Philosophia Perennis

Accueil > Philosophia > Platon > Victor Cousin : THÉÉTÈTE ou la science

Œuvres de Platon

Victor Cousin : THÉÉTÈTE ou la science

ARGUMENT PHILOSOPHIQUE.

lundi 25 mai 2009

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Le sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de Théétète est la science Wissenschaft
science
sicences
ciência
ciências
ciencia
ciencias
episteme
επιστήμη
epistêmê
et sou fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
. Il s’agit d’y déterminer, non pas quels sont les objets de la science, ni quelles sont les différentes sciences, mais ce que c’est que la science considérée en elle-même, ce qui la caractérise et la constitue. L’adversaire diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
asura
asuras
asouras
de Socrate Socrate
Sokrates
Sócrates
Socrates
Socrate (en grec Σωκράτης Sōkrátēs), philosophe de la Grèce antique (Ve siècle av. J.-C.)
propose trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
solutions à ce problème. D’abord il répond que savoir Wissen
saber
savoir
, c’est sentir. Battu sur ce point, il a recours à une solution un peu plus étendue, et avance que savoir, c’est juger ; substituant déjà à une impression expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
des sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
une opération de l’intelligence intelligence
inteligência
inteligencia
. Cette opération semblant encore trop circonscrite pour embrasser toute la science, il s’adresse au raisonnement, à la définition, à l’analyse. Or, ces deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
opérations, juger ou se faire une opinion doxa
opinion
opinião
opinión
Meinung
δόξα
immédiatement et sur simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
, et raisonner ou se faire une opinion par un procédé réfléchi et par voie discursive, s’appellent dans la langue Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
ancienne doxazein et logizesthai. La des Grecs est à-peu-près le jugement des modernes, sous ce rapport Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
qu’elle reste en-deçà du raisonnement ; mais elle n’a rien à voir avec ces jugements d’un tout autre ordre qui, loin d’être au-dessous de la portée du raisonnement, le surpassent et atteignent la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
par une intuition intuition
intuitio
intuitus
intuição
intuición
à-la-fois immédiate et absolue. Ce qui sépare essentiellement cette dernière classe de jugements de la première, c’est qu’ils sont marqués du caractère de nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
et d’universalité (hennomai ou noeseis) tandis que la doxa est contingente et arbitraire, relative à telle ou telle circonstance, à tel ou tel individu Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
. Maintenant il faut faire attention attention
atenção
atención
vigilance
vigilância
que les deux dernières solutions du problème de la science, le jugement sur simple apparence et le jugement appuyé’ sur le raisonnement, la définition et les autres procédés de ce genre, ont cela de commun qu’elles appartiennent aux fonctions de l’entendement travaillant sur des données sensibles, et qu’elles renferment la science dans l’enceinte de la logique lógica
logique
logic
Logik
tarka-vidyā
nyāya
nyaya
. On peut donc considérer les deux dernières solutions comme n’en faisant qu’une, et les confondre ensemble dans le caractère dialectique dialectique
dialegesthai
dialegein
dialética
dialéctica
dialectic
qui les comprend toutes les deux ; ce qui réduit à deux points fondamentaux tout ce dialogue : le premier qui contient l’explication de la science par la sensation, le second par les procédés logiques.

Dans l’école empirique de l’antiquité grecque, ce principe Principe
arche
arkhê
princípio
Princípio
Principio
Principle
psycologique : Toute connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
dérive de la sensation, empruntait sa plus grande force du principe ontologique et cosmologique auquel il se rattache dans le système général dont il fait partie.

Le génie d’Héraclite avait deviné que le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
est le père du monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
 ; que cet immense univers Univers
Universo
Universe
est un mécanisme animé et vivant ; et que la face entière de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
change anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
et se renouvelle sans cesse. Rien n’est, dit Héraclite, tout se fait ; ce qu’on appelle l’ordre de la nature est une révolution constante, une décomposition et une recomposition perpétuelle. Le feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
est le principe élémentaire, l’instrument de ce mouvement intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
qui crée, détruit et reproduit toutes choses. Or, si tout est dans un flux et un reflux continuel, comme le veut Héraclite, il suit que rien n’existe en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
et d’une existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
substantielle ; et que toute chose, c’est-à-dire tout phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
, n’est, c’est-à-dire encore n’apparaît que dans son rapport avec d’autres phénomènes. D’un autre côté, comme les choses extérieures et les objets de la contemplation contemplation
theoria
theoría
contemplação
contemplación
changent sans cesse, de même le sujet qui les contemple, cette autre pièce du mécanisme universel, change également ; et les variations de l’objet contemplé se réfléchissent dans celles du contemplateur. Mais le contemplateur, comment peut-il apercevoir les objets ? Nécessairement de son point de vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, c’est-à-dire sous le prisme de l’impression qu’il en reçoit ; delà ce principe psycologique de Protagoras : L’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
est la mesure de toutes choses , de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas ; principe qui revient à celui-ci : La sensation est toute la science. Si la sensation est toute la science, la sensation n’étant, dans le système général, qu’un rapport entre deux termes mobiles, leur emprunte une égale mobilité. Sa réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
est tout entière dans l’apparence, et ce qui paraît à chacun étant pour lui la mesure du réel, chacun s’en tient et doit s’en tenir à ce qui lui paraît ; et toutes les apparences étant dans une variation perpétuelle et dans le même individu et d’individu à individu par l’effet et le contre-coup nécessaire du mouvement universel, il en résulte que la science humaine est condamnée à la contradiction et la philosophie au scepticisme. Que l’on y pense : la sensation, comme base de toute science, est un point intermédiaire dont le premier principe est la négation de toute substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
en haute philosophie, et dont la dernière conséquence pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
est le doute absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
. La science n’est que la sensation, à cette condition seulement qu’il n’y a aucune substance, car la supposition d’une substance, quelle que soit l’idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
qu’on se fasse de cette substance, surpasserait de toutes parts la science que peut donner la sensation ; et si cette science est la science unique, toute science n’est qu’apparence, et le système entier des connaissances humaines un tableau fantastique.

Telle était la doctrine doctrine
doutrina
canon
cânone
, conséquente et bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
liée,que les sophistes sophistes
sofistas
sophists
sophiste
sofista
sophist
enseignaient. Une des parties de cette doctrine est précisément l’idéologie moderne ,ou la théorie des métamorphoses de la sensation dans toutes les idées dont se compose la science humaine. Locke et Condillac, n’apercevant pas les liens qui l’attachent de tous côtés à un système plus vaste, et la considérant isolément, en ont fait une sorte de dogmatisme où ils se sont établis de la meilleure foi
foi
faith
pistis
du monde et avec une confiance admirable, sans se douter qu’ils n’habitaient que des ruines qui devaient s’écrouler au premier regard dune raison sévère. Hume est venu, et ce ferme génie, parti de la sensation comme base unique de tout savoir, a montré facilement que la sensation, ne contenant aucune idée de réalité substantielle, ne peut conduire qu’à un monde d’apparences et de contradictions, et que le nihilisme et le scepticisme sont les deux termes extrêmes de toute doctrine sensualiste. Depuis Hume, il n’est plus permis de contester la rigueur de ces résultats ; ils ont pris dans la philosophie européenne le rang et l’autorité de principes. Or, ce qui a fait la gloire Alléluia
Alleluia
Hallelujah
haleluya
ἀλληλούϊα
αλληλούια
Aleluia
louvor
louange
praise
glória
gloire
glory
de Hume, c’est-à-dire la rigueur des conséquences et l’enchaînement de tout le système, on le rencontre déjà dans l’empirisme Ionien, tel qu’il est exposé dans le Théétète.

On peut dire, il est vrai, que cet empirisme doit beaucoup à Platon Platon
Plato
Platão
Platón
Platon (en grec ancien Πλάτων) (427-348 aC)
, et qu’en feignant de vouloir le défendre, Socrate l’explique avec plus de méthode, et en coordonne les diverses parties plus profondément peut-être que ne l’avaient fait Heraclite et Protagoras. Mais s’il en est ainsi, et l’on ne peut trop s’empêcher d’en convenir, il est d’autant plus curieux d’examiner comment Platon réfute ce qu’il a mis tant de soin à fortifier, et s’il a laissé beaucoup à faire à ceux qui combattent aujourd’hui le même système qu’il combattait il y a plus de deux mille ans.

Platon s’attache d’abord à établir que ce principe : La science est la sensation, détruit toute science et contient le scepticisme. C’est où aboutissent les propositions suivantes :

1) Si la sensation est la science, il ne faut pas dire seulement que l’homme est la mesure de toutes choses, il faut le dire aussi de tout être capable de sensation, du dernier des animaux, etc.

2) Si la sensation est la règle unique, chaque être est juge de ce qui lui paraît, et, dans ce sens , tous nos jugements sont toujours vrais, ou plutôt ils ne sont ni vrais ni faux ; et personne n’est juge du faux et du vrai. Alors pourquoi Protagoras se croit-il plus savant qu’un autre, et seul capable de connaître et d’enseigner la vérité ?

3) Si la science n’est que la sensation, la sensation étant bornée à l’instant présent, il suit qu’il ne peut y avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
aucune science du passé ; que la mémoire mnemosyne
memória
mémoire
memory
n’a aucune certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
et ne fonde aucune connaissance.

4) Si la science n’est que la sensation, la sensation se composant de plus et de moins, il suivrait, en appliquant ceci à tous les sens, que la science varierait, augmenterait ou diminuerait à chaque instant ; qu’elle serait soumise aux plus frivoles circonstances, et que le même homme, par le moindre changement de position, saurait ou ne saurait pas la même chose.

5) Il faudrait dire, en morale, dans la science du juste, que ce qui est juste, c’est ce qui paraît tel à chacun ; que la morale publique ou privée est toute relative ; qu’une loi est juste là où elle est établie, et tant qu’elle est établie, mais pas au-delà. Et dans la politique polis
cidade
πόλις
pólis
sítio
política
politique
politics
governo
gouvernement
government
gouvernance
governança
, dans la science de l’utile, si la science est la sensation , tout individu, en tant que sensible, est constitué juge absolu de l’utile en général, et la législation entière est soumise aux caprices de la sensibilité individuelle.

Ces conséquences, bien établies, accablent le principe de Protagoras. A ces conséquences et à leur principe, que répond Platon ? C’est un fait incontestable que tous les hommes pensent que tout n’est pas arbitraire ; que tout n’est pas faux et vrai à-la-fois, juste ou injuste, mais qu’il y a du vrai et du faux, de la justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
et de l’injustice, de la sagesse sophia
sagesse
sabedoria
wisdom
sabedoría
σοφία
Sage
Sábio
et de la folie, de la science et de l’ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
ajñāna
ajnana
tamas
. Or, une saine philosophie ne peut protester contre le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
bhava
universel ; car ce serait protester contre la nature humaine. Et avec quoi protesterait-on contre elle ? Avec elle-même. — Les adversaires écossais de Locke et de Hume ont-ils été au-delà ?

Il y a plus ; non-seulement le principe de Protagoras : La science est la sensation, détruit toute science ; mais le principe dont il émane, celui d’Heraclite, savoir, que toute chose est dans un mouvement perpétuel , détruit le principe même de Protagoras, qu’il semble fonder. En effet, tout mouvement est extérieur et intérieur à-la-fois. Comme extérieur, c’est un mouvement de translation qui fait passer les choses d’un lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
à un autre, ou les fait tourner sur elles-mêmes. Le mouvement intérieur est un mouvement d’altération qui décompose leur organisation et leurs formes, et les renouvelle sans cesse ; convertit, par des dégradations insensibles, le blanc en noir, le jeune en vieux, et toujours de même à l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
. Or, tout participe de ce double mouvement ; de sorte que tout change de lieu, et s’altère en même temps. Tout changeant et s’altérant donc à-la-fois, on ne peut fixer, même par la parole Wort
mot
palavra
palabra
word
Worte
rema
parole
mot
mots
vāk
vāc
, l’état de ce qui change et s’altère sans cesse, et la perpétuelle mobilité de toutes choses s’oppose même à la détermination des mots. Dans ce système, il n’y a plus lieu à aucune appellation positive. Oui et non, ceci ou cela, et de cette manière, dit Platon, n’ont plus d’emploi légitime dans les langues humaines ; la seule expression qui leur reste est rien et d’aucune manière. Chose étrange, c’est seulement en vertu arete
excellence
vertu
vertue
virtude
virtue
virtud
de ce principe : Tout est en mouvement, que l’on conclut que la science est la sensation ; et cependant c’est précisément en vertu de ce principe qu’il est impossible de dire que la science est la sensation ; car on ne peut pas plus dire qu’une sensation existe qu’elle n’existe pas. En effet, la sensation est un rapport de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
sentant à la chose sensible ; et la chose sensible et l’être sentant n’étant pas, à parler rigoureusement, mais changeant et s’altérant sans cesse dans un perpétuel mouvement ; là où les deux termes n’ont pas de réalité fixe, leur rapport n’en peut avoir davantage, et se trouve dans une impuissance absolue de fonder aucune définition légitime. La science n’est donc pas plus science que la sensation n’est sensation, que l’être sentant n’est identique à lui-même, et la chose sensible identique à elle-même. La variabilité la plus absolue, le changement et la contradiction sont les lois de ce monde.

Oui sans doute, tout est contradiction, changement, révolution dans ce monde, mais dans le monde des phénomènes et dans celui de la sensation. Mais n’y a-t-il que des phénomènes dans la nature ? N’y a-t-il que des sensations sur le théâtre de la conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
 ? Dans cette nature extérieure, le mouvement et le changement ne sont-ils pas soumis à des lois auxquelles nous élève successivement une sage induction, ou à des lois plus générales encore qu’atteint, prévoit et mesure le calcul ? Sous cette action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
infinie de forces diverses ne se cache-t-il pas une force absolue qui crée, soutient, embrasse toutes les autres, et en est à-la-fois la cause causa
cause
aitia
aitía
aition
, la raison dianoia
la raison
raison discursive
reason
razão
razón
et le lien harmonique ? Et dans la conscience de l’homme, n’y a-t-il pas, en opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
avec les impressions passives des sens, une force personnelle qui s’en sépare, reconnaît et proclame elle-même son indépendance ? La volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
icchā
n’est pas fille de la sensation, elle en est la rivale, et elle sait qu’elle en doit être la maîtresse (voyez l’argument du Premier Alcibiade). Il y a plus ; la raison n’est pas moins distincte et indépendante de la sensation que la volonté ; elle la domine, puisqu’elle la juge. N’est-ce pas un fait incontestable, que par-delà les impressions des sens la raison développe en nous certains jugemens sur les rapports des objets sensibles, sur leur différence ou leur ressemblance ressemblance
homoiosis
semelhança
imitação
semblance
similitude
, sur l’identité Identität
identité
identidade
identity
identidad
pratyabhijnā
pratyabhijñā
reconnaissance
reconhecimento
ou l’opposition, sur l’unité Einheit
unité
unidade
unidad
unity
, sur l’existence, sur le bien et le mal Übel
Böse
mal
evil
maligno
malefic
the bad
kakos
, sur la beauté beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
et la difformité, sur le mérite et le démérite, sur la bassesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
et la dignité, sur la convenance et la disconvenance ? D’où viennent ces jugements ? Ce ne peut être de la sensation ; car, encore une fois, la sensation est renfermée tout entière dans l’impression organique faite sur chaque sens en particulier. La plus légère comparaison entre ces impressions dépasse les bornes de chaque sensation particulière, et suppose l’intervention d’un nouvel élément. Chaque sensation limitée à elle-même, resserrée dans l’instant fugitif et rapide où elle fait son apparition Erscheinung
apparition
manifestação
aparecimento
apariencia
appearance
Erscheinende
aparição
, ne sort point de ses propres limites pour apercevoir la sensation qui la précède ou qui la suit ; elle ne peut saisir aucun rapport avec aucune autre sensation, et, comme elle ne se sait pas elle-même, elle sait encore moins tout le reste, et à quoi elle ressemble, et de quoi elle diffère : toute idée de relation lui est interdite. Transitoire et mobile, comment en sortirait-il l’idée de quelque chose d’égal à soi, d’identique et d’un ? Elle dont le caractère propre est l’arbitraire et la contingence, comment constituerait-elle celui de la nécessité et de l’universalité qui distingue certaines notions qui s’élèvent irrésistiblement dans l’intelligence de l’homme ? Comment aurait-elle empreint d’une obligation absolue la distinction du bien et du mal moral ? Elle, enfin, dont la destinée est de paraître et de passer, dont la nature est toute phénoménale, dont l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
est de n’en point avoir, comment serait-elle la source de cette notion mystérieuse d’essence, d’existence, de substance, dont l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
humain ne peut pas plus se séparer qu’il ne peut se séparer de lui-même ? Il y a de l’être dans toute proposition, dit Leibnitz. En effet, il y a de l’être dans toute pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
 ; toute pensée, tout acte acte
puissance
energeia
dynamis
, tout phénomène interne se rattachant et ne pouvant pas ne pas se rattacher à un sujet, à un principe actif Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
et pensant, centre centre
centro
center
et foyer de toute existence, d’où partent et où viennent aboutir tous les rayons Rayonnement
rayonnement
irradiação
irradiación
irradiation
rayons
raios
rays
épars de la vie Leben
vie
vida
life
zoe
, de l’activité et de la pensée. Présente dans le premier fait de la conscience tout aussi bien que dans le dernier, à l’aurore et au déclin de la vie intellectuelle, cette notion élémentaire et simple n’abandonne jamais la pensée de l’homme, qu’elle accable à-la-fois et qu’elle soutient de la grandeur grandeur
grandeza
greatness
et de la force qui est en elle. Or, cette majestueuse idée de l’existence, comment la demander à la sensation qui devient sans cesse sans être jamais ? En résumé, la science se rapporte à la vérité ; toute vérité ne se trouve que dans l’essence : si donc l’essence et la sensation se repoussent, la science n’est pas dans la sensation. — Je demande ce que la philosophie moderne pourrait ajouter à ces arguments qu’environne à-la-fois et la magie magie
magia
magic
magía
théurgie
teurgia
theurgy
theourgia
θεουργία
de l’antiquité et une éternelle évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
. La philosophie écossaise les a réfléchis dans le cadre un peu étroit de ses nobles théories ; et leur lumière Licht
lumière
luz
light
phos
prakāśa
prakasha
, quoique affaiblie, a suffi pour dissiper la fausse clarté de l’empirisme anglais et français. Kant Kant Emmanuel Kant (Immanuel en allemand), philosophe allemand a fait sans doute un emploi supérieur de cet héritage des siècles, mais, à la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
près et à part cet ordre et cette précision presque extérieure qui abuse souvent la rigueur moderne, je ne crains pas d’avancer que, pour tout vrai penseur, cette partie du Théétete laisse bien peu à faire à celle de la Critique de la raison pure qui s’y rapporte. Les formes de la sensibilité, les catégories Kategorien
catégories
categorias
categorías
categories
kategoriai
de l’entendement y les idées de la raison détruisent à jamais toute tentative d’élever le sensualisme jusqu’à la science ; mais,dans le cadre large et savant de cette admirable analyse, la notion d’existence est jetée là à je ne sais plus quel degré dans une des dix catégories de l’entendement, comme si la notion d’existence pouvait occuper une place aussi subalterne, aussi arbitraire, elle qui domine toutes les autres notions, et qui peut-être les renferme toutes. Platon est moins didactique dans sa marche, mais il s’élève plus haut ; il va plus droit au but, et, dans l’opposition irréconciliable de la sensation et de l’essence, il découvre tout d’abord à la pensée un horizon bien autrement vaste. Au lieu de diviser et de subdiviser les notions, il saisit le point le point
ponto
punto
center
centro
fondamental, et l’entoure d’une immense lumière.

Examinons maintenant la dernière partie du Théétète. C’est un vrai labyrinthe de subtilités logiques et grammaticales ; mais ce labyrinthe a une issue la route est tortueuse, il est vrai, mais le but est bien marqué, et il y a de loin en loin quelques points lumineux qui éclairent tout le reste.

La première solution logique delà science, c’est le jugement. Mais, qu’est-ce que juger ? Y a-t-il des vrais et des faux jugements ? Si nous savions ce que c’est que mal juger, nous saurions ce que c’est que bien juger, et ce que c’est que juger. Qu’est-ce donc que mal juger ? Ce ne peut être que l’une de ces quatre quatre
quaternité
quaternidade
cuatro
cuaternidad
four
quaternity
fourfoldness
choses : ou prendre ce que l’on connaît pour une autre chose que l’on connaît aussi, ou prendre ce que l’on ne connaît pas pour une autre chose que l’on ne connaît pas davantage, ou prendre ce que l’on connaît pour une autre chose que l’on ne connaît pas, ou prendre ce que l’on ne connaît pas pour une autre chose que l’on connaît. D’où il suit, en dernière analyse, que tout faux jugement se résout dans une méprise, et par conséquent tout jugement vrai dans la relation de l’opinion à son objet. N’est-ce pas là la théorie de Locke, qui considère le jugement comme un rapport de convenance ou de disconvenance, de conformité ou de dissemblance de l’idée qui est dans l’esprit avec son objet extérieur ? Platon répond comme Reid : Si tout faux jugement est une méprise, si tout jugement vrai l’est à ce titre seul quel idée dans l’esprit est conforme à son objet sensible ; qui découvre cette méprise, qui atteste cette conformité ? Ce n’est pas l’original qui condamne ou absout la copie mimesis
imitatio
copie
imitation
cópia
copy
imitación
, puisque c’est par cette copie seule que nous soupçonnons l’existence de l’original. En tout cas, si nous affirmons dans le jugement la fidélité ou l’infidélité de la copie, il faut que nous ayons vu d’abord l’original pour prononcer que l’idée que nous nous en formons est une copie, et une copie fidèle ou non. La connaissance de l’original est nécessairement antérieure à la reconnaissance de la prétendue copie.Quand donc nous jugeons de la conformité ou de la dissemblance, nous avions déjà jugé, et nous savions déjà avant ce savoir tardif, qui en présuppose un autre qui le précède et qui l’explique. — Il y a plus. Supposons que l’objet sensible puisse, sans paralogisme, réformer lui-même les méprises de l’esprit, et attester la conformité ou la non-conformité de l’idée à la réalité extérieure ; dans les jugements abstraits, et qui portent, non sur des grandeurs, mais sur des nombres Zahl
nombre
número
number
nombres
números
numbers
, sur le bien, sur le beau, sur des vérités indépendantes de ce monde sensible, pour rectifier les méprises de l’esprit (toujours dans la théorie qui fait reposer le jugement sur un rapport de conformité ou de dissemblance) il faut un modèle idéal du vrai, du bien, du beau, avec lequel on confronte tous les cas particuliers, afin de leur appliquer , d’après leur convenance ou leur disconvenance, le caractère de vrai ou de faux, d’égal ou d’inégal, de bien ou de mal, de laid ou de beau. La connaissance ou le soupçon de ce modèle idéal est présupposé dans tout jugement. Loin donc que le jugement soit le principe de toute science, il repose sur une science qui lui fournit à lui-même ses principes et ses lois. Résoudre la science dans le jugement de convenance et de disconvenance, est donc, sous tous les rapports, un paralogisme manifeste.

Si le simple jugement ne rend pas compte de toute la sience, peut-être serons-nous plus heureux avec le jugement réfléchi et fondé en raison, comme dit Platon, c’est-à-dire la définition. Mais si définir c’est diviser et classer (omnis definitio fit per genus et differentiam ), toute définition porte porte
porta
puerta
gate
door
sur un composé, et suppose des éléments intégrants ou des idées simples qui échappent à la division discordance
discordância
desagreement
discordancia
inharmonie
desarmonia
divisão
separação
division
séparation
división
separación
esprit-divisé
split-mind
mente-dividida
eu-separado
conflit
conflito
conflict
neikos
impureté
souillure
mala
, et qui, seulement à cette condition, deviennent les bases d’une classification solide ; sans quoi, les définitions tourneraient sans fin sur elles-mêmes. Elles s’arrêtent nécessairement devant les éléments simples et indivisibles de la pensée ; or, ces éléments ne peuvent être définis, puisqu’ils sont indivisibles et dominent toute classification. Cependant leur connaissance est présupposée dans toute définition ; toute définition suppose donc une connaissance antérieure à elle, et la science que donne la définition n’est qu’une science empruntée et dérivée, qui a besoin d’un savoir antérieur et supérieur qui la fonde et la légitime.

Mais, reprend l’adversaire de Socrate, qui défend le terrain pied à pied et qui veut épuiser la défense de la définition et tous les sens du mot logos logos
λόγος
lógos
o Verbo
, savoir c’est définir, puisque définir c’est exprimer ce que l’on sait d’une manière précise ; comme si l’on ne pouvait pas exprimer avec précision ce que l’on sait mal et ce que l’on sait bien, et que ce mérite ne convint pas à la fausse science comme à la vraie ! — Mais savoir c’est définir, puisque définir c’est diviser, décomposer un tout dans ses éléments, et que la science des éléments a été démontrée la vraie science. Il est vrai, définir c’est décomposer le tout Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
dans ses éléments ; mais la décomposition n’implique pas la connaissance des composants ; le tout décomposé en ses éléments, reste à savoir si les éléments que donne la décomposition sont tels qu’on les imagine, et là-dessus la décomposition n’apprend rien, comme nous avons vu : il faut s’adresser à une toute autre opération, à celle qui aborde directement les éléments , les considère et les examine en eux-mêmes. — Enfin, savoir c’est définir, puisque définir c’est assigner la différence d’un objet avec un autre ; car tout savoir suppose le connaissance de cette différence. Oui, définir c’est assigner la différence ; mais pour assigner la différence d’un objet d’avec un autre, il faut d’abord connaître cet objet, cet objet, dis-je, et non pas un autre, c’est-à-dire qu’il faut déjà l’avoir distingué d’un autre ; de sorte que la détermination de la différence, ou la définition, suppose une opération antérieure semblable à elle, et qu’expliquer la science par la définition , c’est expliquer à-peu-près le même par le même.

Telle est la marche de cette discussion Rede 
discours
discussão
discussion
discourse
discurso
discussão
imparfaite peut-être, mais encore si intéressante, puisqu’elle présente les premiers essais de l’esprit humain d’un côté pour appuyer la certitude et la science sur une base purement logique, et de l’autre pour en démontrer l’impossibilité. D’autres temps, un autre langage, une autre scolastique, d’autres débats. Mais celui qui, avec le talent de se placer dans le point de vue des différents siècles et de comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
leurs différents langages, aura le courage de s’engager dans les détails souvent pénibles de cette longue polémique, en tirera cet important résultat, que le raisonnement n’est qu’un instrument aussi bon pour l’erreur que pour la vérité, incapable de rien établir indépendamment de ses principes qui ne lui appartiennent pas et qu’il faut rapporter à un tout autre procédé de l’esprit ; que la définition et l’analyse décomposent et recomposent des élémens qu’elles ne font point, et qu’enfin, exclusivement employée, la dialectique n’est qu’un paralogisme continuel, et un cercle cercle
círculo
circle
circonférence
circunferência
vicieux stérile.

La sensation et la dialectique n’expliquant point la science, où la chercher, et quelle solution Platon met-il à la place des solutions incomplètes qu’il a écartées ? Au premier coup-d’œil, on n’en aperçoit aucune. Mais , à défaut vice
vices
vício
vícios
défaut
malice
malícia
kakíai
d’une solution positive, on trouve dans le Théétete ce qui vaut mieux peut-être , c’est-à-dire le dédain des solutions positives, et l’esprit philosophique à la place de la philosophie. Il y a dans tout ce dialogue le sentiment d’une grande âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
qui se donne le spectacle des tourments inutiles de la présomption systématique. Ce résultat si important, quoique négatif, n’est pourtant pas le seul qu’un esprit attentif puisse retirer de la méditation méditation
meditação
meditation
meditación
meditatio
du Théétète. Platon n’y laisse guère percer, il est vrai, que la supériorité d’une raison qui plane sur toutes les théories : cependant cette raison si pure s’appuie elle-même sur une théorie, qu’elle ne montre pas, mais à laquelle elle conduit insensiblement Théétète, lorsque cherchant avec lui la science depuis les impressions les plus grossières des sens jusqu’aux subtilités les plus raffinées de la dialectique, Platon lui fait voir que la certitude n’est pas là ; et, qu’après l’avoir promené long dragon
dragão
dragón
long
nāga
-temps à travers tous les nuages qui enveloppent la région des sens et du raisonnement, et en avoir pesé avec lui, pour ainsi dire, le vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
et la mobilité, de loin en loin il les écarte doucement, et lui montre par-delà la région des idées. En effet, ne sent-on pas que Platon se sent lui-même sur un terrain ferme et solide, lorsque, pour confondre la sensation et le raisonnement, il leur demande de rendre compte de certaines notions qui se rencontrent dans l’intelligence humaine, des idées du beau, du bien, du juste, de l’égalité, de l’identité, de l’unité, enfin de l’existence ? Ne semble-t-il pas dire : La vraie science, celle que ne donnent ni les sensations qui passent, ni l’analyse, la définition et le raisonnement, instruments stériles sans données primitives, la vraie science est précisément dans ces idées qui échappent à la dialectique et au sensualisme, dans ces éléments intégrants de toute pensée, dans ces principes indécomposables, évidents par eux-mêmes, universels et nécessaires, que l’esprit tire de ses propres profondeurs et de l’immédiate contemplation de son essence ? Platon se contente d’indiquer légèrement ce résultat ; plus tard et ailleurs il le développera.


Voir en ligne : Platonisme

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?