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Esprit et réalité

Berdiaeff : La spiritualité nouvelle. La réalisation de l’Esprit

Nicolas Berdiaeff

vendredi 23 janvier 2009

  Sommaire  
honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

 I

Tout ce qu’on a dit dans les chapitres précédents nous conduit à la découverte d’une spiritualité spiritualité
espiritualidade
espiritualidad
spirituality
nouvelle. Nous devons penser denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
et la vie Leben
vie
vida
life
zoe
spirituelle d’une manière historique. Penser d’une manière historique ne signifie pas qu’on pense à la façon des historiens. L’historisme ne veut connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
que l’objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
, c’est-à-dire que pour lui l’esprit disparaît lorsqu’on étudie l’esprit, lorsqu’on écrit son histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
. Mais j’entends par histoire le mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
de l’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
, le destin Schicksal 
Geschick
Ge-schick
schicksalhaft
destin
co-destin
fado
destiny
destino
fate
destinal
. Penser historiquement l’esprit signifie que le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
est englobé dans l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
, et que l’éternité fait irruption dans le temps, le temps n’est plus renfermé en lui-même. Le temps est la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
fondamentale de l’objectivation de l’existence humaine. Mais l’histoire dans le temps n’a de sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
que parce qu’elle dissimule les temps et les délais du règne de l’esprit. L’esprit a une existence historique. C’est pourquoi il existe des crises de l’esprit — le Kairos (Tillich) dans l’histoire ; c’est pourquoi on peut parler d’une nouvelle spiritualité. Il n’existe au vrai qu’une spiritualité éternelle, une spiritualité qui dépasse le temps et qui lui échappe, mais l’esprit a une histoire en tant que réalisation du destin ; aussi la spiritualité éternelle peut être une spiritualité nouvelle. Le problème d’une spiritualité nouvelle se pose par suite de la crise spirituelle qui règne aujourd’hui dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
, qui aboutit à la négation de l’esprit, à la lutte combat
agon
lutte
agôn
contre l’esprit. Cette négation de l’esprit et de la spiritualité n’est que l’autre face de l’affaiblissement de la spiritualité ancienne et de l’abus qu’on a fait de l’esprit pour des fins humaines intéressées. Il n’est du reste pas dit que ceux qui nient l’esprit, et qui le nient même parfois avec haine haine
mîsos
kótos
ódio
hate
, manquent toujours de spiritualité. Ils subissent seulement un état de conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
trompeur, ils n’ont pas résisté aux épreuves liées aux déformations de l’esprit. On peut dire cependant que nous n’assistons pas seulement à une crise de l’esprit dans le monde, à une lutte contre l’esprit qui serait encore œuvre spirituelle, mais à un affaiblissement et à une diminution réels de la spiritualité. Cet affaiblissement et cette diminution de la spiritualité procèdent d’une objectivation toujours croissante de l’existence humaine, de son extériorisation. Mais même avant que la disparition de la spiritualité apparut clairement, on avait assisté à une telle objectivation de cette spiritualité qu’elle était devenue conventionnelle et qu’elle avait perdu toute existence intérieure. La nouvelle spiritualité doit être un retour vers l’intériorité de l’existence authentique.

L’objectivation est-elle une immersion samāveśa
samavesa
immersion
absorção
absorption
com-pénétration
interpénétration
ahamkrti
de l’esprit dans le monde pour sa conquête spirituelle ? et le retour vers l’intériorité existentielle signifie-t-il un abandon du monde ? C’est là une question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
fondamentale et très difficile. Nous nous heurtons ici au paradoxe de l’esprit. L’objectivation est une adaptation de l’esprit à l’état du monde, un conformisme, un échec de l’acte acte
puissance
energeia
dynamis
créateur de l’esprit, une soumission du personnel au général, de l’humain au non-humain, de l’inspiration inspiration
inspiratio
inspiração
inspiración
à la loi. Mais c’est précisément dans ce règne de l’objectivation que la spiritualité peut prendre la forme d’un détachement desapego
desprendimento
détachement
apatheia
apathy
detachment
dispassion
kaivalya
vairāgya
renoncement
renúncia
dépassionnement
vairāgyam
vis à vis du monde, d’un abandon du monde, car l’ascèse ascèse
askesis
askêsis
ascese
ascesis
ascetismo
ascetism
hostile au monde et à la vie est liée au règne même de l’objectivation. Tout au contraire, le retour de l’esprit à l’intériorité de l’existence authentique peut signifier une activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
révolutionnaire par rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
à l’état d’objectivation du monde ; elle peut être la révolte de la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
contre la détermination, la pénétration de l’esprit dans le monde pour le spiritualiser et pour le transfigurer. L’objectivation de l’esprit n’a pas été une spiritualisation du monde, une descente ; elle n’a pas été une manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
chrétienne d’amour amour
eros
éros
amor
love
et de miséricorde piété
piedade
piedad
piety
pietas
eleison
miséricorde
misericórdia
mercy
, mais une soumission aux états du monde, un triomphe de la quotidienneté sociale. L’ascèse, en tant que retraite hors du monde, fut souvent une forme de soumission au monde tel qu’il est ; elle s’est souvent accompagnée d’une sacralisation des puissances qui dominent le monde. Par contre, l’ascèse dans le monde, la descente de l’amour et de la miséricorde, peut aboutir à une transformation transformation
transformação
transformación
mutation
mutação
mutación
Wandlung
Überführung
transformateur
transfiguration
transfiguração
transfiguración
réelle du monde, à une véritable illumination. La nouvelle spiritualité n’est pas un détachement, une fuite hors du monde, en acceptant docilement de l’abandonner à son état présent ; elle est une conquête spirituelle du monde aboutissant à une transformation réelle, sans objectiver l’esprit dans le monde tel qu’il est ; elle soumet le monde à une existence intérieure qui demeure toujours profondément personnelle, elle détruit le fantôme du « général », en d’autres termes elle accomplit une révolution personnaliste. Tout cela signifie précisément que l’esprit cherche avant tout le royaume de Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
et non pas le royaume de ce monde qui est l’objectivation. Nous aboutissons ainsi au paradoxe qui est lié au rapport entre le salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
personnel et le salut social.

En réduisant la vie spirituelle à une méthode de salut, en ne voyant dans le christianisme qu’une religion Religion
religion
religião
religión
du salut personnel, on aboutit à un rétrécissement, à un affaiblissement de la vie spirituelle. Les rapports envers la vie sociale et historique ont été objectivés, et la spiritualité est restée symbolique. La forme objectivée de la vie sociale et historique, avec son symbolisme symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
conventionnel, avec sa sacralisation du relatif et du passager, réagit sur la vie spirituelle en la soumettant aux influences sociales et en la rétrécissant. L’esprit devient esclave de sa propre objectivation. L’esprit considère ce qu’il a lui-même extériorisé comme une force qui agit de l’extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, comme une force sacrée. La conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
d’une vie spirituelle qui ne concernerait que le salut personnel a conduit à un rétrécissement, à un asservissement de la spiritualité personnelle, elle a soumis la spiritualité aux formes de la vie sociale. La recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
avant tout du Royaume de Dieu et de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
ne se limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
pas au soin du salut personnel, elle s’étend au salut social. Le salut social ne se réalise pas dans une symbolisation sociale de la vie publique, dans l’affirmation du caractère sacré de la monarchie, de la nation, de la propriété, de la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
historique ; le salut social dépend exclusivement de la réalisation de la vérité dans les rapports d’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
à homme, du « moi », du « toi » et du « nous », de la réalisation de la communion et de la fraternité humaines. Ainsi la spiritualité individuelle s’émancipe, augmente son étendue. Une spiritualité plus pure ne signifie pas l’abstraction, mais une plus grande concrétisation. Le salut personnel n’est accordé qu’à ceux qui cherchent le salut de tous, c’est-à-dire le Royaume de Dieu. L’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
du salut personnel est un égoïsme transcendant Transzendenz
transcendence
transcendência
transcendencia
trascendencia
transcendant
transcendente
, une -projection de l’égoïsme sur la vie éternelle. Les rapports envers Dieu deviennent intéressés, et la spiritualité pure devient impossible. On sépare les rapports envers Dieu des rapports envers le prochain, et on enfreint ainsi le commandement du Christ Jésus-Christ
Jesus Cristo
Jesus Christ
Jesús Cristo
Jesus
Jesús
Cristo
Christ
Ungido
Ointed
et de l’Évangile évangile
euanggelion
evangelium
gospel
evangelho
nouveau testament
novo testamento
NT
novum testamentum
new testament
, on détruit l’intégrité divino divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
-humaine du christianisme. On ne peut se sauver seul, le salut isolé Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
est impossible. On ne peut se sauver qu’avec le prochain, avec les autres hommes, avec le monde. Chacun doit prendre sur lui la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
et la souffrance du monde et des hommes, partager leur destin. Tous répondent pour tous. Je ne puis me sauver si les autres hommes et le monde périssent. L’idée du salut n’est du reste qu’une expression égo-centriste du désir désir
epithymia
epithymía
épithymétikon
épithymia
concupiscence
convoitise
de plénitude et de perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
, de la vie dans le Royaume de Dieu. L’utilitarisme du salut déforme la vie spirituelle. La conception de la vie spirituelle comme salut personnel conduit précisément à nier la spiritualité des forces créatrices de l’homme. Toute la vie spirituelle de l’homme se trouve ainsi condamnée ou rejetée dans une sphère sécularisée, extra-spirituelle. On aboutit alors à un dualisme qui déchire l’homme. L’homme vit sur deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
plans différents, selon deux rythmes différents. La spiritualité sacrale se sépare radicalement de la spiritualité profane ; elle seule est reconnue pour vraie, la spiritualité profane n’est que tolérée. La spiritualité sacrale est nécessaire à l’œuvre du salut, la spiritualité profane risque de lui être néfaste. Il vaut mieux manquer de spiritualité, si cette spiritualité ne porte porte
porta
puerta
gate
door
pas la marque sacrale. Le monde avec ses questions et ses souffrances est abandonné à lui-même, c’est-à-dire condamné à la perte. Le salut ne peut venir que d’une spiritualité sacrale isolée des maux de ce monde.

Nous touchons ici au problème angoissant de la prédestination, de l’élection du Salut. La nouvelle spiritualité rompra avec l’idée d’une grâce réservée à un petit nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
. Elle signifie que chacun prend sur lui le destin du monde et de l’humanité. La libération délivrance
libération
liberação
liberation
liberación
moksha
mokṣa
vis-à-vis des puissances du monde, qui est un des buts de la nouvelle spiritualité en marche, ne signifie aucunement que l’homme se sépare du monde pour chercher son propre salut, en refusant de partager les questions angoissantes et les souffrances du monde. Au contraire, pour descendre dans ce monde humain plein d’angoisse Angst 
angoisse
angústia
anxiety
angustia
angstbereit
prêt à l’angoisse
ängsten
s’angoisser
angustiar-se
et près de la perdition, il faut se sentir spirituellement indépendant du monde, il faut posséder posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
un pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
intérieur de résistance spirituelle au monde, car le monde risque de déchirer l’homme. C’est précisément par son caractère social que la spiritualité se libère pour faire place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à la création Création
Criação
criação
creation
creación
personnelle. La spiritualité est toujours profondément personnelle, mais son orientation Ausrichtung 
orientation
orientación
direccionalidad
Orientierung
est sociale et même cosmique.

Prisonnière du social, la spiritualité se dirige uniquement vers le salut personnel. Libérée des contraintes sociales, elle s’oriente vers des actes créateurs dans la vie sociale et cosmique. La spiritualité libérée s’intéresse au salut de tous. Le christianisme doit être tout ensemble libre du monde, révolutionnaire par rapport au monde et penché avec amour sur le monde. C’est pourquoi il existe deux façons de comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
l’ascèse : l’ascèse retraite du monde, et l’ascèse dans le monde. Dans la spiritualité nouvelle, c’est le deuxième type qui dominera. On trouve déjà des possibilités de cette nouvelle spiritualité chez certains représentants de la spiritualité chrétienne de l’époque de la Renaissance, comme Nicolas de Cues, Pic de la Mirándole, Paracelse, Érasme, T. More. Mais le développement ultérieur de l’humanisme humanisme
humanismo
humanism
n’a pas développé ces possibilités.

Une spiritualité fondée uniquement sur le soin du salut personnel est injustifiable, ne fût-ce que parce qu’il est impossible d’isoler l’acte personnel de l’acte social. Tout acte personnel de l’homme a des conséquences sociales, et tous les actes sociaux procèdent d’un acte personnel. L’ascèse monastique personnelle a souvent des conséquences néfastes : elle confirme l’injustice sociale, elle accepte la sacralisation de l’ordre établi, elle exige l’humilité humilité
tapeinophrosyne
humble
humiliation
humildade
humilidad
Reconnaître la grandeur du Soi, du "Je Suis".
et la soumission aux mensonges et aux injustices. La spiritualité qui transformera et qui dominera le monde suppose une activité spirituelle personnelle, et l’indépendance par rapport aux déterminations du monde. Tous les anciens manuels de la vie spirituelle enseignent que l’homme doit porter sa croix croix
cruz
cross
. Mais on oublie que la Croix a un sens universel et s’étend à toute la vie. Ce n’est pas seulement l’homme individuel qui est crucifié, mais aussi la société, l’État, la civilisation. D’où l’impossibilité de considérer à part les processus historique et social, de les concevoir d’une façon exclusivement organique. La transposition du fardeau de la Croix dans la vie sociale ne signifie pas qu’il faille se soumettre aux données sociales, mais plutôt accepter la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
d’une catastrophe, d’une révolution et de changements radicaux dans la société. Il est faux d’attribuer à la Croix un sens conservateur.

La tendance tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
de l’homme vers une transfiguration sociale, et non plus seulement vers son salut personnel, révèle précisément le caractère profondément personnel de la vocation spirituelle. Cette vocation est niée lorsqu’on limite la vie spirituelle à la recherche du salut personnel. La vocation est toujours liée à l’acte créateur, or celui-ci s’adresse toujours au monde, aux autres hommes, à la société, à l’histoire. L’idée d’obéissance a joué un rôle fatal dans l’histoire de la spiritualité chrétienne. L’obéissance est une fausse spiritualité. Elle dégénère inévitablement en obéissance au mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
et elle engendre la servitude. Les chrétiens ont supporté le mal au nom de l’obéissance jusqu’à ce que d’autres, non chrétiens, se fussent révoltés contre le mal et l’eussent détruit, mais leur révolte s’est étendue au christianisme lui-même. L’obéissance a été un instrument du pouvoir qui s’est servi de la spiritualité chrétienne comme d’un instrument de prédilection. Les formes traditionnelles de l’obéissance ont été inspirées par la terreur de la damnation éternelle et de l’enfer enfer
inferno
hell
Hades
. C’est pourquoi l’obéissance réduit le christianisme au salut personnel, à un égoïsme transcendant. Par l’obéissance on veut se racheter rédemption
redemptio
redimere
racheter
redemptor
rédempteur
apolutrôsis
apolytrosis
de l’obligation de suivre les commandements du Christ. A condition d’être obéissant, on se dispense de suivre ces commandements dans la vie. Métaphysiquement on justifie cette attitude par la nécessité de retrancher de soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
toute volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
, même si cette volonté se manifeste dans l’amour du prochain ou dans la pitié et la miséricorde envers la créature. On n’a pas déclaré la guerre guerre
guerra
war
au mal, mais à l’homme. Or l’extinction Nirvana
Nirvāṇa
extinction
fana
parinirvāna
l’état de délivré
de l’humain a paralysé la lutte contre le mal. L’homme resta accablé et terrorisé, et loin de combattre cet accablement et cette terreur, la spiritualité les a renforcées en justifiant l’humiliation de l’homme, en lui conférant un caractère transcendant. D’où le caractère réactionnaire du christianisme. On a su transformer le christianisme en puissance hostile à la liberté humaine, aux forces créatrices humaines, en obstacle à l’illumination et à la transfiguration du monde et de la vie humaine. La force créatrice de l’esprit surmonte l’accablement, la terreur, l’humiliation de l’homme, en elle l’homme se libère de son égocentrisme et du fardeau de ses propres ténèbres tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
. La grâce agit précisément au moment de l’inspiration créatrice, et de la libération à l’égard du poids qui pèse sur l’homme. Les rapports entre le salut et l’acte créateur, le rôle de l’acte créateur dans la vie spirituelle posent des questions fondamentales dont dépend l’avenir de la spiritualité dans le monde et la possibilité d’une nouvelle spiritualité. L’amour chrétien doit être compris comme la manifestation suprême de l’acte créateur dans la vie, comme la création d’une vie nouvelle. L’athéisme de L. Feuerbach fut un moment de purification purification
purificação
purificación
katharsis
dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
dans le développement de la conscience chrétienne.

Feuerbach enseigne précisément que l’être se connaît par l’amour, que celui qui connaît est celui qui aime, que l’amour est être. Est être non pas ce que l’on pense, mais ce que l’on aime. Feuerbach se rapproche de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
existentielle et veut découvrir le « toi » et non l’objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
. Il enseigna l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
de l’homme avec l’homme, du « je » avec le ’« toi ». La connaissance pour lui appartient à l’homme intégral, non" seulement à la pensée, mais aussi au cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
, à l’amour. L’athéisme de Feuerbach est un reproche à l’ancienne conscience chrétienne, aux doctrines darshana
doctrines
points de vue
théologiques qui ont remplacé l’amour chrétien par l’obéissance. Mais c’est aux chrétiens qu’il appartenait d’affirmer les vérités que défend Feuerbach. L’amour est bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
création, la connaissance est bien création, la transfiguration de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
est bien création, la liberté est bien création. L’obéissance stérilise toute création et toute inspiration, elle est devenue pour l’homme un instrument d’humiliation.

 II

Il serait faux de dire que l’homme est esprit. Mais on peut dire qu’il a l’esprit. Ce n’est qu’en Dieu que disparaît totalement la différence entre « être » et « avoir ». L’homme n’est pas encore ce qu’il a. Il a une raison, mais n’est pas raison ; il a l’amour, mais n’est pas amour ; il a une qualité, mais n’est pas une qualité en soi ; il a une idée, mais il n’est pas l’idée elle-même. La réalisation ultime de la personne humaine consiste à être ce qu’elle a, à se définir moins par ce qu’elle a que par ce qu’elle est. L’être est réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, réalisation, avoir, la possession n’est que signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
, que symbole. On pourrait définir le socialisme comme un passage, dans la vie sociale, du signe à la réalité, du fait d’avoir quelque chose (la propriété) au fait d’être quelqu’un. Le sens du socialisme consiste à libérer l’homme de l’accumulation, des économies, c’est-à-dire de la fiction des signes de puissance qui ne correspondent à aucune réalité dans l’homme et qui mutilent la vie. Mais ce n’est là qu’un but idéal ; pratiquement le socialisme prend un caractère conventionnel et non réel, comme on le voit bien, par exemple, dans le cas du communisme russe.

L’homme a l’esprit, mais il doit devenir esprit, être esprit, être un esprit incarné. Ce but se réalise lorsque l’homme est dans l’esprit, lorsqu’il est possédé par l’esprit. Que signifie « avoir » un esprit et « être » esprit ? Être définitivement esprit, c’est atteindre à la théosis, à la pénétration dans la vie divine. L’esprit est de Dieu. Lorsque l’homme a un esprit, lorsqu’il est dans l’esprit, cela signifie que l’esprit le pénètre, l’inspire. Voilà pourquoi il existe un lien indissoluble entre l’esprit et l’inspiration — entendons par là l’état créateur. L’acte créateur constitue le problème fondamental de la nouvelle spiritualité. Mais au vrai toute spiritualité est création, car la liberté et l’activité figurent parmi les traits essentiels de l’esprit. L’acte créateur comprend deux éléments : l’élément de grâce, c’est-à-dire une inspiration venant d’en haut, la possession par l’homme d’un génie, d’un don ; et l’élément de liberté qui ne peut être déduite de rien, ni déterminée par rien et qui constitue la nouveauté de l’acte créateur. L’acte créateur n’est pas seulement une action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
réciproque entre l’homme et le monde, mais aussi entre l’homme et Dieu. On pourrait dire que l’homme communique au monde sa conversation avec Dieu. Ce n’est jamais un seul qui agit, mais deux, il y a toujours rencontre. Le monisme est toujours un point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
faux et vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
. L’acte créateur ne peut être déduit de l’être, compris comme « un ». On pourrait dire que le créateur est caractérisé par l’esprit, le créé par l’être. Eckhart Meister Eckhart
Mestre Eckhart
Maître Eckhart
Eckhart
l’a bien compris, malgré sa tendance au monisme. C’est toujours l’esprit qui crée. Toute modification anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
créatrice dans le monde provient de l’intrusion de l’esprit, c’est-à-dire de la liberté, c’est-à-dire de la grâce dans l’être. Si le retour de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
vers l’unité avec Dieu ne signifie pas l’unité de nature et de substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
, c’est uniquement parce que l’esprit n’est ni nature, ni substance. En considérant les choses d’une façon plus subtile, on peut même dire que non seulement l’esprit n’est ni nature, ni substance, mais qu’il n’est même pas être, car la liberté n’est pas être. Tout système de pensée qui considère que tout est déterminé par l’être éternel, que tout découle de lui, aboutit nécessairement au statisme ; la liberté, le changement, la nouveauté, l’acte créateur, lui demeurent incompréhensibles, ainsi que le mal. A cette conception s’oppose celle qui considère, à côté de l’être inscrit dans le cycle de la détermination, la liberté, qui échappe à ce cycle, c’est-à-dire à l’être. Cette considération modifie l’idée qu’on se fait de l’esprit et de la vie spirituelle. Celle-ci apparaît nécessairement comme vie créatrice. Lorsque, dans le passé, on a nié que l’acte créateur relevât de la spiritualité, on n’a fait qu’introduire la spiritualité dans le système déterminé et fermé de l’être. L’esprit s’est trouvé devant une alternative : s’unir à la force divine ou à la force des ténèbres. Aussi bien la force divine que la force des ténèbres apparaissent comme des systèmes ontologiques terminés, figés. En réalité la vie divine elle-même peut être conçue comme dynamique, comme une lutte, un destin tragique. La spiritualité nous apparaît ainsi sous un jour nouveau qui pose le problème des rapports entre la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
et l’activité.

Dans le passé, on a toujours compris la mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
comme contemplation. La contemplation bienheureuse est décrite comme la dernière étape de l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
spirituelle mystique. La contemplation a été précisément la passivité mystique, uniquement réceptive. Le contemplateur est un spectateur, non un acteur du drame. La seule activité qui se lie à la contemplation mystique est la purification ascétique. Mais on n’a pas pensé la contemplation comme une puissance de transformation intérieure pour "celui même qui contemple. Ainsi réduite, la contemplation suppose un cycle de l’être fermé, parachevé, éternel, où rien ne peut plus faire irruption, à quoi rien ne peut plus échapper. Toute la question est de savoir Wissen
saber
savoir
dans quelle mesure cet être contemplé est un produit de la pensée, du travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
de la conscience. La pensée et la conscience sont actives, mais par le fait qu’il fixe les résultats de cette activité l’homme devient un contemplateur passif. Une fois libéré de l’objectivation des produits de la pensée qui précisément mettaient le contemplateur en face d’un être statique, l’homme commence à comprendre que les rapports entre l’homme et l’être, entre l’homme et Dieu sont actifs et créateurs, et c’est en cela que consiste la vraie spiritualité qui est une irruption de la liberté. Il y a sans conteste un élément contemplatif dans la vie spirituelle, mais cette contemplation est un moment de la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
créatrice, la contemplation elle-même n’étant qu’une des formes de l’acte créateur. L’être contemplé est transformé par la contemplation. La réponse créatrice de l’homme à l’appel et à la question de Dieu entraîne des changements non seulement dans la vie humaine, mais aussi dans la vie divine. Ainsi s’accomplit le drame divino-humain. Il ne faut pas opposer contemplation et activité comme deux principes exclusifs l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
de l’autre. L’esprit actif connaît des moments de contemplation qui lui permettent d’échapper au temps, mais il faut comprendre la contemplation elle-même dans son activité. Ce problème est particulièrement aigu dans un temps comme le nôtre où règne le souci Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
de l’actualité. Ce souci de l’actualité, né de la civilisation technique techne
tékhnê
technique
técnica
, signifie moins pour l’esprit humain une activité qu’une passivité. L’homme se soumet passivement au rythme toujours plus rapide du temps, qui exige de lui un maximum de labeur, en tant que rouage fonctionnel du processus technique, non en tant que personne intégrale. Ce labeur détruit la personne, l’image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
intégrale de l’homme. Il s’accompagne d’une complète passivité spirituelle, d’une mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
lente de l’esprit et de la spiritualité. La contemplation est au contraire une activité de l’esprit, une résistance de l’homme au processus épuisant d’une technique à la remorque de l’actualité.

On retrouve ici le problème du rapport entre le temps et l’éternité, la question de savoir s’il est possible de vivre un instant hors du flot temporel Zeitlichkeit 
zeitlich
temporellité
temporel
. L’instant ne doit pas être un atome du temps, mais, comme dit Kierkegaard, un atome d’éternité. L’action créatrice signifie toujours une victoire sur l’objectivation qui détermine toute la vie de l’homme. Or le souci technique de l’actualité, qui est le propre du temps présent, signifie précisément l’assujettissement définitif de l’homme à l’objectivation ; il ignore la liberté et ignore l’esprit. L’esprit devient un épiphénomène, le produit d’un processus matériel matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
et technique. L’esprit se trouve placé entre la contemplation passive du passé, la négation de l’acte créateur, et ce souci d’actualité qui, dans la civilisation technique d’aujourd’hui, nie l’esprit même de la spiritualité. C’est pourquoi il faut poser hardiment le problème d’une nouvelle spiritualité créatrice dépassant aussi bien la contemplation passive du passé, que le souci moderne et non moins passif de l’actualité. La spiritualité créatrice doit s’orienter vers l’éternité, tout comme la grande spiritualité du passé, mais elle doit également s’actualiser dans le temps, c’est-à-dire transformer le monde. Par activité créatrice de l’esprit, je n’entends pas seulement la création des produits de la culture, toujours symboliques, mais une transformation réelle du monde et des rapports humains, c’est-à-dire la création d’une vie nouvelle, d’un être nouveau. Cela signifie la domination du prophétisme sur le ritualisme dans la vie spirituelle. Cela signifie également que la recherche de la vérité et de la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
l’emportent sur la recherche d’extases passives. Nous nous trouvons ainsi conduits au problème des rapports entre la spiritualité et la justice sociale.

 III

Il est dangereux de séparer radicalement la vie spirituelle et la vie sociale. Ce n’est pas seulement la vie sociale qui, entendue au sens large comme tous les rapports entre les hommes, mais aussi l’économie, qu’on considère souvent comme essentiellement matérielle, qui sont en vérité des produits de l’esprit. L’économie naît de la lutte de l’homme contre la nature, c’est-à-dire de l’activité de l’esprit humain. La vie sociale dépend entièrement de l’état spirituel des hommes. Le caractère du travail humain, les rapports entre l’homme et l’économie dépendent des diverses formes de la spiritualité. Les travaux de Max Weber, de Treltsch, de Sombart, de De Man, sont révélateurs à ce sujet. Mais il existe également un autre aspect de la question. La vie spirituelle des hommes subit l’influence de la vie sociale, les formes sociales marquent de leur empreinte toutes les formes de la spiritualité sans excepter la conception de Dieu et les formules dogmatiques. Les formes de la spiritualité sont fortement liées aux formes de la coopération humaine, aux rapports d’homme à homme. Si le christianisme évolue, ce n’est pas que la Révélation révélation
revelatio
apocalypse
apocalypsis
ἀποκάλυψις
Shruti
, qui vient de Dieu, ait changé, mais c’est parce que le milieu humain qui reçoit cette Révélation s’est modifié. Le christianisme peut être conçu par un milieu humanisé comme par un milieu presque bestial. La qualité du milieu dépend des rapports sociaux entre les hommes. Lorsque, dans la vie sociale, les rapports entre les hommes sont féroces, lorsqu’un homme opprime et, exploite les autres, il en résulte des conséquences pour la vie spirituelle, et même pour la connaissance de Dieu. La connaissance humaine dépend du degré de communauté entre les hommes, des formes de leur coopération, du caractère du travail humain. A ce point de vue, Marx Marx Karl Heinrich Marx (1818-1883) philosophe allemand nous a montré une grande vérité, mais elle se trouve défigurée par sa position inadmissible vis-à-vis de l’esprit. Marx, par une juste réaction contre un idéalisme Idealismus
idéalisme
idealismo
idealism
abstrait, parut vouloir d’abord appliquer l’esprit à la vie sociale, mais il se laissa entraîner ensuite à la totale négation de l’esprit. Marx a raison lorsqu’il situe à la base du processus historique la lutte de l’homme, uni aux autres hommes, c’est-à-dire de l’homme social, contre les forces élémentaires de la nature. Mais il a imaginé, on ne sait trop pourquoi, qu’il s’agit là d’une conception matérialiste du processus historique, bien que cette lutte, comme toute activité humaine, soit une lutte de l’esprit, et que ses résultats dépendent de l’état de l’esprit. Lorsque Marx affirme que l’esprit et la spiritualité dépendent de l’économie, cela ne peut avoir qu’un sens : dénoncer la dépendance de l’esprit vis-à-vis de l’économie comme un asservissement et un mensonge. Ses accusations sont justes. Mais dire que l’économie a engendré l’esprit et la spiritualité, est énoncer un non sens, dont les Marxistes d’ailleurs n’ont jamais fait l’étude sérieuse. L’esprit ne peut être un épiphènomène, il est primitif, il est liberté. Seules la limitation et la défiguration de l’esprit et de la spiritualité peuvent être considérés comme épiphénomènes de l’économie. Les intérêts de classes peuvent engendrer le mensonge, mais jamais la vérité. On peut définir ainsi les rapports entre la spiritualité et la vie sociale : la dépendance de l’esprit vis-à-vis du milieu social se traduit toujours par une défiguration, par un asservissement de l’esprit, par un mensonge symbolique ; la vérité, la justice, la liberté naissent au contraire d’une influence active de l’esprit sur le milieu social et sur les rapports sociaux entre les hommes. Si l’esprit se montre passif en face de la vie sociale et des rapports sociaux entre les hommes, si la spiritualité se désintéresse complètement de la vie sociale et se soumet aux formes sociales telles qu’elles lui sont données, la spiritualité se trouve alors défigurée, ternie et asservie.

Les formes anciennes de l’ascèse ont dépendu en grande partie de la structure Struktur
structure
estrutura
struktural
structural
estrutural
sociale, des rapports sociaux entre les hommes et des formes du travail. Les formes de l’ascèse varient selon qu’il s’agit d’une économie naturelle, qui fait place à l’esclavage ou au servage, ou bien d’une économie capitaliste et d’un prolétariat industriel, et il est probable qu’elles seront encore différentes sous un régime d’économie socialiste. Ainsi il est inadmissible de prêcher prêcher
kérygme
kêrugma
kêrygma
κῆρυγμα
κῆρυξ
le jeûne à ceux qui ont faim. L’esprit doit, réagir activement au milieu social, mais il n’en dépend pas intérieurement, car de par sa définition même il est liberté et il échappe à la détermination. La détermination signifie toujours une spiritualité insuffisante, un esprit insuffisamment éveillé, insuffisamment purifié et libéré. Le matérialisme a considéré l’asservissement de l’esprit comme son essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
même, la maladie comme un état normal. C’est précisément le transfert de l’esprit dans une sphère séparée et abstraite qui a provoqué la matérialisation de la vie terrestre et de l’Église elle-même. La source du matérialisme est spirituelle.

En séparant la spiritualité de la plénitude de la vie on aboutit à la domination de la matérialité sur la vie humaine. Cette séparation discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
provoque le règne du bourgeoisisme, au sens spirituel de ce mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
. Le socialisme séparé de la spiritualité ne saurait sauver de ce bourgeoisisme, il risque même de l’affermir davantage encore. Le règne du bourgeoisisme séparé de l’esprit est placé sous le signe de l’argent. L’argent est la force et la puissance d’un monde séparé de l’esprit, c’est-à-dire de la liberté, de la signification, de l’acte créateur, de l’amour. Il existe deux symboles : le symbole du pain et celui de l’argent, et deux mystères : le mystère du pain, ou mystère eucharistique, et le mystère de l’argent, ou mystère satanique. Une grande tâche s’offre à nous : renverser la puissance de l’argent et constituer un gouvernement polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
du pain. L’argent sépare l’esprit et le monde, l’esprit et le pain, l’esprit et le travail. L’argent est l’ennemi essentiel d’une spiritualité intégrale englobant toute la vie humaine. Séparée de la plénitude de la vie, la spiritualité justifie la puissance de l’argent et trahit le symbole du pain. Dans le symbole du pain, l’esprit s’unit à la matière de ce monde. Le monde retranché de l’esprit se place sous le signe de l’argent. Le règne de l’argent est précisément le règne de l’objectivation. Le symbole du pain nous ramène au contraire à l’existence authentique. Le règne de l’argent est le règne des fictions, le règne du pain est le retour aux réalités. Le socialisme lutte contre un règne qui se situe sous le signe de l’argent. Mais si le socialisme est retranché de l’esprit et de la spiritualité, il reviendra fatalement au règne de l’argent. Le règne de l’argent est celui du prince de ce monde, le règne du bourgeoisisme. Ce sera le cas également du royaume socialiste, si le socialisme ne s’unit pas à la spiritualité. Seule la spiritualité, c’est-à-dire la liberté, c’est-à-dire l’amour, c’est-à-dire la signification, s’oppose efficacement au règne de l’argent, au règne du prince de ce monde.

Dans le christianisme historique, ni la spiritualité intégrale, ni l’humanité intégrale ne se sont encore révélées. Il n’y eut pas de spiritualité intégrale parce qu’on n’a pas encore résolu d’une façon spirituelle le problème du travail humain qui lie l’homme à la vie cosmique. La spiritualité a été transposée dans une sphère particulière séparée du problème du travail, du problème du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
et de ses besoins ; on a voulu résoudre ce problème hors de toute spiritualité et contre la spiritualité. Cette voie est évidemment la moins propice pour atteindre à une humanité intégrale. Le monde bourgeois et capitaliste a été constitué absolument hors de l’esprit et de la spiritualité, dans une extrême objectivation, c’est-à-dire dans une sphère extérieure à l’existence humaine. Or le monde socialiste lui aussi continue à exister séparément, hors de l’esprit et de la spiritualité, il leur est même souvent hostile. J’appelle objectivation, transformation en objet, ce que Marx appelle l’aliénation de la nature humaine dans l’économie capitaliste. Or cette aliénation, cette objectivation peuvent se perpétrer dans la société socialiste si celle-ci reste hostile à l’esprit, si elle s’organise hors de l’esprit. La nouvelle spiritualité a pour tâche de vaincre ce dualisme insupportable qui divise et morcelle la nature humaine. L’ancienne spiritualité n’a voulu concevoir la lutte contre le mal et contre la domination sur l’homme de la nature élémentaire, que par l’ascèse. La conscience nouvelle, détachée de la spiritualité, veut lutter contre le mal et contre la domination de la nature élémentaire à l’aide de la technique et de l’organisation technique de la vie. L’opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
entre ascèse et technique rompt l’intégrité de la nature humaine, rend la spiritualité abstraite et impuissante à la lutte, et transforme la technique et l’organisation en royaume sans âme. La négation de la spiritualité est la négation de l’homme en tant qu’image de Dieu dans l’homme ; mais en niant l’importance de la technique, de la lutte sociale et de l’organisation, on aboutit à la négation, à l’humiliation de l’homme, à l’esclavage, à la soumission au mal. Ce sera la tâche de la nouvelle spiritualité d’unir contemplation et activité, concentration spirituelle et lutte. Il est parfaitement faux de prétendre édifier la vie spirituelle sur la vieille antithèse entre l’ « esprit » et la « chair chair
sarx
carne
carnal
carnalidade
carnalidad
carnality
charnel
 ». Pour saint sainteté
santidade
sainthood
saint
santo
Heiligkeit
holiness
santidad
Paul, il s’agissait d’opposer le nouvel homme et le vieil homme. L’homme nouveau, l’homme de l’ « esprit » ne renie nullement la « chair », à condition de ne pas comprendre par « chair » simplement le péché péché
pecado
sin
hamartia
ἁμαρτία
égaremente
equívoco
, il tend à se rendre maître guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
de la « chair », à l’illuminer et à la transfigurer, c’est-à-dire qu’il tend à une « chair » spirituelle. On aboutit ainsi à une conception différente de la vie sociale et cosmique, à une nouvelle conception du processus du travail dont la spiritualité est inséparable. Le travail n’est pas seulement ascèse, il est aussi technique et construction, il est sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
et lutte, il est une pénétration de l’homme dans la vie cosmique, il est aussi coopération avec les autres hommes, commerce avec les hommes. Ce processus de travail est profondément lié à la spiritualité, il en modifie le caractère, la rend plus intégrale. Ainsi la spiritualité se trouve liée au socialisme. Il faut former dans le monde une spiritualité, une spiritualité chrétienne qu’on peut appeler communautaire, mais qui doit être avant tout personnaliste, car elle est basée sur les rapports d’homme à homme, sur la relation avec le prochain, avec chaque personne humaine concrète. Cette spiritualité lutte contre la tyrannie de la société sur la personne humaine, elle reconnaît les droits sacrés de l’homme à une vie intérieure et même à la solitude. Si l’on admet que les formes spirituelles sont les bases essentielles des diverses formes de la communauté et de la société, on déplace le centre centre
centro
center
de gravité de toute révolution en mettant au premier plan l’élaboration du caractère humain, l’accroissement de la qualité humaine.

 IV

Ce livre traite de l’esprit et non du Saint-Esprit Esprit-Saint
Saint-Esprit
Espírito Santo
Holy Ghost
Holy Spirit
Le Saint-Esprit représente, comme la Vierge, le mystère du divin Amour. [Frithjof Schuon]
, il est philosophique et non théologique. Aussi n’ai-je pas l’intention de parler des problèmes dogmatiques liés à la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
du Saint-Esprit. Le problème du Saint-Esprit et de ses rapports avec l’esprit en général se pose pourtant à la pensée chrétienne, il est même de première importance. Le christianisme est « pneumocentrique ». Dans le christianisme, le Pneuma pneuma
πνεῦμα
souffle
sopro
breath
prāna
prāṇa
prana
Vayu
est le porteur et la source de l’inspiration prophétique. Le paraclétisme est profondément ancré dans le christianisme, et le christianisme a toujours espéré une révélation du Paraclet, une nouvelle diffusion du Saint-Esprit dans le monde. Le Père S. Boulgakoff dit avec raison qu’il n’existe pas d’incarnation incarnation
sárkosis
encarnação
encarnación
personnelle du Saint-Esprit, que son incarnation est générale, diffuse dans le monde entier. C’est pourquoi il est si difficile de définir les rapports entre l’Esprit et le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit agit dans l’esprit. La vie spirituelle est une communion avec la vie divine. Ainsi, pour K. Barth, l’Esprit est un don de la grâce du Créateur à la créature. Pour lui la grâce est notre état de créature. Le Saint Esprit est éschatologiquement présent dans l’homme. Mais une des contradictions fondamentales du barthisme est de limiter la possibilité d’action du Saint-Esprit sur l’homme et le monde. La théologie teologia
théologie
teología
theology
θεολογία
catholique identifie presque le Saint-Esprit avec la grâce, mais l’action de la grâce est régie par les lois. Que dit l’Évangile du Saint-Esprit ? Nous sommes tout d’abord frappés de voir que dans l’Évangile tout vient du Saint-Esprit et s’opère par le Saint-Esprit. La naissance vient toujours de l’Esprit. Jésus naquit de l’Esprit, fut baptisé par l’Esprit et conduit dans le désert par l’Esprit. L’Esprit divin chasse les démons. Voici comment l’Évangile définit le rôle du Saint-Esprit : « Ce n’est pas vous qui parlerez, mais c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mat., x, 20). « Si quelqu’un parle contre l’Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce monde ni dans le monde à venir » (Mat., xii, 32). « Vous ne savez de quel Esprit vous êtes animés » (Luc, ix, 55). (( Car le Saint-Esprit vous enseignera à l’heure même ce qu’il faudra que vous disiez » (Luc, xii, 12). « Si un homme ne naît d’eau eau
água
water
hydro
et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu » (Luc, iii, 5). a L’Esprit souffle où il ’veut » (Jean, iii, 8). « L’Esprit vivifie. Le Père enverra le Consolateur — le Saint Esprit » (Jean, xv, 26). « Il enseignera tout. L’Esprit de vérité conduira à toute vérité » (Jean, xvi, i3). « Tout vient de l’Esprit. Il faut éprouver les esprits. L’Esprit est vérité » (l’épître saint Jean). « Tout est jugé par l’Esprit. L’Esprit pénètre tout. Les dons viennent de l’Esprit. Tout d’abord le psychique, puis le spirituel. La lettre tue, l’Esprit vivifie. » « Or le Seigneur Shiva
Śiva
le Seigneur
est l’esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (II Cor couleur
cor
color
., iii, 17). « N’éteignez point l’Esprit » (I Thess., v, 19).

Relevons les paroles les plus étonnantes : L’Esprit souffle où il veut,-là où est l’Esprit est la liberté, si quelqu’un parle contre l’Esprit il ne lui sera point pardonné, n’éteignez point l’Esprit. L’Évangile et les Épîtres des Apôtres donnent l’impression d’un panpneumatisme. La doctrine du Saint-Esprit a été très peu élaborée. Elle n’existe pas chez les Apôtres, ni chez les apologistes, elle est peu développée dans la patristique où elle garde un caractère subordinatiste. Mais, ainsi que je l’ai dit, le Saint-Esprit est particulièrement proche de l’homme, il est particulièrement immanent immanence
imanência
inmanencia
immanent
imanente
inmanente
immanent
, la portée de son action est la plus générale, et il reste pourtant le plus malaisé à comprendre, le plus mystérieux. Peut-être ne doit-il pas y avoir de doctrine du Saint-Esprit. Toute doctrine entrave et limite. La doctrine, précisément, établit une distinction nette entre le Saint-Esprit et l’esprit, la vie universelle de l’esprit. Tous les charismes, tous les dons viennent de l’esprit, non seulement les dons des Prophètes, des Apôtres, des Saints, mais aussi ceux des poètes, des philosophes, des inventeurs, des réformateurs. La religion de l’esprit ne parle ni de justification, ni de salut, mais d’illumination de la nature humaine, de sa transformation réelle. Le royaume invisible de l’Esprit se crée par des voies inexplorées qui échappent, à toutes limitations légales. L’action de l’esprit se traduit toujours par la suppression de l’accablement, de l’humiliation humaine, par un envol vital, une extase. Ce sont là les traits essentiels du Saint-Esprit dans l’Écriture Sainte, ce sont également les traits essentiels de l’esprit dans la vie culturelle et sociale. Saint Siméon le Nouveau Théologien dit qu’un homme illuminé, pénétré par le Saint-Esprit, n’a que faire d’une loi écrite. L’opposition est profonde entre l’esprit et la loi, entre l’inspiration, le charismatisme, la naissance nouvelle du christianisme primitif et les écoles ultérieures d’ascétisme avec leurs méthodes et leurs prescriptions et leur long dragon
dragão
dragón
long
nāga
chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
de perfectionnement. Le Saint-Esprit et l’esprit se ressemblent dans leur action, l’un et l’autre sont liés à l’inspiration, au charismatisme, à un essor des forces vitales. Un profond abîme sépare l’esprit et l’autorité. L’action du Saint-Esprit et de l’esprit n’est pas continue, n’est pas une évolution evolução
évolution
evolution
evolución
, elle est discontinue et irruptive.

L’autorité joue un rôle énorme dans la vie religieuse. On donne un caractère religieux à l’autorité. Or l’autorité se rapporte non pas au domaine de la pneumatologie, mais au domaine de la sociologie. Elle n’existe que dans l’objectivation, non dans la spiritualité proprement dite. L’autorité est une socialisation de l’esprit, elle attribue à l’esprit et à la spiritualité les rapports sociaux de puissance. L’autorité attribue à la vie spirituelle les mêmes rapports qu’à la vie sociale, où « les princes des nations asservissent » et « les grands les tiennent sous leur puissance ». Mais Jésus-Christ a dit qu’entre vous, c’est-à-dire dans la vie spirituelle, il ne doit pas en être ainsi. L’autorité est une manifestation de l’Église en tant qu’institution sociale. La recherche de l’autorité est la recherche d’un critérium dominant le monde multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
, relatif et changeant, d’un critérium surhumain. C’est la recherche d’une garantie, d’une sécurité. Mais sécurité et garantie sont précisément choses humaines, trop humaines. La garantie et la sécurité sont liés à la vie sociale des hommes et non à la vie spirituelle. La vie spirituelle accepte le danger, elle ignore les garanties, elle est liberté, or qui dit liberté dit risque. L’autorité est détermination, et elle n’a de sens que là où il existe une détermination d’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
externe. Tel est le cas de la société extérieure, non de l’esprit. Hegel Hegel Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand fut évidemment un mauvais chrétien, mais il a raison lorsqu’il dit que l’esprit est un retour chez soi, que le Saint-Esprit est l’esprit subjectif. L’autorité est le domaine de l’objectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
, le pôle extrême de l’objectivité. L’esprit, par contre, est le domaine de la subjectivité, la profondeur de la subjectivité. Toute autorité, même l’autorité religieuse et spirituelle, produit une aliénation de l’esprit qui s’extériorise. L’autorité spirituelle n’a rien de spirituel, elle est sociale, elle est précisément cet élément humain qui n’a pas su découvrir en soi le divin, qui s’est retranché du divin et plongé dans les rapports humains de commandement. L’autorité ne s’exprime ni par le souffle ineffable de l’esprit, ni par l’inspiration, mais par des paroles et des concepts humains, par des lois humaines, des intérêts humains. Parlent et agissent avec autorité non pas l’Esprit, mais les papes, les conciles, les évêques, les institutions sociales. Si l’Esprit agissait réellement par les papes, les conciles, les évêques, pas les institutions sociales, il n’y aurait plus besoin d’autorité. Un vrai critérium spirituel signifierait la disparition de tout critérium, la disparition même de la question de critérium. L’esprit ne connaît pas de critérium. Il est lui-même critérium. L’inférieur ne peut servir de critérium au supérieur, — l’autorité, qui est toujours de nature sociale, ne peut servir de critérium à l’Esprit. L’Esprit nous apprend lui-même la vérité. Aucun critérium ne permet de distinguer ce qui est de l’Esprit et ce qui n’est pas de l’Esprit, il n’existe aucun critérium hors de l’Esprit. La recherche d’un critérium est fausse, elle signifie toujours la faiblesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
de la foi
foi
faith
pistis
et l’incroyance, le manque de confiance en l’action de l’Esprit. Que l’Esprit agisse ou non, on fait appel au pouvoir, aux chefs, à l’autorité avec ses garanties de sécurité. C’est ainsi que l’Église, en tant qu’institution sociale, agit dans l’histoire, édifie sa vie. Cette vie est soumise à la détermination sociale. Or il est faux de chercher une souveraineté. Toutes les souverainetés sont réfractées par l’humain, par les mots, les pensées, les actes humains. Et à chaque souveraineté humaine s’oppose une autre souveraineté humaine. La souveraineté n’appartient qu’à Dieu. Et la souveraineté de Dieu ne s’incarne jamais et nulle part, seuls s’incarnent l’amour et le sacrifice de Dieu, jamais la souveraineté. Dieu lui-même, en fin de compte, n’est pas une souveraineté, car la souveraineté est humaine, non divine. Dieu n’est jamais apparu dans ce monde sous la forme d’un riche. Il est apparu sous la forme d’un pauvre pauvreté
ptocheia
pauvre
pauvres
 ; Il ne s’est jamais incarné dans la force de ce monde, Il s’est incarné dans la vérité crucifiée. Dieu n’est pas souveraineté, car il n’est pas pouvoir. Le pouvoir est de l’homme, non de Dieu. Le pouvoir a trait non à la vie spirituelle, mais aux rapports sociaux entre les hommes. Dieu est force, non pouvoir. La force de Dieu est spirituelle et ne ressemble en rien à la force de ce monde. La force spirituelle est liberté. La force spirituelle n’a pas besoin des forces de ce monde, elle est un miracle par rapport aux détermination de ce monde.

Toute recherche d’un critérium de la vie spirituelle, toute recherche sur l’autorité tourne dans un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
vicieux sans jamais rien trancher, sans jamais aboutir. La doctrine la plus parfaite sur l’autorité, la doctrine catholique, ne procure au fond aucune garantie ; car toute garantie est impossible. Le catholicisme réussit seulement à former un fort pouvoir disciplinaire, c’est-à-dire à démontrer précisément que l’autorité concerne la sphère sociale de la vie religieuse. A vrai dire, on ne sait pas à quel moment le pape parle ex cathedra, c’est-à-dire à quel moment il est infaillible, et à quel moment il ne parle pas ex cathedra, c’est-à-dire à quel moment il est faillible comme tous les autres nommes. Lorsque le pape faillit, et il a failli plus d’une fois dans l’histoire, il se trouvait qu’il ne parlait pas en tant que pape infaillible. Mais cela signifie que le pape ne fut infaillible que lorsqu’il exprima des vérités infaillibles, c’est-à-dire exactement comme les autres hommes. Le pape est infaillible lorsqu’il est inspiré par le Saint-Esprit. Mais il n’existe pas de critérium qui permette de savoir exactement quand il est inspiré par le Saint-Esprit. Les difficultés sont encore plus grandes lorsqu’une autorité infaillible est attribuée, par exemple, au concile des évêques. Le concile n’est infaillible que lorsqu’il est inspiré par le Saint-Esprit et qu’il émet la vérité. Mais il n’existe pas de critérium permettant de savoir exactement quand le concile est inspiré par le Saint-Esprit. Le critérium n’est pas dans le concile, il est dans le Saint-Esprit. Or il n’existe pas de critérium pour le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit, du reste, n’est pas un critérium, car ce dernier a toujours un caractère rationnel et juridique, mais il est grâce, liberté, amour. Aucune détermination ne peut être appliquée au Saint-Esprit. Khomiakov l’a compris, et il nie, dans sa doctrine sur la communauté religieuse (sobornost), toute autorité venant de l’extérieur. Le Saint-Esprit agit dans l’esprit de la communauté religieuse (sobornost), dans l’Église tout entière, dans le peuple chrétien. Ici il n’existe pas de critérium. N’est pas vérité ce que dit le concile, mais est concile ce qui dit la vérité. Le Saint-Esprit n’agit par là où est le concile, mais le concile est là où agit le Saint-Esprit. Dostoïevski a compris, de façon plus profonde encore, que la recherche d’une autorité dans la vie religieuse est toujours une tentation. Dans sa Légende du Grand Inquisiteur il a considéré l’autorité comme une tentation de l’Antéchrist. Ce qui s’est révélé à Dostoïevski ne concerne pas seulement le catholicisme, mais aussi l’orthodoxie et toute religion, tout principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
d’autorité dans la vie spirituelle. Les défenseurs de l’autorité accusent généralement leurs adversaires de ne pas admettre l’incarnation de l’Esprit, ou de n’admettre que l’Esprit non-incarné ou désincarné. Cette accusation porte le plus souvent à faux.

La pensée fondamentale de mon livre peut se résumer ainsi : L’Esprit, le Saint-Esprit s’incarne dans la vie humaine, mais il s’incarne dans l’humanité intégrale et non dans l’autorité. Ainsi seulement se justifie l’anthropomorphisme en tant que voie de la connaissance de Dieu, car Dieu est semblable à l’humanité intégrale et non pas à la nature extérieure, à la société, au concept élaboré par la pensée. Le Saint-Esprit agit dans l’existence humaine dans l’homme et par l’homme, dans la création humaine, dans l’inspiration humaine, dans l’amour et le sacrifice humains, et non pas dans les grades hiérarchiques, non pas dans le pouvoir, non pas dans les lois de la nature ou dans les lois de l’État, non pas dans la détermination du monde objectivé. On ne saurait identifier incarnation et objectivation. L’Esprit n’est pas incarné, mais objectivé dans les institutions sociales. Dans le processus de l’objectivation, l’Église, en tant qu’institution sociale, s’est trouvée transformée en idole, tout comme l’État, la nation, comme tout ce qui est organisé par la quotidienneté sociale. L’Église, en tant que synagogue, subit une crise terrible ; l’Esprit l’a quittée, elle ne possède plus d’esprit prophétique. Nous devons espérer en une nouvelle époque du Saint-Esprit, La Révélation est toujours dans l’esprit, elle est toujours spirituelle, elle ne se produit pas dans l’ordre objectivé et dans la société, elle n’y est que symbolisée. La Révélation religieuse est spirituelle, et le retour aux sources de la Révélation est un retour à l’esprit, à la spiritualité. Mais un tel retour ne sera pas une réaction. Il serait faux de voir une autorité dans la tradition. La tradition authentique est existentielle, et elle est la vie spirituelle. Quand elle est devenue légale et figée, la tradition stérilise l’esprit.

 V

Traduite en langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
philosophique, la spiritualité nouvelle signifie une libération de l’esprit objectivé et soumis au joug d’une socialité mauvaise et déchue. Elle signifie également le passage du symbole spirituel à la réalité de l’esprit. La vie spirituelle libère l’homme de l’esclavage, de l’ensorcellement magique, de l’illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
de la conscience, et de l’écrasement sous le fait inconscient des traditions de la race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
, de tous les tabous qui entravent la liberté de mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
de l’homme. Que les défenseurs de l’ancienne spiritualité ne viennent pas objecter que l’essentiel, le primordial, c’est la lutte contre le péché et la libération du péché. Cette objection n’en est pas une. Car le péché, c’est précisément l’esclavage de l’homme, la perte de la liberté spirituelle, l’asservissement à la détermination extérieure. L’esprit et la spiritualité ne signifient nullement la soumission ici-bas à l’ordre objectivé de la nature et de la société, ni la sacralisation des formes établies dans ce monde (organisation extérieure de l’Église, État, propriété, traditions nationales, raciales, familiales, etc.). En face du monde l’esprit est révolutionnaire ; il ne s’exprime pas sur terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
par des structures, objectives, mais par la liberté, par la justice, par l’amour, par la création, par la connaissance intuitive — non dans l’objectivité, mais dans la subjectivité existentielle. La victoire de l’esprit sur le monde est la victoire du subjectif sur l’objectif, du personnel et de l’individuel sur le général. Cette objectivation de l’esprit, qui confère un caractère sacré à la structure de l’Église en tant qu’institution sociale, aux pouvoirs hiérarchiques, à l’État, aux traditions nationales et raciales, etc., devient fatalement une idolâtrie. L’esprit s’écarte de plus en plus de lui-même, il s’aliène : à la spiritualisation réelle des sphères où pénètre l’esprit, on voit ainsi se substituer la symbolisation conventionnelle. La spiritualisation réelle n’est pas l’objectivation, mais la subjectivation de l’esprit, c’est-à-dire la création d’un ordre basé sur la subjectivité, sur des sujets existentiels, c’est-à-dire la création d’un ordre personnaliste. Ne peut être réellement sacré que ce qui est existentiel — la liberté, la création, l’amour, non les formations et structures historiques. Dans l’objet, rien ne peut être sacré, le sacré n’existe que dans le sujet. L’esprit se dessèche dans l’objet. Dans l’objet tout est conventionnel, tout garde un caractère de signe et non de réalité. Aussi toute grandeur grandeur
grandeza
greatness
historique est insignifiante et vaine. Nous assistons dans l’histoire de l’univers Univers
Universo
Universe
à la lutte de deux principes : d’un côté la subjectivité, la spiritualité, la réalité première, la liberté, la vérité, l’amour, l’humanité, — de l’autre L’objectivité, le temporel, le déterminisme extérieur, l’utilité, l’organisation, la force, le pouvoir. C’est la lutte entre le royaume de Dieu et le royaume de César. Celui qui était ensemble Fils fils
filho
de Dieu et fils de l’homme fut crucifié dans ce monde. Et ce monde continue à crucifier l’esprit par l’objectivation, car l’objectivation de l’esprit est une crucifixion.

De là vient ici-bas le caractère infiniment paradoxal des rapports entre esprit et force. L’esprit est force, et seul l’esprit agit. La matière est faiblesse et passivité, elle n’est pas encore pleine réalité. Mais ici-bas la matière nous apparaît comme une force supérieure à l’esprit. N. Hartmann Hartmann Nicolai Hartmann (Nikolajs Hartmanis), philosophe et professeur de philosophie allemand, (1882-1950) a raison de dire que ce qui a le plus de valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
est le plus faible, ce qui a le moins de valeur le plus fort. Mais la force de ce qu’il y a de plus matériel et de plus bas dans ce monde aboutit à la violence, la valeur suprême — l’esprit et Dieu — est incapable de violence. C’est la conséquence de l’objectivation, elle transforme en violence la force de l’inférieur, puis elle sacralise cet inférieur. L’État est infiniment plus fort que l’Église, l’économie est infiniment plus forte que la culture spirituelle. Une armée munie d’une grande force technique peut tout détruire. Et lorsque l’Église voulut devenir une force dans le monde objectivé, elle eut recours elle aussi à des instruments de violence empruntés à l’État. C’est ainsi que l’esprit et la spiritualité ont emprunté leur caractère nouveau au monde objectivé, où tout prend la forme d’une contrainte matérielle. Le monde objectivé est organisé pour l’homme moyen, pour la quotidienneté sociale. Dans ce monde l’esprit a été crucifié, ainsi que l’aristocratie de l’esprit, l’aristocratie créatrice et l’aristocratie de l’amour, du cœur, c’est-à-dire les meilleurs. L’objectivation est le triomphe de la médiocrité, elle ne peut supporter l’élévation spirituelle. On en vint à créer un Dieu spécial pour ce monde objectivé. On conçut Dieu comme un pouvoir, comme une force contraignante, au même type que la force de l’État, ou comme une force qui détermine du dehors, à la façon de la causalité causalidade
causalité
causalidad
causality
naturelle. Augmenter la spiritualité, c’est se délivrer de cette idée de Dieu, purifier la connaissance de Dieu des catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
inférieures de la causalité et de la domination. Et la spiritualité suprême est l’extinction définitive de l’objectivité. Le règne de l’esprit est le règne intérieur de la subjectivité, le règne de la liberté et de l’amour qui ignore l’extériorisation et l’aliénation, c’est-à-dire les rapports de causalité et de domination. Mais la spiritualité chrétienne porte le poids du monde déchu, comme un sacrifice volontaire, comme un tribut d’amour et de miséricorde. La spiritualité définit.ses rapports avec le monde non pas comme soumission et obéissance, non pas comme conformisme, comme adaptation à la force et au pouvoir, mais comme sacrifice d’amour, comme don, comme participation participation
participação
participación
metoche
métochè
à la lourdeur du monde. La nouvelle spiritualité doit donner l’impression d’une désincarnation ; elle s’élève contre l’incarnation en tant qu’objectivation, en tant que sacralisation de la relativité historique ; mais en fait elle est une réincarnation, non pas évolutionniste mais catastrophique.

Le symbolisme et le réalisme Realismus
réalisme
realismo
realism
sont en lutte dans la vie spirituelle. Considérer les symboles comme des réalités dernières est un symbolisme mauvais, asservissant, une incompréhension du symbolisme. Le mauvais symbolisme est un réalisme naïf. Le réalisme authentique comprend le symbolisme, il sait la différence entre le symbole et la réalité. Une théorie de la connaissance symbolique est précisément de nature à conduire au vrai réalisme. Il faut distinguer la symbolisation de l’esprit et de la spiritualité de la réalisation de l’esprit et de la spiritualité. Le symbole joue un rôle important non seulement dans la culture, mais aussi dans la mystique, La mystique connaît un symbolisme des rapports sexuels et familiaux — époux, aimé, fiancée, etc. Ce qui caractérise le symbolisme, c’est qu’il introduit des conventions et des répétitions, qu’il manque d’activité créatrice continue, qu’il n’est en somme qu’un instrument au service de l’objectivation. Le réalisme dans la vie spirituelle balaye au contraire toutes les conventions et suppose un constant processus créateur. Le réalisme spirituel se révèle dans l’acte créateur, dans la liberté, dans l’amour. La nouvelle spiritualité sera précisément un réalisme, le réalisme de la liberté, le réalisme de l’activité et de la création, le réalisme de l’amour et de la miséricorde, le réalisme d’une transformation et d’une transfiguration du monde fort différentes de la sacralisation et de la symbolisation. Si nous ne pouvons surmonter le symbolisme dans le langage et dans la pensée, nous pouvons le faire dans notre vie primordiale. Pour décrire les expériences mystiques, il faudra toujours des symboles spatiaux : hauteur, profondeur, ici-bas, au-delà, etc. Ces symboles disparaissent de l’expérience spirituelle réelle qui ne comporte ni hauteur, ni profondeur, ni ici-bas, ni au-delà. L’acte créateur originel est réaliste, il ne fait place à aucun symbole, il n’a pas encore été touché par le travail de la pensée. La symbolisation commence lorsque les résultats de l’acte créateur passent dans le monde. Et cette symbolisation réagit sur la vie spirituelle, lui donne un caractère symbolique. La vie spirituelle se trouve empreinte ainsi du symbolisme de la « culture ». Elle se trouve alors définie par ses rapports avec l’ « être » qui est un produit de la pensée et qui porte la marque du symbolisme conceptuel. Définir la vie spirituelle par rapport à l’ « être », c’est également le définir par rapport à l’objet. Dans la vie spirituelle, le passage du symbolisme au réalisme est celui de l’objectivation au mystère de l’existence. Ne croyons pas pour autant qu’on puisse atteindre d’un seul coup à l’unité et à l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
reconnaissance
reconhecimento
avec la vie divine (à la Divinité prise au sens apophatique apófase
apofático
apophasis
apophatique
théologie négative
apophatic
anuttara
insurpassable
incomparable
). La vie spirituelle est une voie qui fait place à la lutte, qui exige l’héroïsme et le sacrifice, qui traverse les oppositions, les divisions, les déchirements. La vie spirituelle est un dialogue, aucun monisme ne peut l’exprimer. La rencontre, la rencontre de l’homme avec Dieu, de la volonté humaine avec la volonté divine, est indispensable à la vie spirituelle. L’Un ne suffit pas à la réalisation de la vie spirituelle, il faut également un « autre » par rapport à cet Un. Le réalisme spirituel purifiera nécessairement l’idée de Dieu des apports humains qui la défigurent et qui sont liés aux instincts de puissance et de tyrannie, au masochisme et au sadisme. Tel est le seul moyen de spiritualiser la connaissance de Dieu.

Dans ce monde la spiritualisation du christianisme est loin d’être terminée, elle est même plus nécessaire que jamais. L’idée qu’on se fait ici-bas de Dieu est une offense à toute conscience pure, à toute humanité pure. C’est cette idée qu’il faut critiquer pour rejeter ce faux symbolisme qui reflète une conscience ternie. Et peut-être l’athéisme n’est-il qu’un moment dialectique dans le processus purificateur de la connaissance de Dieu, dans le double mouvement de la spiritualisation et de l’humanisation. L’homme a transféré symboliquement sa propre inhumanité dans l’idée qu’il se fait de Dieu. Une vie spirituelle purifiée révélera l’humanité de Dieu. Cette spiritualité purifiée bannira les mortifications physiques de la mystique, elle libérera l’homme de l’affreuse idée pathologique que Dieu s’apaise par la douleur de l’homme. Il s’agit d’une véritable révolution dans la spiritualité traditionnelle. Dieu n’a pas besoin des mortifications des hommes, de leurs terreurs et de leur humiliation. Ce qu’il désire, c’est de les voir s’élever, sortir extatiquement de leur médiocrité. La nouvelle spiritualité sera avant tout l’expérience d’une activité et d’une inspiration créatrices. Ainsi disparaîtra la symbolisation liée à l’humiliation et à l’écrasement de l’homme. Le but de la vie spirituelle consiste d’abord pour l’homme à s’affranchir de ses propres limites et de son absorption en lui-même, à vaincre son égocentrisme. Il faut sortir de soi pour réaliser la personne. Or l’ancienne spiritualité et l’ancien ascétisme laissaient souvent l’homme refermé sur lui-même, absorbé en lui-même, concentré sur ses propres péchés, sur ses propres souffrances. De cet excès est née une fausse symbolisation, une illusion de la conscience. L’Évangile nous enseigne que la spiritualité ne peut être une énergie concentrée uniquement sur soi-même, elle oriente l’énergie de l’homme vers les autres hommes, vers la société et l’univers. L’esprit libère l’homme d’une fausse symbolisation de sa vie qui entrave la réalisation. C’est l’esprit qui arrache l’homme à son propre poids, les objets ne sauraient le délivrer de lui-même. L’objectivisme est l’envers de l’égocentrisme, de l’impuissance à sortir de soi. L’hystérie féminine est l’exemple classique d’un égocentrisme désespéré : le sujet rapporte tout à lui-même, il est incapable de sortir de soi, de rejoindre la réalité, non pas les objets, mais le « toi », le « nous », Dieu. La femme femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
hystérique crée un faux monde de symboles, elle objective son propre égocentrisme, ses propres manies. Mais le même phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
se retrouve, à l’état atténué, chez chacun de nous, accablé du péché d’égocentrisme. Ainsi s’est constitué ce monde compact et figé du symbolisme qu’étudie la psychopathologie. Le réalisme est précisément la victoire spirituelle sur l’égocentrisme. Le passage des valeurs symboliques aux valeurs réelles est également la victoire de la dignité et de la qualité de l’homme sur la dignité et la qualité du grade, c’est-à-dire sur la situation sociale ; la victoire de la dignité personnelle sur la dignité du clan, de la hiérarchie humaine sur la hiérarchie du clan, sur la hiérarchie des situations sociales ; la victoire de l’être humain sur l’avoir humain. C’est la victoire de la liberté de l’esprit sur les déterminations naturelles et sociales.

L’esprit de légalité a toujours constitué pour le spirituel une menace de déformation. La faute Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
en est au processus de l’objectivation sociale adapté à la quotidienneté. Mais la vie spirituelle ne consiste pas à suivre des règles, des lois, des normes, à obéir au « général », à l’universellement nécessaire, à ce qui est considéré comme normal. La vie spirituelle est une lutte intérieure, une épreuve de la liberté, le heurt de deux principes opposés ; elle suppose la contradiction, la résistance, la négation ; elle contient un élément tragique. La spiritualité nouvelle doit purifier la spiritualité de tout principe étranger, de l’adaptation à la vie sociale, à la conscience normale médiocre. La spiritualité nouvelle doit ainsi mettre à nu le principe créateur de l’esprit, et justifier le sens de l’acte créateur. La nouvelle spiritualité doit montrer que cela seul qui appartient à l’esprit est libre de mensonge. Ce qui appartient à « ce monde » use toujours du mensonge comme d’un moyen. La métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
ascétique, qui a substitué l’idée du salut personnel à l’idée du Royaume de Dieu, s’est trouvée par là même socialement adaptée aux conditions de « ce monde » ; elle a nié pratiquement le péché de « ce monde » comme pécheur, puisqu’elle l’a accepté comme une donnée immuable. Or le christianisme pur ne nie pas le monde, entendons le monde comme cosmos Kosmologie
cosmologie
cosmologia
cosmología
cosmology
cosmo
cosmos
kosmos
 ; ce qu’il nie, c’est le monde de l’injustice, du mensonge, de la haine, de l’esclavage, du péché, c’est ce monde-là dont il exige la transformation, par la recherche du Royaume de Dieu.

Nous le répétons, le christianisme, selon ses sources évangéliques et prophétiques, n’est pas ascétique, il est messianique et révolutionnaire. On n’aboutit pas à la perfection en se plongeant dans le « moi » et en cherchant son salut propre, mais en oubliant le « moi », en se détachant de soi, en se concentrant sur les autres et en servant le Royaume de Dieu dans ce monde. Dans « ce monde » il y a divergence entre les moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
et les fins, les moyens ne sont pas homogènes aux fins, on veut atteindre à des fins élevées par des moyens bas. Dans la vie spirituelle il n’y a pas de différence entre les moyens et les fins, car les rapports avec le temps y sont tout différents : ici, le présent n’est pas le moyen d’une fin future : la vie spirituelle est orientée tout entière vers l’instant, vers l’éternité. La vie spirituelle n’ignore pas moins l’opposition entre la théorie et la pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
 : la contemplation y est aussi activité, et l’activité y est également contemplation. Ainsi atteint-on à l’intégrité intérieure, à l’intégrité et à la chasteté de l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
. L’esprit est toujours actif par rapport à l’âme, mais il agit sur elle moins comme une cause causa
cause
aitia
aitía
aition
déterminante que comme liberté et grâce. Pour comprendre la vie spirituelle, il est important de saisir que l’action de Dieu, l’action du Saint-Esprit, l’action de la grâce sur l’homme n’ont rien de causal et ne se déterminent pas par la puissance. Tel est le mystère de la vie spirituelle tout opposée à la vie du monde. Or on a constamment voulu l’assimiler à la vie du monde, à la vie de la nature, à la vie de la société pour montrer par là même la faiblesse de l’esprit. Cette conduite s’explique par la peur Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
, par la hantise d’une fausse sécurité, d’une garantie que l’on ne trouve pas dans la sphère supérieure, mais dans la sphère inférieure, là où règnent la causalité, la légalité et le pouvoir. Et l’on a substitué ainsi la sphère inférieure à la sphère supérieure, pour atteindre à une plus grande sécurité, à une meilleure garantie. Mais dans la vie spirituelle tout est danger. L’égocentrisme et l’amour-propre des hommes transforment chaque chose en son contraire, et transforment en péril cela même qui paraissait parfaitement inoffensif, l’humilité, par exemple, et l’obéissance.

On oppose souvent l’esprit aux éléments primordiaux, on considère que c’est la vocation de l’esprit de lutter contre eux. En réalité l’esprit s’oppose bien plus à l’objectivation et à la sphère régie par les lois, c’est-à-dire à des réalités dérivées, qu’aux éléments primordiaux, à l’originel, à la profondeur irrationnelle. Le mot « nature » a deux sens : il peut désigner l’en-deçà ou l’au-delà de la conscience, la « nature » existentielle et la « nature » objectivée. Avec la première, on peut concevoir des rapports spirituels : avec la seconde, les seuls rapports possibles sont scientifiques ou techniques. Les Romantiques voulurent revenir à la nature prise au premier sens. Mais il faut bien distinguer la nature antérieure au péché, la nature divine, paradisiaque, et la nature postérieure au péché, celle de l’impitoyable lutte pour l’existence, celle de la nécessité et de l’esclavage. Les ennemis de l’esprit, comme Klages, par exemple, ne voient pas cette destruction. La nouvelle spiritualité doit s’orienter vers la nature existentielle. L’ancienne spiritualité est liée à des conceptions de la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
et de la philosophie qui sont périmées et que nous ne pouvons plus accepter : elle est liée aussi à des formes sociales désuètes et dépassées. Or l’esprit ne peut s’emprisonner ni dans des formes passagères de la connaissance, ni dans des,formes passagères de la société. Cette libération de l’esprit par rapport aux formes passagères de la science et de la société doit être l’œuvre de l’esprit créateur lui-même. La nouvelle spiritualité signifiera que l’esprit a atteint l’âge de majorité, qu’il est sorti de l’enfance où il était encore plongé dans la nature élémentaire enchaînée par la loi.

On peut établir trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
degrés de spiritualité : la spiritualité limitée par la nature, la spiritualité limitée par la société et la spiritualité pure et totalement libérée. La spiritualité pure et libre .signifie également que l’esprit devient maître de la nature et de la société. Autrefois la spiritualité était obscurcie par des influences naturalistes ou sociales, par la dépendance où se trouvait l’homme à l’égard des milieux naturels ou sociaux. D’où la tendance soit au cosmocratisme, soit au sociocratisme. Chez les païens la spiritualité fut surtout limitée par la nature ; chez les Chrétiens, surtout par la société. La spiritualité pure n’admet aucune sacralisation d’un fait historique ; pour elle ne sont sacrés que Dieu et le divin dans l’homme, la vérité, l’amour, la miséricorde, la justice, la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, l’inspiration créatrice. Les limitations de la spiritualité par la nature et la société posent le problème du heurt entre le fini et l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
dans la vie spirituelle. Toute limitation de la spiritualité introduit le fini dans la vie spirituelle et lui ferme l’infini. Dans la vie spirituelle le fini est également l’objectivation. Il représente la rationalisation de la vie religieuse, l’application à celle-ci des rapports logiques et juridiques. Dans la vie religieuse le principe du fini est diamétralement opposé à l’esprit prophétique. Mais il faut distinguer l’infini spirituel de l’infini cosmique qui absorbe et fait complètement disparaître la personne. H faut également distinguer l’infini spirituel de l’infini abstrait subordonné au nombre mathématique Mathematik
mathématique
matemática
mathematics
. L’infini spirituel est un infini concret, et seule une spiritualité pure débarrassée des limites naturelles et sociales peut ouvrir à l’homme cet infini concret, cet envol créateur. Et c’est également dans le monde spirituel que se révèle la liberté infinie. La perspective d’un infini spirituel concret exige précisément la fin Ende
la fin
o final
o fim
el fin
finalité
finalidade
finalidad
the end
the goal
purpose
propósito
telos
télos
meta
de ce monde qui ne connaît qu’un infini mauvais. La spiritualité orientée vers la fin de ce monde est une spiritualité prophétique. Mais il est faux de l’interpréter comme passivité de l’homme, comme une attente passive. Tout au contraire cette spiritualité sera active, authentiquement révolutionnaire. La spiritualité nouvelle ne se tourne pas seulement vers le passé, vers le Christ crucifié par le mal de ce monde, mais elle se tourne aussi vers l’avenir, vers le Christ qui viendra dans sa gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
, vers le royaume de Dieu. Mais l’activité et la création humaines doivent préparer l’avènement du Christ, l’avènement du royaume de Dieu. La fin du monde ne dépend pas seulement de Dieu, mais aussi de l’homme. Et le Christ, le Christ crucifié, ne fut pas seulement Dieu, mais il fut aussi homme, l’activité humaine agit également par lui. Il est indispensable de libérer l’image humaine du Christ de sa représentation conventionnelle sur les images saintes. Et Dieu lui aussi agit dans ce monde à travers l’homme, à travers l’esprit humain, à travers l’homme Jésus qui nous fit entendre la voix divine, la voix divino-humaine.

L’expérience de la spiritualité prophétique, toujours active et créatrice, se traduit par un appel enflammé à servir le monde et l’humanité, tout en restant, indépendant du monde, indépendant des contraintes de la société. C’est une spiritualité libérée des entraves de la limitation naturelle et sociale. Toutes les religions ont reconnu dans l’homme un élément divin, bien qu’elles ne l’aient exprimé qu’imparfaitement. Les philosophes qui s’élèvent jusqu’à la connaissance de l’esprit y croient également. Et au fond l’athée Feuerbach y croyait aussi.

L’esprit est cet élément divin dans l’homme. La vie nouvelle que l’homme désire est la vie dans l’esprit qui a pour principe le pneuma qui seul la rend possible. Toute élévation dans l’homme est esprit. On ne saurait penser une vie nouvelle d’une façon uniquement naturelle ou sociale, il faut la penser d’une manière spirituelle. Mais l’esprit accueille en lui la vie naturelle et sociale, il lui confère la signification, l’intégrité, la liberté, l’éternité, en surmontant la mort et la corruption auxquelles est voué tout cela que l’esprit ne vivifie pas. La foi en l’immortalité imortalidade
immortalité
immortality
inmortalidad
athanatos
n’est qu’une conscience immédiate de notre spiritualité. La spiritualité pénètre le corps même de l’homme, partie intégrante de sa personne, et le conquiert pour l’éternité. Dans la plus grande, dans la dernière profondeur, il se révèle que ce qui se passe en moi se passe dans la profondeur même de la vie divine. Mais nous nous heurtons ici au royaume du silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
, où sont impuissants toute langue humaine, tout concept humain. Nous touchons à la sphère de l’apophatique gardée par les inéluctables contradictions auxquelles se heurte la pensée humaine. C’est la dernière limite de la spiritualité libérée-et purifiée qui ne peut être traduite par aucun système moniste. Le dualisme, le tragique, la lutte, le dialogue de l’homme avec Dieu, la multiplicité face à face avec l’Un, restent en deçà du mystère. On aboutit à l’unité absolue de Dieu non pas en renonçant au principe de la personne, mais en plongeant dans la profondeur spirituelle de la personne qui s’unit antinomique-ment à l’unité. Une spiritualité purifiée et libérée ne signifie pas un détachement du personnel lié à la multiplicité de l’être, mais un détachement des limitations naturelles et sociales liées à l’objectivation. La spiritualité pure et libérée est subjectivation, c’est-à-dire passage dans la sphère de l’existence pure. Si l’effort créateur de l’homme peut vaincre le monde de l’objectivation, c’est uniquement parce que Dieu participe à cet effort. Mais il faut d’abord transformer la conscience elle-même, car c’est la conscience mal dirigée qui a créé le monde illusoire. Il ne s’agit pas pour autant de promouvoir un idéalisme insensible à la résistance de la réalité massive, c’est-à-dire de la masse du nombre — qui comprend aussi bien la masse humaine que la masse inerte de la matière universelle. Il s’agit d’un réalisme spirituel non seulement ascendant, mais aussi descendant, d’un esprit actif et non passif.


Voir en ligne : Théosophie