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Le Brâhmanisme

L. de Milloué : Les dieux du Brâhmanisme

Conservateur du Musée Guimet

samedi 2 mai 2009

  Sommaire  
honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Les hymnes du Rig-Véda Véda
Veda
Vedas
nous fournissent les noms de nombreuses divinités auxquelles ils s’adressent et dont les principales subsisteront, nominalement au moins, dans la mythologie mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
postérieure ; mais nous n’y trouvons rien qui ressemble aux attributions de fonctions nettement définies et à la classification méthodique des dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
d’Homère ou d’Hésiode. Bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que la manière dont on les décrit les revête d’une sorte d’anthropomorphisme, les dieux védiques sont vagues, indécis, sans personnalité précise, souvent sans attributions bien déterminées, se remplacent et se confondent, ou bien, à tour de rôle, l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
d’entre eux, Agni Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
surtout, réunit tous les autres en sa personne Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
, au gré de la dévotion dévotion
devoção
devotion
devoción
adoration
adoração
adoración
bhakti
et de l’enthousiasme reconnaissant de l’adorateur, de telle façon qu’on peut se demander s’ils ne sont pas de simples simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
épithètes d’un Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
unique, si l’on est, avec eux, en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
d’une conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
polythéiste ou monothéiste.

Un point acquis, c’est qu’ils ne sont pas éternels (les Aryas primitifs ne paraissent pas plus avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
conçu la notion d’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
que celle de l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
et cela n’a rien qui doive nous étonner étant donné leur état probable de civilisation) ; mais par suite des contradictions coutumières aux écritures védiques, leur origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
demeure dans une incertitude complète. Tantôt ils semblent être sortis spontanément du chaos ou d’une entité négative préexistante [1] : « Dans le premier âge des Dieux, l’existant naquit de l’inexistant » (Rig-Véda X, 71, 3) ; tantôt on les fait naître d’un couple primordial, Dyâvâprithivî c’est-à-dire Dyos « le Ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
 » et Prithivî « la Terre Terre
Terra
Earth
Tierra
Gea
Khouen
 » (R. V. I, 159, 1) ; tantôt ce sont les fils fils
filho
hijo
son
de Brahmanaspati [2] (R. V. II, 26, 3), de Soma [3] (R. V. IX, 96, 5), d’Aditî [4] (R. V. I, 89, 10), d’Ouchas [5] (R. V. I, 113, 19), ou bien encore d’Agni [6], c’est-à-dire du sacrifice sacrifice
sacrifício
sacrificio
vidhema
même, tantôt ils remplissent alternativement les uns envers les autres, les rôles de pères et de fils.

Le Véda les dit immortels, Amartyas, toutefois ils ne tiennent pas ce privilège de naissance : ils l’acquièrent par différents moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
, et sont même susceptibles de le perdre, ou tout au moins de déchoir de leur puissance acte
puissance
energeia
dynamis
. D’après certains passages des Védas et des Brâhmanas, c’est Agni qui leur a donné l’immortalité imortalidade
immortalité
immortality
inmortalidad
athanatos
quand ils l’ont honoré au moment de sa naissance ; d’autres fois ils la doivent à Savitri [7], ou bien ils ont vaincu la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
et gagné le ciel par la continence, la ferveur de leurs austérités et par la pénitence pénitence
metánoia
metaméleia
penitência
(tapas), ou encore en proférant et méditant la syllabe mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
Om Om
Aum
bîja-mantra
. Le plus souvent, les textes sacrés nous apprennent que mortels les dieux sont devenus immortels pour avoir bu l’amrita amrita
amrit
nectar
ambroisie
boisson
néctar
ambrosia
bebida
jus
élixir
elixir
 [8], ou par les sacrifices qu’ils ont accomplis, sans qu’on nous dise, toutefois, à qui pouvaient s’adresser ces sacrifices alors que les dieux n’existaient pas encore, à moins qu’il ne s’agit du sacrifice pour le sacrifice, c’est-à-dire d’un acte sacré et méritoire en lui-même et par lui-même, ainsi qu’il semble résulter de ce passage du Rig-Véda [9] : « Avec le sacrifice, les Dieux honorèrent le sacrifice ; ce furent les premiers rites. Ces grandes puissances ambitionnaient le ciel, là où sont les antiques Sâdhyas, les Dieux (X, 90, 16).

Si les textes sacrés nous laissent indécis en ce qui concerne l’origine et l’immortalité des dieux védiques, notre incertitude n’est pas moindre au sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
du degré de puissance qu’ils leur attribuent. Ce sont évidemment, des êtres supérieurs aux hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
par la grandeur grandeur
grandeza
greatness
, la force et l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
 ; ils commandent en maîtres aux éléments et aux phénomènes de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
 ; ils gouvernent et protègent l’univers Univers
Universo
Universe
 ; ils accordent faveurs et grâces à leurs adorateurs et les défendent contre leurs ennemis ; mais, en dépit des hymnes où on la magnifie, leur puissance n’est pas sans limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
. Continuellement elle est mise en échec par celle, non moins grande des démons, et s’ils finissent toujours par sortir vainqueurs de leurs éternels combats, les dieux ne s’en tirent pas sans blessures, ni sans défaites temporaires ; peut-être même succomberaient-ils, si les hommes ne soutenaient leurs forces et leur courage par les sacrifices, les offrandes, surtout par les oblations de Soma, la liqueur enivrante dont ils sont avides. Bien plus, par leurs méditations, leurs sacrifices et leurs pénitences austères, les saints anachorètes peuvent acquérir sur la nature une puissance au moins égale à celle des dieux, les chasser du ciel par une simple malédiction et même se substituer à eux dans leurs fonctions et leur gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
divines, éventualité redoutable Furcht
Furchtbar 
peur
redoutable
temor
medo
fear
miedo
frayeur
crainte
que ceux-ci s’évertuent continuellement à prévenir en induisant en tentation ceux de leurs compétiteurs qui menacent de devenir dangereux. Enfin sans aller jusque là, l’Atharva-Véda enseigne les incantations par lesquelles l’homme peut asservir la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
des dieux à la sienne propre, et mettre leur pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
au service de ses intérêts.

Par ce qui précède il est aisé de concevoir à quelles difficultés se heurte le mythologue qui cherche à déterminer la nature de ces dieux. L’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
courante, d’accord Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
du reste avec la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
des brâhmanes, est qu’ils personnifient les forces, les éléments et les grands phénomènes de la nature : le ciel, l’atmosphère, la terre, le soleil, la lune Lune
lua
luna
moon
, le jour, la nuit tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
, la pluie, le feu, le vent, etc., et il est certain que telles ont été leurs attributions dans la mythologie des temps postérieurs ; mais cette répartition de fonctions semble être le résultat souvent arbitraire du classement opéré par les brâhmanes lorsqu’ils se sont avisés de mettre quelque ordre dans leur panthéon devenu trop vague. En effet, à part Agni, Indra Indra , Varouna, Sourya, Ouchas et Yama Yama
Seigneur de la Mort
, aucun des Dieux védiques ne remplit un rôle nettement déterminé, ou n’a une personnalité absolument distincte. D’un autre côté le nom collectif même qu’on leur a donné, Dévas [10] « les brillants », indique ou semble indiquer qu’au début du moins, ils ont représenté exclusivement des phénomènes d’ordre lumineux. Cette considération, et aussi la découverte du fait que le Rig-Véda n’est en réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
qu’un rituel du sacrifice, ont amen Amen
Amém
Āmēn
Āmyn
é M. Bergaigne [11] à conclure que ces Dieux représentent les éléments du sacrifice et spécialement ses éléments ignés, le feu et la matière matière
matéria
matter
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
inflammable qui l’entretient. Allant plus loin encore dans cette voie, M. Regnaud [12] voit dans tous ces dieux de simples épithètes du feu et de la libation. A l’appui de cette hypothèse, on pourrait citer de nombreux passages des Brâhmanas, des Oupanichads, des Çâstras et des Pourânas, où l’identification de quelqu’un des grands dieux au sacrifice est nettement formulée ; dans la Bhâgavad-Gîtâ [13] entre autres, lorsque Krichna révèle sa véritable nature à son ami Ardjouna, il déclare être tout ce qui existe dans l’univers, l’univers lui-même, le sacrifice.

Mais ce n’est pas ici la place Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de discuter de la véritable nature des dieux, et quelle qu’elle puisse être nous devons les présenter sous l’aspect forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
et avec les attributions que leur donne la tradition brâhmanique. En prenant à la lettre le sens apparent des hymnes du Rig-Véda, les Dévas nous apparaissent déjà anthropomorphisés et, si on n’en rencontre pas de descriptions physiques, comme dans les ouvrages d’une date postérieure et surtout dans les Pourânas, on sent implicitement qu’ils ont des corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
assez semblables à ceux des hommes, de même qu’ils eu possèdent les passions, amour amour
eros
éros
amor
love
, haine haine
mîsos
kótos
ódio
hate
, colère colère
orge
rancoeur
hostilité
animosité
inimitié
méchanceté
, affection Affektion
affection
afecção
afección
, antipathie, reconnaissance, ressentiments, et même les besoins, car il leur faut pour soutenir leurs forces et entretenir leur immortalité la nourriture que leur fournissent les sacrifices accomplis à leur intention. Très nombreux, on pourrait presque dire innombrables, ils ont des sexes différents ; mais, bien que presque chaque dieu ait pour compagne une déesse, qui n’est souvent qu’une forme féminisée de son nom, à part Aditi, Diti, Pârvatî ou Prithivî, Ouchas et les Apsaras, l’élément féminin femme
mulher
woman
mujer
feminino
féminin
feminin
fêmea
female
remplit un rôle très effacé dans la mythologie védique. D’après de nombreux passages du Rig-Véda, il y aurait seulement trente-trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
dieux : — « O vous, Dieux, qui êtes onze dans le ciel, qui êtes onze sur la terre, et qui, dans votre gloire, êtes onze habitants des eaux, accueillez favorablement cette offrande qui est nôtre » (I, 139, 2) ; « Puissent les trois en plus de trente Dieux, qui ont rendu visite à notre gazon [14] du sacrifice, nous reconnaître et nous rendre le double » (VII, 28, 1) ; — « Vous qui êtes les trois et trente Dieux adorés par Manou, ainsi loués, puissiez-vous devenir les destructeurs de nos ennemis » (VIII, 30, 2) ; et, plus explicite le Çatapatha-Brâhmana répartit ces trente-trois divinités en douze Adityas, onze Roudras et huit Vasous, auxquels il adjoint soit Dyôs et Prithivî, soit Indra et Pradjâpati. Mais il est évident que ce chiffre de trente-trois adopté pour une raison qui nous échappe ne représente pas et n’a jamais représenté le nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
total des dieux, car le Rig-Véda lui-même, selon son habitude de contradictions continuelles, mentionne dans d’autres passages les trente trois dieux augmentés, suivant les circonstances, d’Agni, de Soma, des Açvins, des Nâsatyas, etc. Ailleurs encore, il va plus loin et déclare : — « Trois cents, trois mille, trente et neuf Dieux ont adoré Agni » (III, 9, 9).

De bonne heure les Brâhmanes ont senti la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de mettre un peu d’ordre et de hiérarchie dans cette multitude confuse d’êtres divin divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
, et déjà plusieurs siècles avant notre ère, le célèbre Yâska [15] en entreprit dans son Niroukta [16] un classement méthodique, ou plutôt deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
classements différents. Dans un premier passage, il les répartit en grands et petits, vieux et jeunes, sans dire toutefois sur quelles données il se fonde pour établir cette division discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
que les hymnes védiques ne paraissent ni justifier, ni même suggérer : — « Respect aux grands, respect aux petits, respect aux jeunes, respect aux vieux. Adorons les Dieux autant que nous le pouvons ; puissé-je, ô Dieux, ne pas négliger d’honorer les plus grands (I, 27, 13). Mais un peu plus loin, (VII, 5), il donne en ces termes une autre classification, plus conforme, d’ailleurs, au contexte général des hymnes et aux notions traditionnelles : — « D’après les commentateurs du Véda, il y a trois Dieux, savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
 : Agni, qui est place sur la terre ; Vâyou ou Indra, qui réside dans l’air air
ar
aer
 ; et Sourya, dont la place est an ciel. Ces Dieux reçoivent plusieurs appellations différentes en raison de leur grandeur ou de la diversité de leurs fonctions, de même que les termes de hotri [17], adhvaryou [18], brâhmane [19] et oudgâtri [20], s’appliquent à une seule et même personne suivant le rôle particulier qu’elle se trouve remplir dans le sacrifice. Ces Dieux peuvent être tous distincts, car les louanges qu’on leur adresse et leurs noms sont différents [21]. Puis, partant de là, Yâska répartit les manifestations diverses de ces dieux en trois classes ou groupes : les dieux terrestres, les dieux atmosphériques ou intermédiaires, et les dieux célestes. Cette classification paraît avoir été généralement adoptée dans ses grandes lignes par les théologiens brâhmaniques, et a été suivie également par la plupart des indianistes européens, qui y ont ajouté cependant une quatrième catégorie, celle des divinités des eaux.


Voir en ligne : Les Classiques des sciences sociales


[1Vu l’insuffisance de la traduction de Langlois, ces citations sont empruntées aux Original Sanskrit Texts de J. Muir.

[2« Le Seigneur de la prière »

[3La libation divinisée

[4L’espace ou l’éther

[5Usas, l’aurore

[6Le feu, le dieu du feu, assimilé au sacrifice

[7Un des noms du soleil déifié

[8liqueur de vie, identique au Soma, c’est-à-dire à la libation.

[9J. MUIR : Original Sanskrit Texts, V. p. 17.

[10Deva, de la racine div « briller ». Cf. divus, deus, theos, dios.

[11La Religion védique

[12Le Rig-Véda et les origines de la mythologie indo-européenne. — Les premières formes de la religion et de la tradition dans l’Inde et la Grèce.

[13Poème mystique intercalé comme épisode dans le dixième livre du Mahâbhârata.

[14C’est-à-dire l’autel recouvert d’herbe Kuça.

[15Probablement le premier des exégètes indiens du Véda, qui vécut, croit-on, entre 500 et 490 avant Jésus-Christ.

[16Nirukta « Explication ». Interprétation des termes védiques obscurs. C’est le quatrième des Védângas.

[17Le Hotri est le prêtre qui récite les hymnes du Rig-Véda et verse la libation de Soma.

[18Adhvaryu, chantre du Yajur-Véda.

[19Directeur du sacrifice.

[20chantre du Sâma-Véda.

[21J. MUIR : Original Sanskrit Texts, vol. V, p. 8.