Philosophia Perennis

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Introduction à la Philosophie

Jaspers : L’ENGLOBANT

Trad. Jeanne Hersch

dimanche 15 novembre 2009

honnêteté
honestidade
honesty
honneur
honra
honradez
honor
honour
retitude
retidão

Je voudrais aujourd’hui développer pour vous une pensée denken
pensar
penser
think
pensamento
pensée
pensamiento
thinking
fondamentale, l’une des plus difficiles qui soient. On ne saurait la laisser de côté, car c’est elle qui donne à la réflexion philosophique son véritable sens signification
significação
sentido
sens
meaning
raison d'être
. Il doit être possible de la comprendre verstehen
entendre
comprendre
entender
compreender
comprender
understand
sous sa forme forme
eidos
eîdos
aspecto
perfil
aspect
la plus simple simplicité
simplicidade
spimplicidad
simplicity
simple
simples
, bien Bien
agathon
agathón
Bem
Bom
Good
Bueno
que son élaboration soit une affaire très compliquée. Je vais donc essayer de vous l’esquisser.

La première question Frage
fragen
question
questão
questionner
questionar
pergunta
perguntar
pregunta
preguntar
posée par la philosophie Philosophie
philosophy
filosofia
filosofía
φιλοσοφία
philosophia
a été celle-ci : Qu’est-ce qui est ? A première vue Sicht
vue
visão
seeing
visión
opsis
, il y a toutes sortes de réalités : les choses dans le monde Welt
Weltlichkeit
monde
mondanéité
mundo
mundidade
mundanidade
worldliness
mundanidad
Olam hazé
dṛśyam
, les figures inertes et les êtres animés, une diversité infinie, tout ce qui va, vient, disparaît. Mais qu’est-ce donc que l’être Sein
Seyn
l’être
estre
o ser
seer
the being
be-ing
el ser
esse
sattva
sattā
en tant qu’être, l’être grâce auquel tout se tient, l’être qui fonde tout et duquel provient tout ce qui est ?

Les réponses données à cette question ont été étrangement diverses. Elle est vénérable, la plus ancienne, celle du plus ancien philosophe, Thaïes : tout est eau eau
água
water
hydro
, tout vient de l’eau. Par la suite, on a dit que tout était feu Feuer
fogo
feu
fire
pyr
Agni
têjas
tejas
, ou air, ou l’indéfini ; ou bien matière matière
matéria
matter
ύλη
hyle
material
matériel
materialidade
matérialité
materiality
materialidad
, ou atomes. Ou bien encore, on a dit que la vie Leben
vie
vida
life
zoe
est l’être premier dont tout l’inanimé n’est que le déchet. Ou bien encore ceci : l’être premier, c’est l’esprit esprit
espírito
spirit
mente
mind
manas
mental
, pour qui les choses sont des apparences, des représentations qui lui sont propres et qu’il produit comme un rêve sonho
rêve
dream
Morphée
songe
. On voit ainsi se constituer une longue série de conceptions générales auxquelles on a donné les noms de matérialisme (tout est matière et processus mécanique), de spiritualisme (tout est esprit), d’hylozoïsme (l’univers Univers
Universo
Universe
dans sa totalité Ganze
Ganzheit
Ganzsein
Ganzseinkönnen 
le tout
totalité
être-tout
pouvoir-être-tout
intégralité
entièreté
o todo
totalidade
ser-todo
ser-um-todo
nikhila
totality
est une matière où vit une âme âme
psyche
psukhê
alma
soul
atman
ātman
atmâ
âtmâ
), etc. Dans tous ces cas, pour répondre à la question posée : qu’est-ce que l’être en tant qu’être ? on a eu recours à une réalité Bestand
Grundbestand
Realität 
réalité
realité fondamentale
réalité subsistante
real
réel
realidad
realidade
reality
présente dans le monde, à laquelle on attribuait ce caractère particulier d’être la source de tout le reste.

Mais quelle est la réponse juste ? Les diverses écoles, au cours de leur lutte combat
agon
lutte
agôn
millénaire, n’ont pas réussi à justifier l’un L'Un
hen
hén
Uno
the One
de ces points de vue darshana
doctrines
points de vue
aux dépens des autres. Chacun contient une part de vérité aletheia
alêtheia
veritas
vérité
truth
verdad
verdade
Wahrheit
, et surtout une conception begreifen 
concevoir
conceber
Begriff
conceito
concept
conception
concepção
concepción
et une méthode de recherche Untersuchen
rechercher
recherche
investigar
investigação
investigación
investigation
anvīksikī
anviksiki
anvesanā
observation
examen
qui apprennent à voir plus clair dans le monde. Mais chacun devient faux lorsqu’il se prétend unique et qu’il veut expliquer tout ce qui est par la conception fondamentale qui découle de lui seul.

Pourquoi cela ? Toutes ces conceptions ont un point commun : elles font de l’être une réalité qui est en dehors de moi, un objet sujet
objet
sujeito
objeto
subject
object
Subjekt
Objekt
sur lequel je suis braqué. Le phénomène phénomène
fenômeno
phenomenon
phainomenon
fondamental de notre vie consciente va pour nous tellement sans dire que nous en sentons à peine le mystère mystère
mysterion
mystères
mistério
mistérios
mystery
mysteries
. Nous ne nous interrogeons pas à son sujet. Ce que nous pensons, ce dont nous parlons, c’est toujours autre chose que nous-mêmes, c’est ce sur quoi nous sommes braqués, nous sujets, comme sur un objet situé en face de nous. Quand par la pensée je me prends moi-même pour objet, je deviens autre chose pour moi. En même temps, il est vrai, je suis présent en tant que moi-qui-pense, qui accomplis cette pensée de moi-même ; mais ce moi, je ne peux pas lt penser de façon adéquate comme objet, car il est toujours la condition préalable de toute objectivation Objektivierung
objectivation
objetivação
objectivación
objectifying
. Ce trait fondamental de notre vie pensante, nous l’appelons la scission sujet-objet (Subjekt-Objekt-Spaltung). Nous sommes toujours en elle, pour peu que nous soyons éveillés et conscients. Nous aurons beau beleza
belo
beauté
beau
beauty
belleza
tourner et retourner notre pensée sur elle-même, nous n’en resterons pas moins toujours dans cette scission entre le sujet et l’objet et braqués sur l’objet ; peu importe que l’objet soit une réalité perçue par nos sens, une représentation idéale telle que chiffres et figures, un produit de la fantaisie, ou même la conception purement imaginaire d’une chose impossible. Toujours les objets qui occupent notre conscience Gewissen
conscience
consciência
conciencia
consciencia
Bewusstsein
Bewußtsein
consciencidade
consciousness
conscient
purusârtha
samvid
bodha
cit
chit
sont, extérieurement ou intérieurement, en face de nous. Comme l’a dit Schopenhauer, il n’y a ni objet sans sujet, ni sujet sans objet.

Quel est donc le sens de ce mystère impliqué à tout instant par la scission sujet-objet ? Manifestement, c’est que l’être en tant que totalité ne peut être ni objet, ni sujet, mais qu’il doit être l’ « englobant » qui se manifeste dans cette scission.

Il est évident que l’être en soi Selbst
soi-même
Soi
si mesmo
Self
si mismo
A non-personal, all-inclusive awareness.
ne peut pas être objet. Tout ce qui est objet pour moi vient à moi du fond de l’englobant et c’est du fond de l’englobant que je surgis comme sujet. L’objet est un être défini pour le moi ego
egoísmo
egoism
egoisme
le moi
le mien
« Je »
. L’englobant, pour ma conscience, reste obscur. Il ne s’éclaire que par les objets, et il devient d’autant plus clair que les objets sont plus nettement présents à la conscience. L’englobant ne devient pas lui-même objet, mais il se manifeste dans la scission du moi et de l’objet. Lui-même reste un arrière-plan qui s’éclaire sans cesse à travers la manifestation Offenbarkeit
manifestação
manifestation
manifestación
Bekundungsschichten
des objets, tout en demeurant l’englobant.


Mais il y a encore dans toute pensée une seconde scission. Tout objet clairement pensé et défini se trouve en relation Beziehung
Bezug
Verhältnis
Weiter-reden 
relation
relação
relación
rapport
avec d’autres. Définir, c’est distinguer une chose d’une autre. Même lorsque je pense l’être en général, je le pense par opposition Gegenstand
Gegen-stand
obiectum
opostos
oposicionalidade
opposition
opposites
au néant Nichts
néant
nada
nothing
VOIRE vide
.

Ainsi toute chose, tout contenu de la pensée, tout objet, se trouve subir une double scission : d’une part d’avec moi, le sujet pensant, et de l’autre, d’avec d’autres objets ; en tant qu’objets de pensée, il ne peut jamais être tout, jamais la totalité de l’être, jamais l’être même. Être pensé, c’est tomber hors de l’englobant. L’objet pensé est toujours particulier et il s’oppose à la fois au sujet et aux autres objets.

L’englobant, c’est donc ce qui, à travers la pensée, ne fait que s’annoncer. Nous ne le rencontrons jamais lui-même, mais tout ce que nous rencontrons, nous le rencontrons en lui.


Quel est le sens d’une telle constatation ? Pour le bon sens ordinaire que nous mettons dans nos rapports avec les choses, cette pensée paraît antinaturelle. Notre entendement, braqué dans le monde sur des buts pratiques praktike
prática
práticas
pratique
pratiques
, fait résistance.

L’opération fondamentale qui nous permet de dépasser par la pensée même tout contenu de pensée, n’est peut-être pas difficile, mais elle nous paraît très étrange. C’est qu’elle ne nous fait pas connaître connaissance
gnosis
intuition intellectuelle
gnôsis
connaître
conhecer
gnose
knowledge
know
conocer
conocimiento
conhecimento
jñāna
jnāna
jnana
quelque objet nouveau que l’on pourrait ensuite saisir. Elle ne recourt à la réflexion que pour transformer la conscience que nous avons de nous-mêmes.

Elle ne dévoile à nos yeux aucun objet nouveau et reste donc pour nous, en ce qui concerne la connaissance du monde au sens usuel, vide vide
vazio
void
vacuité
emptyness
empty
śūnyatā
shunyata
shûnya
shunya
śūnya
VOIR néant
de tout contenu. Mais par sa forme, elle ouvre les possibilités infinies qui sont celles de l’être se manifestant à nous, et en même temps elle rend toute possibilité possibilité
potentialité
Toute-Possibilité
pouvoir
poder
power
transparente. Elle transforme la signification même de l’objectivité subjectivité
objectivité
subjetividade
objetividade
subjectividad
objectividad
subjectivity
objectivity
Subjektivität
Objektivität
en éveillant en nous la capacité de percevoir dans les apparences ce qui véritablement est.


Essayons d’aller un peu plus loin et d’éclairer mieux l’englobant.

Philosopher directement sur l’englobant, ce serait pénétrer dans l’être même. Or cette démarche ne peut être qu’indirecte. Car dès que nous pensons, nous pensons par objets. Il faut que nous parvenions à désigner par la pensée objective la réalité non-objective de l’englobant.

Prenons pour exemple la pensée que nous venons de développer : la scission sujet-objet. Nous sommes toujours en elle, nous ne pouvons pas la voir de l’extérieur innen
intérieur
interior
inner
außen
aussen
extérieur
exterior
outer
Innenseins
être intérieur
ser interior
interiority
antaratva
. Et pourtant, au moment où nous la nommons, nous en faisons un objet, mais de façon inadéquate. En effet, une scission, c’est une relation entre choses du monde, qui me font face comme objets. Cette relation devient une image image
imagem
imagen
imaginação
imagination
kalpanā
servant à exprimer ce qui ne peut être vu, ce qui n’est jamais objet.

Continuons à réfléchir sur ce mode imagé, en nous inspirant de ce qui nous est originellement présent : la scission sujet-objet nous apparaît comme ayant elle-même plusieurs sens. Elle est fondamentalement différente selon que je suis un entendement face à des réalités objectives, un être vivant aux prises avec son milieu, une existence Existenz
existence
exister
existentia
existência
existencia
bios
braquée sur Dieu Gott
Dieu
Deus
God
Dios
theos
.

Comme entendement, nous faisons face à des choses tangibles, et dans toute la mesure du possible nous en avons une connaissance s’imposant à tous sans conteste, et concernant toujours des objets déterminés.

Comme êtres vivants aux prises avec notre milieu, nous dépendons de ce que nous en percevons à l’aide de nos sens et qui devient réel par l’expérience expérience
aisthesis
experiência
sensação
impressão
impression
impresión
sensación
sensation
sentience
vāsanā
vécue. C’est ce qui constitue pour nous la réalité présente, irréductible à toute connaissance générale.

Comme existences, nous sommes en rapport avec Dieu — la transcendance — et cela par le langage Sprache
língua
langue
lengua
linguagem
language
langage
lenguaje
des choses devenues chiffres ou symboles symbolon
symbolisme
symboles
symbole
simbolismo
símbolo
símbolos
symbol
symbolism
symbols
. Cette signification chiffrée n’a aucune réalité pour notre entendement ni pour notre sensibilité vitale. Dieu n’a de réalité objective pour nous qu’en tant que nous sommes existence, et sa réalité appartient à des perspectives toutes différentes de celles des objets pratiques, logiques ou sensibles.

Ainsi, lorsque nous cherchons à saisir mieux ce qu’est l’englobant, nous le voyons se ramifier en plusieurs modes. Il y a plusieurs manières d’être englobé. En prenant pour fil conducteur les trois trinité
trois
triade
ternaire
trindade
três
tríade
ternário
trinity
three
triad
Trimûrti
Trimurti
modes de la scission sujet-objet, nous pouvons dire que l’englobant se divise de la façon suivante :

1° L’entendement en tant que conscience en général, par lequel nous sommes tous identiques.

2° Le sujet vital, en qui chacun d’entre nous est une individualité particulière.

3° L’existence, par laquelle nous sommes à proprement parler nous-mêmes dans notre historicité.

Il m’est impossible d’exposer assez brièvement comment se développe une recherche de ce genre. Qu’il me suffise de dire que lorsque l’englobant est conçu comme l’être même, il prend les noms de transcendance (Dieu) ou de monde ; lorsqu’il est conçu comme ce que nous sommes nous-mêmes, il s’appelle sujet vital, conscience en général, esprit et existence.


La démarche philosophique fondamentale qui vient d’être exposée rompt les liens qui nous attachent aux objets comme s’ils étaient l’être même. Il devient dès lors possible de comprendre le sens de la mystique mysticisme
misticismo
mysticism
μυστικός
mystikos
místico
místicos
mystic
mystique
. Depuis des millénaires, en Chine, aux Indes, dans l’Occident, des philosophes ont énoncé certaines choses, semblables partout et en tout temps, même si l’expression en est diverse : l’homme Mensch
homme
être humain
ser humano
human being
homem
hombre
the man
anthropos
hommes
humanité
humanity
état humain
estado humano
human state
, disent-ils, est capable de dépasser la scission sujet-objet jusqu’à en fondre complètement les deux dualité
dyade
duality
dualidad
dualidade
dois
two
deux
termes ; il abolit ainsi toute objectivité et il éteint le moi. Alors s’ouvre à lui l’être absolu Absolu
Absoluto
Absolute
Absoluteness
Bhairava
Paramaśiva
, qui au réveil verhüllen 
voiler
velar
ocultar
veil
conceal
voilemente
obnubilation
vilaya
tirodhana
laisse subsister la conscience d’une signification plus profonde que toute autre, inépuisable. Mais pour celui qui a passé par là, cette identification du sujet et de l’objet représente vraiment le réveil, et c’est la conscience soumise à la scission sujet-objet qui est bien plutôt le sommeil sommeil
sleep
état de sommeil
estado de sono
sleep state
. C’est ce qu’écrit Plotin Plotin
Plotino
Plotinus
Plotin (205-270), philosophe auteur des Ennéades, fondateur de la pensée néoplatonicienne
, le plus grand philosophe mystique de l’Occident : « Souvent, lorsque j’échappe à la somnolence du corps Körper
corpo
corps
cuerpo
body
Deha
et que je m’éveille à moi-même, je contemple une beauté étonnante. C’est alors que je crois le plus fermement appartenir à un monde meilleur et plus élevé, que je sens se déployer en moi, dans toute sa force, la vie la plus splendide, et que je me sens un avec la divinité divin
divinité
divino
divindade
divindad
divine
divinity
Godhead
. »

On ne peut pas mettre en doute les expériences mystiques, ni davantage le fait suivant : par quelque langage que le mystique cherche à s’exprimer, l’essentiel reste indicible. Le mystique perd pied dans l’englobant. Ce qui est exprimable se trouve pris dans la scission sujet-objet ; même si le processus d’élucidation est poursuivi à l’infini Unendlichkeit
unendlich
Infinito
Infini
Infinite
Infinité
par la conscience, il n’atteint jamais la plénitude de l’origine Anfang
origine
começo
início
comienzo
origem
arche
Anfängnis
começar
iniciar
. Mais nous ne pouvons parler que de ce qui prend une figure objective. Le reste est incommunicable. Pourtant ce reste persiste à l’arrière-plan de ces pensées philosophiques que nous appelons spéculatives, et c’est lui qui leur donne leur poids et leur signification.


L’examen philosophique de l’englobant nous aide aussi à mieux comprendre les grandes ontologies et les grandes métaphysiques millénaires, celles du feu, de la matière, de l’esprit, du devenir universel, etc. Souvent leurs auteurs leur ont attribué la portée d’un savoir Wissen
saber
savoir
objectif, alors que, vues sous cet angle, elles sont complètement fausses. Elles avaient en réalité une autre signification : elles désignaient l’être au moyen d’une écriture chiffrée ; le philosophe, après l’avoir posséder
avoir
possuir
ter
possess
posuir
tracée en présence Anwesenheit
présence
parousia
presença
presence
parusía
de l’englobant pour éclairer son être propre et l’être même, s’est laissé aller à l’erreur de la considérer comme une réalité objective définie qui serait en même temps l’être en soi.

Tandis que notre pensée se meut parmi les phénomènes du monde, nous prenons conscience du fait que l’être en soi ne peut être saisi ni dans la réalité objective, toujours limitative, ni dans l’horizon de notre monde, toujours limité, même s’il embrasse la totalité des phénomènes. Il ne se trouve que dans l’englobant, qui reste au delà de tous les objets et de tous les horizons, au delà de la scission sujet-objet.

Quand nous nous sommes assimilé l’opération philosophique fondamentale qui nous révèle l’englobant, nous voyons s’effondrer les métaphysiques énumérées plus haut, avec toutes les théories qui apportent soi-disant une connaissance de l’être, dans la mesure où elles prétendent faire de telle ou telle réalité particulière l’être en soi, si grande et si essentielle que soit cette réalité. Pourtant, elles restent pour nous le seul langage possible quand nous tentons de dépasser toutes les réalités : objets, pensées, horizons universels, — de dépasser toutes les apparences pour apercevoir l’être en tant qu’être.

Ce but, en effet, nous ne l’atteignons pas en nous détournant du monde, à moins que ce ne soit par la voie Tao
Dao
la Voie
The Way
mystique, qui demeure incommunicable. Ce n’est que dans le savoir distinct, objectif, que notre conscience reste claire. Lui seul peut donner à la conscience son poids et sa portée en lui faisant faire l’expérience de ses limites, de façon qu’elle perçoive ce que la limite Endlichkeit
finitude
finitude
finitud
finite
limit
limite
limitação
limitación
limitation
même révèle. Alors même que nous dépassons par la pensée tout objet, nous sommes encore et toujours soumis aux conditions de l’objectivité. Lorsque l’apparence Scheinen
paraître
aparentar
parecer ser
aparência
seeming
Schein
apparence
semblance
devient pour nous transparente, nous n’en sommes pas moins liés à elle.

La métaphysique Metaphysik
métaphysique
metafísica
metaphysics
nous fait percevoir l’englobant de la transcendance et nous l’interprétons comme une écriture chiffrée. Son sens nous échappe cependant si nous nous laissons aller à jouir esthétiquement de ces spéculations sans nous engager. Elle ne prend pour nous toute sa portée que si nous percevons la réalité à travers le chiffre, et cela n’est possible que par la réalité de notre existence, non par le seul entendement, pour lequel tout cela n’a guère de sens.

Mais il faut à plus forte raison se défendre de prendre le chiffre (le symbole) de la réalité pour une réalité tangible, semblable aux choses que nous manions, dont nous nous servons et que nous consommons. Prendre l’objet comme tel pour l’être même, c’est là l’essence essence
ousía
ousia
essência
essentia
esencia
essence
de tout dogmatisme, et réduire des symboles à leur réalité matérielle et charnelle, c’est de la superstition. En effet, être superstitieux, c’est être asservi à l’objet ; la foi
foi
faith
pistis
, elle, s’enracine dans l’englobant.


Et voici maintenant la dernière conséquence méthodologique qu’entraîne la découverte de l’englobant : nous prenons conscience du fait que notre réflexion philosophique est irrémédiablement brisée.

Dès que nous imaginons l’englobant pour l’interpréter en termes de philosophie, nous faisons de nouveau malgré nous un objet de ce qui par essence ne saurait être objet. C’est pourquoi nous devons sans cesse nous tenir sur nos gardes, sans cesse refuser tout contenu objectif aux formules que nous employons. C’est seulement à cette condition que nous pourrons faire l’expérience intérieure de l’englobant, qui n’est jamais le résultat formulable d’une recherche positive, mais une attitude de notre conscience. Mon « savoir » ne se transforme pas ; seule change anicca
impermanence
impermanência
changement
mudança
change
altération
alteração
modification
modificação
la conscience que j’ai de moi-même.

Or c’est bien là le trait fondamental de toute recherche véritablement philosophique. Par l’intermédiaire d’une pensée ayant un objet bien défini et par elle seule, l’homme s’élève jusqu’à l’englobant. C’est ce mouvement Bewegung
mouvement
movimento
movimiento
motion
kinesis
qui rend efficace dans la conscience le fond où notre réalité s’enracine dans l’être même, qui fait jaillir de là les règles de conduite, la tonalité Stimmung 
tonalité
humeur
estado-de-ânimo
humor
mood
estado de ánimo
, le sens de notre vie et de notre action action
praxis
agir
atuar
ação
act
acción
prattein
. Il nous délivre des liens de la pensée objective, non pas en nous faisant renoncer à elle, mais en la faisant aller jusqu’au bout. Il fait que la réflexion philosophique, toute générale qu’elle est, tend à s’actualiser dans notre présent concret.


Afin que l’être existe vraiment pour nous, il faut qu’à travers la scission sujet-objet dans l’expérience, il devienne aussi présent à notre âme. D’où en nous, le besoin Notwendigkeit
nécessité
necessidade
necesidad
necessity
besoin
need
ananke
de clarté. Tout ce qui nous habite obscurément, il nous faut le saisir sous une forme objective et à l’aide de ce qui fait l’essence du moi en train de s’accomplir. L’être en soi, le fondement Grund
Fundament 
fondement
fundamento
Fundamente
fondations
fondation
ādhāra
root
universel, l’absolu, doit prendre objectivement figure devant nos yeux, fût-ce sous une forme inadéquate en tant qu’objective, et qui s’écroule sur elle-même, laissant en nous par sa destruction la pure clarté de l’englobant.


Ce n’est qu’en prenant conscience de la scission sujet-objet, comme étant la condition fondamentale de notre pensée, et de l’englobant qui par elle s’actualise en nous, que nous devenons libres pour la recherche philosophique.

Une telle réflexion nous détache de tout être particulier. Elle nous oblige à revenir de toute impasse où tel savoir définitif prétendait nous fixer. Elle nous convertit.

Pour qui trouvait sa sécurité dans le caractère absolu des choses et dans une théorie de la connaissance fondée sur l’objectivité, perdre tout cela, c’est tomber dans le nihilisme. Désormais, plus rien de ce qui trouve sa détermination et par là son caractère fini au moyen de la langue et d’une expression objective, ne peut prétendre à être de façon exclusive réalité et vérité.

Notre réflexion philosophique, passe par ce nihilisme, qui bien plutôt nous libère pour l’être véritable. A travers l’effort philosophique nous renaissons dans notre essence, et alors grandissent en nous le sens et la valeur Wert
valeur
valor
value
Werte
valeurs
valores
values
valioso
valuable
tesouro
treasure
trésor
, toujours limités, de toutes les choses finies. Nous voyons avec certitude Gewißheit
Gewissheit
certitude
certeza
certainty
certus
que nos chemins passent inévitablement à travers elles ; mais en même temps s’ouvre pour nous la profondeur à partir de laquelle il nous devient possible d’avoir affaire à elles en pleine liberté Freiheit
liberté
liberdade
freedom
liberdad
eleutheria
svātantrya
Atiguna
.

L’effondrement des certitudes solides, mais trompeuses, nous permet alors de planer. Ce qui paraissait un abîme devient l’espace Raum
Räumlichkeit
räumlich
espace
espacialité
espaço
espacialidade
espacial
espacio
espacialidad
space
spaciality
spatial
même de la liberté. Le néant apparent se transforme en cela même d’où l’être en soi s’adresse à nous.


Voir en ligne : Heidegger et ses références

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