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Introduction à la philosophie

Jaspers : ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE

Karl jaspers

dimanche 23 août 2009

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

L’histoire Geschichte
histoire
história
geschichtlich
historial
Geschichtlichkeit
historicité
historialité
Geschehen
aventure
provenir
geshehen
avoir lieu
se produire
advenir
advir
karman
de la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
a commencé sous la forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
d’un effort de pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
méthodique il y a deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
mille cinq cents ans ; sous la forme d’une pensée mythique, beaucoup plus tôt.

Mais un commencement, c’est autre chose qu’une origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
 : le commencement est historique et procure aux successeurs une quantité croissante d’éléments fournis par le travail travail
travaux
tâche
labeur
trabalho
labor
trabajo
tarefa
task
intellectuel déjà accompli. Tandis que l’origine, c’est la source d’où jaillit constamment l’impulsion Drang 
appétit
impulsion
impulso
urge
à philosopher. C’est par elle seulement qu’une philosophie contemporaine devient, quelque chose d’essentiel, par elle que l’on comprendra la philosophie du passé.

Cet élément originel est multiple Vielfalt
Mannigfaltigkeit
multiplicité
multiplicidade
multiplicidad
multiple
múltiplo
multiplicity
dez mil
ten thousand
dix mille
. L’étonnement engendre l’interrogation et la connaissance connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
 ; le doute au sujet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
de ce qu’on croit connaître engendre l’examen et la claire certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
 ; le bouleversement de l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
et le sentiment Gefühle
sentiment
sentiments
sentimentos
feelings
sentimientos
emotion
emoção
emoción
emotions
emoções
emociones
qu’il a d’être perdu l’amène à s’interroger sur lui-même. Précisons d’abord ces trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
facteurs.

1) Platon a dit que l’origine de la philosophie, c’est l’étonnement. Notre œil nous a fait « participer au spectacle des étoiles, du soleil et de la voûte céleste ». Ce spectacle nous « a incités à étudier l’univers Univers
Universo
Universe
entier. De là est née pour nous la philosophie, le plus précieux des biens que les dieux Gotter
deuses
dieux
gods
dioses
aient accordé à la race lignage
linhagem
lineage
race
raça
caste
casta
des mortels ». Et Aristote : « Car c’est l’émerveillement qui poussa les hommes à philosopher : ils s’étonnèrent d’abord des choses étranges auxquelles ils se heurtaient ; puis ils allèrent peu à peu plus loin et se posèrent des questions concernant les phases de la lune Lune
lua
luna
moon
, le mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
du soleil et des astres, et la naissance enfin de l’univers entier. »

S’étonner, c’est tendre à la connaissance. En m’étonnant, je prends conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
de mon ignorance ignorance
ignorância
ignorancia
tamas
. Je cherche à savoir Wissen
saber
knowledge
savoir
, mais seulement pour savoir « et non pour contenter quelque exigence ordinaire ».

Philosopher, c’est s’éveiller en échappant aux liens de la nécessité Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
vitale. Cet éveil despertar
éveil
awake
awakening
despiertar
Bodhi
s’accomplit lorsque nous jetons un regard désintéressé sur les choses, le ciel ciel
cieux
céu
céus
heaven
heavens
cielo
cielos
ouranos
Khien
Thien
et le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
, lorsque nous nous demandons : « Qu’est-ce que tout cela ? D’où tout cela vient-il ? » Et l’on n’attend pas que les réponses à ces questions aient une quelconque utilité pratique praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
, mais qu’elles soient en elles-mêmes satisfaisantes.

2) Une fois mon étonnement et mon émerveillement apaisés par la connaissance du réel Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
, voici que surgit le doute. Les connaissances, il est vrai, s’accumulent, mais pour peu qu’on se livre à un examen critique, plus rien n’est certain. Les perceptions sensibles sont conditionnées par nos organes et elles nous trompent, en tout cas elles ne coïncident pas avec ce qui existe en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
hors de nous, indépendamment de la perception Wahrnehmung 
Vernehmen
perception
percepção
percepción
que nous en avons. Les formes de notre pensée appartiennent à notre entendement humain. Elles s’emmêlent en d’insolubles antinomies. Partout des affirmations s’opposent à d’autres affirmations. Si je veux philosopher, je me saisis du doute, j’essaie de le pousser jusqu’au bout. Ce faisant, je peux soit me livrer à la volupté de nier — car le doute, sans permettre un seul pas en avant, fait que rien ne vaut désormais — soit rechercher Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
une certitude qui lui échappe et résiste à tout examen critique loyal.

La célèbre formule de Descartes, « je pense donc je suis, » lui est apparue indubitable au moment où il doutait de tout le reste. Car si même, sans m’en rendre compte, je me trompe totalement pour tout ce que je crois connaître, il n’est pas possible que je me trompe encore sur le fait que j’existe malgré tout, alors même qu’on m’induit en erreur.

Le doute devenu méthodique entraîne un examen critique de toute connaissance. D’où il découle que sans doute radical, il n’est pas de philosophie véritable. Mais ce qui est décisif, c’est de voir comment et où le doute lui-même permet de conquérir le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
d’une certitude.

3) Quand je suis absorbé par la connaissance des objets dans le monde, par le déploiement du doute qui doit me conduire à la certitude, je m’occupe des choses, je ne pense pas à moi, à mes fins, à mon bonheur félicité
felicidade
bonheur
felicidad
happiness
eudaimonia
, mon salut salut
salvação
salvación
salvation
σωτηρία
σωτηρ
soteria
soter
. Au contraire, je suis content de m’oublier moi-même en acquérant ces nouvelles connaissances.

Cela change anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
lorsque je prends conscience de moi-même dans ma situation.

Epictète, le stoïcien, a dit : « L’origine de la philosophie, c’est l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
que nous faisons de notre propre faiblesse lâcheté
faiblesse
pusillanimité
couardise
paresse
bassesse
indignité
pusilanimidade
covardia
indignidade
et de notre impuissance. » Comment me tirer d’affaire, dans cette impuissance ? Il a donné la réponse suivante : il faut que je considère tout ce qui n’est pas en mon pouvoir possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
, de par sa nécessité propre, comme indifférent pour moi ; en revanche il m’appartient d’amener par la pensée tout ce qui dépend de moi, notamment le mode et le contenu de mes représentations, à la clarté et à la liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
.


Considérons un peu quelle est notre condition, à nous, hommes. Nous nous trouvons toujours dans des situations déterminées. Les situations changent, des occasions se présentent. Quand on les manque, elles ne reviennent plus. Je peux travailler moi-même à changer une situation. Mais il en est qui subsistent dans leur essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
, même si leur apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
momentanée se modifie et si leur toute-puissance acte
puissance
energeia
dynamis
se dissimule sous un voile : il me faut mourir Tod
mort
morte
muerte
death
thanatos
mourir
morrer
die
morir
, il me faut souffrir, il me faut lutter ; je suis soumis au hasard, je me trouve pris inévitablement dans les lacets de la culpabilité Schuld
dette
faute
dívida
deuda
guilt
debt
culpabilité
. Ces situations fondamentales qu’implique notre vie Leben
vie
vida
life
zoe
, nous les appelons situations-limites. Cela veut dire que nous ne pouvons pas les dépasser, nous ne pouvons pas les transformer. En prendre conscience, c’est atteindre, après l’étonnement et le doute, l’origine plus profonde de la philosophie. Dans la vie courante nous nous dérobons souvent devant elles ; nous fermons les yeux et nous vivons comme si elles n’existaient pas. Nous oublions que nous devons mourir, nous oublions que nous sommes coupables, que nous sommes à la merci d’un hasard. Nous n’avons dès lors affaire qu’à des situations concrètes que nous manœuvrons à notre avantage et auxquelles nous réagissons en dressant des plans d’action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
pratique dans le monde, poussés que nous sommes par nos intérêts vitaux. En revanche, nous réagissons aux situations-limites soit en nous les dissimulant, soit — lorsque nous les voyons clairement — par le désespoir et une sorte de rétablissement : nous devenons nous-mêmes, par une métamorphose de notre conscience de l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
.

Nous pouvons aussi nous faire une idée idea
idée
ideia
idea
ιδεα
idéa
plus claire de notre condition d’hommes par une voie différente, en considérant qu’il est impossible de compter sur quoi que ce soit dans le monde. Quand nous ne nous posons pas de questions, le monde nous apparaît comme l’être en soi. Dans le bonheur, nous jouissons de notre force, nous avons une confiance tout irréfléchie, nous ne connaissons rien d’autre que notre présent. Dans la douleur douleur
dor
dolor
pain
lype
souffrance
sofrimento
sofrimiento
suffering
, la faiblesse, l’impuissance, nous désespérons. Et quand ce désespoir est dépassé et que nous vivons encore, nous nous oublions à nouveau et nous nous laissons glisser dans l’hédonisme.

C’est par de telles expériences que l’homme s’est instruit ; sous la menace,’ il cherche la sécurité. Maîtrise de la nature nature
physis
phusis
phúsis
natura
natureza
naturaleza
, communauté organisée des hommes, voilà qui doit garantir la vie.

L’homme s’empare de la nature afin de la réduire à son fils
filho
hijo
son
service ; la connaissance et la technique techne
tékhnê
technique
técnica
doivent permettre de compter sur elle.

Pourtant, jusque dans la domination sur la nature, persiste l’imprévisibilité, et avec elle une menace constante, et finalement, l’échec sur toute la ligne. La dure loi du travail, la vieillesse, la maladie et la mort ne sauraient être supprimées. Lorsque la nature enfin maîtrisée nous offre quelque sécurité, ce n’est là qu’un fait isolé Einzelnhet
singularité
singularidade
singularity
singularidad
individuality
individualidade
individualidad
individuation
individuação
individu
indivíduo
individuum
individual
vereinzelt
isolé
Vereinzeltung
isolement
Vereinzelung
esseulement
singularização
créature
criatura
creature
personne
pessoa
person
au sein d’une insécurité totale.

Et l’homme s’organise en communauté pour limiter le combat combat
agon
lutte
agôn
sans fin de tous contre tous et pour y mettre un terme ; il essaie de trouver sa sécurité dans l’entraide.

Mais ici encore une limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
persiste. La justice dike
dikaiosyne
justice
justiça
justicia
imparcialidade
justo
imparcial
compliance
Δίκη
et la liberté ne pourraient régner à l’intérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
des Etats que si chaque citoyen se comportait envers autrui conformément à l’exigence d’une solidarité absolue. C’est dans ce cas seulement que tous s’opposeraient comme un seul homme à l’injustice commise à l’égard d’un seul. Il n’en a jamais été ainsi. Cette solidarité qui groupe les hommes autour d’un de leurs semblables, dans les pires moments, fût-ce dans l’impuissance, n’a jamais existé que dans des cercles restreints ou chez quelques individus isolés. Aucun Etat, aucune Église, aucune société ne donne une protection absolue. On nourrissait cette belle illusion Maya
maya
Mâyâ
Māyā
illusion
ilusão
ilusión
dans les époques paisibles où la limite restait voilée.

Ce monde décevant a cependant sa contrepartie : il s’y trouve aussi ce qui est digne de foi
foi
faith
pistis
, ce qui attire la confiance, il y a le sol qui nous porte porte
porta
puerta
gate
door
, patrie et paysage, parents et ancêtres, frères, sœurs, amis, il y a l’épouse. Il y a le fondement créé par la tradition diadosis
tradition
tradição
tradición
, au fil de l’histoire : la langue Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
maternelle, la foi, l’œuvre des penseurs, des poètes et des artistes. Mais l’ensemble de cette tradition ne nous fournit pas d’asile sûr, nous ne pouvons pas non plus compter absolument sur elle. Car telle qu’elle nous atteint, elle est tout entière œuvre humaine. Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
n’est nulle part dans le monde. Toute tradition reste en même temps une interrogation. Les yeux fixés sur elle, il faut sans cesse que l’homme trouve à la source de lui-même la certitude, l’être, la force sur laquelle il peut compter. Un avertissement nous est donné, semble-t-il, d’un doigt autoritaire : on ne peut compter sur rien de ce qui est du monde ; il nous est interdit de nous en contenter. Cet index nous désigne autre chose.


Les situations-limites — mort, hasard, culpabilité, impossibilité de compter sur le monde — me révèlent mon échec. Que puis-je faire devant cet échec absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
dont je ne puis loyalement nier l’évidence evidência
évidence
evidence
evidente
evidencia
evident
 ?

Le stoïcisme conseillait à l’homme de se retirer dans sa liberté propre qui est celle de la pensée indépendante. Cela ne nous suffit pas. Le stoïcisme se trompait, car il ne voyait pas l’impuissance de l’homme dans toute sa radicalité. Il n’a pas vu que la pensée même est dépendante, étant en soi vide vide
vazio
void
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
VOIR néant
et obligée de recourir à ce qui lui est donné ; et il n’a pas vu non plus que la folie reste possible. Il nous abandonne à la désolation d’une pensée qui n’est indépendante que faute de tout contenu. Il nous laisse sans espoir parce qu’il exclut toute tentative de victoires intérieures spontanément obtenues, toute plénitude par le don de soi à soi qu’accomplit l’amour amour
eros
éros
amor
love
, toute attente et tout espoir devant le possible.

Mais ce que veut le stoïcisme, c’est la philosophie dans toute son authenticité. L’homme qui a fait l’expérience originelle des situations-limites est poussé du fond de lui-même à chercher à travers l’échec le chemin Weg
chemin
caminho
way
camino
de l’être. La façon dont il fait cette expérience de l’échec est pour lui décisive : l’échec peut lui demeurer caché et finir par l’écraser, en fait seulement ; l’homme peut au contraire le contempler en face et le garder présent à son esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
comme la limite constante de sa vie ; il peut recourir contre lui à des solutions et à des apaisements imaginaires, ou bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
au contraire l’accepter loyalement en gardant le silence silence
silêncio
silencio
discrétion
sobriété
discrição
sobriedade
discretion
sobriety
sobriedad
devant l’inexplicable. La manière dont l’homme fait l’expérience de l’échec détermine ce qu’il va devenir.

Dans les situations-limites, on rencontre le néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
, ou bien on pressent, malgré la réalité evanescente du monde et au-dessus d’elle, ce qui est véritablement. Le désespoir lui-même, du fait qu’il peut se produire Herstellen
produire
produzir
production
producir
Herstellung
produção
production
poiesis
poiein
producteur
produtor
productor
dans le monde, nous désigne ce qui se trouve au-delà.

Autrement dit : l’homme veut être sauvé. Le salut lui est offert par les grandes religions universelles qui ont pour signe semeion
signe
miracle
sinal
milagre
signal
miracle
distinctif d’offrir une garantie objective de la vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
et de la réalité du salut. Leur voie, c’est celle où s’accomplit l’acte individuel de la conversion. Cela, la philosophie ne peut pas le donner. Et pourtant, philosopher, c’est toujours vaincre le monde, c’est quelque chose d’analogue au salut.


En résumé, l’origine de la recherche philosophique se trouve dans l’étonnement, le doute, la conscience que l’on a d’être perdu. Dans chaque cas, elle commence par un bouleversement qui saisit l’homme et fait naître en lui le besoin de se donner un but.

C’est l’étonnement qui poussa Platon et Aristote à chercher l’essence de l’être.

Descartes a cherché à travers l’indétermination sans fin des choses incertaines la certitude indubitable.

Les stoïciens ont cherché dans les souffrances de la vie la paix paix
paz
peace
de l’âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
.

Chacune de ces tentatives a sa vérité, à travers le vêtement vêtement
vestimenta
veste
roupa
vestido
clothes
clothing
historique chaque fois différent des représentations et du langage. En les assimilant à travers l’histoire, nous pénétrons jusqu’aux origines qui sont encore présentes en nous.

Elles cherchent un fondement sûr, la profondeur de l’être, l’éternité aion
aiôn
éon
éternité
eternidade
eternity
eternidad
.

Mais peut-être aucune de ces origines n’est-elle pour nous-mêmes la plus originelle, la plus inconditionnelle. Quand l’être se révèle en suscitant notre étonnement, nous reprenons haleine, mais nous sommes tentés de nous dérober aux hommes et de nous abandonner à une pure magie magie
magia
magic
magía
théurgie
teurgia
theurgy
theourgia
θεουργία
métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
. La certitude incontestable, elle, ne règne que lorsque nous cherchons à nous orienter dans le monde à l’aide du savoir scientifique. L’attitude inébranlable de l’âme dans le stoïcisme n’a de valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
que passagère, lorsqu’il nous faut traverser le malheur, nous sauver d’une ruine totale, mais elle reste en elle-même privée de substance Substanz
substance
substância
substancia
Substanzialität
substancialité
substancialidade
substantiality
substancialidad
et de vie.

Ces trois mobiles qui agissent en nous — étonnement et connaissance, doute et certitude, situation de l’homme perdu dans le monde et qui devient lui-même — n’épuisent pas les raisons qui nous portent aujourd’hui à philosopher.

A notre époque où s’est produite une coupure radicale dans la continuité historique, en ce temps d’effondrement sans précédent et de chances obscures et à peine pressenties, les trois mobiles que nous avons examinés jusqu’ici restent bien valables, mais ils ne suffisent plus. Leur valeur est conditionnelle, elle dépend de la communication Mit-teilung 
Mitteilung
communication
comunicação
comunicación
entre les hommes.

Jusqu’ici, dans l’histoire, il y avait d’homme à homme des liens incontestés : communautés dans lesquelles on pouvait avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
confiance, institutions, esprit commun. Le solitaire lui-même était encore porté, dans sa solitude. Aujourd’hui, si une décadence se manifeste, c’est surtout dans le fait que des hommes de plus en plus nombreux cessent de, se comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
, qu’ils se rencontrent et se quittent dans l’indifférence, qu’aucune fidélité désormais, aucune communauté n’est sûre et digne de confiance.

Aujourd’hui la situation humaine en général, telle qu’elle a existé de tout temps, prend pour nous une importance décisive : je peux m’accorder avec autrui dans la vérité, et je ne le peux pourtant pas ; ma foi se heurte à une foi différente, et cela justement alors que je suis sûr de moi ; quelque part, à la limite, nous semblons voués au combat, sans espoir de nous unir, avec pour seule issue la soumission ou l’anéantissement ; la mollesse et la passivité Yin
Yang
passivité
activité
passif
actif
de ceux qui n’ont aucune conviction font qu’ils se rallient aveuglément, ou se contentent de défis obstinés.

Tout cela n’est pas secondaire ni dénué d’importance. Cela pourrait l’être s’il y avait pour moi, dans l’isolement, une vérité qui me suffirait. La souffrance que j’éprouve quand la communication avec autrui est imparfaite, la satisfaction joie
alegria
alegría
happiness
satisfaction
satisfação
satisfacción
contentement
contentamento
contentamiento
euthymia
ananda
béatitude
extraordinaire que donne une communication véritable, ne m’atteindraient pas ainsi sur le plan philosophique si j’étais pour mon propre compte, et dans une solitude absolue, sûr de la vérité. Mais je n’existe qu’avec autrui ; seul je ne suis rien.

La communication qui s’établit, non pas seulement d’entendement à entendement, d’esprit à esprit, mais d’existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
à existence n’utilise toutes les significations et les valeurs impersonnelles que comme intermédiaires. Les justifications et les attaques sont alors des moyens richesse
abondance
riqueza
abundância
wealth
prospérité
Artha
moyens
means
meios
, non de conquérir du pouvoir, mais de s’approcher l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
de l’autre. On mène la lutte avec un amour fraternel pour l’adversaire diable
diabolos
malin
adversaire
diabo
devil
asura
asuras
asouras
, et chacun livre à l’autre toutes ses armes. La certitude de l’être véritable n’existe que dans cette communication où liberté et liberté se font face, s’opposent sans égard aucun parce qu’elles sont unies ; alors, tous les rapports avec le prochain ne sont que voies d’approche ; au moment décisif, et par une exigence réciproque, chacun pose à l’autre les questions essentielles. C’est dans la communication que s’actualise toute autre vérité, c’est en elle seulement que je suis moi-même, qu’au lieu Ort
lieu
lugar
location
locus
place
de me contenter de vivre, j’accomplis pleinement ma vie.

L’attitude fondamentale que j’expose ici en termes intellectuels naît de la souffrance que provoque le manque de communication, du besoin d’une communication authentique et de la possibilité d’un combat fraternel unissant jusqu’au tréfonds un être libre à un être libre.

Et cet élan philosophique provient aussi des trois mobiles dont nous avons parlé et dont la valeur dépendra désormais de ce qu’ils signifieront pour cette communication d’homme à homme. Il s’agira de voir s’ils la favorisent ou s’ils l’entravent.

Ainsi, l’origine de la philosophie réside dans la faculté de s’étonner, de douter, de faire l’expérience des situations-limites, mais en dernier lieu et incluant tout cela, dans la volonté voluntas
volonté
vontade
voluntad
volition
the will
d’une communication véritable. On peut le voir dès le début dans le fait que toute philosophie tend à se transmettre, s’exprime, essaie de se faire entendre. C’est son essence même que d’être transmissible et ce caractère est indissociable de sa vérité.

C’est seulement dans la communication qu’on atteint le but de la philosophie où réside en dernier ressort le sens de tous les autres buts : prendre connaissance de l’être, éclairer l’amour, trouver la perfection perfection
perfeição
perfección
entelecheia
du repos repos
repouso
stillness
quietud
quietness
passividade
doçura
quietude
quiescence
recueillement
recolhimento
.


Voir en ligne : Heidegger et ses références