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Le Brâhmanisme

L. de Milloué : Les dieux du Brâhmanisme

Conservateur du Musée Guimet

samedi 2 mai 2009

  Sommaire  

 LES DÉESSES

En raison même de son naturalisme très primitif et de sa conception pour ainsi dire familiale qui donne à chaque dieu une compagne, la mythologie védique doit naturellement être riche en déesses ; mais la plupart de celles-ci sont des entités purement nominales, féminisation du nom du dieu auquel elles sont associées, telles Indranî, Varounanî, etc. Il en est cependant quelques-unes qui remplissent un rôle réellement important et parmi lesquelles figurent en première ligne Prithivî, Aditi, Ditî, Ouchas et les Apsaras.

Nous connaissons déjà les deux premières et n’avons pas à revenir sur leur compte. Ditî, bien qu’elle soit fréquemment nommée dans les Védas, a une nature complètement incertaine, tout ce qu’on peut en dire c’est qu’elle paraît avoir été inventée pour servir de contre-partie à Aditi, et personnifier les ténèbres en opposition avec la lumière. Elle est la mère des Daityas, démons géants, les plus redoutables des ennemis des dieux, qui ont une analogie frappante avec les Titans de la mythologie grecque.

Mais, même en tenant compte du rôle cosmogonique et théogonique de Prithivî et d’Aditi, la première et la plus adorée des déesses, celle pour laquelle les chantres védiques trouvent les accents les plus enthousiastes, c’est Ouchas , l’Aurore, et l’on peut facilement expliquer cet enthousiasme, même en faisant abstraction de toutes métaphores mythologiques, par la joie que procure la première apparition du jour chassant les ténèbres de la nuit avec ses terreurs de l’inconnu, des fantômes errants et des bêtes fauves, objets de l’effroi de toutes les populations primitives. Ouchas est la plus féminisée des déesses de cette période. On la compare à une jeune fille coquettement parée, à tine amante, à la jeune épouse amoureuse qui dévoile pudiquement à son époux les trésors de sa beauté, à une danseuse fière de la perfection de ses formes. « L’aurore, richement vêtue, est comme l’épouse amoureuse qui étale en riant aux regards de son époux les trésors de sa beauté (R. V. II, 1, II, 7) (1) » — « Comme la femme vient à son époux, elle arrive chaque jour au lieu du sacrifice près de celui qui l’honore. — Telle une vierge aux formes légères, ô Déesse, tu accours vers le Dieu du sacrifice. Jeune et riante tu devances le soleil et découvres ton sein brillant. Pareille à la jeune fille que sa mère vient de purifier, tu révèles à l’œil l’éclatante beauté de ton corps. Aurore fortunée, brille par excellence. » (R. V. II, 1, II, 9) — « Comme une danseuse, l’Aurore révèle toutes ses formes. » [46] Ouchas est fille du ciel (Duhitâ Divas, cf. thygater Dios désignation d’Athéné [47]), mère, épouse ou fille de Sourya, ou bien encore fille de Brâhmanaspati ou de Soma, filiation qui la rattache aux éléments du sacrifice. Toujours bienfaisante, partout où elle passe elle répand sur les demeures des hommes, santé, bonheur, richesse ; elle fait prospérer et se multiplier les troupeaux.

Avec les Apsaras nous rentrons dans la catégorie des divinités de caractère changeant et par suite quelque peu démoniaque. Identiques aux Nymphes, aux Péris, aux Fées, ces déesses représentent l’élément humide, les vapeurs légères qui flottent dans l’atmosphère, et probablement aussi, comme la plupart des divinités féminines, les eaux du sacrifice. Belles d’une beauté divine, expertes dans tous les artifices et les séductions, ce sont les danseuses, les chanteuses, les musiciennes, en un mot les houris du Svarga ou paradis d’Indra, chargées de la délicate mission de récréer les dieux, et aussi les dangereux instruments de perdition suscités par le roi du ciel pour troubler et anéantir les méditations pieuses et les pénitences des sages dont les mérites religieux excitent la jalousie soupçonneuse des dieux qu’ils menacent dans leur puissance et même dans leur existence. Parmi ces séductrices on cite comme les plus redoutables Ourvaçî, Rambhâ et Ménakâ. Les Apsaras sont les épouses des Gandharvas, dieux musiciens, eux aussi apparentés à l’élément aqueux et que l’on rapproche des Centaures.

Çrî, Lakchmî [48], ces déesses qui rempliront un si grand rôle dans la mythologie postérieure, sont à peine nommées dans le Rig-Véda, et Yamî n’y paraît qu’accessoirement, associée avec son frère Yama. Deux Déesses cependant méritent une mention spéciale : Vâtch (« la parole et peut-être la prière »), créée et employée par les Dieux pour séduire les Asouras et les frustrer de la possession de l’amrita qui les aurait rendus immortels, et que nous retrouverons plus tard comme instrument actif de la création [49] ; Sarasvatî « la Riche en eaux, celle qui coule », personnification de la libation de même qu’Ilâ et Idâ, qui se confond souvent avec Vâtch (peut-être parce que les paroles de la prière coulent comme de l’eau) et qui deviendra la déesse de la rivière sacrée qui porte le même nom.


Voir en ligne : Les Classiques des sciences sociales


[46R. V. I, 6, XII, 4. Ces citations sont empruntées à la traduction de Langlois.

[47P. REGNAUD : Les premières formes de la religion et de la tradition dans l’Inde et la Grèce, p.72.

[48Laksmî, déesse de la fortune et de la beauté.

[49D’après plusieurs textes des Brâhmanas, c’est par la parole que Prajâpati crée les mondes et les êtres.