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Philosophies de la communication

Schérer : L’analytique heideggerienne du Dasein et le problème de la communauté

René Schérer

jeudi 15 janvier 2009

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Extrait du livre « Philosophies de la communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
 », par René Schérer. Société d’édition d’enseignement supérieur, 1971.

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

I. - L’analytique heideggerienne du Dasein Dasein
Da-sein
être-là
être-le-là
ser-aí
estar-aí
pre-sença
being-there
et le problème de la communauté

La perspective antisubjectiviste dans laquelle s’inscrit la réactivation par Heidegger du projet fondamental de la phénoménologie phénoménologie
fenomenologia
phenomenology
le conduit à définir l’existant comme Dasein, terme que, justement parce qu’il ne correspond plus à la délimitation classique entre essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
et existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, ni à celle entre le sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
et son fils
filho
hijo
son
monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
, nous maintiendrons dans son indétermination sémantique. Par la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
d’une analyse d’un nouveau style, la Daseinsanalyse, tout ce que le subjectivisme, y compris celui de Husserl, avait dissocié en objet et sujet, se trouve intégré à cette conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
nouvelle de l’existence concrète. Alors que l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
en question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
pour le philosophe subjectif est sa propre conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
, son « sujet identique », sa personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, pour Heidegger il s’agit là d’une abstraction déjà conceptuelle, même si on veut lui conférer le privilège de l’immédiateté.

Le problème de notre existence avec autrui n’est une énigme théorique que si nous prenons pour point de départ la séparation discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
des existences et l’ipséité des sujets. Par un changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
des perspectives phénoménologiques, l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
cesse d’être conscience en face d’un monde visé par sa conscience ; il devient être-dans le monde et en tant que tel, lui appartiennent alors ces deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
dimensions essentielles que l’idéalisme Idealismus
idéalisme
idealismo
idealism
subjectif ne peut faire totalement siennes : la spatialité et la communauté, ou, dans son expression littérale, l’être avec. Selon l’orientation Ausrichtung 
orientation
orientación
direccionalidad
Orientierung
imposée par une analytique de la présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
humaine concrète, la notion de structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
a priori, irréductible à une simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
« conscience de » structure prend un sens nouveau. La relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
irréelle pour le sujet devient une catégorie ontologique fondamentale. Ainsi, que la spatialité n’ait pas besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
d’être constituée, mais soit une catégorie première de l’existence — et non par ailleurs un simple fait —, cela est immédiatement donné dans une analytique qui prend pour thème les conditions de « l’être-dans le monde » et les situe, non comme de pures données, mais comme des possibilités essentielles de cet être : sur ces possibilités, les expressions elles-mêmes nous renseignent et laissent transparaître le double sens d’une situation qui ne se résout ni en objectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
ni en subjectivité. Les choses nous sont « proches » ou « lointaines ».

Dans le Dasein, il y a une « tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
essentielle à la proximité ». C’est dans cet horizon et non comme données naturelles extrinsèques au sujet que les conditions techniques de l’existence, aussi bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que les rapports entre les existences, prennent leur sens. Aussi le Dasein est-il originellement Mit-Sein : cet existential irréductible est la condition de possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
de toute rencontre avec autrui. Une catégorie ontologique, non un sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
de participation participation
participação
participación
metoche
métochè
comme l’Einfühlung ou une constitution subjective de l’autre, éclaire le fait que nous nous trouvons existentiellement et essentiellement avec autrui dans un monde commun. Par là, l’interrogation transcendantale posée par Husserl est rendue inutile, puisque « dans la compréhension du Dasein se trouve déjà, parce que son être est être avec (Mitsein), la compréhension des autres ». (Heidegger, Sein und Zeit Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
, p. 123.)

Qu’un lien dans l’existence soif au fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
d’une connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
possible, cela signifie l’inutilité d’une mise entre parenthèses phénoménologique et de la constitution qu’elle nécessite pour les autres. Mais admettre l’originalité du Mitsein, n’est-ce pas aussi se donner trop facilement la solution d’un problème, et même éliminer !e problème ou, en d’autres termes, se satisfaire de la simple constatation d’un état de choses, constatation qui est bien d’ailleurs le présupposé de toute sociologie ou anthropologie positives ?

La présence existentielle des autres ne serait un état de choses donné dans le monde naturel, et par conséquent susceptible d’être réduit par une conscience, que si nous étions a priori en possession de la certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
absolue de cette conscience de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
comme donnée ontologiquement première, que si nous savions être l’individu et le sujet. Or, c’est justement ce que nous ne savons pas. L’être précède la conscience ; nous abordons le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
qui doit mener à l’être en englobant l’attitude cognitive elle-même dans une plus vaste dimension. L’analyse existentielle confère, par suite, un sens nouveau et une dignité à des relations ignorées ou mises au second plan par une théorie de la connaissance : ainsi la notion fondamentale du « souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
 », qui définit la relation de l’existence au monde par-delà les limites assignées à la représentation. En ce sens, être avec les autres se comprend sur le fond du souci commun, du partage du monde avec les autres qui caractérise, en même temps que l’engagement de l’existence dans le monde, sa transcendance propre. Interprétée ontologiquement, l’expression d’« être-dans le monde » ne peut plus être conçue comme la constatation empirique d’un fait, mais elle est la mise en évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
d’une catégorie de la « mondanité » qui définit, en même temps qu’une transcendance, des limites. A la différence d’un idéalisme subjectif qui ouvre à une communauté intersubjective en devenir la perspective d’une appropriation du monde dans sa rationalisation intégrale, l’analyse heideggerienne met l’accent sur une finitude Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
de principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
et c’est à partir de cette finitude que notre relation aux autres comme notre relation au monde doivent être comprises. Pour éclairer ce point, soulignons quelques démarches fondamentales de l’analytique existentielle : d’abord le Dasein est être dans le monde, c’est-à-dire que la mondanité, la Weltlichkeit, lui appartient. L’homme peut reculer par sa pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
et son action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
les frontières du monde qui l’entoure, en l’objectivant, mais ce triomphe de la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
et de la technique techne
tékhnê
technique
técnica
, de la culture et de la puissance acte
puissance
energeia
dynamis
, ne le mettra pas en présence de l’être comme totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
des choses existantes, elle ne le fera pas avancer d’un pas dans l’être, au-delà de cette mondanité. C’est au contraire par une convergence vers elle de son souci, en l’interrogeant sur sa signification essentielle qu’il pourra aborder la question ontologique : il doit alors se rendre présente la spatialité originaire qui fait de lui, non une chose parmi les choses, ou encore une conscience connaissante et trans-spatiale, mais celui qui habite dans le monde, auprès des choses. Le da du Dasein exprime à la fois la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
de l’être et le lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
où l’homme séjourne ; ce da n’est pas épuisé par l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
de l’homme comme communauté technique, car la mondanité n’est pas une limite historique, mais le fond à partir duquel l’existence transcende. Aussi n’est-ce pas son impuissance technique qui conditionne la finitude de l’homme.

Mais ce n’est pas non plus son isolement. Ce n’est pas en se tournant vers les autres que l’individu peut dépasser sa finitude, découvrir son être authentique ou compléter son essence, et cela justement parce que les autres appartiennent d’ores et déjà à la structure du Dasein, et qu’à prendre l’être individuel, il est déjà en relation. Seulement cette relation, si elle assure la communauté, n’a rien de la richesse richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
ontologique que nous mettons habituellement dans le terme de communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
. Précisément parce que première et non constituée, la relation présente dans le Mitsein détourne l’individu de la question ontologique ; s’il est « pour l’être » avant d’être « à lui-même », le problème de l’accès à l’autre se trouve du même coup dépouillé de sa séduction et de la dignité dont l’entoure une philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
du sujet. Ainsi la structure existentielle du Mitsein s’exprime d’abord par une sujétion à l’égard des autres dont Heidegger développe les divers aspects dans son analyse du quotidien, du On, de l’impersonnel : les autres « confisquent notre être », nous leur appartenons avant d’être à nous-mêmes. La dictature du On, à l’œuvre dans les communications courantes est l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
même de l’inauthenticité. Cette donnée originaire de l’être-avec, qui se manifeste d’emblée par la prééminence, sur le je de la réflexion, du pronom impersonnel, nous conduit alors à nous interroger sur le sujet même de l’existence humaine, le « qui » (Wer) auquel le Dasein se rattache authentiquement. Faudra-t-il opposer de nouveau le sujet pur au on comme le cogito à l’anonyme ? Le On, dans l’analyse heideggerienne, n’est pas un rien ; il est lui aussi sujet réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
, quoiqu’en dehors de sa compréhension d’être (Seinsverständnis) ; le Dasein se disperse en lui jusqu’à l’aliénation (ibid., §§ 27 et 74).

Si Heidegger distingue entre le on et le sujet universel, ce n’est pas pour privilégier ce dernier, qui plane sur la pluralité concrète et est une fausse compréhension d’être. Le sujet universel, construit à partir du sujet identique de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
quotidienne, n’est qu’une idéalisation extraite du on auquel il s’oppose : je suis, en effet, d’abord donné à moi-même comme on, et m’isole abstractivement de lui comme sujet mais sans le dépasser. Le on n’est pas non plus un genre, susceptible d’être saisi au niveau de l’espèce naturelle, bien qu’il soit le sujet à partir duquel l’homme se conçoit comme espèce, animal Tier
animal
zoon
Tierheit
animalidade
raisonnable. En tant qu’existential, structure originaire, il relève de la condition mondaine. Sa positivité indique que le Dasein n’atteint pas dans le on la dimension d’un souci qui l’arrache à la satisfaction joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
béatitude
provisoire d’une apparente communication et, en lui révélant sa déréliction, lui ouvre la voie de l’authenticité. Le dépassement du on s’effectue, non dans le sujet idéal, mais dans l’être-soi concret. Celui-ci surgit dans une temporalité qui lui est propre, où se développent des possibilités qui n’appartiennent qu’à lui seul, et sont la marque d’une finitude que nulle réalisation au sein d’une communauté mondaine ne peut compenser. C’est pourquoi le Wer du Dasein est bien une ipséité (selbst), non un sujet ni une communauté de sujets. Cet ipse est l’existant qui ne peut « transcender vers » l’être qu’en épuisant les possibilités essentielles qui le font soi. La voie que suit l’existence dans la recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
de son authenticité est ainsi la voie de solitude, mais elle n’est telle qu’en tant que cette solitude peut l’ouvrir à la présence de l’être et par suite la libérer de l’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
subjective. Autrement dit, la solitude n’est pas choisie comme telle et opposée à la communication : le conflit communication et solitude est dérivé et n’a de sens que par rapport à une question ontologique fondamentale que la solitude existentielle permet le mieux d’approcher sans doute, sans être autre chose toutefois qu’une voie ouverte vers cette question.

Si l’on se situe dans cette perspective, on comprendra comment s’unissent différents aspects de la philosophie heideggerienne et en particulier une analytique existentielle privilégiant la solitude de l’existence, et une doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
de l’être indiquant son approche, sa présence, dans des activités (poésie, art Kunst
arte
art
, travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
, etc.), qui peuvent aussi bien être des activités communes. Mais l’aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
essentiel de la Daseinsanalyse, par quoi elle a imprimé sa marque dans la pensée actuelle, est d’abord son insistance à placer l’existence humaine en présence de sa condition indépassable, de son destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
individuel : elle s’oppose aussi bien à l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
d’une communion supra-humaine, religieuse, des personnes qu’à celle du dépassement de la finitude individuelle dans une œuvre collective. Le nœud de cette analytique apparaît dans Sein und Zeit avec l’opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
entre le temps de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
et la temporalité propre dans laquelle chaque destin s’accomplit. Au-delà de la continuité idéale établie par la communauté des hommes dans la clarté d’une histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
, nous découvrons dans la temporalité une possibilité propre que chaque existence doit assumer pour elle-même et qui lui confère, par principe, un caractère d’inachèvement : cette possibilité est celle de la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
que chacun doit affronter pour lui-même et qu’il ne peut partager avec les autres. La mort présente dans l’angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
existentielle ne saurait être un simple moment dépassé dans une dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
de l’espèce. Elle n’est pas un simple fait, car elle n’est réduite à un fait accepté, conforme à une norme commune et assumé positivement, que. pour la conscience générale, la conscience commune du on. Mais, pour chacun, la mort marque sa différence essentielle, son être authentique est être pour la mort ; auprès de cette possibilité, tous les autres modes de réalisation du Dasein paraissent contingents. La mort est ma limite et la limite du sens de mon rapport aux autres (§§ 53-79).

Fixer ainsi les limites et le sens d’une rencontre et d’une communication, ce n’est certes pas les abolir et l’on peut toutefois tenter de définir une conception heideggerienne de la communication humaine dans la communauté d’existences qui ont d’abord su assumer leur être pour elles-mêmes. Il va de soi que ces communautés ne feront pas apparaître un « nous-sujet », et qu’elles ne se fondent pas sur une intersubjectivité, mais sur une identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
de « projet » qui peut devenir du niveau collectif le destin d’une nation, d’un peuple. Les pages consacrées dans Sein und Zeit à la notion d’un destin collectif portent sur la conception d’une histoire commune, envisagée non comme une œuvre associante et progressive, mais comme un destin assumé (ibid., p. 384). Pour chaque existence individuelle, mise en présence de son être-pour la mort, le destin n’est autre chose que la réalisation de sa propre décision dans sa temporalité finie. En acceptant son destin, ou mieux en s’engageant en lui, au lieu de se perdre dans le monde, elle « transcende » ou, comme l’écrit Heidegger, son existence devient l’acte pour lequel elle ek-siste. Par là elle peut rejoindre les autres dans une co-présence définie par l’acceptation acceptation
aceitação
acceptación
douceur
mansidão
souplesse
mou
flexibilité
d’une destinée commune. L’être-avec passe alors, de la communauté inauthentique du on, à l’authenticité d’une transcendance commune, d’un Mitdasein au sein d’une tâche faite « dans une même équipe », ou encore une même « fidélité ». C’est là l’aspect actuel de la communication, qui ne peut être que par une présence effective, en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
des coordonnées de spatialisation et de temporalisation propres au Dasein, et ne peut se promouvoir vers la communauté idéale ou abstraite des personnes ou des esprits. Dans la communication historique où se réalise le destin, l’être-avec authentique ne peut également être que par l’assomption répétée d’un projet originaire, répétition qui s’effectue dans l’instant dans lequel le Dasein se « temporalise ».

Une réponse nouvelle est apportée à la question que se posaient les philosophes de l’histoire et que Husserl a reprise pour son compte et cette réponse exige, comme l’exigeait la critique de la philosophie subjective, un changement radical de perspective. Comment, se demandait Dilthey, une communication historique est-elle possible, comment des consciences ou des sphères monadiques peuvent-elles, en se pénétrant mutuellement, assurer une continuité de sens ? La réponse à ce problème se situait dans le cadre d’une psychologie du vécu, et c’est encore par sa face psychologique que l’aborde la philosophie transcendantale, puisque pour elle il s’agit encore de réactiver pour la conscience actuelle des significations passées à travers les signes où elles se sont objectivement sédimentées. L’intersubjectivité, dans sa dimension historique, conduit à l’idée d’une conscience traversant le cours de l’histoire. Mais, si nous prenons l’existence dans la plénitude de l’être-là, le primat du vécu se trouve dépassé ; il est ramené à une formation seconde. Le vécu, pour la Daseinsanalyse, n’est que l’état inauthentique du sujet de l’identité personnelle se découpant sur le fond de l’impersonnel. Le souci ontologique de l’analytique existentielle la conduit à traiter l’histoire, non seulement comme l’enchaînement de ce qui est subjectivement vécu (Erlebnis), mais dans sa réalité d’événement Ereignis
événement
acontecimento
acontecimento apropriador
acontecimiento
enowning
evento
event
, de ce qui arrive en tant que possibilité essentielle du Dasein. Si la conscience est présente dans l’Erlebnis, le Dasein est Geschehnis, l’opposition de ces deux termes marquant une différence de dimension entre l’être pour la conscience et la structure temporelle de l’être où se détermine son destin.

« En fait, l’histoire n’est ni la continuité mobile, faite de la variation des objets, ni la succession d’états vécus qui flotteraient libres de toute attache » (ibid., § 75).

Elle n’est pas non plus réductible à une multiplicité Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
de figures qu’une conscience pourrait orienter téléologiquement vers une compréhension définitive au sein d’une totalité rationnelle. Dans une « philosophie du vécu » la notion de destin ne peut être admise avec sérieux, car elle indique seulement l’objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
de rapports que l’analyse réflexive aura pour tâche d’expliciter totalement ; les rapports humains pensés primitivement comme destin seront explicités comme productions intersubjectives : au niveau de la communauté des esprits il ne peut plus y avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
de destin, mais une société agissante des libertés. Mais c’est là présupposer que la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
de la conscience peut s’opposer au destin et triompher de lui. Or, destin et liberté sont corollaires, et sont marqués de la même finitude : en eux réside une tension tragique qui ne peut être résolue dans une communauté humaine quelconque ; aussi la puissance du destin n’apparaît-elle pas dans un passage de l’individuel au collectif ; le destin n’est pas seulement dans l’événement qui, énigmatique au niveau de la conscience individuelle, s’éclairerait pour une psychologie des masses ou une macrosociologie. Il établit une continuité entre le point le point
ponto
punto
center
centro
de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
de l’individu et celui du groupe, nation ou peuple, étant « la superpuissance impuissante du projet de moi-même ». S’il y a une communication mondaine et historique, elle ne peut donc, être que communication dans un même destin, parce que lui seul est capable de briser le cadre des intériorités, tout en exprimant pour chacun son intériorité la plus authentique : en face de l’individu il n’y a pas l’événement pur, mais l’événement en tant que destin historique transcendant la mosaïque des consciences vécues de cet événement.

Un concept historique de la communauté se substitue ainsi à un concept phénoménologique. A vrai dire, sur ce plan, le schéma classique de l’intériorité et de l’extériorité, des existences séparées et de leur communication n’est déjà plus valable. Si nous nous maintenons dans le projet heideggerien, nous devons reconnaître l’insuffisance de toute tentative de traduire encore ces problèmes fondamentaux en termes simplement applicables à « l’homme », en termes « humanistes ». Jusqu’à un certain point sans doute, chez Heidegger, il y a une correspondance stricte entre les problèmes humains et ceux du Dasein donnant lieu à l’interprétation mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
de la communauté irrationnelle, des forces primitives d’un peuple, d’une race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
(Justification théorique de l’État national-socialiste par le Recteur Heidegger en 1933). Mais concevoir ainsi les questions posées par le Dasein et leur résolution serait les limiter à des rapports entre des « étants » ou existences séparées. Si nous nous ouvrons à la question de l’être, la conception irrationnelle de la communication comme sa conception rationnelle doivent être renvoyées dos à dos, en tant que, dans leur fond, inessentielles.

C’est que le destin auquel conduit l’analytique existentielle n’a pas pour fonction Funktion
fonction
função
function
función
de fournir une conciliation humaine sur le plan d’un être collectif à un tragique de séparation absolue et de finitude. Il n’y a pas de totalité historique dans laquelle l’être se résoudrait ; seule une conception humaniste peut offrir du destin une image à la mesure de la multiplicité des êtres qu’il domine et sa puissance apparaît alors comme la puissance aveugle qui englobe l’individu, en la ramenant à la mesure des autres. Mais, pas plus que la mort, le destin n’est aveugle : il nous ouvre au contraire à une dimension de l’être qui n’est plus celle des étants ; l’être ne peut être confondu avec la somme de ce qui est. Par suite, la question ontologique fondamentale posée dans le problème de la communication, qui consiste à confronter la réalité de l’être individuel avec l’être en communauté, se trouve déplacée. Pour une ontologie fondamentale, la ligne de démarcation ne passe plus entre l’individuel et le collectif, tous deux conçus au niveau humain, mais entre l’être et l’étant ; si l’on conserve son sens authentique au terme de communication il ne pourra plus signifier une simple communication au niveau des existences, mais une communication avec l’être ou mieux une « ouverture » sur l’être. La recherche de l’être dans toutes les formes de communauté humaine n’est qu’une déviation, une chute chute
queda
decadência
caída
fall
à partir de l’ouverture sur l’être.

Dans l’histoire de ce qui arrive à l’homme s’exprime, comme l’écrit Heidegger dans l’introduction à la métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
, la rupture originaire de l’être et de l’étant. Il y a une manière de s’enfermer dans l’histoire, de se clore en elle, et dans ce cas le « destin aveugle » ne peut être vaincu que par une compréhension universelle, dans la communication dans un « nous-sujet » de l’histoire, ou dans la transcendance de la conscience individuelle. Mais, avec insistance, Heidegger distingue la compréhension authentique du Dasein et son interprétation « existentialiste » (Lettre sur l’humanisme humanisme
humanismo
humanism
). L’homme dans sa réalité mondaine, n’est pas plus l’être qu’il n’est un simple étant parmi les autres. La présence indiquée dans le da du Dasein assure sa transcendance et sa limitation : il est le là ouvert sur l’être : der Mensch ist das in sich offene Da. Aussi le problème se faisant jour à travers une histoire qui ne peut être, en tant que destin, le lieu d’aucune conciliation absolue, est-il celui d’une « restitution » de l’homme à l’être, d’où en s’historialisant il est déchu, ou encore comme l’écrit Heidegger, à l’ « ouvert ». L’analytique du Dasein débouche ainsi sur les problèmes ontologiques de la présence, dont les théories de la communication interhumaine ne sont qu’une représentation objectivée et falsifiée ; dans la compréhension de la question fondamentale de l’être est inscrit l’échec de toutes les tentatives, propres à notre temps, de résoudre les contradictions de l’existence humaine à partir de l’homme lui-même, soit que l’on cherche cette solution dans une communauté en expansion fondée sur le développement de la technique et une rationalisation des rapports humains, soit que, découvrant l’insuffisance métaphysique d’une telle communauté, on cherche dans les instants privilégiés de communication irrationnelle une plénitude que le monde refuse.

Par son divorce d’avec tout humanisme et toute anthropologie, la philosophie de Heidegger nous mène donc bien au-delà de ce que peut révéler d’elle un premier examen : nous avions découvert dans une structure existentielle une réponse au problème phénoménologique de l’autre et nous nous apercevons que ce problème doit être mis en suspens par une doctrine de l’être ; bien plus, qu’il est peut-être inessentiel. Nous devons prendre plus pleinement conscience du caractère de cette rupture. Si nous refaisons en arrière le chemin que nous venons de parcourir vers l’ontologie, si nous jetons sur la Daseinsanalyse un regard critique, nous ne pouvons manquer d’être frappés par une présupposition centrale : celle de la possibilité essentielle du Dasein assimilée à la solitude de « l’être-pour la mort » et, par suite, à une ipséité irréductible. Or, à partir de quel fondement pouvons-nous être persuadés du caractère absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
de cette finitude et de cette ipséité ? Comment fixer sur ce point les frontières de la description ? L’analytique heideggerienne ne s’attache-t-elle pas à la seule dimension négative du Dasein en lui conférant une signification exemplaire ? Pour quelle raison est-ce la négativité justement, en entendant par là la finitude et la déréliction en présence de la mort qui jouit de ce privilège ? Ne pourrait-on l’accorder à une positivité du Dasein, à une forme d’être-pour l’autre qui l’ouvrirait sur la communication et la présence ? Pourquoi la mort, non l’amour amour
eros
éros
amor
love
 ?

Cette possibilité n’a pas échappé à l’analyse heideggerienne mais elle s’en détourne en conférant à l’amour et à tous les actes qui ouvrent le Dasein sur les autres existences le sens d’une simple échappatoire intra-mondaine d’où la transcendance authentique est exclue. La métaphysique de la participation et de l’amour n’est que le corollaire d’un naturalisme objectif, elle n’est qu’un moyen de différer encore la question fondamentale.

N’est-ce pas là cependant faire trop bon marché de la haute signification de la communication, de ce que l’homme se cherche d’abord dans la vie commune, dans ses rencontres et dans les relations qu’il établit dans la réussite ou l’échec, avec les autres ? Le discrédit dans lequel la philosophie de Heidegger tient le point de vue anthropologique ne doit pas nous faire perdre de vue que la fortune de la Daseinsanalyse dans les recherches contemporaines a d’abord, résidé dans les applications qu’on a cru pouvoir lui trouver dans la connaissance concrète des situations humaines ; par là-même, l’étude empirique des situations semblait légitimer l’élucidation ontologique des structures essentielles. Comme l’écrit, par exemple, Buytendijk :

« La connaissance psychologique des modalités de la rencontre, de leurs conditions, de leur genèse genèse
genesis
génesis
, et de la possibilité d’en faire l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
personnellement, n’est possible qu’à la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
d’une compréhension des formes de l’existence. Mais inversement, l’élucidation ontologique de l’existence se perdrait dans l’incertitude des opinions sans fondement, c’est-à-dire immédiatement intuitives — qui se font passer sans qu’on le remarque pour des intuitions eidétiques des essences — si on ne retrouvait pas continuellement dans les sciences empiriques l’évidence démonstrative des faits » (Phénoménologie de la rencontre, p. 13).

Une application anthropologique de la Daseinsanalyse se trouve immédiatement confrontée avec les problèmes posés par la situation de l’homme dans le monde et principalement sa situation avec les autres. Que ce soit chez K. Löwith, chez Ervin Straus, ou chez Ludwig Binswanger, l’étude de la situation existentielle concrète exigéra une explicitation de la relation à autrui, du Mitmensch. Alors que, dans la littéralité du texte heideggerien, la relation de « l’avec », bien que donnée structurellement, se limite dans le sujet de la vie quotidienne et ne renvoie à aucune autre structure dans laquelle elle pourrait se dépasser, il apparaîtra comme possible de conduire plus loin l’analyse de l’existence, jusqu’à une structure d’être assurant et fondant la communication authentique.


Voir en ligne : Heidegger et ses références