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Le Brâhmanisme

L. de Milloué : Les dieux du Brâhmanisme

Conservateur du Musée Guimet

samedi 2 mai 2009

  Sommaire  

 AGNI

En réalité, le plus grand des dieux védiques, peut-être à l’origine le seul, l’unique, le prototype de tous les autres dont il serait ainsi véritablement le père, — est Agni [28], le Feu : les Védas eux-mêmes nous en fournissent sinon la preuve positive, du moins une présomption sérieuse. Des mille dix-sept hymnes du Rig, près de la moitié lui sont consacrés, et les expressions d’admiration, d’amour, de reconnaissance et d’adoration par lesquelles ils glorifient sa beauté et sa puissance, célèbrent ses bienfaits et affirment sa suprématie, ne le cèdent ni en élévation d’idées, ni en enthousiasme aux invocations et aux louanges qu’ils prodiguent à tour de rôle aux autres grandes divinités. Le doyen des exégètes du Véda, Yâska, reconnaît cette prédominance lorsqu’il ramène tous les Dieux à la triade Agni, Vâyou ou Indra, et Sourya, et que, ailleurs, il établit qu’Indra et Sourya eux-mêmes représentent l’Agni terrestre dans l’atmosphère et le ciel. Cette prééminence, du reste, ne doit pas nous sembler extraordinaire si, — nous dégageant des préjugés qui nous fout attribuer le rang suprême à Dyôs à cause de sa ressemblance avec le Zeus grec, ou à Varouna en raison du caractère moral qu’on lui prête et qui, eu réalité, n’est pas beaucoup plus développé chez lui que chez les autres Dieux, — nous considérons, d’un côté, le rôle capital d’Agni dans l’acte le plus saint et le plus obligatoire de la vie religieuse de l’Indien, le sacrifice, et, de l’autre, l’importance que devait avoir la possession et l’entretien du feu chez un peuple très primitif qui semble avoir gardé un souvenir vivace de l’époque de misère où cet élément si précieux de l’existence lui était inconnu [29].

Agni est le plus grand, le premier, le plus ancien des dieux, leur père, leur roi ; il est tous les dieux. Il a trois places : sur la terre, dans l’atmosphère et dans le ciel. Dans le ciel, il est le pourohita [30] des dieux, leur directeur religieux ; il préside aux sacrifices qu’ils accomplissent et célèbre lui-même leur culte. Sur la terre, le plus sage et le plus divin des sages, bienveillant pour l’humanité et ne méprisant personne, il est le Seigneur, le guide du peuple qu’il protège en mettant en fuite et détruisant les démons, un père, une mère, un fils, un frère, un parent, un ami pour tous les hommes. Réunissant en sa personne les qualités et les fonctions des différents ordres de prêtres, il est le hotri par excellence qui s’éveille avant l’aurore pour adorer et nourrir les dieux, le sacrificateur expert dans tous les rites qui dirige, protège et mène à bien toutes les cérémonies : « Agni, connaissant les saisons (ou les époques) qui conviennent aux Dieux, corrige les nombreuses erreurs que nous autres, hommes ignorants, nous commettons contre vos prescriptions, ô Dieux très sages. Les choses relatives aux sacrifices que nous ne comprenons pas, nous mortels de peu d’intelligence et de science imparfaite, Agni, le prêtre vénérable qui les sait toutes, les exécute avec précision et adore les Dieux au moment convenable » (R. V. X, 2, 4-5). Agni est le messager rapide qui assure les communications entre la terre et le ciel, entre les hommes et les dieux à qui il fait parvenir les hymnes et les prières, qui leur porte sur ses flammes les offrandes de leurs adorateurs. C’est le héraut qui convoque les dieux aux sacrifices des hommes, qui les y guide ou les amène sur son char et partage le culte qui leur est rendu. Il est la bouche et la langue par lesquelles les dieux goûtent et mangent l’holocauste, ou bien il les devance et se nourrit le premier des offrandes.

Agni est immortel ; il est même éternel, existant par lui-même antérieurement à la naissance de toutes choses : au commencement, il résidait inmanifesté dans le ciel avant que Mâtariçvan, l’émissaire de Vivasvat (le soleil), l’apportât sur la terre et le confiât aux soins des Bhrigous [31]. Ce qui n’empêche que, suivant leur habituelle insouciance des contradictions, les textes sacrés le représentent comme créé par ces mêmes dieux dont on nous a dit qu’il est le père : « Pendant la nuit, Agni est la tête de la terre [32] ; alors il naît soleil levant au matin. Les Dieux créèrent d’abord l’hymne, puis Agni, ensuite l’oblation. Il fut leur sacrifice protecteur : Dyôs, Prithivî, les Eaux le connaissent. Par leur puissance, les Dieux engendrèrent Agni qui remplit les mondes ; ils le façonnèrent pour une triple existence [33], il mûrit les plantes de toute espèce. Quand les Dieux adorables l’eurent placé clans le ciel lui, Sourya [34] fils d’Aditi, les jumeaux [35] actifs vinrent à l’existence, alors ils virent toutes les créatures » (Nirukta, VII, 27, 6-11). On pourrait croire, peut-être, vu l’époque relativement récente où vivait Yâska, qu’il s’agit ici d’une conception propre à cet auteur et résultant de ce besoin de groupement et de syncrétisme des mythes qui se révèle presque universellement dans toutes les religions parvenues à un certain point de développement, si le Rig-Véda lui-même ne nous donnait de nombreuses filiations divines d’Agui résumées, pour ainsi dire, dans le texte du Niroukta. Nous y lisons en effet, qu’Agni a été créé, façonné ou engendré par les dieux ; qu’il est fils de Dyôs, ou de Dyôs et Prithivî qu’il réjouit par sa naissance ; fils de l’Aurore ou plutôt des Aurores ; fils d’Indra ou de Vichnou ; qu’Indra l’a engendré entre deux nuages ou deux pierres (l’éclair jaillissant du choc de deux nuages ou l’étincelle produite par la percussion de deux cailloux) ; enfin qu’il est né dans les eaux, formule qui se prête à deux sens, soit que l’on considère qu’il s’agit des eaux naturelles (pluie ou rivières) dans lesquelles, dit-on, le feu est virtuellement contenu, soit qu’on entende les eaux ou libations sacrificatoires, c’est-à-dire la liqueur alcoolique et le beurre fondu employés à vivifier et développer la faible étincelle obtenue par les procédés primitifs d’ignition en usage au début de la civilisation.

Mais outre sa naissance divine spontanée ou œuvre des dieux, Agni a aussi une naissance terrestre et, en réalité, celle-ci est de beaucoup la plus importante, car elle constitue l’acte capital du sacrifice. Chaque jour, en effet, à l’instant où l’aurore point à l’horizon, Agni naît sur l’autel entre les mains des sacrificateurs habiles à le faire sortir de la « sombre retraite qu’il possède dans les eaux et dans les plantes », et particulièrement dans les deux morceaux de bois sec, les Aranis, qu’on nomme pour cette raison les « mères d’Agni ». L’une de ces pièces de bois, solidement maintenue sur le sol, porte une encoche ou est percée d’un trou dans lequel vient s’insérer l’autre arani, taillée en pointe, à qui l’on imprime un mouvement rapide de va-et-vient, soit entre les deux mains, soit au moyeu d’un archet. L’échauffement résultant de ce frottement produit une étincelle que l’on avive à l’aide de la liqueur enivrante appelée soma et de libations soigneusement dosées de beurre ou autre matière grasse jusqu’à ce que le feu sacré flambe dans tout son éclat. L’Atharva-Véda (III, 29, 1) nous donne une description intéressante de cet acte ou plutôt de ce rite : « Cet acte de friction, de génération, a commencé : apportez cette maîtresse du peuple [36] ; comme jadis, faisons-en sortir Agni par friction. Ce Dieu est déposé dans les deux aranîs comme l’embryon dans les femmes enceintes. Agni doit être adoré quotidiennement par les hommes qui apportent leurs oblations dès leur réveil. Experts (dans cette opération), mettez le morceau de bois supérieur eu contact avec l’inférieur gisant couché ; étant fécondée, cette Aranî enfante rapidement le vigoureux Agni » [37] qui, aussitôt né, dévore sa mère ou ses parents. D’autres hymnes, en grand nombre, des différents Védas stipulent de quelle manière doivent être faites les libations de Soma et de beurre afin d’activer et d’alimenter ce feu nouveau-né « mangeur de beurre et de graisse », jusqu’au moment où il sera assez fort pour consumer des oblations plus substantielles : gâteaux, riz cuit, grains de diverses sortes, et chair des victimes. C’est alors que commence son rôle de messager et d’intermédiaire entre les dieux et les hommes, de prêtre et de sacrificateur, de protecteur et de créateur des êtres qu’il procrée, produit ou façonne avec l’aide de Soma.

Agni, nous l’avons vu, a trois places ou demeures, — sur la terre, dans le ciel et dans les eaux, — et plus fréquemment encore sur la terre, dans l’atmosphère et dans le ciel, ou il se manifeste sous les formes, diverses en apparence, mais identiques eu réalité, de feu sacré et domestique, d’éclair et de soleil : de là son appellation habituelle de Triple Agni ; de là aussi les triades qu’il constitue avec Indra, feu atmosphérique, et Sourya, le soleil, feu céleste ; avec Vâyou, remplaçant parfois Indra, et Sourya ; ou encore avec Soma [38] et Indra, ou Sourya, triades qui sont de véritables trinités, puisque leurs éléments se réduisent tous à des formes apparentes et nominales d’Agni. Sur la terre, même, le Triple Agni se manifeste en trinité sous la forme des trois feux sacrés, nominés Ahavanya, Dakchina et Garhapatya, que tout brâhmane orthodoxe doit pieusement allumer et entretenir dans sa demeure et dans lesquels il accomplira chaque matin et chaque soir les holocaustes obligatoires, feux distincts de celui qui sert aux usages domestiques. Agni est, en effet, l’hôte choyé de chaque maison, son protecteur, son maître ; sa présence sanctifie la demeure du Dvidja [39] de Vichnou, les flèches de Roudra, des Marouts et des autres dieux ; prototype de toutes les formes, c’est lui qui a donné aux dieux leur aspect et les formes multiples avec lesquelles ils se manifestent ; il a fait le ciel et la terre ; tous les mondes et les êtres, créés par lui, lui appartiennent ; avec la coopération du ciel, de la terre, des eaux et des Bhrigous, il a engendré Agni, dont, par contre, il est aussi quelquefois le fils ; il est le beau-père de Vâyou, le Dieu du vent, et de Vivasvat, le Soleil, à qui il a donné en mariage sa fille Saranyou, mère des Açvins ; il façonne toutes les formes diverses des hommes et des animaux ; il crée l’un pour l’autre l’époux et l’épouse ; il dispense la puissance génératrice et donne une nombreuse postérité de fils énergiques, vaillants et pieux ; il nourrit et protège ses adorateurs, possède et répartit la richesse ; les Ribhous, ces habiles artisans divins, sont ses disciples, et il est jaloux de l’art qu’il leur a enseigné. La légende védique en fait quelquefois le père d’Indra, avec qui elle le met en hostilité pour la possession du Soma dont tous deux sont également avides [40] : dans la lutte provoquée par cette compétition, son fils, le monstre à trois têtes, six yeux et six bras, Trita Aptya ou Viçvaroupa, perd la vie, et Tvachtri lui-même est tué par Indra au moment où il va prononcer contre le meurtrier de son fils une malédiction infailliblement mortelle.

Avec des termes un peu différents, nous retrouvons en partie les mêmes traits dans le mythe de Viçvakarman, à qui on semble attribuer cependant de préférence le côté artistique, si l’on peut s’exprimer ainsi, de la création. Viçvakarman, dont le nom paraît avoir été primitivement une épithète d’Indra, est le grand architecte de l’univers ; il a construit les palais des dieux, les forteresses des Asouras et quelquefois aussi les murs des cités des hommes ; il est le seul créateur du ciel et de la terre qu’il a produits par le souffle ou le vent provoqué par le mouvement de ses bras et de ses ailes ; père et générateur universel, tout ce qui existe est sa propriété ; il connaît tous les mondes ; il voit tout ; il possède de tous côtés des visages, des yeux, des mains et des pieds ; c’est lui qui a donné aux Dieux leurs noms ; personnification de la puissance divine qui produit et gouverne l’univers, il ne peut être connu par les mortels ; pour séduire et affoler les hommes, il a créé la première femme ; il a inventé le sacrifice universel de l’offrande de tous les mondes, et s’est sacrifié lui-même.


Voir en ligne : Les Classiques des sciences sociales


[28Cf. le latin Ignis ; cf. aussi les mythes d’Hestia et de Vesta.

[29Voir P. REGNAUD : Les premières formes de la religion et de la tradition dans l’Inde et la Grèce.

[30Purohita « prêtre-domestique ou familial, chapelain ».

[31demi-dieux sacrificateurs, doués d’une grande habileté, qui ont enseigné aux hommes le moyen d’allumer le feu.

[32Le Rig-Véda dit aussi qu’il est la tête de Dyôs.

[33Dans le ciel, sur la terre et dans les eaux

[34Ici, Agni est expressément identifié au soleil.

[35Les Açvins. Cependant Yâska déclare que ces jumeaux sont Usas et Sûrya.

[36Selon Muir, l’aranî inférieure, celle qui repose sur le sol.

[37J. MUIR : Original Sanskrit texts, t. V, p. 209.

[38Soma pavamâna, la libation enflammée, devient identique à Agni.

[39Dvija « Deux fois né », titre de l’Arya des trois castes supérieures qui reçoit une seconde naissance du fait de l’initiation.] et en éloigne les démons et les mauvais esprits. Ce feu sacré, domestique, pourrait-on dire, est le paladium, le symbole de la famille. On l’allume solennellement le jour du mariage du jeune Indien devenant maître de maison , et il ne doit s’éteindre qu’après la mort de son possesseur. C’est avec ce feu que sera allumé le bûcher funéraire du maître de maison ; car Agni rend les éléments du corps à la nature et conduit l’âme du mort vers les demeures des dieux. C’est aussi avec un brandon de ce feu que le Dvidja enflammera le bûcher de sa compagne fidèle, si elle meurt avant lui. Son rôle terrestre ne le cède ni en grandeur ni en importance à ceux qu’il remplit dans les deux autres mondes ; car il est l’inventeur du sacrifice, qui ne saurait exister sans lui, des hymnes et de la prière dont ses pétillements out été les premiers accents, le civilisateur par excellence de l’humanité, l’organisateur de la société et de la famille qu’il a constituée par les lois du mariage et réunie autour du foyer domestique ; il est enfin l’inventeur de tous les arts et de toutes les industries, celles principalement qui comportent l’utilisation du feu.

Toutefois, Agni n’agit pas en personne dans cette dernière fonction d’inventeur de l’art et de l’industrie ; il y est suppléé par ses deux doublets, Tvachtri et Viçrakarman. Sans que son rôle soit aussi nettement défini. Tvachtri tient en partie dans la mythologie védique la place qu’occupe Héphaestos dans celle de la Grèce. C’est l’habile artisan divin, le forgeron expert dans le travail des métaux qui façonne la hache et le vadjra (foudre) d’Indra, le tchakra [[Çakra, disque, roue, autre forme de la foudre.

[40A. BERGAIGNE : Religion védique, t. III, p. 58.