acquisitions nouvelles, plus superficielles à mesure que plus nombreuses. La curiosité quotidienne est sans rapport avec cet étonnement, ce « thaumazein » qui est la source de la découverte de l’être [4]. Au contraire de celui-ci, celle-là n’engendre que dispersion, agitation stérile et instabilité [5]. La curiosité est partout et nulle part [6], parce qu’incapable d’« accrocher » la valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
d’être de ce qu’elle fait défiler sous nos yeux « au galop de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
 ». La curiosité contribue par là à aggraver le déracinement de l’existence ; elle crée une série d’instants, de « présents sans présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
 », qui sont l’exact opposé du présent authentique, que Heidegger Heidegger Martin Heidegger (1889-1976), philosophe allemand , comme Kierkegaard, nomme l’instant (Augenblick) (SZ, p. 347). Le présent de la curiosité est un vide auquel on s’efforce d’échapper dès qu’il est « présent » (SZ, p. 347). L’agitation qu’il provoque rend tout retour sur soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
, toute réflexion profonde, de plus en plus difficile (SZ, p. 347). La curiosité mène à l’oubli et à la perte de soi-même. Elle en naît et elle les engendre.

En récompense, elle accorde à ses victimes l’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
d’une vie active, « intéressante », et « intellectuelle » [7]. Le curieux est toujours en même temps « à la page » et « au courant ».

L’action conjointe du discours journalier et de la curiosité plonge l’existant inauthentique dans une équivoque (Zweideutigkeit) constante et irrémédiable. On ne sait plus ce qu’on ignore et on ignore ce qu’on sait. Et cette incertitude s’étend au monde, à l’autre [8] et à soi-même (SZ, p. 173). On connaît tout, puisqu’on parle de tout et qu’on s’intéresse à tout. En réalité, on a peu de chose et on n’est rien. Les possibilités d’être qui se proposent à moi ne sont pas vraiment miennes, car chacun sait à tout propos ce qui va arriver et ce qu’il convient qu’on fasse. Nous perdons toute possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
d’action réelle ; nous nous abandonnons à des velléités, à des demi-mesures, à des lieux communs, à des généralités sans consistance qui nous aveuglent quant à nos possibilités réelles. Ce que je « déciderai » finalement, je l’accomplirai en curieux ou en automate. Si quelque possibilité inaccoutumée apparaît dans l’existence d’autrui, on se persuade aussitôt « qu’on en ferait bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
autant ». On réussira alors, au mieux, une copie mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
servile sans valeur réelle et, si on échoue, la curiosité aura tôt fait de détourner notre attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
en l’aiguillant vers quelque autre objet intéressant. Nous vivons ainsi d’une existence dans laquelle tout arrive sans que rien se fasse (wo alltäglich alles und im Grunde nichts Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
geschieht) (SZ, p. 174). Une telle existence n’est pas — généralement — expressément voulue par le Dasein. Sa faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
consiste d’ordinaire à s’abandonner à un monde dont le Man s’est déjà emparé. La chute chute
queda
decadência
caída
fall
originelle n’est plus notre fait, ce qui ne diminue pas la dégradation qui résulte des chutes que nous consentons.

Ne croyons pas que les phénomènes qui viennent d’être décrits ne concernent que le comportement, l’aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, et qu’ils laissent intacte on ne sait quelle intériorité au sein de laquelle je demeurerais réellement moi-même. C’est le Dasein lui-même et tout entier qui, quotidiennement, est ainsi. Et c’est ainsi encore que, quotidiennement, il se comprend.

Nous caractériserons globalement cette existence journalière en la qualifiant d’« être-en-chute » (dus Verfallen) (SZ, p. 175).

Le lecteur jugera si toutes les descriptions qui viennent d’être faites respectent en réalité le principe selon lequel l’existence quotidienne ne doit pas faire l’objet d’une appréciation morale (SZ, pp. 175, 176, 222).

L’existence journalière est donc, en définitive, une manière d’être parfaitement positive (SZ, p. 176), consistant à s’abandonner à l’existence étalée et publique du Man (SZ, p. 175), à se réduire entièrement à un être communautaire dominé par la conversation quotidienne, la curiosité et l’équivoque (SZ, p. 175). L’existence déchue n’est nullement un non-être Nichtsein
non-être
não-ser
non-being
not-being
non-ser
non ser
me on
, mais seulement une manière d’exister dans laquelle je ne suis pas vraiment moi-même (SZ, p. 176) ; elle n’est nullement dénuée de possibilités, elle est seulement la privation de mes possibilités propres (SZ, pp. 175, 178). Il ne s’agit donc pas, lorsqu’on parle de déchéance, de la perte d’un état « antérieur » jugé plus parfait (SZ, p. 176). La déchéance du Dasein (Verfallen) n’est pas une conséquence d’un acte acte
puissance
energeia
dynamis
primitif, mais un processus constant et progressif de déracinement et d’éloignement de soi. Le Verfallen n’a rien à voir ni matériellement ni formellement avec l’hypothèse d’un « péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
originel », hypothèse sur laquelle la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
n’a pas d’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
et qui se démontre, s’il y a lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
, d’une manière fondamentalement étrangère à toute méthode ou expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
philosophique (SZ, p. 306 en note).

Peut-être est-il superflu d’ajouter que l’existence quotidienne ne doit pas être confondue avec l’existence primitive. Les civilisations les plus évoluées ont leur mode inauthentique d’exister, de même qu’une existence authentique est possible pour l’individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
vivant dans la société la plus arriérée (SZ, p. 50-51). Il est vrai que l’existence du primitif est moins « recouverte » et moins dissimulée que la nôtre, en sorte que sa structure ontologique est plus aisément décelable, mais l’avantage que présenterait à ce point de vue l’utilisation de données fournies par l’anthropologie est compensé par le fait que, de toute façon, les résultats àe cette science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
ne peuvent pas être employés tels quels. Ils sont soumis à la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
préalable d’être interprétés à la lumière d’une ontologie du Dasein (SZ, p. 51). L’espérance de voir un jour l’existence inauthentique surmontée et éliminée grâce à l’instauration d’un état de « culture » supérieur est donc absurde (SZ, p. 176). Dût-on réaliser l’âge d’or, le Dasein continuera de pouvoir exister inauthentiquement, car cette possibilité est inscrite, nous le verrons plus tard, dans sa structure ultime. Toutefois, rien n’empêche que dans une civilisation différente les manifestations concrètes de l’inauthenticité puissent être, elles aussi, très différentes.

Nous pouvons donc conclure que l’existence quotidienne ne doit pas être regardée comme la chute du Dasein dans un autre être que lui-même. Certes, il n’est pas faux de prétendre que l’existence journalière soit pour le Dasein une manière de s’abîmer dans le monde (plus exactement : dans une certaine conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
du monde), mais le monde c’est encore lui-même (SZ, pp. 53, 176, 209, 366, 381 ; WGr, p. 97). En se dégradant, le Dasein accomplit donc un mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
qui se déroule à l’intérieur de lui-même [9]. Inauthenticité ou authenticité ne sont pas les existences de deux existants différents, mais celle d’un même être, le Dasein, existant selon des modes divers (SZ, p. 179). L’existence authentique sera donc, elle aussi, un mouvement et une modification anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
du Dasein (SZ, pp. 130, 179, 267) mais en sens opposé. Le Dasein est un existant capable de se mouvoir au dedans de sa propre existence parce qu’il est un pouvoir-être, dont l’être est toujours mis en jeu jeu
jogo
juego
play
lila
lîlâ
game
(SZ, pp. 313, 325, 333, 406).

L’existence déchue ne saurait donc être un fait accompli et stable. Elle est toujours en instance de révocation ou d’aggravation. En tant que déchéance, elle a le caractère d’un tourbillon (Wirbel) (SZ, pp. 178, 179) dans lequel le Dasein s’enfonce toujours davantage. Plus nous sommes déracinés, plus nous nous déracinerons. A chaque pas s’accroît le risque que nous nous apercevions de notre propre vide, et ce péril ne pourra être surmonté que par un pas de plus dans la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
de la distraction. Tel le menteur qui, pour cacher son mensonge, est contraint de mentir toujours davantage.

L’existence déchue s’acharne à ne pas reconnaître sa déchéance, en se donnant l’apparence de la profondeur (SZ, p. 178) ; elle se manifeste ainsi aux yeux de l’analyste comme une fuite devant la responsabilité Überantwortung 
remis à
responsabilidade
being delivered over
entrega a sí mismo
responsability
responsabilité
de l’existence personnelle (SZ, pp. 184, 252, 424). Elle est le refus de s’assumer soi-même. Et nous verrons que cette fuite devant soi-même est, en dernière instance, la fuite devant la mort (SZ, pp. 252, 390, 424), la fuite devant la finitude radicale dont aucune existence ne peut se défaire (SZ, p. 424). L’existence inauthentique, le On, tel est le dernier mot, est cette « partie » de nous-mêmes qui nous dissimule la détresse de notre condition originelle, pourvu que nous nous livrions à elle, tout entiers et sans arrière-pensée.


Voir en ligne : Heidegger et ses références


[1« das Miteinandersein bewegt sich im Miteinanderreden und Besorgen des Geredeten » (SZ, p. 168).

[2« die Seinsart des entwurzelten Daseinsverständnisses » (SZ, p. 170).

[3« Sie (seil. « die freigewordene Umsicht ») tendiert aus dem nächst Zuhandenen weg in ferne und fremde Welt » (SZ, p. 172).

[4Cette idée du Théétète est fréquemment soulignée par les phénoménologues. Cfr E. Fink, Das Problem der Phänomenologie Edmund Husserls, in Revue internationale de philosophie, 15 janvier 1939, p. 229.

[5« Zerstreuung », « Unverweilen », « Aufenthaltslosigkeit » (SZ, pp. 175, 347).

[6SZ, pp. 173, 177, 347.

[7La curiosité et la conversation quotidienne « geben... dem so seienden Dasein, die Bürgschaft eines vermeintlich echten ’lebendigen Lebens’ » (SZ, p. 173).

[8On ne « voit » l’autre qu’au travers de ce qu’on sait de lui, de ce qu’on en a entendu dire (SZ, p. 174). Connaître autrui en telle ou telle occasion consiste à se demander ce qu’on ferait ou dirait soi-même en pareille occasion (SZ, p. 175).

[9SZ, p. 178 : « Das Dasein stürzt aus ihm selbst in es selbst, in die Bodenlosigkeit und Nichtigkeit der uneigentlichen Alltäglichkeit » (SZ, p. 178).

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