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Le Brâhmanisme

L. de Milloué : Les dieux du Brâhmanisme

Conservateur du Musée Guimet

samedi 2 mai 2009

  Sommaire  

 INDRA

De tous les dieux du panthéon védique, Indra est incontestablement celui que les hymnes représentent comme le plus fort, le plus énergique, le plus vaillant, le plus puissant, et le plus généreusement disposé à exaucer les suppliques de ses adorateurs ; ils lui donnent déjà le rang de Roi des Dieux qu’il conservera dans toute la littérature sacrée postérieure, même chez les hérétiques Djains et Bouddhistes. Forme du dieu du feu, ainsi que l’indique son nom, — Indra « l’ardent », — il personnifie l’Agni atmosphérique qui se manifeste sous l’apparence de l’éclair. Son origine est obscure et contradictoire, comme celles de tous les autres dieux, car tantôt il semble qu’il soit né spontanément, existant par lui-même, selon le terme consacré ; tantôt on le dit fils de Dyôs, d’Agni, de Tvachtri ou de Soma ; tantôt son père et sa mère innommés sont le plus habile des dieux et la plus féconde des déesses, et, impatient d’une trop longue gestation, il sort du sein de sa mère avec une telle violence qu’il lui donne la mort [42] ; tantôt enfin, mais à une époque postérieure à celle des premiers hymnes du Rig-Véda, il est fils d’Aditi et compte par conséquent parmi les Adityas.

Indra est le dieu guerrier par excellence ; à peine né, son premier acte est de s’enquérir des ennemis à combattre et des autres dieux à détrôner ; à ce point de vue, il est bien réellement le patron tout indiqué des Aryas conquérants de l’Inde et de la caste belliqueuse des Kchatrîyas. C’est sans doute aussi à ce rôle de protecteur des armées, de dispensateur de la victoire, qu’il doit d’avoir conservé jusque dans l’Hindouisme le rang suprême de Roi des Dieux. Pas plus que ses congénères, Indra n’était immortel dans le principe : il a acquis l’immortalité et la divinité par ses tapas [43], et par la conquête de l’Amrita ou du soma, à qui il doit sa vigueur et son courage, pour la possession duquel il n’a pas reculé devant les meurtres de Trita Aptya et de Tvachtri ; mais sa grandeur et son pouvoir sont instables : des hommes d’une piété transcendante, de sages ascètes peuvent et s’efforcent de parvenir à le détrôner en le surpassant par la rigueur de leurs tapas, par le nombre, l’opulence et la durée de leurs sacrifices [44], et sa préoccupation constante est de leur faire perdre le fruit de leurs œuvres méritoires en les exposant aux tentations de quelque Apsaras [45] qui les fera tomber dans le péché de luxure ou provoquera leur colère par le trouble apporté à leurs pieux exercices, double alternative qui produit le même résultat ; tout acte passionnel, de quelque nature et si passager qu’il soit, détruisant radicalement les mérites religieux le plus longuement et le plus péniblement acquis.

Sous beaucoup de rapports, la manière dont les hymnes du Rig-Véda nous décrivent Indra ne diffère pas sensiblement de la formule, en quelque sorte universelle appliquée à tous les dieux. Ils nous disent, en effet, qu’il est le créateur, ou plutôt le générateur du ciel et de la terre ; « qu’il a établi le ciel dans l’espace vide ; qu’il remplit les deux mondes (ciel et terre) et l’air (ou l’atmosphère) ; qu’il a soutenu et étendu la terre et que tout cela il l’a accompli sous l’influence de l’ivresse du soma » (R. V. II, 15) ; qu’il est le chef de la race humaine et des dieux ; qu’il est le dispensateur de tous les biens, le maître de la pluie fécondante. Plus que les autres, cependant, il est toujours bienfaisant et généreux pour ses adorateurs, et on l’investit de certaines fonctions morales analogues à celles de Varouna : il décide de la destinée des hommes, punit la fraude et surtout l’irréligion : « ne nous tues pas pour un péché, ni pour deux, ni pour beaucoup, ô héros ! » (R. V. II, 15) lui crie-t-on ; mais compatissant et indulgent par nature il est toujours prêt à pardonner à ses fidèles Aryas eu échange de riches sacrifices et de copieuses rasades de soma. Il a pourtant un rôle spécial et tout à fait personnel, celui de champion des dieux et des hommes contre les puissances des ténèbres et de la sécheresse, les démons qui mettent obstacle au sacrifice. Les combats qu’il livre contre ces ennemis éternels, Vritra, Ahi, Çambara, Namoutchi, Piprou, Çuchna, Ourana, etc., font le sujet de la plupart des deux cents hymnes que lui consacre le Rig-Véda, surtout ceux, particulièrement terribles, qu’il soutient contre Vritra et Ahi, démons décrits comme des serpents ou des dragons monstrueux et que l’on considère généralement comme des personnifications des nuages qui retiennent la pluie et obscurcissent la lumière du soleil. Assisté de Vichnou, des Marouts, d’Agni, de Soma, des Ribhous, soutenu par les hymnes d’encouragement et les sacrifices des hommes, ivre du soma qu’il a bu avidement, il terrasse, perce et déchire de son vadjra (la foudre) ses redoutables adversaires, délivre les vaches célestes retenues prisonnières dans leurs flancs, fait couler à flot leur lait (la pluie) sur la terre altérée, et fraye de nouveau la route aux rayons du soleil.

Ce mythe est facile à expliquer par les phénomènes météorologiques de l’orage et la lutte traditionnelle entre la lumière et les ténèbres ; mais ce n’est pas seulement contre ces démons qu’Indra prend les armes : il guerroie aussi sur terre pour ses fidèles Aryas, il frappe et abat leurs ennemis, les Dâsas et les Dâsyous. Tantôt il prend une part active au combat, tantôt il se contente d’assurer la victoire par sa seule présence ; mais dans tous les cas, le butin : chevaux, vaches, femmes et autres richesses, devient tout entier la propriété des Aryas. Un point reste à élucider : la nature de ces Dâsas et de ces Dâsyous. Quelques auteurs voient en eux les populations autochthones conquises ou dépossédées par les Aryas : il paraît toutefois plus probable qu’il s’agit simplement d’autres démons, analogues sinon identiques aux Râkchasas, des empêcheurs du sacrifice.

En raison même du rôle et des fonctions qu’on lui attribue, il était naturel que ce dieu guerrier se présentât plus ou moins à l’imagination de ses adorateurs sous la forme, évidemment magnifiée, d’un guerrier humain ; c’est, en effet, ce qui est arrivé, et Indra est, sans contredit, le plus anthropomorphisé des dieux. On lui donne une taille imposante, une belle prestance, une carnation rouge ou dorée, de longs bras, et, il faut bien l’avouer, avec l’apparence d’un homme on lui en attribue aussi les passions et les faiblesses : son courage subit parfois des défaillances, témoin sa fuite devant Vritra, et son penchant pour la luxure est l’objet d’assez nombreuses allusions qui se transformeront plus tard aux légendes peu édifiantes qui lui donnent une ressemblance frappante avec le Zeus grec auquel il s’identifie du reste par beaucoup d’autres côtés. On lui donne des armes diverses : une hache, tantôt en pierre, tantôt en airain, que Tvachtri aiguise ou forge, le vadjra ou foudre qui est son attribut le plus habituel, un arc et des flèches, enfin, comme à Varouna, un filet ou un lacet avec lequel il saisit et lie ses ennemis. Il a pour monture un éléphant, Airavata, le plus beau, le roi des éléphants, ou bien il traverse l’atmosphère son domaine, sur un char, d’or étincelant traîné par deux chevaux rouges ou bais, attelés par la prière, dont la course est aussi rapide que le vol du faucon. Parfois Vâyou, le dieu du vent, lui sert de cocher.

A l’occasion du combat d’Indra contre Vritra, nous avons nommé Vichnou , parmi les alliés ou acolytes du grand vainqueur des démons. La place faite à ce dieu dans le Rig-Véda est loin de laisser prévoir le rang suprême auquel il s’élèvera dans la mythologie postérieure ; à peine s’il est invoqué dans quelques hymnes qui lui donnent les attributs appliqués d’une façon courante à tous les dieux. Son rôle l’indique comme une divinité solaire ou ignée étroitement apparentée à Agni et à Soma, en tout cas comme un dédoublement d’Indra, lui-même, nous le savons, identique à Agni. Il possède une double nature, brillante et sombre ou obscure (le feu avant qu’il luise ou le soleil avant qu’il se lève) et sa demeure invisible est aussi celle des morts. Il est habile, rusé, fertile en ressources, et sait mieux qu’Indra venir à bout de l’ennemi si redoutable qu’il soit. Quand Indra l’appelle à son aide, il franchit le monde en trois pas, dont les deux premiers sont visibles et le troisième invisible. Son arme est le tchakra ou disque, forme de la foudre identique au Vadjra, ou bien peut-être le disque solaire. On explique le mythe des trois pas de Vichnou, que nous retrouverons plus tard dans l’un de ses nombreux avatârs, par les trois positions du soleil à son lever, au milieu du jour et à son coucher, ou bien par les trois mondes céleste, terrestre et infernal que le soleil parcourt dans sa course quotidienne, et on les rapproche, avec raison, des trois demeures d’Agni et de Soma.


Voir en ligne : Les Classiques des sciences sociales


[42Cf. Agni qui dévore ses parents.

[43Ardeur, chaleur intense, pénitences et austérités religieuses.

[44Les sacrifices des Richis en vue de l’obtention du rang divin durent souvent des milliers d’années.

[45Nymphes célestes d’une beauté irrésistible et réputées dans l’art de séduire, courtisanes du Svarga, ou paradis d’Indra.