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Œuvres de Platon

Victor Cousin : PHÉDON ou de l’âme

ARGUMENT PHILOSOPHIQUE

dimanche 24 mai 2009

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

« J’espère , dit Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
, sans pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
le prouver, que je retrouverai dans une autre vie Leben
vie
vida
life
zoe
les hommes Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
vertueux, qui y seront mieux traites que les médians ; mais pour y trouver des dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
excellents , c’est ce que j’ose assurer, si l’on peut assurer quelque chose. »

C’est-à-dire, pour substituer à cette phraséologie antique un langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
plus moderne. Il y a incontestablement en nous un principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
qui se reconnaît et se proclame lui-même, dans le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
de tout acte acte
puissance
energeia
dynamis
raisonnable et libre, étranger et supérieur à son organisation corporelle, et par conséquent capable de lui survivre : un principe qui, une fois dégagé de l’enveloppe extérieure dont il se distingue, et rendu a lui-même, se réunit au principe éternel et universel dont il émane. Mais alors que devient-il ? Retient-il la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
de lui-même ? Peut-il connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jnāna
jnana
encore le plaisir plaisir
prazer
pleasure
hedone
kama
kāma
kâma
amour du plaisir
philedonía
et la peine ? Soutient-il des rapports avec les autres principes semblables à lui ? enfin quelle destinée lui est réservée ? C’est là un autre problème qu’on ne peut guère résoudre affirmativement d’une manière absolue , et sur lequel la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
est à-peu-près réduite a la probabilité. En effet, si le principe intellectuel, pris substantiellement, est à l’abri de la mort Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, il ne s’ensuit pas que le moi ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
, qui n’est pas la substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
et qui n’en est peut-être qu’une forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
sublime, participe aussi de son immortalité imortalidade
immortalité
immortality
inmortalidad
athanatos
 ; et la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
, dans ses recherches les plus profondes, dans ses intuitions les plus vives et les plus intimes, peut bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
nous faire connaître l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
du principe qui nous constitue et sa forme actuelle, avec les conditions réelles de sa manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
et de son développement, mais sans pouvoir nous révéler certainement ni les formes que ce principe a pu revêtir déjà, ni celles que lui garde l’impénétrable avenir. Tel est, en résumé, tout le système du Phédon : il repose sur la distinction sévère et profonde qui sépare le domaine de la raison de celui de la foi
foi
faith
pistis
 ; la certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
, de l’espérance. De là, deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
parties dans le Phédon : la première, qui, embrassant les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
quarts du dialogue, présente une chaîne d’analyses et de raisonnements que ne désavouerait pas la rigueur moderne ; la seconde, assez courte, qui est remplie par des probabilités, des vraisemblances, des symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
.

Y a-t-il réellement en nous quelque chose qui soit essentiellement distinct du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
, et qui lui survive ? Tel est le sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de la première partie du Phédon.

I. L’homme ne reconnaît-il pas au fond de sa conscience , et dans ce qu’il y a de plus intime en lui, le devoir de s’affranchir du joug des passions et de l’égoisme, du corps, en un mot Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
 ? S’il le doit, il faut qu’il le puisse, et il ne le peut qu’autant qu’il possède un ’principe qui est en lui-même distinct et libre du corps, quoique accidentellement en rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec lui, un principe qui peut faire usage de sa liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
essentielle pour la reconquérir successivement tout entière. Ainsi le devoir suppose la ii -berté, et la liberté c’est l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
. L’âme, essentiellement indépendante du corps, peut donc lui survivre et se suffire à elle-même.

II. L’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
de la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
, comme celle du devoir, implique l’indépendance de lame et son immortalité. On ne parvient à la science qu’en se séparant des sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
, en ramenant l’œil de l’âme sur elle-même, en l’accoutumant à se servir des puissances intérieures qui lui appartiennent, comme des seuls instruments légitimes dans toutes ses recherches. En fait, ce n’est pas des sensations et des notions contingentes et purement collectives que produit leur généralisation la plus élevée, que nous viennent les idées universelles et nécessaires du bien, du beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
, du juste, de l’activité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
, de la force, et de l’essence des choses ; et, sous le rapport de la méthode, si l’on veut acquérir d’exactes connaissances, le meilleur moyen assurément n’est pas d’aborder ce qu’on veut connaître par l’intermédiaire infidèle et mobile des organes corporels, mais par la raison et l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
, élevées à leur plus haut degré l’abstraction et de pureté pureté
pureza
purity
clairté
clareza
clearness
. Le procédé de l’âme, dans l’acquisition de la connaissance et la direction direction
direção
dirección
directions
direções
direcciones
de l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
témoigne donc aussi d’une énergie qui lui est propre, et de son indépendance du corps.

III. D’où viennent tous les maux de cette vie ? Précisément du rapport de l’âme avec le corps, rapport qui entraîne inévitablement avec : lui la contradiction, l’erreur, le vice vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
, la misère. La fonction Funktion
fonction
função
function
función
de la philosophie est de chercher à tarir, autant qu’il est en elle, cette source fatale, d’élever peu-à-peu la créature Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
humaine à la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, à la vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
, à la paix paix
paz
peace
shalom
śanti
, à l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
, par la liberté, en lui enseignant guru
enseignant
professeur
maître
mestre
professor
à s’affranchir des besoins du corps. Or, cet affranchissement porté à un certain degré, c’est la mort, la mort n’étant que la séparation discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
du corps et de l’âme. Le philosophe opère en lui la mort dans le triomphe de la liberté sur les sens, et c’est précisément quand il meurt ainsi qu’il est plus en possession de la vie ; et le phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
de la mort sensible, loin d’être un obstacle, est un pas à l’indépendance et à l’immortalité de l’âme.

IV. Les contraires naissent des contraires : la mort, de la vie ; et la vie, de la mort. L’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
est un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
actif et fécond dont les extrémités opposées reviennent sur elles-mêmes , rentrent sans cesse les unes dans les autres, par deux mouve-mens contraires qui les séparent à-la-fois et qui les rapprochent, composent pour décomposer, décomposent pour composer encore, détruisent en renouvelant, renouvellent en détruisant, tirent le plus grand du plus petit et le plus petit du plus grand, le plus faible du plus fort et le plus fort du plus faible, le plus vite du plus lent et le plus lent du plus vite, toutes choses enfin de toutes choses, ce qu’on appelle la mort du sein Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
de ce qu’on appelle la vie, et réciproquement. Et il faut bien qu’il en soit ainsi, car si la vie engendrait la mort sans que la mort à son tour reproduisît la vie, la mort aurait bientôt aboli tout être vivant, et les propositions harmonieuses de l’éternelle existence seraient altérées. Circulus æterni motus.... La vie n’a donc rien à craindre de la mort, ni lame de la dissolution de ses organes.

V. Toute science n’est que réminiscence réminiscence
reminiscência
reminiscencia
reminiscence
anamnesis
 : s’il en est ainsi, il faut que nous ayons su avant cette vie ; il faut donc que l’âme ait existé avant de revêtir cette forme humaine ; elle peut donc lui survivre.

Par exemple, les sens nous découvrent des choses que nous jugeons égales ; savoir Wissen
saber
savoir
, des arbres, des pierres, etc. Mais l’idée d’égalité renfermée dans le jugement que nous portons sur ces choses, d’où l’avons-nous tirée ? L’égalité ne doit pas être confondue avec les choses égales qui ne sont telles que par leur rapport à l’égalité. L’idée de l’égalité ne vient donc point des sens ; il suit qu’il faut qu’elle naisse avec nous, ou que nous l’ayons eue avant cette vie, et qu’à l’occasion des objets extérieurs elle nous revienne à la mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
. Est-elle innée, et le seul fait de la naissance la développe-t-il en nous ? Loin de là : ce n’est pas en entrant dans ce séjour de ténèbres tenèbre
ténèbres
nuit
trevas
escuridão
darkness
noite
night
noche
qu’on découvre la lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
 ; on la perdrait bien plutôt ? Reste donc que nous ayons acquis l’idée de l’égalité avant notre naissance, et que nous ne fassions que nous en ressouvenir. Ce que nous disons de l’idée de l’égalité, il faut le dire aussi de l’idée du beau, du bien et du juste. Encore une fois, nous ne puisons pas toutes ces idées dans les impressions extérieures, mais nous les trouvons d’abord dans notre âme qui les possédait avant cette vie ; il faut alors que notre âme ait existé avant cette vie ; elle petit donc lui survivre.

On voit que nous avons gardé ici à dessein, et avec un respect scrupuleux, les formes et la phraséologie sous laquelle cette théorie célèbre a paru pour la première fois dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
philosophique. Mais il faut percer ces enveloppes, pour entrevoir les hautes vérités qui sont dessous. La théorie de la science, considérée comme réminiscence , ne nous enseigne-t-elle pas que la puissance intellectuelle prise substantiellement, et avant de se manifester sous la forme de l’âme humaine, contient déjà en elle, ou plutôt est elle-même le type primitif et absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
du beau, du bien, de l’égalité, de l’unité, et que lorsqu’elle passe de l’état de substance à celui de personne, et acquiert ainsi la conscience et la pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
distincte en sortant des profondeurs où elle se cachait à ses propres yeux, elle trouve dans le sentiment obscur et confus de la relation intime qui la rattache à son premier état comme à son centre centre
centro
center
et à son principe, les idées du beau, du bien, de l’égalité, de l’unité, de l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
, qui alors ne lui paraissent pas tout-à-fait des découvertes, et ressemblent assez à des souvenirs ? C’est ainsi du moins que j’entends Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
.

VI. Pour que l’âme puisse périr , il faut quelle se dissolve. Mais qui se dissout ? Le composé, non le simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
. Et qui constitue le simple ? L’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
reconnaissance
reconhecimento
et la permanence, et l’absence de toute forme positive et visible. Or, l’âme n’a point de forme, et plus elle se tient attachée à sa substance, moins elle participe au temps et au changement anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
. Le temps Zeit
le temps
o tempo
the time
el tiempo
chronos
kala
et le changement n’ont de prise sur elle , que lorsque, abdiquant la liberté qui la constitue, elle se laisse déchoir de sa propre nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, et s’abandonne au trouble et à l’agitation des affections dépravées, au flux et au reflux des choses qui passent. L’âme est donc simple dans son essence ; elle est donc indissoluble et immortelle.

VII. Mais si l’âme n’était qu’un être collectif, un résultat, une relation, l’harmonie Wachseinlassen
deixar-acordar
harmonia
harmonie
harmonía
harmony
accord
acordo
concordance
concordância
concórdia
agreement
dune lyre ! l’harmonie aussi ne semble-t-elle pas quelque chose de simple, d’invisible , de fixe, et pourtant elle se dissipe quand la lyre et les cordes sont brisées ! Non, l’âme qui préexiste substantiellement à son apparition Erscheinung
apparition
manifestação
aparecimento
apariencia
appearance
Erscheinende
aparição
sous cette forme corporelle, l’âme ne peut être la collection , le résultat, la relation, l’harmonie de parties quelle précède. D’ailleurs une collection, un résultat, un rapport n’ont pas d’essence propre, et n’existent réellement que dans les éléments qui les constituent, tandis que l’âme sait et sent qu’elle a une existence à soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
. Enfin la force de toute composition est dans l’accord le plus intime de ses composants ; la force de l’âme au contraire est de se séparer violemment de plusieurs de ses prétendus éléments, et de leur faire la guerre guerre
guerra
war
. L’âme n’est donc ni une collection, ni un résultat, ni une relation, c’est une unité individuelle, subsistante par elle-même.

VIII. Mais cette unité individuelle qui peut survhre au corps, puisqu’elle le précède et s’en distingue, ne peut-elle pas avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
aussi sa fin ? Qui assure qu’après avoir ainsi animé plusieurs organisations corporelles, le principe intellectuel ne s’épuise pas à la longue dans le renouvellement successif de ses formes ? et comme pendant la durée d’une de ses formes il n’y a pas mémoire des formes précédentes, qui sait si la forme actuelle n’est pas la dernière, et le dernier renouvellement auquel peut suffire la force du principe ? Pour le savoir, il faudrait connaître plus à fond les lois universelles de la vie et de la mort, de la naissance et de la corruption des choses. Ici se rencontre épisodiquement la théorie des Idées.

Toute philosophie qui se renferme dans les phénomènes apparents du inonde extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
, se condamne à n’atteindre jamais ni les causes ni les principes. La physique croit faire merveille par exemple d’expliquer la situation dans laquelle je suis assis, par la disposition Befindlichkeit
disposibilité
disposição
encontrar-se
sentimento-de-situação
attunement
disposedness
disposition
entender-de
saṃskāra
samskara
des os , la tension des muscles, n’oubliant rien dans le détail minutieux de ses laborieuses et superficielles explications, si ce n’est le principe réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
, la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
première du phénomène , la détermination de ma volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
. L’erreur commune, celle du peuple et du physicien qui n’est pas philosophe, est de confondre l’apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
avec la réalité, ce sans quoi la cause ne pourrait pas se développer, avec la cause elle-même. « La physique se perd dans une multitude de petites causes qui ne sont pas des causes, et prend pour une chimère la grande cause qui fait, lie et vivifie tout..... En parlant de la cause et du principe, il ne faut pas s’arrêter aux effets, si l’on veut pénétrer dans la réalité des choses. »

La cause, le principe suprême, c’est l’intelligence.

Les vrais principes, les vraies causes, ce sont donc les idées.

L’idée est, dans chaque chose, l’élément intérieur et essentiel qui, s’ajoutant à la matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
, l’organise et lui donne sa forme. L’idée est le type interne de toute chose.

L’idée, ne venant pas du dehors, ne peut être saisie par les sens.

Elle ne tombe pas davantage sous le raisonnement ; le caractère de la perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
que nous en pouvons avoir, est d’être immédiate , simple et indécomposable. Par exemple, c’est l’idée seule du beau qui fait que toute chose belle est belle. Qu’on y pense : ce n’est pas tel ou tel arrangement de parties, tel ou tel accord de formes, qui rend beau ce qui l’est ; car indépendamment de tout arrangement, de toute composition , chaque partie, chaque forme pouvait être déjà belle, et serait belle encore, la disposition générale étant changée. La beauté se déclare par l’impossibilité immédiate où nous sommes de ne pas la trouver belle, c’est-à-dire de ne pas être frappé par l’idée du beau qui s’y rencontre. On ne peut donner d’autre explication de la perception de l’idée du beau. Il en est de même du bien, du juste, de l’étendue et de la grandeur grandeur
grandeza
greatness
, de la quantité et du nombre Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
, et des forces élémentaires de la nature.

Sans doute ce n’est point ici le lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de rechercher Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
si la critique moderne, tout en reconnaissant la solidité et la profondeur des bases de cette théorie fameuse, pourrait en admettre toutes les applications, surtout celles cjui se rapportent au détail des nombres ; mais on ne peut s’empêcher de remarquer, en passant, que la théorie de Platon a cela de propre et d’excellent parmi les théories idéalistes, qu’elle ne s’arrête pas à la qualité tendance
tendência
tendency
qualité
qualidade
calidad
quality
attribut
atributo
atribute
guna
gunas
logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
des idées et qu’elle va jusqu’à leur essence réelle. Les idées de Platon ne sont pas seulement des directions pour la pensée, comme les catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
d’Arioste et de Rant, ce sont des éléments intégrants de la réalité. Principes et causes tout ensemble, elles planent à-la-fois sur l’humanité et sur la nature, et réunissent en elles le principium essendi et le principiam cognoscendi, si mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
-à-propos divisés par la scholastique, comme si l’essence de l’être pouvait être destituée d’intelligence, ou que f intelligence ne fût pas aussi de l’existence, et l’existence à-la-fois la plus puissante et la plus pure !

Les idées, les principes et les causes, bien que, par leur rapport aux choses qu’elles animent et qu’elles constituent, elles tombent accidentellement dans Je temps et dans l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
, sont essentiellement étrangères aux révolutions de l’espace et du temps ; elles ne connaissent ni commencement ni fin pour elles-mêmes : elles sont éternelles, incorruptibles.

Le caractère propre d’un vrai principe, d’une vraie cause, c’est d’exclure son contraire, et même le contraire de ce qui émane directement d’elle. Or, suivant Platon, et toute l’école platonicienne, dont Stalh n’a fait que recueillir la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
, l’âme est le principe, la cause de la vie : « Si vous demandiez ce qui fait que tel corps est chaud, je ne répondrais pas, ce qui est bien vrai, mais n’explique rien que c’est la chaleur ; mais, allant d’abord au principe, je répondrais avec précision que n’est le feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
. Si l’on demandait ce qui fait que telle personne est malade, je ne répondrais pas c’est la maladie, mais la fièvre ; si, quelle est la raison de l’impair, je ne dirais pas l’imparité, mais l’unité. De même ici m’élevant à l’idée primitive, au principe, à la cause de la vie, je dis que « c’est l’âme. » Ainsi l’âme constituant la vie, et excluant, en sa qualité de principe, le contraire de ce qu’elle constitue, et ce contraire étant ici la mort, elle n’a rien à craindre de la mort, et l’exclut éternellement. Elle est donc éternelle et incorruptible.

Après un discussion Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
franche, sévère, approfondie, à laquelle, pour les objections et pour les réponses, il n’est pas aisé de voir ce que la philosophie moderne pourrait ajouter après deux mille ans ; les amis de Socrate demeurent convaincus ; cependant l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
deux, quoiqu’il ne trouve plus d’objections à faire, avoue que la grandeur du sujet, et la faiblesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
naturelle de l’esprit de l’homme, lui laissent encore un peu d’inquiétude Sorge 
souci
cura
preocupação
care
cuidado
merimna
sollicitudo
inquiétude
inquietude
inquietud
unquiet
unquietness
et une vague incrédulité. Socrate n’en est pas surpris, mais il engage son ami à revenir souvent et sérieusement sur les principes dont ils viennent de s’entretenir, l’assurant qu’à la longue, plus il les méditera, plus il les trouvera solides et satisfaisants.

Telle est la première partie du Phédon, qui contient le dogme philosophique de l’incorruptibilité du principe intellectuel dans la dissolution de son organisation extérieure. Vient ensuite la seconde partie avec le cortège des croyances populaires et mythologiques sur la destinée et l’état ulté rieur de ce principe immortel, transporté hors des conditions de son existence actuelle. La première partie était une discussion entre philosophes ; la seconde est un hymne, un fragment d’épopée ; c’est, en quelque sorte , un accompagnement doux et gracieux, destiné à relever l’effet des démonstrations précédentes, et à charmer le cœur coeur
kardia
cœur
coração
coración
heart
hŗdaya
et l’imagination image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
, après que l’intelligence est satisfaite.

La philosophie démontre qu’il y a dans l’homme un principe qui ne peut périr. Mais que ce principe reparaisse dans un autre monde avec le même ordre de facultés et les mêmes lois qu’il avait dans celui-ci ; qu’il y porte porte
porta
puerta
gate
door
les conséquences des bonnes et des mauvaises actions qu’il a pu commettre ; que l’homme vertueux y converse avec l’homme vertueux, que le méchant y souffre avec le méchant, c’est là une probabilité sublime qui échappe peut-être à la rigueur de la démonstration Beweis
démonstration
prova
proof
, mais qu’autorisent et consacrent et le vœu secret du cœur , et l’assentiment universel des peuples. Elles ne sont pas d’hier, elles ne s’éteindront pas demain , ces naïves et nobles croyances qu’un indestructible besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
produit, répand, perpétue parmi les hommes, comme un héritage sacré ; et, en vérité, ce serait une philosophie bien hautaine que celle qui défendrait au sage sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
, à l’heure suprême d’invoquer ces traditions vénérables, et d’essayer de s’enchanter lui-même de la foi de ses semblables et des espérances du genre humain. Ce n’est pas là du moins la philosophie de Socrate. Trop éclairé pour accepter sans réserve les allégories populaires qu’il raconte à ses amis, il est trop indulgent aussi pour les repousser avec rigueur ; et l’on voit tout au plus errer sur les lèvres du bon et spirituel vieillard ce demi-sourire qui trahit le scepticisme sans montrer le dédain.

Mais quelles sont ces allégories, d’où viennent-elles, et quelles idées positives est-il possible d’entrevoir sous leur voile symbolique ? Pour connaître la mythologie mythe
mito
myth
mythos
mythologie
mitologia
mythology
mitología
du Phédon, il faut la lire dans l’original : on n’extrait pas des allégories. Quant à leur origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
, incontestablement elle est étrangère. Platon lui-même déclare qu’il n’est pas ici inventeur, mais historien. Dacier rapproche sans cesse les images du philosophe grec de celles des prophètes hébreux ; et Proclus Proclus
Proclo
Proclos, en grec ancien Πρόκλος (412-485), surnommé "Proclos le Diadoque", philosophe néo-platonicien
, dont l’opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
représente l’opinion collective et systématique de toute l’école d’Alexandrie Alexandrie
Alexandria
L’École d’Alexandrie désigne le mouvement platonicien qui a fleuri à Alexandrie entre le IVe et le VIIe siècles apr. J.-C., dont l’initiateur avait été Ammonius Saccas, le maître de Plotin. (d’après Y. Lafrance)
, Proclus rattache les allégories du Phédon aux traditions sacrées de l’Egypte. Faut-il aller plus loin ? est-ce sur les bords de l’Indus et du Gange qu’on doit aller chercher la source commune et première de ces fab es de la Grèce qui, après avoir vivifié le paganisme ont souvent inspiré la muse chrétienne de Dante Dante Dante Alighieri (Durante degli Alighieri), poète, homme politique et écrivain florentin (1265-1321). et de Milton ? Quoi qu’il en soit de la véritable patrie de ces fables, voici les idées auxquelles on peut immédiatement les rapporter : 1) le jugement des âmes après la mort ; 2) un système de punitions graduées qui est en même temps un système d’expiation et de purification purification
purificação
purificación
katharsis
 ; 3) le retour des âmes à la vie sous des formes plus ou moins parfaites. Maintenant n’y a-t-il rien encore derrière ces idées, ou ne sont-elles elles-mêmes que des enveloppes symboliques du dogme de l’unité et de l’incorruptibilité de la substance intellectuelle, et la perpétuelle destruction et du perpétuel renouvellement de ses formes ? c’est un problème qu’il ne s’agit pas d’examiner ici, et dont j’abandonne la solution à une critique mythologique plus exercée et plus hardie que la mienne.


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